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Full text of "Les religions et les philosophies dans l'Asie centrale"

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atjhttp  :  //books  .  qooqle  .  corn/ 


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LES  RELIGIONS 

ET 

LES  PHILOSOPHIES 

DANS 

L'ASIE  CENTRALE 


\ 

X' 


'  Parîs.^-Typ.  Pillet  fils  aîné,  me  des  Grands- À ngustins,  5. 


LES  RELIGIONS 


PHILOSOPHIES 


DANS 


L'ASIE  CENTRALE 

(  {>4zf£fUv)rf*A?hoL 1PAR 
Û        'il.  LE  COMTE  DE  G 


GOBINEAU 

-IIUSTI*    »t    riAHCI    -    ITBt-Ei 


DEUXIÈME    ÉDITION 


^  PARIS 

LIBRAIRIE   ACADÉMIQUE 

DIDIER   ET  O,   LIBRAIRES-ÉDITEURS 

35,  QUAI  DES   GRANDS-AUGUSTINS 

.866 
Tous  droits  réservés. 


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HAIVA1D  taUGGE  LIMANT 
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LES 

RELIGIONS  ET  LES  PHILOSOPHES 

DANS   L'ASIE   CENTRALE 


CHAPITRE  PREMIER 


CARACTÈRE   MORAL   ET   RELIGIEUX  DES  ASIATIQUES 

Tout  ce  que  nous  pensons  et  toutes  les  manières  dont 
nous  pensons  ont  leur  origine  en  Asie.  Il  est  donc  inté- 
ressant de  savoir  ce  que  l'Asie  pense  encore  et  comment 
elle  le  fait;  une  curiosité  de  ce  genre  se  trouve  déjà  assez 
justifiée  par  les  motifs  que  j'en  allègue,  du  moins  pour 
les  hommes  qui  aiment  à  ne  pas  perdre  de  vue  les  traces 
de  l'histoire.  Mais  si  l'on  réfléchit  que  nos  rapports  de 
toute  nature  avec  les  peuples  qui  occupent  les  parties 
orientales  de  notre  globe  deviennent  chaque  jour  plus 
nombreux,  plus  féconds,  et  que  nos  intérêts,  les  matériels 
comme  les  politiques,  les  plus  relevés  comme  beaucoup 
de  ceux  qui  le  sont  moins,  sont  engagés  et  le  deviendront 
chaque  jour  davantage  dans  de  telles  questions,  on  ad- 
mettra tout  à  fait,  non  plus  seulement  l'opportunité,  mais 
bien  l'utilité  directe  et  pratique  de  connaître'  du  mieux 
possible  la  conscience  intellectuelle  et  moxrite  ôfc  w» 


2         CARACTÈRE  MORAL  ET  RELIGIEUX  DES  ASIATIQUES. 

peuples,  que,  bon  gré  mal  gré,  nous  voulons  institu 
nos  associés. 

Avoir  affaire  aux  nations  sans  les  connaître,  sans  ] 
comprendre,  c'est  bon  pour  des  conquérants;  moins  b 
pour  des  alliés  et  même  pour  des  protecteurs  ;  et  ri 
n'est  plus  détestable  et  plus  insensé  pour  des  civilis 
teurs,  ce  que  nous  avons  la  prétention  d'être. 

Je  ne  crois  donc  pas  me  placer  en  dehors  des  nécessif 
générales  de  ce  temps,  ni  faire  un  livre  de  pure  spécu 
tion  en  venant  analyser  d'aussi  près  et  aussi  bien  que 
le  pourrai  les  notions  religieuses,  philosophiques,  m 
raies  et  même  les  habitudes  littéraires  actuelles  des  ha 
tants  de  l'Asie  Centrale.  Peut-être  les  résultats  que  je  v 
présenter  et  les  considérations  auxquelles  ces  résuit 
donneront  lieu  pourront-ils  fournir  l'explication  de  beî 
coup  de  faits  qui,  jusqu'à  présent,  semblent  être  impi 
faitement  compris,  en  admettant  même  qu'ils  le  soie 
un  peu. 

Ce  qui  importe  avant  tout,  dans  cette  étude,  c'est 
considérer  la  vraie  nature  du  génie  asiatique. 

Lorsqu'un  Européen  embrasse  une  doctrine,  son  int 
ligence  se  porte  assez  naturellement  à  renoncer  à  tout 
qui  n'y  appartient  pas,  ou  du  moins  à  ce  qui  produir 
un  contraste  trop  marqué.  Ce  n'est  pas  qu'une  telle  oj 
ration  soit  chose  facile  ni  simple.  Si  Ton  parvient  asi 
aisément  à  reconnaître  que  le  noir  et  le  blanc  sont  inco 
patibles  et  que,  pour  conserver  l'une  ou  l'autre  de  < 
couleurs  dans  un  état  désirable  de  pureté,  il  importe 
l'isoler  et  de  supprimer  sa  rivale,  l'esprit  possède  rai 
ment  l'énergie  suffisante  pour  rendre  la  séparation  au 
absolue  qu'elle  devrait  être,  et  il  conserve  le  plus  s( 
vent  un  peu  de  l'opinion  qu'il  n'a  plus,  ou  même  enc< 


CARACTÈRE  MURAL  ET  RELIGIEUX  DES  ASIATIQUES.         3 

de  l'opinion  qu'il  n'a  pas.  Il  est  possible  dans  des  décla- 
rations claires,  nettes,  de  rejeter  tels  ou  tels  dogmes,  mais 
il  ne  Test  pas  autant  de  se  soustraire  à  telles  ou  telles 
conséquences  de  ces  mêmes  dogmes,  à  des  notions  qui 
n'existeraient  pas  sans  eux  :  en  un  mot,  le  nombre  des 
consciences  résolument  blanches  ou  noires  est  rare  par- 
tout ;  ce  sont  les  grises  qui  se  rencontrent  le  plus  fréquem- 
ment. 

Toutefois,  je  le  répète,  il  faut  convenir,  que  de  tous  les 
peuples  qui  furent  jamais,  ceux  de  notre  partie  du  monde, 
je  dis  nos  contemporains,  sont  encore  ceux  qui  ont 
réussi  davantage  à  se  donner  des  croyances  d'apparence 
homogène.  Il  n'en  va  pas  de  même  des  Asiatiques.  Ils 
sont  tellement  loin  d'un  pareil  résultat,  qu'ils  n'en  con- 
çoivent même  pas  l'utilité;  ils  lui  tournent  le  dos  et 
leur  préoccupation  est  moins  de  chercher,  ainsi  que 
nous,  un  état  de  vérité  bien  circonscrit,  bien  déterminé, 
clos  de  murs,  garni  de  sauts  de  loups  infranchissables  à 
Terreur,  que  de  ne  pas  laisser  échapper  une  seule  forme/ 
une  seule  idée,  un  seul  atome  de  forme  ou  d'idée  percep  ' 
tible  à  l'intelligence  ;  voilà  ce  qu'ils  estiment  être  la 
vérité;  les  antinomies  ne  les  effarouchent  pas,  l'immen- 
sité des  terrains  les  ravit,  le  vague  des  délimitations  ou 
plutôt  l'absence  de  bornes  leur  semble  de  première  obliga- 
tion, si  bien  que,  quelle  que  soit  la  thèse  soutenue  devant 
eux,  cette  thèse  sera  importante  et  digne  de  leur  sym- 
pathie, non  pas  suivant  la  mesure  de  l'élan  qu'on  y  re- 
marquera vers  l'exactitude,  mais  suivant  la  minutie  de  la 
recherche  attachée  à  quelque  point  négligé  jusqu'alors, 
et  que  sa  subtilité  permet  de  faire,  sinon  même  entre- 
voir, au  moins  rêver. 

C'est  l'usage  immodéré  de  la  méthode  màv\cl\ve  op\fc 


4         CARACTÈRE  MORAL  ET  RELIGIEUX  DES  ASIATIQUES. 

amené  cette  disposition  morale.  Elle  a  aiguisé  les  int< 
ligences  très-finement,  mais,  en  même  temps,  elle  les 
trempées  d'une  sorte  de  scepticisme  inconscient  q 
résulte  du  besoin  même  de  ne  pas  mettre  de  bornes  à 
curiosité  métaphysique.  Elle  a  montré  tant  de  chos 
diverses,  elle  promène  si  bien  les  imaginations  au  mili 
des  paysages  les  plus  variés,  elle  est  toujours  si  dispos 
à  les  conduire  au  fond  des  abîmes  après  les  avoir  f 
planer  au  plus  éthéré  des  hauteurs,  qu'il  ne  reste  pi 
ni  l'envie,  ni  le  besoin,  ni  le  temps  de  s'attacher  défi: 
tivement  à  aucun  des  résultats  qu'elle  présente.  On 
laisse  bercer  dans  cette  vague  atmosphère,  ou  mieux,  1' 
éprouve  sans  cesse  le  sentiment  qui  fait  marcher  a^ 
joie  les  voyageurs  dans  certaines  contrées  de  montagne 
le  chemin  est  étroit,  sans  horizon,  la  route  invisibl 
les  rochers  s'élèvent  à  droite  et  à  gauche,  menaçant 
dérober  la  vue  du  dernier  lambeau  d'azur  qui  domi 
leur  sommet;  on  ne  sait  comment  on  sortira;  on  avar 
pourtant,  et  enfin  le  passage  se  montre  ;  puis  nouvea 
doutes,  nouvelle  issue,  et  bientôt  l'on  ne  marche  p. 
pour  avancer,  mais  seulement  pour  le  plaisir  de  dénoi 
la  perpétuelle  énigme  de  la  route. 

Ainsi  des  Orientaux  et  de  leurs  horizons  philosop 
ques.  Nous  dirions,  et  non  sans  justesse,  que  l'habitude 
est  leur  jugement  de  se  livrer  sans  fin  ni  trêve  à  i: 
gymnastique  aussi  exagérée  a  dû  le  disloquer.  C'est 
vérité  pure  ;  ils  sont  pleins  de  feu  et  d'une  facilité  d' 
tuition  la  plus  alerte  et  la  plus  adroite  du  monde  ; 
excellent,  comme  on  dit,  à  fendre  un  cheveu  en  quatre 
de  ces  quatre  intangibles  ils  feront  un  pont  qui  port" 
voiture  ;  ils  verront  matière  à  des  méditations  sans 
mites,  non  sans  valeur,  sur  la  notion  la  plus  minuscul 


CARACTÈRE  MORAL  ET  RELIGIEUX  DES  ASIATIQUES.         5 

mais  il  est  certain,  en  même  temps,  que  cette  faculté 
morale  que  nous  appelons  le  bon  sens  et  qui,  soit  dit  en 
passant,  nous  déprime  pour  le  moins  aussi  souvent 
qu'elle  nous  guide,  n'est  pas  chez  eux  en  équilibre  par- 
fait avec  leur  puissance  imaginative  et  leur  rapidité  de 
conception;  à  vrai  dire,  le  bon  sens  manque  chez  eux; 
aussi  n'en  aperçoit-on  guère  la  trace  dans  leurs  affaires  de 
quelque  ordre  que  ce  soit.  Tout  ce  qui  les  mène  et  les 
pousse  y  est  généralement  étranger.  Leur  vie  entière  s'é- 
coule à  n'en  faire  presque  aucun  usage.  Les  grandes 
choses,  peu  communes  partout,  leur  sont  cependant  plus 
accessibles  et  plus  familières  que  les  choses  raisonnables. 
Certes,  rien  n'est  fâcheux  dans  la  conduite  des  affaires 
positives  comme  ce  vacillement  perpétuel  du  jugement. 
Aussi  yoit-on,  dans  les  siècles  actuels,  les  Orientaux,  qui 
ne  manquent,  assurément,  pas  plus  de  courage  et  de  réso- 
lution que  d'esprit,  devenir,  à  tous  les  degrés,  les  vic- 
times d'aventuriers  européens  coulés  dans  un  métal  bien 
inférieur  au  leur,  mais  plus  rigide.  Ce  qui  n'est  pas  moins 
digne  de  remarque,  c'est  que  cette  infériorité,  si  fâcheuse 
pour  eux,  à  notre  avis,  ne  les  affecte  pas  autant  que  nous 
serions  portés  à  le  supposer.  Ce  n'est  pas  dans  les  avan- 
tages de  la  vie  matérielle,  de  la  vie  sociale  ou  politique 
que  les  Asiatiques  ont  placé  l'idéal  du  souverain  bien. 
La  première  de  toutes  les  affaires,  à  leur  sens,  et  je  parle 
ici  de  la  disposition  générale  parmi  eux,  c'est  de  con- 
naître le  plus  possible  et  avec  le  plus  de  détails  possible 
les  choses  supernaturelles.  Toutes  les  nouvelles  qu'on 
leur  en  apporte,  quelle  qu'en  soit  la  source,  ont  du  prix 
à  leurs  yeux.  Pour  peu  qu'ils  aient  acquis  en  vous  un 
certain  degré  de  confiance,  les  Asiatiques  sont  disços&aA 
vous  livrer  ce  qu'ils  savent  de  cet  objet  <te  \ev\x  wro&\  «w 


6         CARACTÈRE  MORAL  ET  RELIGIEUX  DES  ASIATIQUES. 

échange  de  ce  que  vous  savez  vous-mêmes.  Ils  ont  to 
soin  du  monde  qu'on  ne  voit  pas;  ils  le  sentent  pesc 
sur  eux  ;  ils  se  débattent  contre  l'impression  perpétuel! 
du  mystère  ;  ils  cherchent  quelque  chose  au-dessus  de  1 
vie  courante  et,  dans  une  agitation,  dans  une  attenU 
dans  un  désir,  dans  une  fièvre  qui  ne  se  calme  pas,  o 
les  voit  en  alerte,  leurs  yeux  cherchant  à  s'ouvrir  san 
mesure,  regardant  en  l'air  et  partout,  inquiets  de  la  vie 
venir  bien  plus  que  de  tout  ce  qui  est  au  monde.  Ils  or 
peur  de  manquer  Dieu  ou  même  que  Dieu  les  manque. 

Si  certaines  classes  de  leur  société  étaient  seules  ainj 
disposées,  ce  ne  serait  pas  une  grande  merveille.  Mai? 
encore  une  fois,  le  trait  important,  c'est  que  toutes  le 
classes  sont  livrées  au  même  démon,  et  on  le  sent  ausj 
vif  chez  le  dernier  des  muletiers  que  chez  le  premier  de 
moullas.  Chacun,  à  vrai  dire,  en  Asie,  a  l'esprit  ecclésias 
tique  ;  chacun  aime  à  exposer,  à  démontrer,  à  prêcher  e 
à  entendre  prêcher.  Il  n'est  là  personne,  pas  même  te 
mauvais  garnement  qui,  à  certains  moments,  ne  sach 
prendre,  non  pas  tant  pour  tromper  autrui  que  pour  s'édi 
fier  lui-même,  un  ton  de  nez  fort  dévot  et  déduire  de 
considérations  dogmatiques  dont  on  ne  se  serait  pa 
attendu  à  trouver  même  l'instinct  le  plus  superficiel  un 
à  cette  chemise  déchirée  au  cabaret,  à  ce  poignard  fan 
faron  et  à  ce  bonnet  de  travers.  Il  ne  faut  pas  non  plu 
méconnaître  qu'il  ne  s'agit  pas  ici  de  tels  ou  tels  reli 
gionnaires,  mais  bien  de  tous  les  Asiatiques  :  les  obser 
vations  qui  précèdent  s'appliquent  à  la  généralité,  san 
distinction  de  culte.  Voilà  donc  que  ces  cultes,  sans  dis 
tinction,  je  le  répète,  sont  rapprochés  les  uns  des  autres 
en  dépit  de  leurs  divergences,  par  ces  trois  première! 
causes  de  sympathie  :  usage  commun  des  méthodes  in« 


CARACTÈRE  MORAL  ET  RELIGIEUX  DES  ASIATIQUES.         7 

ductives  poussées  à  l'excès,  curiosité  exagérée  des  faits 
théologiques,  habitude  de  divaguer. 

Il  n'est  de  vraiment  haineuse  que  l'opinion  qui,  pétri- 
fiée en  elle-même,  ne  parle  pas.  Les  Indépendants  de 
Cromwell,  les  Puritains  de  la  Grande  Rébellion,  étaient 
fort  dangereux  pour  les  catholiques,  parce  qu'aucune  con- 
sidération n'aurait  pu  amener  ces  sectaires  à  raisonner 
avec  des  gens  condamnés  une  fois  pour  toutes.  Mais  quand 
on  dispute,  on  discute  et,  quand  on  discute,  on  cause,  et 
c'est  ici  le  cas  de  répéter  après  le  Maréchal  de  Montluc 
que  ville  qui  parlemente  et  femme  qui  écoute  sont  près 
de  se  rendre.  La  passion  des  Orientaux  pour  les  entre- 
tiens de  philosophie  et  de  religion  les  a  accoutumés  à 
tout  entendre,  et  quand  il  est  arrivé  deux  fois  que  le 
moulla  le  plus  disposé  à  l'intolérance  s'est  rencontré  avec 
des  juifs,  des  chrétiens  ou  des  guèbres,  voire  même  avec 
des  Banians  hindous,  il  se  sent  disposé  à  un  certain  calme, 
d'autant  qu'avec  la  mobilité  naturelle  de  son  esprit  il  n'a 
pas  manqué  de  conserver  en  sa  mémoire  une  partie  des 
arguments  contraires  à  son  opinion  qu'il  a  entendu  four- 
nir, et  il  les  garde  moins  pour  réfléchir  sur  leur  perver- 
sité ou  leur  débilité  que  pour  chercher  à  en  tirer  quelque 
quintessence  qu'il  puisse  mêler  aux  notions  qu'il  possède 
déjà.  Ces  sortes  de  combinaisons  constituent  un  arrange- 
ment des  plus  usités.  Les  musulmans  albanais  se  font 
un  devoir  de  brûler  des  cierges  à  saint  Nicolas.  Les  chré- 
tiens mirdites  consultent  avec  respect  les  derviches.  Les 
femmes  de  Khosrova>  en  Ghaldée,  font  des  offrandes  à 
Notre-Dame  pour  obtenir  des  enfants  et,  si  leur  vœu  a 
réussi,  elles  ne  manquent  pas  de  se  présenter  à  l'église, 
afin  de  remercier,  et  elles  prennent  soin  de  s'informer 
des  rites  qu'il  leur  faut  accomplir  afin  de  faire  leurs 


8         CARACTÈRE  MORAL  ET  RELIGIEUX  DES  ASIATIQUES. 

prières  à  la  mode  chrétienne,  ce  qui,  suivant  elles 
montre  mieux  leur  déférence  et  leur  bonne  volonté,  i 
Pondichéry,  le  territoire  n'étant  pas  très-étendu,  la  con 
ciliation  est  allée  encore  au  delà  ;  non-seulement  les  mu 
sulmans  ont  adopté  des  Hindous  et  des  chrétiens  lusag 
des  processions,  qui  leur  est  primitivement  étranger  e 
qu'ils  ont  pourtant  rattaché  tant  bien  que  mal  au  cuit» 
parfaitement  hétérodoxe  de  leurs  saints,  mais  de  plus  le: 
trois  communions  se  font  un  devoir  et  un  mérite  d'ob- 
server leurs  fêtes  en  commun  et  d'assister  avec  un  éga 
recueillement  à  leurs  solennités  mutuelles.  Dans  le  goû 
qui  les  rapproche,  les  communautés  n'ont  pas  borné  leu 
éclectisme  à  la  pompe  de  processions  absolument  sem* 
blables.  Les  catholiques  ont  ajouté  à  leurs  rites  la  repré- 
sentation de  drames  religieux  interminables  qui,  par  1< 
système  dramatique  dans  lequel  ils  sont  composés,  n< 
permettent  pas  de  méconnaître  des  copies  des  tazieht 
shyytes  et  surtout  des  représentations  brahmaniques 
Toutefois,  ce  que  j'ai  vu  de  plus  complet,  en  fait  de  mé- 
langes de  dogmes,  s'est  présenté  à  moi  au  temple  du  feu 
à  Bakou.  Ce  sanctuaire,  soit  dit  en  passant,  n'est  nulle- 
ment ancien  comme  on  le  suppose  généralement.  Il  ne 
remonte  pas  au  delà  du  xvne  siècle,  époque  à  laquelle 
de  nombreux  marchands  indiens  fréquentaient  les  cours 
des  khans  tatares  de  Derbent,  de  Goundjeh,  de  Shamakhj 
et  de  Bakou.  Ce  sont  ces  négociants  qui  se  sont  avisés  de 
créer  là  des  lieux  de  dévotion  à  leur  usage.  Les  pénitente 
par  lesquels  ces  lieux  sont  habités  aujourd'hui  n'ont  plus 
aucune  notion  de  religion  positive.  Tout  s'est  fondu,  poui 
eux,  dans  la  pratique  d'une  complète  insouciance  ascé- 
tique résultant  d'un  syncrétisme   plus   sceptique   que 
croyant.  Je  retrouvai  là  un  ancien  ami  que  j'avais  connu 


CARACTÈRE  MORAL  ET  RELIGIEUX  DES  ASIATIQUES.         9 

plusieurs  années  auparavant,  parcourant  en  pèlerin  des 
contrées  assez  distantes.  Mostanshah  me  fit  assister  à  une 
sorte  de  service  divin  qui  fut  célébré  dans  une  des  cel- 
lules du  temple  avec  accompagnement  des  petites  cym- 
bales guèbres  ;  sur  l'autel,  à  côté  des  divinités  sivaïques, 
se  montraient  des  vases  appartenant  au  culte  parsy,  des 
images  russes  de  saint  Nicolas  et  de  la  Vierge  et  des  cru- 
cifix catholiques  ;  ces  reliques  si  diverses  étaient  traitées 
avec  un  respect  égal.  Les  pénitents,  tous  tant  qu'ils  étaient 
dans  le  temple,  à  cause  de  la  chaleur  des  feux  de  naphte, 
se  promenaient  à  peu  près  nus,  bien  qu'on  fût  à  la  fin  de 
décembre.  Mais  leurs  corps  maigres  ou  plutôt  décharnés 
ne  paraissaient  pas  plus  sensibles  aux  influences  physi- 
ques que  les  âmes  qu'ils  renfermaient  aux  suggestions  du 
sens  commun.  Mon  ami  ne  me  cacha  pas  que  la  qualifica- 
tion qui  lui  convenait,  ainsi  qu'à  ses  compagnons,  était 
celle  depadri,  qu'il  m'assura  être  le  mot  anglais  signi- 
fiant «  brahmane.  »  Il  regrettait  seulement  que,  depuis  plu- 
sieurs années,  il  ne  fût  pas  venu  à  Bakou  un  homme 
versé  dans  la  science  pratique  des  austérités,  ce  qui 
m'expliquait  pourquoi  je  n'apercevais  pas  de  martyrs 
volontaires.  Du  reste,  il  en  prenait  son  parti  comme  de 
tout  au  monde.  Son  langage  était  devenu  aussi  bigarré 
que  sa  foi.  Depuis  que  nous  ne  nous  étions  vus,  il  ne  se 
contentait  plus  de  parler  persan  avec  un  mélange  de  plu- 
sieurs dialectes  hindous,  il  y  avait  ajouté  un  peu  d'an- 
glais, un  peu  de  français,  un  peu  de  russe  et  beaucoup 
d'allemand,  que  lui  avait  appris  un  ouvrier  livonien  au- 
quel il  avait  loué  la  moitié  de  sa  chambre  dans  le  temple, 
car  il  y  a  en  face  une  fabrique  de  bougies  dont  tes^&fe\fô5> 
ne  se  montrent  ni  scandalisés  ni  importunés.  Qr\\k«hî\\. 
qu'ils  ne  l'aperçoivent  pas» 


JO       CARACTÈRE  MORAL  ET  RELIGIEUX  DES  ASIATIQUES. 

Dans  les  classes  plus  lettrées  que  celles  auxquelle 
appartiennent  les  exemples  que  je  viens  de  citer,  le 
mélanges  d'idées  sont,  sans  doute,  d'une  nature  moin 
franche,  mais  ils  y  sont  portés  jusqu'à  la  complication  li 
plus  illimitée.  C'est  là  que  l'on  entre  dans  un  véritabli 
pandémonium  où  tout  pénètre,  s'embrasse,  se  mélange 
s'accepte,  et  n'expulse  rien  que  le  doute  philosophique 
il  y  a  des  natures  de  scepticisme  qui  s'en  passent.  L'his- 
toire portant  témoignage  que,  dès  les  âges  les  plus  reculés 
l'Asie  a  ouvert  l'oreille  à  toutes  les  assertions  du  super- 
naturalisme, on  peut  comprendre  quelle  richesse  effroyable 
de  théories  s'y  est  produite,  combien  elle  en  a  mariées  e 
que  de  générations  de  systèmes  mixtes  sont  sorties  d< 
pareilles  alliances;  et  rien  de  tout  cela  n'a  été  oublié,  riei 
perdu.  Des  transformations,  moins  importantes  qu'on  n< 
saurait  le  supposer,  ont  à  peine  travesti  les  plus  antiques 
théories.  C'est  ce  que  j'ai  montré  déjà  dans  un  autn 
ouvrage1;  on  en  verra  dans  ce  livre  la  preuve  la  plu* 
éclatante,  et  sans  cesse,  à  côté  de  ces  ancêtres,  sont  venu* 
et  viennent  se  placer  leurs  enfants  et  les  enfants  de  leurs 
enfants. 

Si  toutes  ces  doctrines  et  nuances  de  doctrines  s'étaieni 
isolées,  renfermées  en  des  cercles  définis  de  croyants, 
il  n'y  aurait,  dans  un  tel  milieu,  ni  religions  dominantes 
ni  religions  d'État  possibles.  Telle  est  leur  multitude  que 
le  tableau  en  présenterait  une  série  de  petits  groupes 
insignifiants,  au  point  de  vue  du  nombre  des  sectateurs. 
Mais  ce  n'est  pas  ainsi  qu'il  faut  les  concevoir  et  l'on  peut 
établir  comme  un  fait  incontestable  que  chaque  tète 
d'homme  contient  et  fait  vivre,  en  suffisante  harmonie, 

*  Traité  des  Écritures  cunéiformes^  Didût,lS6*, 


CARACTÈRE  MORAL  ET  RELIGIEUX  DES  ASIATIQUES.       11 

une  troupe  plus  ou  moins  considérable  de  conceptions 
contendantes  et  que,  au  fond  d'un  même  esprit,  ces  con- 
ceptions, toujours  en  mouvement,  toujours  en  procès, 
dominent  tour  à  tour  ou  s'éliminent  les  unes  les  autres, 
de  telle  sorte  que,  pendant  le  cours  de  sa  vie,  leur  ingé- 
nieux appréciateur  parcourt  une  gamme  fort  étendue  de 
croyances  peu  compatibles  et  souvent  directement  oppo- 
sées. 

Ceci  n'empêche  point  que  chacun  possède  en  propre 
une  religion  positive.  On  est  musulman,  juif,  chrétien, 
guèbre,  hindou,  et  tel  on  est  né,  tel  on  meurt.  Les  con- 
versions proprement  dites,  d'une  foi  à  une  autre,  sont 
des  plus  rares  et  tellement  onéreuses  au  petit  nombre  de 
ceux  qui  s'y  laissent  aller  que  l'on  voit  généralement 
leurs  enfants,  sinon  eux-mêmes,  revenir  à  la  religion  des 
aïeux.  On  peut  citer  à  cette  occasion  l'exemple  de  beau- 
coup de  juifs  de  Perse  devenus  musulmans,  dont  les  uns 
ont  fait  retour  purement  et  simplement  au  mosaïsme, 
tandis  que  les  autres  y  ont  ramené  leurs  enfants,  tout  en 
restant  dans  leur  foi  nouvelle,  et,  ce  qui  est  digne  de 
remarque,  c'est  qu'il  n'en  est  résulté,  pour  ces  apostats, 
aucune  querelle  avec  les  autorités  du  pays,  bien  que  le 
Koran  édicté  des  peines  mortelles  contre  un  pareil  crime. 
Mais  les  raisons  politiques  qui  ont  amené  le  Prophète, 
sans  beaucoup  de  succès,  à  ne  vouloir  que  des  musul- 
mans dans  l'Arabie,  et  qui  ont,  de  même,  porté  les  Turcs 
à  se  montrer  sans  pitié  pour  ce  qui  constitue  chez  eux 
une  désertion  civile,  n'existent  pas  ailleurs.  La  tolérance 
pratique  des  idées  l'emporte  donc  et  on  laisse  chacun 
libre  de  faire  ce  qu'il  entend,  à  moins  que  des  causes 
toutes  mondaines  ne  s'y  opposent.  Ainsi,  \\  faxA  cot&y- 
dérer,  en  général,  la  conscience  d'un  Asiatique  cwasûfe 


il      CARACTÈRE  MORAL  ET  RELIGIEUX  DES  ASIATIQUES. 

composée  des  ingrédients  religieux  et  philosophique 
suivants  : 

4°  Un  titre  à  peu  près  nu  de  religionnaire  ; 

2°  Une  foi  plus  ou  moins  vive  dans  certains  des  pré 
ceptes  du  culte  avoué  ; 

3°  Une  opposition  résolue  à  beaucoup  de  ces  préceptes 
fussent-ils  des  plus  essentiels  ; 

4°  Un  fonds  d'idées  tenant  à  des  théories  complétemen 
étrangères  et  qui  prend  plus  ou  moins  de  place  ; 

5°  Une  disposition  constante  à  favoriser  la  pérégrina 
tion  de  ces  idées  et  de  ces  théories  et  à  remplacer  le 
anciennes  par  des  nouvelles. 

Le  remplacement  est  d'autant  plus  assuré  que  théorie 
et  idées  auront  davantage  la  saveur  du  contraste.  Alor 
Theureux  penseur  suppose  qu'il  vient  de  s'ouvrir  su 
l'infini  une  porte  inaperçue  jusque-là  par  lui  et  par  lei 
autres. 

Pareille  organisation,  ou,  si  on  le  préfère,  pareilh 
désorganisation  intellectuelle  serait  impossible  chez  nous 
et  par  plusieurs  causes.  D'abord,  la  méthode  expérimen- 
tale en  laquelle  les  Européens  ont  une  confiance  absolue 
et  de  routine  laisse  subsister  un  si  faible  goût  pour  h 
supernaturalisme  que  la  plupart  des  esprits  l'excluen 
absolument  ou  du  moins  n'en  admettent  que  la  plus  pe- 
tite dose.  En  outre,  la  discussion,  chez  nous,  est  ferme, 
un  peu  brutale,  et  la  plupart  du  temps  sans  réticences 
essentielles,  de  sorte  que  le  partisan  d'une  idée,  à  moins 
de  la  garder  pour  lui  seul,  ce  qui  constitue  un  téte-à-téte 
de  difficile  durée,  est  contraint  de  la  risquer  au  milieu 
du  combat,  et,  par  conséquent,  de  veiller  à  ce  qu'elle 
donne  peu  de  prise  sur  elle.  Il  sera  forcé  souvent,  bien 
loin  de  lui  permettre  trop  de  licence,  de  la  traiter  en 


CARACTÈRE  MORAL  ET  RELIGIEUX  DES  ASIATIQUES.       13 

chien  de  basse-cour,  lui  coupant  la  queue  et  les  oreilles 
pour  laisser  moins  de  prise  à  l'assaillant.  C'est  en  cet 
état  qu'il  la  présente,  et  le  résultat  inévitable  de  ce 
genre  d'armement  en  guerre,  c'est  que  le  promoteur 
d'une  théorie,  contraint  d'avance  à  examiner  ce  cham- 
pion avec  sévérité  pour  ne  pas  le  voir  étranglé  du  pre- 
mier coup,  le  traite  sans  complaisance,  et  lui-même  se 
refuse,  autant  qu'il  en  est  capable,  à  divaguer  avec  lui. 
Si  l'idée  ne  concorde  pas  assez  avec  les  notions  aux- 
quelles il  est  attaché,  avant  de  la  produire  il  l'aura  répu- 
diée. Ces  motifs  de  sévérité,  ces  garanties,  ces  barrières 
n'existent  pas  pour  l'Asiatique;  on  peut  dire,  tout  au 
contraire,  qu'il  s'est  arrangé  de  façon  à  ce  que  rien  ne 
pût  gêner  l'essor  de  sa  fantaisie,  et  rien,  en  effet,  ne  le 
gêne. 

C'est  une  règle  de  sa  sagesse  antique,  comme  de  celle 
des  philosophes  de  la  Grèce,  que  toute  opinion  sur  les 
entités  supérieures  doit  être  environnée  de  mystère.  En 
premier  lieu,  le  respect  qu'on  doit  aux  choses  saintes 
l'exige.  11  n'est  pas  raisonnable  (je  parle  ici  le  langage 
des  gens  que  j'observe)  de  jeter  des  vérités  élevées  devant 
des  esprits  indignes  de  les  concevoir,  et  l'indignité  résulte 
tout  aussi  bien  de  la  non-préparation  et  de  la  seule  igno- 
rance que  de  l'hostilité  et  du  mauvais  vouloir.  Pour 
mériter  la  participation  à  une  doctrine  quelconque,  il  faut 
une  initiation  dont  le  caractère  et  les  épreuves  varient 
suivant  les  bonnes  ou  mauvaises  dispositions,  connues 
ou  supposées,  du  néophyte.  Quant  à  la  divulgation  in- 
discrète, l'antiquité,  par  les  accusations  si  fréquentes  de 
profanation  des  mystères  dont  elle  a  poursuivi  plusieurs 
de  ses  grands  hommes,  nous  a  fait  assez  voir  coTctàtew 
elle  en  était  révoltée.  Cette  façon  de  penaet,  \*îna 


14       CARACTÈRE  MORAL  ET  RELIGIEUX  DES  ASIATIQUES. 

d'Asie,  s'y  est  conservée  toute  entière.  C'est  une  c 
causes  latentes,  mais  certaines,  qui  justifient  la  réf 
gnance  des  musulmans  à  laisser  les  chrétiens  ou  les  ji 
entrer  dans  leurs  temples.  Il  en  est  de  même  pour  ceu 
ci  quant  à  leurs  lieux  de  prières,  et  pour  les  guèbi 
quant  à  leurs  ateshgâhs.  Chez  tous,  la  raison  de  la  c 
fense  est  la  même  que  chez  le  prêtre  de  la  grande  Dia 
des  Ephésiens. 

Ensuite,  il  n'est  pas  bon  d'exposer  sa  foi  à  l'insulte  à 
incrédules,  attendu  que  l'on  peut  rencontrer  un  sophis 
qui  profitera  de  sa  supériorité  d'adresse  pour  ébranl 
chez  le  fidèle  des  idées,  en  elles-mêmes  incontestable 
mais  que  leur  partisan  ne  saura  pas  défendre.  De  soi 
que  le  malheureux,  frappé  par  son  imprudence,  décl 
des  augustes  prérogatives  du  croyant,  se  trouvera  da; 
la  même  position  qu'un  voyageur  dépouillé  de  son  « 
par  des  bandits.  L'or  et  la  foi  n'auront  rien  perdu  < 
leur  valeur;  mais,  dans  les  deux  cas,  la  victime  n'y  sei 
plus  participante.  Il  est  donc  de  prudence  élémentaire  < 
ne  pas  affronter  des  argumentateurs  trop  retors  ;  et,  di 
lors  il  est  nécessaire  de  ne  pas  avouer  ce  qu'on  pense  < 
de  cacher  avec  soin  ce  qu'on  croit. 

En  outre,  une  raison  forte,  bien  que  d'un  tout  auti 
ordre,  milite  dans  le  même  sens.  Le  possesseur  de  1 
vérité  ne  doit  pas  exposer  sa  personne,  ses  biens  ou  s 
considération  à  l'aveuglement,  à  la  folie,  à  la  perversil 
de  ceux  qu'il  a  plu  à  Dieu  de  placer  et  de  maintenir  dar, 
l'erreur.  En  tant  que  sage  et  jparchant  dans  la  bonn 
direction,  il  est  précieux  à  Dieu;  sa  prospérité,  son  sak 
importent  au  monde.  Parler  à  la  légère  ne  pourrait  ja 
mais  produire  d'avantages;  car  Dieu  sait  ce  qu'il  veut 
et  s'il  lui  convient  que  l'infidèle  ou  l'égaré  trouve  la  vrai 


CARACTÈRE  MORAL  ET  RELIGIEUX  DES  ASIATIQUES.        15 

route,  il  n'a  besoin  de  personne  pour  opérer  ce  miracle. 
Il  faut  donc  considérer  le  silence  comme  utile,  et  savoir 
que  parler,  en  exposant  la  personne  du  croyant  et  sou- 
vent la  religion  même,  est  inopportun  et  devient  quel- 
quefois impie. 

Pourtant  il  est  des  cas  où  le  silence  ne  suffit  plus,  où 
il  peut  passer  pour  un  aveu.  Alors  on  ne  doit  pas  hési- 
ter. Non-seulement  il  faut  alors  renoncer  sa  véritable 
opinion,  mais  il  est  commandé  d'accumuler  toutes  les  ruses 
pour  que  l'adversaire  prenne  le  change.  On  prononcera 
toutes  les  professions  de  foi  qui  peuvent  lui  plaire,  on 
exécutera  tous  les  rites  que  l'on  reconnaît  pour  les  plus 
vains,  on  faussera  ses  propres  livres,  on  épuisera  tous 
les  moyens  de  tromper.  Ainsi  seront  acquis  la  satisfaction 
et  le  mérite  multiples  de  s'être  mis  à  couvert  ainsi  que 
les  siens,  de  n'avoir  pas  exposé  une  foi  vénérable  au 
contact  horrible  de  l'infidèle,  et  enfin,  d'avoir,  en  abu- 
sant ce  dernier  et  en  le  confirmant  dans  son  erreur, 
imposé  sur  lui  la  honte  et  la  misère  spirituelles  qu'il 
mérite. 

C'est  là  ce  que  la  philosophie  asiatique  de  tous  les 
âges  et  de  toutes  les  sectes  connaît  et  pratique,  et  que 
Ton  appelle  le  Ketmdn.  Un  Européen  serait  porté  à  voir  ^  ' 
dans  ce  système ,  qui  ne  rend  pas  seulement  la  réticence 
indispensable,  mais  qui  détermine  l'emploi  du  mensonge 
sur  la  plus  vaste  échelle,  il  y  verrait,  dis-je,  une  situa- 
tion humiliante.  L'Asiatique,  au  rebours,  la  trouve  glo- 
rieuse. Le  Ketmân  enorgueillit  celui  qui  le  met  en  prati- 
que. Un  croyant  se  hausse,  par  ce  fait,  en  état  permanent 
de  supériorité  sur  celui  qu'il  trompe,  et  fût  ce  der- 
nier un  ministre  ou  un  roi  puissant,  n'importe',  ^\*t 
Ybomme  qui  emploie  le  Ketmân  à  son  égard,  \V  esl^N^W, 


16       CARACTÈRE  MORAL  ET  RELIGIEUX  DES  ASIATIQUES. 

tout,  un  misérable  aveugle  auquel  on  ferme  la  dn 
voie,  qui  ne  la  soupçonne  pas;  tandis  que  vous,  dég 
nillé  et  mourant  de  faim,  tremblant  extérieurement  i 
pieds  de  la  force  abusée,  vos  yeux  sont  pleins  de  lumiè 
vous  marchez  dans  la  clarté  devant  vos  ennemis.  C 
un  être  inintelligent  que  vous  bafouez;  c'est  une  fc 
dangereuse  que  vous  désarmez.  Que  de  jouissances  i 
fois! 

Voilà  le  système.  Mais  il  ne  faudrait  pas  ici  se  tromp 
L'Asiatique  n'a  en  lui  ni  l'énergie  active,  ni  surtout  l'i 
perturbable  suite  dans  les  idées  qui  lui  seraient  ind 
pensables  pour  appliquer  le  Ketmân  dans  toute  sa 
gueur.  Je  viens  de  tracer  la  théorie  ;  la  pratique  ne 
pique  point  de  la  suivre  pas  à  pas. 

11  existe  aux  environs  de  Trébizonde  et  d'Erzeroum  < 
communautés  de  religionnaires  qui  professent  extérieu 
ment,  disent-ils,  l'islamisme  sunnite.  Dans  leurs  villaj 
ils  ont  des  mosquées  qu'ils  fréquentent  le  vendredi; 
entretiennent  des  moullas  pour  leur  lire  le  Koràn 
leur  commenter  les  traditions  du  prophète.  Et,  cependai 
ajoutent-ils  tout  bas,  nous  ne  sommes  pas  musulmar 
nous  allons  aux  églises,  nous  entendons  la  messe,  co 
fessons  la  divinité  de  Jésus-Christ  et  vénérons  les  imag 
des  saints. 

Tout  cela  est  rigoureusement  vrai  et,  à  force  de  le  di 
en  confidence  à  quelques  personnes  sûres,  personne  i 
l'ignore  en  Anatolie,  et  c'est  aussi  public  que  le  son  d 
cloches.  Il  semblerait  dès  lors  que  la  feinte  est  inutile 
nullement.  A  l'occasion,  ces  hommes  paraissent  deva; 
les  kadys ,  et  on  ne  leur  dispute  pas  les  prérogatives  d 
musulmans  fidèles.  Ils  prêtent  serment  sur  le  livre  < 
Dieu;  leur  serment  est  aussi  valable  que  celui  du  shéi 


CARACTÈRE  MORAL  ET  RELIGIEUX  DES  ASIATIQUES.       il 

de  la  Mecque.  Chacun  sait  quelle  est  leur  opinion  ;  mais 
chacun  feint  d'ajouter  foi  à  leur  mensonge.  Il  a  tous  les 
effets  civils  qu'on  peut  s'en  promettre,  et,  en  réalité, 
l'injustice  n'est  pas  trop  forte;  car  ces  paysans  sont 
beaucoup  moins  fourbes  qu'ils  ne  le  croient  eux-mêmes 
Voulussent-ils  demain  se  débarrasser  de  leur  hypocrisie, 
ils  ne  pourraient  plus  abandonner  des  croyances  qui  sont 
devenues  les  leurs,  par  cela  seul  qu'ils  en  ont  fait  la  co- 
médie, et,  à  la  fois  musulmans  et  chrétiens,  la  mosquée 
ne  leur  est  guère  devenue  moins  indispensable  que 
l'église. 

En  Perse,  les  Nossayrys,  qui  ne  croient  pas  au  Dieu 
individuel  ni  à  la  détermination  fixe  des  existences,  se 
donnent  aussi  pour  musulmans,  sont  admis  sans  diffi- 
culté à  tous  les  droits  des  croyants,  sont  reçus  dans  les 
mosquées  et  peuvent,  en  même  temps,  sans  qu'on  les  in- 
quiète, user  de  leurs  droits  d'incrédules  pour  rompre 
assez  publiquement  le  jeune  du  ramazan.  Ces  Nossayrys, 
avec  une  apparence  beaucoup  plus  musulmane  que  les 
chrétiens  dont  je  parlais  tout  à  l'heure,  se  tiennent  ce- 
pendant plus  loin  de  l'islam  pour  lequel  ils  n'éprouvent 
qu'antipathie.  D'ordinaire,  outre  qu'ils  sont  Nossayrys, 
ils  sont  soufys.  Une  des  inconséquences  remarquables 
qu'on  peut  relever  en  eux,  c'est  leur  attachement  à  la 
circoncision.  Ils  n'ont  pas,  dans  leur  magasin  propre 
d'idées  et  de  notions,  une  seule  raison  pour  justifier  cette 
pratique,  et  ils  conviennent  qu'elle  est  parfaitement  inu- 
tile. Néanmoins  tous  sont  circoncis,  et  ils  ne  manquent 
pas  de  circoncire  leurs  esclaves  noirs,  même  quand  ils 
les  achètent  à  l'âge  adulte  ou  même  plus  tard.  Les  femmes 
surtout  attachent  une  grande  importance  à  l'observation 
de  cet  antique  usage.  Un  Nossayry,  fort  inteWigeta^T^^fc 


18       CARACTÈRE  MORAL  ET  RELIGIEUX  DES  ASIATIQUES. 

sur  ce  sujet,  avouait  que  c'était  l'influence  conjugale 
le  contraignait  à  faire  circoncire  ses  enfants.  Au  fc 
l'habitude  impose  cette  inconséquence  :  elle  est  en  j 
non  moins  puissante  qu'ailleurs,  sinon  plus. 

Les  guèbres  assurent  que  l'auteur  de  leur  religi 
Zerdusht,  n'était  autre  que  le  patriarche  Abraham; 
veulent  ainsi  que  leurs  livres  sacrés,  provenant  d'un 
prophètes  reconnus  par  l'islam,  soient  admis  par 
musulmans  comme  saints.  Au  moyen  de  cette  ini 
prétation ,  ils  seraient  classés  parmi  les  gens  des  livi 
et  jouiraient  des  avantages  assurés  par  Mahomet  aux  j 
et  aux  chrétiens.  Personne  n'ignore  que  la  prétention 
guèbres  est  fausse  et  qu'eux-mêmes  n'en  sont  nullem 
dupes.  Cependant,  on  l'accepte  officiellement,  et  j'ai 
tendu  des  musulmans,  affectant  une  grande  rigidité,  m' 
primer,  sans  y  croire,  l'opinion  la  plus  flatteuse  sur  i 
Altesse  Zerdusht,  en  m'assurant  que  c'était  un  des  ne 
d'Abraham.  Les  guèbres  tendent,  du  reste,  fortement, 
dehors  de  toute  autre  considération ,  aux  méthodes  is 
iniques,  et,  à  force  de  chercher  à  se  concilier  l'esti 
des  docteurs  unitaires,  ils  ont  souscrit  à  des  concessi< 
telles  qu'on  peut  considérer  aujourd'hui  ces  dualis 
comme  des  espèces  de  déistes  superstitieux.  Leur  ancier 
foi  proprement  dite  est  bien  malade  dans  leurs  espri 
Ce  n'est,  du  reste,  pas  si  nouveau  qu'on  pourrait  le  croi 
Dès  avant  le  temps  de  la  réforme  sassanide,  arrivée  se 
Shapour,  l'esprit  unitaire  était  insufflé  par  l'araméisi 
dans  le  sein  des  prêtres  zoroastriens. 

On  pourrait  multiplier  indéfiniment  les  exemples 
Ketmân  en  matière  religieuse;  il  n'est  pas  une  comm 
nion,  pas  une  secte  qui  ne  s'en  donne  la  gloire  ou 
plaisir ;  tantôt  sur  un  point,  tantôt  sur  un  autre,  s 


CARACTÈRE  MORAL  ET  RELIGIEUX  DES  ASIATIQUES.       19 

l'ensemble  ou  sur  les  détails.  Mais,  précisément  pour 
cette  cause,  je  serai  si  souvent  ramené  à  parler  du  Ket- 
mân  et  à  en  montrer  Faction  et  les  effets,  qu'il  est  inutile 
d'y  insister  ici  davantage.  En  ce  qui  concerne  les  opi- 
nions philosophiques,  on  conçoit  aussi  que  ce  principe  a 
mille  occasions  de  s'appliquer. 

D'abord,  la  disposition  de  tout  le  monde  à  changer  fré- 
quemment d'avis  et  à  accoupler  les  opinions  les  plus 
adverses,  rend  le  Ketmân  particulièrement  commode. 
Quand  on  cache  ce  qu'on  pense,  on  n'a  pas  l'inconvé- 
nient d'avoir  à  s'expliquer  nettement  vis-à-vis  de  soi- 
même  ,  et  quand  on  ne  livre  que  par  petits  morceaux  et 
avec  des  réticences  ou  des  déguisements  ce  qu'on  admet, 
on  n'est  pas  aisément  pris  en  flagrant  délit  de  contradic- 
tion. Or,  c'est  ainsi  que  les  Asiatiques  se  communiquent 
leurs  idées.  On  devine,  sans  doute,  la  direction  générale 
de  la  pensée  de  quelqu'un  que  l'on  connaît  bien  ;  mais  on 
n'est  jamais  sûr  que  cette  direction  ne  soit  pas  modifiée 
par  l'action  de  quelque  croyance  nouvelle  ou  ancienne 
dont  il  ne  nous  a  jamais  été  fait  confidence,  et  si,  par 
hasard,  une  déviation  se  révèle  et  qu'on  la  signale, 
l'ami,  par  crainte,  par  fausse  honte,  par  caprice,  par  or- 
gueil ou  par  moins  que  tout  cela,  par  un  sentiment  qu'il 
ne  s'explique  pas  à  lui-même,  s'empresse  de  vous  prou- 
ver que  vous  vous  trompez,  en  vous  démontrant  que 
l'idée  que  vous  lui  supposez  est  absurde,  inadmissible, 
coupable  au  premier  chef,  et  en  vous  avouant  que  sa 
vraie  façon  de  voir  y  est  diamétralement  opposée.  Un 
mois  après  il  aura  oublié  sa  belle  défense,  et,  de  lui- 
même,  vous  exposera  dans  tous  ses  détails  le  sentiment 
contre  lequel  il  s'était  tant  révolté. 

Car,  avec  les  Orientaux,  nul  secret  n'est  gpx&fc\oTt%- 


20      CARACTÈRE  MORAL  ET  RELIGIEUX  DES  ASIATIQUES. 

temps.  Un  des  faits  qui  étonnent  davantage  quand  on 
au  milieu  d'eux,  c'est  de  s'apercevoir  que  cette  grande 
fectation  de  mystère  qui  entoure  la  vie  de  chacun  n' 
qu'un  voile  suspendu  par  en  haut,  non  attaché  par 
bas,  voile  léger,  que  le  moindre  souffle  d'air  dérange 
qui  s'écarte  à  chaque  instant  pour  laisser  voir  même 
choses  les  moins  nécessaires  à  rendre  accessibles  au  ] 
blic.  Du  temps  de  Feth-Aly-Shah,  les  scènes  de  son  1 
rem  défrayaient  de  leurs  détails  un  peu  singuliers  tou 
les  conversations  des  bazars,  et  l'on  se  disait  publiqi 
ment,  librement,  le  nom  du  marchand  géorgien,  du  bi 
lant  cavalier  nomade  ou  de  l'élégant  Mirza  qui  a\ 
trouvé,  la  veille  au  soir,  l'accès  libre  et  de  quelle  fa< 
il  était  entré.  Si  ces  indiscrétions  se  commettent  avec 
laisser-aller  bien  étrange  en  matière  si  délicate,  on  p 
aisément  croire  que  la  chronique  scandaleuse  des  pai 
culiers  n'est  pas  plus  soustraite  aux  commérages.  En  efl 
l'indiscrétion  va  loin  sur  ce  chapitre,  et  l'on  est  fo 
de  conclure  bien  vite  que  la  clôture  des  maisons  et  la  v 
lure  des  femmes  ont,  pour  conserver  les  secrets,  jus 
ment  l'effet  contraire  à  celui  que  l'on  suppose  d'abo 
Puisque  les  Asiatiques  parlent  avec  tant  d'ingénuité 
choses  qui  les  touchent  de  si  près,  il  n'y  a  pas  à  s'étoni 
qu'ils  aient  autant  d'intempérance  d'imagination  et 
langue  dans  le  domaine  des  idées.  Le  Ketmân  leur  s 
plus  à  en  faire  un  carnaval  perpétuel ,  à  se  rendre  ins 
sissables  à  force  de  déguisements  et  de  mobilité,  qu'à  d 
simuler  réellement  leur  pensée.  Un  musulman  sou) 
très-avancé,  me  confiait  que  la  Perse,  à  son  avis,  ne  c( 
tenait  pas  un  seul  musulman  absolu.  Je  suis  tenté 
croire  que  la  proposition  doit  s'étendre  et  se  transforn 
ainsi  ;  L'Asie  centrale  ne  contient  pas  un  seul  religic 


CARACTÈRE  MORAL  ET  RELIGIEUX  DES  ASIATIQUES.       21 

naire  qui  ne  reconnaisse  que  les  seuls  préceptes  de  sa  foi 
et  qui  les  admette  tous. 

Maintenant,  on  peut  comprendre  sans  difficulté  pour- 
quoi j'ai  affirmé  dans  un  autre  ouvrage  que  le  fanatisme, 
en  tant  que  représentant  une  persuasion  exclusive  d'une 
religion  quelconque,  était  un  phénomène  antipathique  à 
l'esprit  des  Orientaux  et  n'existait  pas  chez  eux  * .  Comme 
il  n'y  a  pas  là  de  foi  entière,  il  n'y  a  pas  non  plus  de 
préoccupation  exclusive.  Comme  il  n'y  a  pas  de  groupe 
suffisamment  considérable  uni  parles  liens  d'une  doctrine 
strictement  acceptée,  il  n'y  a  pas  non  plus  d'enthousiasme 
collectif,  ni  de  haine  commune  déterminée.  Ce  qui  existe, 
ce  sont  des  individualités  ou  de  petites  réunions  dans 
lesquelles  on  entre  et  d'où  l'on  sort  sans  éclat  et  sans 
bruit,  qui  se  considèrent  comme  sachant  la  vérité  en 
toutes  choses  et  ne  voulant  pas  la  dire,  mais  la  laissant 
échapper  malgré  elles,  méprisantes  pour  ce  qui  ne  cadre 
pas  avec  leurs  idées  du  moment,  contribuant  ainsi  à  pro- 
pager l'esprit  de  secte  et  de  personnalité  égoïste,  grande 
raison  d'être  de  la  débilité  politique  des  Orientaux,  et  ne 
présentant  à  l'œil  de  l'observateur  qu'un  bouillonnement, 
une  ondulation  incessante  des  doctrines  les  plus  diverses, 
ballottées,  mélangées  par  des  influences  ambiantes,  et,  en 
somme,  beaucoup  trop  faibles  et  trop  occupées  de  se  dé- 
fendre pour  avoir  le  loisir,  les  grands  desseins,  la  témé- 
rité et  la  résolution  implacable  qui  constituent  le  fana- 
tisme. 

1  V.  mon  ouyrage  intitulé  :  Trois  Ans  en  Asie. 


CHAPITRE  II 


L ISLAMISME    PERSAN 


L'islamisme,  mélange  à  peine  déguisé  de  religions  anté- 
rieures, est  par  sa  structure  très-disposé  à  subir  et  même 
à  servir  les  dispositions  naturelles  que  j'ai  observées  dans 
les  pages  précédentes.  Il  convient  donc  à  merveille  à  l'es- 
prit des  Orientaux  et  à  toute  nature  d'intelligence  quiA 
s'en  rapproche.  C'est  à  ce  fait  qu'il  faut  attribuer  les 
succès  vraiment  remarquables  que  les  missionnaires  ma- 
hométans  obtiennent  aujourd'hui  sur  tous  les  points  du 
continent  d'Afrique.  Naturellement,  les  conversions  nom- 
breuses qui  semblent  les  y  attendre  et  qui  éclatent  à  leurs 
premières  paroles,  les  encouragent  singulièrement  à  se 
porter  vers  ces  régions  si  bien  disposées  pour  eux.  Ils  y 
vont  en  nombre  assez  notable.  Ils  offrent  ainsi  le  spec- 
tacle d'une  sorte  de  jeunesse  et  d'énergie  de  prosélytisme 
fort  curieuses  surtout  en  ce  qu'elles  contrastent  avec  la 
situation  de  l'islam  dans  d'autres  contrées.  Vis-à-vis  des 
races  européennes,  ce  culte  s'est  toujours  trouvé  dénué  de 
séductions.  Il  a  dû  se  contenter  de  quelques  recrues  alba- 
naises ou  bosniaques.  Dans  l'Inde,  les  conquérants  arabes, 
gaznévides,  mongols,  afghans  n'ont  réussi  qu'avec  b^u- 


24  l'islamisme  p  eus  an. 

coup  de  peine  à  se  créer  un  certain  nombre  de  coreligî 
naires  parmi  leurs  sujets.  Pour  amener  ce  nombre  au  chi 
respectable  qu'il  montre  aujourd'hui,  il  a  fallu  infinim 
de  violences,  de  temps  et  aussi  d'immigrations.  En  Chi 
il  semble  que  tous  les  musulmans  indigènes  descend 
des  artilleurs  persans  de  Djynghyz  et  de  Koubilay 
que  la  population  locale  proprement  dite  n'a  jan 
beaucoup  goûté  leurs  enseignements.  Partout  aillei 
l'islam  est  resté  à  peu  de  chose  près  ce  qu'on  l'a  vu 
xe  siècle,  et  il  ne  parait  pas  avoir  fait  aucune  conqi 
qui,  du  moins,  soit  de  quelque  marque. 

Si  l'on  sépare  la  doctrine  religieuse  de  la  nécessité 
litique  qui  souvent  a  parlé  et  agi  en  son  nom,  il  n 
pas  de  religion  plus  tolérante,  on  pourrait  presque  c 
plus  indifférente  sur  la  foi  des  hommes  que  l'islam.  C< 
disposition  organique  est  si  forte  qu'en  dehors  des 
où  la  raison  d'Etat  mise  en  jeu  a  porté  les  gouverneme 
musulmans  à  se  faire  arme  de  tout  pour  tendre  à  l'ui 
de  foi,  la  tolérance  la  plus  complète  a  été  la  règle  foui 
par  le  dogme.  Qu'enseigne  le  Koran?  Que  la  reconni 
sance  de  la  vérité  ne  dépend  en  aucune  façon  de  la 
lonté  de  l'homme;  c'est  Dieu  qui,  à  son  gré  et  sans  < 
nul  puisse  apprécier  ses  motifs,  àaccorde  ou  refuse  la 
mière  à  l'esprit  de  sa  créature.  Tel  personnage  est 
dans  les  plus  profondes  ténèbres.  Tout  lui  est  révélé, 
autre,  non-seulement  ne  voit  pas  la  vérité  posée  dev 
lui,  il  ne  l'apercevra  jamais,  et  cette  vérité  l'aveugle, 
pourrait  dire  avec  malice,  et  c'est  ce  que  déclare  le  Ko 
quand  il  affirme  que  la  ruse  de  Dieu  est  supérieur» 
toutes  les  ruses.  Ainsi  cet  homme  né  pour  être  croya 
mais  ainsi  repoussé,  Dieu  le  mène  d'erreurs  en  erre 
jusqu'au  but  marqué  d'avance,  c'est-à-dire  jusqu'à 


L'iSLAkISkË  PEftSÀN,  t>H 

damnation  éternelle.  Toutes  les  prédications  du  monde 
n'y  peuvent  rien  faire,  et,  en  conséquence,  il  est  inutile 
de  se  jeter  en  travers  du  droit  et  des  voies  de  la  Provi- 
dence en  cherchant  à  amener  à  elle  un  néophyte  dont, 
sans  doute,  elle  ne  se  soucie  pas,  puisqu'elle  ne  Ta  pas 
marqué  de  son  sceau.  Aussi  a-t-il  toujours  été  de  règle 
dogmatique  que  les  chrétiens  et  les  juifs  ne  peuvent  être 
contraints  à  changer  de  religion.  Si  on  leur  demande  un 
tribut  particulier,  c'est  que,  n'étant  pas  musulmans,  ne 
prenant  point  part  aux  charges  générales  de  l'Etat, 
comme,  par  exemple,  le  service  militaire,  il  est  cepen- 
dant juste  qu'ils  contribuent  en  quelque  chose  au  service 
public.  Pour  ce  qui  est  des  idolâtres,  le  Prophète  a  été 
plus  dur  en  théorie  ;  mais,  dans  la  pratique,  la  loi  s'est 
immédiatement  adoucie  et  a  accepté  ce  qu'elle  prétendait 
vouloir  détruire  sans  rémission.  Qu'on  ne  s'arrête  pas 
aux  violences,  aux  cruautés  commises  dans  une  occasion 
ou  dans  une  autre.  Si  on  y  regarde  de  près,  on  ne  tar- 
dera pas  à  y  découvrir  des  causes  toutes  politiques  ou 
toutes  de  passion  humaine  et  de  tempérament  chez  le 
souverain  ou  dans  les  populations.  Le  fait  religieux  n'y 
est  invoqué  que  comme  prétexte  et,  en  réalité,  il  reste  en 
dehors.  Ce  que  l'islam  a  eu  en  vue,  presque  uniquement, 
c'est  de  recommander  la  notion  d'un  Dieu  unique,  se 
révélant  par  des  prophètes.  Voilà  l'alpha  et  l'oméga  de 
sa  théologie.  Pourvu  qu'on  reconnaisse  ces  deux  points, 
l'islam  est  satisfait  et  la  plus  grande  liberté  est  laissée  à 
la  conscience  de  l'homme  qui  les  a  confessés;  cet  homme 
eùt-il  d'ailleurs  les  opinions  les  plus  différentes  de 
celles  des  autres  musulmans,  il  est  toujours  considéré 
comme  fidèle,  tant  qu'il  n'abjure  pas  officiellement.  La 
conséquence  de  ce  principe  a  été  double  et  cot&\â&t3fcta\ 


28  L'ISLAMISME  PERSAN. 

rants  et  grossiers.  Il  en  est,  sans  cloute,  et  des  plus  gr< 
tesques,  mais  il  faut  avouer  de  même  qu'il  a  existé  < 
tout  temps,  partout,  et  même  en  Europe,  des  philosoph 
et  des  savants  qui  n'étaient  pas  des  modèles  de  raist 
et  de  bons  sentiments,  ce  qui  n'est  pas  plus  à  la  char] 
de  la  science  que  les  sottises  de  prêtres  ineptes  ne  sa 
raient  l'être  à  celle  de  l'islam. 

Ce  qui  reste  certain,  c'est  que  l'esprit  de  critique,  < 
recherche  et  de  discussion  suscité,  dès  les  premiers  joui 
par  Mahomet  lui-même,  ne  s'est  jamais  perdu.  C'est 
de  la  vie  plus  ou  moins  bien  employée,  mais  c'est  de 
vie.  On  en  voit  aujourd'hui,  en  Perse,  des  manifest 
Uons  fort  accusées  dans  les  contestations  des  trois  part 
principaux  qui  se  divisent  le  clergé  et  les  fidèles,  et 
partagent  l'orthodoxie  shyyte.  Il  s'agit  des  Akhbarys,  d 
Moushtehedys  et  des  Sheykhys,  discuteurs  de  trois  op 
nions  nouvelles,  au  moins  quant  à  la  forme  qu'on  le 
voit  actuellement  et  qui  leur  est  imposée  par  les  te 
dances,  les  besoins  ou  les  résistances  du  milieu  soci 
dans  lequel  elles  se  produisent. 

Les  Akhbarys  acceptent,  à  titre  également  authentiqu 
toutes  les  traditions  courantes  soit  des  prophètes,  soit  d 
Imams.  Cette  théorie,  respectueuse  en  apparence 
beaucoup  moins  en  réalité  pour  les  sources  de  l'islai 
permet  à  ceux  qui  la  suivent  d'admettre,  sous  coule 
d'opinions  professées  par  Aly  et  ses  onze  successeurs,  ui 
quantité  notable  d'idées  et  de  principes  qui,  bien  év 
demment,  n'ont  rien  de  commun  avec  les  doctrines  < 
Koran.  Mais  du  moment  qu'on  réussit  à  placer  ces  idé 
et  ces  principes  sous  le  patronage  d'un  nom  révéré,  ( 
se  tient  pour  dispensé  de  les  comparer  avec  des  prescri] 
tions  définies  qui,  sans  nul  doute,  les  repousseraient. 


J/ISLÀMISME  PERSAN.  29 

suffit  de  les  justifier  par  un  hadys,  une  tradition  venue 
juste  à  point  au  moment  où  un  secours  était  nécessaire. 
Cette  tradition  ipso  facto  devient  authentique  de  plein 
droit  et  l'opinion  qu'elle  appuie  se  trouve  du  même  coup 
orthodoxe. 

C'est  une  façon  de  procéder  un  peu  large  sans  doute  ; 
je  ne  crois  pas,  cependant,  qu'on  puisse,  à  proprement 
parler,  accuser  les  Akhbarys  de  mauvaise  foi  déclarée  et 
encore  moins  d'avoir  inventé  la  masse  énorme  de  docu- 
ments dont  ils  se  piquent  de  disposer.  On  en  trouverait 
l'étoffe,  sinon  toujours  la  forme,  dans  les  Agoual-al- 
Houkkema  ou  «  Dires  des  philosophes,  »  «  formules,  »  qui 
sont  presque  absolument  d'origine  sassanide  ou  perse, 
mais  traduites,  retraduites  et  remaniées.  Je  ne  cite  ici  que 
la  principale  source  ;  sans  aucun  doute  on  doit  en  indi- 
quer d'autres,  comme,  par  exemple,  les  doctrines  judaï- 
ques et  une  dérivation  notable  des  enseignements  indiens. 
A  la  faveur  de  ces  autorités  si  variées,  toutes  ramenées, 
quand  il  le  faut,  à  n'être  que  l'opinion  officiellement 
exprimée  de  quelqu'un  des  Imams,  les  Akhbarys  se  don- 
nent comme  les  plus  purs  des  Shyytes,  parce  qu'ils  dé- 
montrent sans  peine  qu'ils  sont  les  plus  éloignés  d'ac- 
cepter les  notions  rigoureuses  des  Arabes  et  des  Turks 
sunnites  sur  la  critique  de  la  tradition.  En  conséquence, 
ils  se  vantent  d'être  les  hommes  de  la  religion  nationale 
par  excellence,  ce  qui  implique,  suivant  nos  façons  de 
parler,  la  prétention  à  un  patriotisme  plus  exalté  que 
celui  de  leurs  contradicteurs. 

Ainsi,  se  proposant  de  haut  à  la  sympathie  publique, 
les  Akhbarys  croient  pouvoir  entretenir  et  professent, 
en  toute  sécurité  de  conscience,  des  maximes  peu  mu- 
sulmanes. Ils  n'acceptent  pas  la  résurrecWoxv  ç&oc&s^ 


30  L'ISLAMISME  PERSAN. 

des  corps  et  assurent  qu'après  le  dernier  jugement  le 
hommes  revêtiront  de  pures  apparences.  Rien  qui  n 
soit  complètement  immatériel  ne  subsistera  ni  dans  le 
élus  ni  dans  les  damnés.  Les  jouissances  des  uns,  h 
souffrances  des  autres  seront  d'une  nature  puremei 
idéale. 

Les  Akhbarys  se  montrent  faciles  à  vivre  et  ils  comp 
tent  parmi  leurs  sectateurs  un  grand  nombre  d'homme 
du  peuple  et  de  petits  fonctionnaires  ;  c'est  à  peu  prè 
l'opinion  bourgeoise.  Pourvu  qu'une  idée  soit  placé 
sous  le  couvert  du  nom  d'un  des  Imams,  elle  est  assuré 
de  leur  plaire  et  accueillie  sans  qu'on  l'examine  de  plu 
près.  Ce  système  ne  s'accorde  pas  avec  une  érudition  u 
peu  sévère.  Si,  pourtant,  les  théologiens  sérieux,  surtoi 
dans  le  haut  clergé,  surtout  à  Téhéran,  réprouvent  le 
Akhbarys  et  se  font  gloire  de  réfuter  leurs  doctrines,  i 
est  cependant  des  villes,  comme  Hamadan,  par  exemple 
où  la  majeure  partie  du  clergé  et  son  chef,  l'Imam-Djum 
lui-même,  sont  des  Akhbarys  déclarés. 

Les  Sheykhys  ont  bien  un  point  de  contact  avec  le 
opinions  que  je  viens  d'indiquer.  Bien  que  ne  repoussan 
pas  tout  à  fait  l'idée  de  la  résurrection  des  corps,  ils  on 
repris  une  ancienne  opinion  d'Avicenne  au  sujet  de  l'en 
lèvement  au  ciel  de  Mahomet  et  du  miracle  que  le  pro 
phète  accomplit  lorsqu'il  fendit  la  lune  en  deux  avec  soi 
doigt,  le  shekk-el-Kamar.  Ils  prétendent  que,  dans  ce 
deux  cas,  comme  lorsqu'il  s'agit  des  nombreux  miracle 
inconnus  au  Koran,  mais  prêtés  à  Mahomet  par  1 
shyysme,  il  ne  faut  pas  songer  à  l'admission  d'une  réa 
lité  matérielle,  mais,  au  contraire,  recourir  à  un  sem 
figuré.  Ainsi,  pour  le  premier  fait,  ils  proposent  l'hypo- 
thèse d'une  vision  ;  pour  le  second,  celui  d'une  interpré 


L'ISLAMISME  PERSAN.  34 

tation  parabolique,  et  de  même,  dans  chacun  des  autres 
faits  de  ce  genre,  l'explication  rationnelle  la  plus  conve- 
nablement indiquée  par  le  sujet  lui-même. 

Hadjy-Sheykh-Ahmed,  qui  passe  pour  l'auteur  de  cette 
théorie,  était  un  Arabe  de  Bahreyn.  Il  professait,  il  y  a 
une  quarantaine  d'années,  à  Tebryz  et  est  mort  à  Ker- 
bela.  Bien  qu'il  ait  laissé  plusieurs  ouvrages  de  théo- 
logie, il  n'a  jamais  avancé  ouvertement  dans  ces  livres, 
de  l'aveu  même  de  ses  disciples  les  plus  passionnés,  rien 
qui  puisse  mettre  sur  la  voie  des  idées  qu'on  lui  prête 
aujourd'hui.  Mais  tout  le  monde  assure  qu'il  pratiquait 
le  Ketmân  et  que,  dans  l'intimité,  il  était  d'une  extrême 
hardiesse  et  d'une  grande  précision  dans  l'ordre  de  doc- 
trines qui  porte  aujourd'hui  son  nom.  Ce  qui  est  cer- 
tain, c'est  que  la  croyance  sheykhye  compte  de  nombreux 
partisans  parmi  les  personnages  les  plus  instruits  du 
clergé.  Ce  sont  les  principaux  adversaires  des  Akhbarys. 
Ils  s'élèvent  avec  force  contre  le  nombre  immodéré  de 
traditions  et  le  peu  de  critique  ou  plutôt  l'absence  com- 
plète de  critique  avec  laquelle  on  les  adopte.  Ils  ne 
manquent  pas  de  rappeler  à  l'observation  des  règles 
prescrites  par  les  anciens  exégètes  et  qui  sont,  en  effet, 
sévères  ;  bref,  ils  se  rapprochent,  à  cet  égard,  de  la  façon 
de  raisonner  et  d'agir  des  Sunnites.  Ils  n'accepteraient 
cependant  pas  ceci  comme  un  compliment,  car  ils  se 
piquent,  à  leur  tour,  d'être  les  plus  zélés  comme  les 
plus  scrupuleux  des  Shyytes.  Se  tenant  dans  une  position 
moyenne  entre  le  puritanisme  des  Sunnites  et  le  laisser- 
aller  un  peu  fantasque  des  Akhbarys,  ils  ne  ressemblent 
pas  mal  aux  Puséytes  anglais,  d'autant  plus  hostiles  au 
catholicisme  qu'ils  s'en  rapprochent  davantage.  LesShey- 
khys,  généralement  savants,  sont  un  peu  \>\vmfctews>. 


32  L'ISLAMISME  PERSAN. 

L'orgueil  scholastique  est  leur  grand  péché.  Quant  a 
Moushtehedys,  ils  s'arrangent  de  façon  à  se  faire  tou 
tous. 

Ils  n'approuvent  pas  la  légèreté  des  Akhbarys  en  n 
tière  de  traditions  et  reconnaissent  volontiers  qu' 
document  de  cette  nature,  pour  être  authentique  ou 
moins  considéré  comme  tel,  doit  avoir  subi  victorieu* 
ment  l'épreuve  des  quatre  ordres  de  témoignages  in 
qués  dans  les  écoles.  Sur  ce  point  ils  ne  faiblissent  p 
quant  à  la  théorie;  mais,  dans  la  pratique,  ils  s'humai 
sent.  Leur  cœur  se  fend  à  refuser  ce  qu'on  leur  of 
comme  venant  de  l'héritage  des  Imams,  et,  alors,  sans 
faire  trop  prier,  ils  ferment  les  yeux  sur  les  démonsti 
tions  qu'on  ne  leur  donne  pas.  Sur  le  point  des  mirac 
du  Prophète  et  des  Imams,  ils  se  montrent  surtout  plei 
de  laisser-aller  et  de  bon  vouloir.  Ils  n'acceptent  pas  1 
interprétations  latitudinaires  des  Sheykhys  et  préfère 
s'en  tenir  au  fait  brut.  L'examen  porté  sur  de  pareils  s 
jets  leur  semble  d'un  exemple  mauvais  et  de  conséquent 
fort  dangereuses.  Ils  entrevoient  au  bout  quelque  chc 
comme  la  ruine  de  la  religion  et  comme  un  rationalisi 
qui,  pour  être  rigoriste  d'apparence,  n'en  est  pas  moi 
au  fond  très-hostile  à  la  foi.  Puis,  en  tant  qu'Asiatique 
ils  tiennent  aux  miracles.  En  général,  les  Moushtehed 
se  recrutent  parmi  les  mondains,  les  ecclésiastiques  q 
s'occupent  plus  d'affaires  judiciaires  ou  administra tiv 
que  de  questions  théologiques,  les  grands  officiers 
l'État,  les  hommes  importants  de  l'administration. 

Il  ne  faut  pas  perdre  de  vue  que  si  l'on  peut,  approj 
mativement,  classer  les  trois   opinions  ainsi  que  je 
fais,  il  est  nécessaire  pourtant  d'ajouter  qu'il  est  ra 
que,  dans  le  cours  de  sa  vie,  un  Persan  n'ait  point  pas 


à 


L'ISLAMISME  PERSAN.  33 

de  l'une  à  l'autre  et  ne  les  ait  point  toutes  les  trois  pro- 
fessées. 

Je  laisse  ici  de  côté  les  fractions  et  les  nuances  et  m'en 
tiens  à  ces  trois  grandes  divisions  du  shyysme.  L'opinion 
sunnite,  bien  plus  partagée  encore  en  elle-même,  existe 
peu  en  Perse,  où  le  sentiment  national  la  repousse.  De- 
puis les  Seféwys,  l'horreur  un  peu  exagérée  que  l'on 
professe  pour  elle  a  toujours  été  en  augmentant;  mais  la 
religion  a  moins  à  faire  dans  cette  querelle  que  la  poli- 
tique. Je  n'en  parlerai  donc  pas;  ce  qui  suffit,  c'est  de 
montrer  que,  de  toutes  les  religions  existantes,  l'islam  est 
certainement  la  plus  morcelée,  et  cela  de  deux  manières  .  ~~ 
d'abord,  par  le  nombre  infini  de  ses  sectes  reconnues; 
ensuite,  par  l'habitude  de  tous  ses  fidèles,  habitude  que 
je  m'efforce  d'exposer  et  de  faire  comprendre,  d'entre- 
tenir toujours  dans  les  esprits,  à  côté  des  préceptes  du 
Koran,  un  certain  nombre  de  notions  qui  viennent  des 
points  de  l'horizon  les  plus  opposés.  La  cause  de  cette 
extraordinaire  liberté  critique,  c'est,  sans  doute,  ainsi 
que  je  l'ai  montré,  le  vague  et  la  pauvreté  originelle 
de  la  formule  :  «  Il  n'y  a  de  Dieu  que  Dieu  et  Mahomet  ., 
est  le  prophète  de  Dieu,  »  formule  qui,  pourtant,  au 
point  de  vue  théorique  comme  au  point  de  vue  pratique, 
contient  tout  l'islam.  Mais  pourquoi  ce  vague?  pourquoi 
cette  pauvreté?  C'est  ce  qu'on  ne  saurait  comprendre 
qu'en  sortant  de  l'islam  et  en  remontant  à  ses^origines.  - 

Dans  la  première  partie  de  son  existence,  le  Prophète, 
singulièrement  tourmenté  de  questions  philosophiques 
et  religieuses,  n'était  pas  une  exception  parmi  ses  com- 
patriotes. C'était  un  homme  de  tribu,  mais  non  un  no- 
made. Issu  d'un  sang  très-noble,  bien  que  de  la  branche 
la  plus  pauvre  d'une  grande  famille,  il  était  maxctoa&ài  ç\, 


34  L'ISLAMISME  PERSAN. 

avait  nécessairement  la  nature  de  sentiments  ordinair 
sa  caste  dans  toute  l'Asie.  Qui  dit  là  marchand,  dit  pi 
seur,  personnage  dévot,  occupé  des  problèmes  supérieu 
Mahomet  était  donc,  nativement,  dans  cette  voie.  Qua 
séries  d'idées  se  présentaient  comme  éléments  de  so 
tion  pour  toutes  les  questions  qu'il  pouvait  agiter  en  ] 
même  :  les  pratiques  de  son  peuple  ;  le  judaïsme,  pi 
fessé  par  un  nombre  considérable  d'Arabes  ;  le  christ 
nisme  qui  comptait  aussi  suffisamment  de  sectateui 
enfin,  le  chaldaïsme,  ou  pour  me  servir  de  l'expressi 
même  du  Prophète,  le  sabysme. 

Les  pratiques  de  son  peuple  s'offraient  à  lui  com: 
dignes  de  considération,  en  général,  mais  inadmissib 
sur  certains  points  et  insuffisantes  sur  d'autres.  Le  p 
phète  respectait  le  temple  de  sa  ville  natale,  acceptait 
vénération  dans  laquelle  il  avait  été  nourri  pour  la  Pier: 
Noire,  le  puits  de  Zemzem,  etc.;  mais,  comme  chacun  i 
vait  que  les  idoles  dont  on  avait  rempli  l'enceinte  saci 
étaient  là  assez  nouvellement;  que,  d'ailleurs,  leur  pi 
sence  s'unissait  à  des  règles  superstitieuses,  grossières 
répugnantes  pour  des  natures  un  peu  relevées,  Mahon 
trouvait  à  réformer  dans  les  institutions  qui  avaient  e 
touré  sa  jeunesse.  Cependant,  il  n'éprouvait  aucun  désir 
supprimer  l'essentiel  de  cette  foi  ancienne,  même  qua 
à  la  partie  purement  cérémonielle,  et,  en  effet,  il  r 
rien  tenté  de  semblable.  Ainsi  donc,  vis-à-vis  du  cul 
ancien,  Mahomet  n'est  qu'un  réformateur,  et  encore  i 
réformateur  timide,  modéré;  lui-même  ne  se  donne  p 
pour  autre  chose. 

Comme  moyen  de  reconnaître  les  côtés  faibles  du  cul 
existant,  comme  instrument  de  critique,  il  est  évide 
par  le  Koran  que  Mahomet  eut  recours  au  judaïsme, 


L'ISLAMISME  PERSAN.  do 

qu'il  lui  accorda  une  grande  confiance  pour  établir  son 
exégèse  et  appuyer  sa  polémique.  Mais,  en  même  temps, 
il  n'est  pas  moins  certain  que  ce  judaïsme  n'était  point 
celui  de  la  Bible,  et  que  Mahomet  n'a  jamais  vu  ce  livre. 
Toutos  les  sources  où  le  prophète  a  puisé  se  retrouvent 
dans  la  Gemara  et  le  Talmud,  et  peut-être  plus  bas  en- 
core, c'est-à-dire  dans  les  anecdotes  traditionnelles  cir- 
culant parmi  les  docteurs  israélites  ou  forgées  par  les 
ouailles  de  ceux-ci  au  moyen  de  récits  mal  transmis  ou 
mal  compris.  Mahomet  avait  acquis  sa  science  plus  par 
voie  orale  que  par  lecture,  bien  qu'il  ne  fût  nullement 
resté  étranger  à  ce  mode  d'études.  Il  avait  beaucoup  en- 
tendu, et  de  toutes  sortes  de  personnes,  les  unes  réelle- 
ment savantes  dans  la  littérature  talmudique,  les  autres 
moins  et  se  contentant  des  traditions  populaires.  Il  a 
admis  le  tout,  à  titre  égal,  comme  opinion  des  juifs  sur 
eux-mêmes.  S'il  n'a  pas  consulté  la  Thora,  les  livres 
essentiels  et  originaux  de  la  foi  israélite,  il  ne  semble 
pas  qu'il  l'en  faille  accuser.  Les  juifs  avec  lesquels  il 
était  en  rapport  devaient  être  hors  d'état  de  les  lui  mon- 
trer, car,  avec  un  respect  profond  pour  l'Ancien  Testa- 
ment, les  juifs  d'Asie,  à  cette  époque,  ne  le  négligeaient 
pas  moins  qu'ils  ne  le  font  aujourd'hui,  où  les  traditions 
des  docteurs,  les  dires  des  savants  et  les  sentences  des 
saints  personnages,  absorbent  la  totalité  de  leur  atten- 
tion. Pour  nous,  qui  ne  connaissons  aujourd'hui  l'histoire 
des  patriarches  que  par  la  Bible,  la  façon  dont  Mahomet 
la  rapporte,  le  point  de  vue  souvent  si  bizarre  sous  le- 
quel il  envisage  les  faits  bibliques  qu'il  raconte,  nous 
causent  un  externe  étonnement  ;  mais  il  faut  observer  que 
c'est  précisément  ainsi  que  les  juifs  d'Asie  racontent  et 
comprennent  les  mêmes  faits  et  les  modifient  et  Ves  arc\- 


36  L'ISLAMISME  PERSAN. 

pli  fient  et  les  changent.  Mahomet  ne  mérite  aucunemc 
le  reproche  qu'on  lui  a  fait  d'avoir  brodé  sur  le  tei 
biblique  et  inventé  des  choses  inconnues  avant  lui.  D' 
bord,  il  y  a  peu  de  vraisemblance  à  ce  qu'il  ait  pu 
agir  ainsi,  parce  que  la  contradiction  eût  été  trop  i 
surée,  trop  certainement  victorieuse.  Les  juifs  rempl 
saient  les  villes  et  les  campements  de  l'Arabie,  et  sing 
lièrement  Yatrib,  la  ville  du  prophète,  Medinet-Ennet 
Ensuite,  on  ne  voit  pas  quelle  eût  été  l'utilité  d'un  sj 
tème  aussi  grossier.  Les  passages  où  Mahomet  se  sert  è 
traditions  bibliques  seraient  tout  aussi  bons  pour  sa  d< 
trine  s'ils  étaient  tirés  directement  de  la  Bible  que  a 
rompus  comme  on  les  voit.  D'ailleurs,  le  fait  seul  que 
plus  grande  partie  de  ces  versions  apocryphes  se  retrou 
dans  les  livres  talmudiques  tranche  la  difficulté.  Du  pe 
nombre  de  ceux  qu'on  n'y  voit  pas,  une  certaine  par 
est  cependant  admise  par  les  juifs  comme  vraie.  Un  fail 
reliquat  reste,  dont  l'origine  paraît  perdue,  mais  cela 
valait  pas  la  peine  d'être  inventé,  et,  j'en  suis  convainc 
ne  l'a  pas  été  plus  que  le  reste.  Les  motifs  qui  ont  poi 
Mahomet  à  se  préoccuper  de  la  tradition  biblique  devaie 
nécessairement  l'obliger  à  prendre  cette  tradition  là  où 
science  de  son  époque  la  cherchait  de  préférence.  Il  '. 
fallait  agir  sur  les  savants  de  son  pays,  il  fallait  leur  fai 
voir  ce  que  c'étaient  que  les  hommes  du  Vieux  Testamei 
et  comment  Dieu  leur  avait  parlé,  ce  qu'il  leur  avait  d 
ce  qu'il  leur  avait  commandé.  Assurément  il  ne  pouv 
remplir  cette  tâche  que  suivant  les  moyens  avoués  p 
la  science  d'alors.  Prétendre  retourner  à  la  Thora,  q 
personne  ne  connaissait  et  qu'on  avait  embaumée  da 
la  vénération  et  dans  l'oubli,  c'eût  été  vouloir  créer  u 
science  nouvelle,  vouloir  beaucoup  étonner  tout  le  mon 


L'ISLAMISME   PERSAN.  37 

et  se  mettre  sur  les  bras  nombre  d'affaires  qui  n'étaient 
pas  les  siennes,  qui  n'étaient  surtout  pas  celles  d'un  pro- 
phète. Mahomet  a  donc  suivi  la  seule  voie  ouverte,  et, 
incontestablement,  il  l'a  fait  d'instinct,  sans  nulle  idée 
qu'il  aurait  pu  ou  dû  agir  autrement,  afin  d'éviter  les  re- 
proches que  les  critiques  chrétiens  ne  lui  ont  pas  mé- 
nagés, et  qu'en  bonne  foi  il  ne  pouvait  pas  prévoir. 

On  doit  le  défendre  de  même  sur  ses  connaissances  en 
matière  de  doctrine  chrétienne.  Je  lui  sais  un  certain  gré, 
je  l'avoue,  d'avoir  posé  en  principe  que  les  chrétiens  de 
son  temps  corrompaient  l'Évangile,  reproche,  du  reste, 
qu'il  adressait  aussi  aux  juifs  par  rapport  à  leurs  livres 
saints.  Probablement,  si  on  lui  avait  demandé  de  prouver 
cette  allégation,  il  l'aurait  spécifiée  en  la  faisant  tom- 
ber sur  certains  dogmes  que  nous  reconnaissons  comme 
fort  authentiques;  mais  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que 
dans  la  forme  générale  donnée  par  lui  à  son  accusation, 
il  a  raison  :  les  chrétiens  de  sa  connaissance  avaient  fal- 
sifié les  Évangiles. 

On  ne  voit  pas  que  Mahomet  ait  jamais  été  en  relation, 
du  moins  en  relation  suivie,  ni  qu'il  ait  pu  l'être,  avec  des 
catholiques.  Au  moment  où  il  vint  remplir  sa  mission, 
l'Arabie  et  les  provinces  environnantes  n'en  comptaient 
plus  guère.  Les  hérésies  aujourd'hui  existantes  dans  ces 
contrées,  appuyées  d'autres  hérésies  désormais  dispa- 
rues, y  dominaient  absolument,  et  les  livres  dont  on  se 
servait  n'étaient  autre  chose  que  des  commentaires  sur 
les  Écritures,  infectés  des  hérésies  de  leurs  auteurs  et  se 
réclamant  de  quelques-uns  de  ces  nombreux  évangiles  ou 
actes  apocryphes  par  lesquels  l'Orient,  dans  les  premiers 
siècles  de  l'Église,  s'est  rendu  si  célèbre.  Toutes  les  fois 
que  Mahomet  cite  le  Nouveau  Testament,  il  \e  la\l  atexxit 


38  L'ISLAMISME  PERSAN. 

suivant  nous;  mais  il  cite  très-juste  d'après  un  apocryp 
quelconque,  et  en  envisageant  ainsi  les  choses,  on  p< 
mettre  de  côté,  sur  ce  point  encore,  les  accusations 
supposition  d'écrits. 

Ce  qui  n'est  pas  douteux,  c'est  qu'appuyé  sur  des  c 

cuments  hébreux  et  chrétiens  également  erronés,  et  s'« 

posant  ainsi  à  faire  pénétrer  toutes  les  faussetés  dont  < 

documents  étaient  chargés  au  sein  de  sa  propre  doctrii 

Mahomet  professe  pour  les  deux  religions  qu'il  appell 

son  aide  un  respect  profond  et  sincère.  Il  dénonce  ai 

indignation  ceux  de  leurs  sectateurs  qui  les  vicient  ou 

pratiquent  mal  ;  il  proclame  son  estime  pour  leurs  sain 

il  se  fait  leur  champion,  et,  les  prenant  l'une  et  l'au 

par  la  main,  il  les  propose  aux  Arabes  comme  deux  < 

voyées  célestes,  comme  deux  manifestations  divines,  d 

les  ordres  doivent  être  écoutés,  qui,  ayant  fixé  suce 

sivement  et  possédant  la  tradition,  doivent  donner 

moyens  de  la  retrouver  toute  pure,  et  c'est  pour  acee 

plir  cette  tâche  que  lui,  Mahomet,  a  été  suscité.  Il  n' 

pas  Dieu,  il  n'est  même  pas,  comme  Moïse,  l'instrum 

direct  de  Dieu.  Il  n'a  pas,  comme  le  Christ,  le  don  < 

miracles;  mais  il  est  l'homme  ignorant  et  faible  qu': 

plu  à  Dieu  de  choisir  pour  recevoir  ses  commandeme 

par  l'intermédiaire  de  Gabriel.  Ces  commandements,  Y 

change  les  lui  apporte  tout  rédigés;  ils  ne  contienn 

aucune  parole  qui  soit  de  lui,  il  donne  tout  «  sans  ai 

mentation  ni  diminution;  »  en  un  mot,  le  livre  est  di 

et  le  prophète  ne  l'est  pas,  et  ce  livre  divin  est  le  comj 

ment  nécessaire  et  la  correction  des  livres  juifs  et  ch 

tiens  corrompus  par  leurs  sectateurs. 

Ainsi,  au  moyen  de  ces  trois  livres,  la  Thora,  que 
prophète  n'a  pas  lue,  les  Évangiles  qu'il  reconnaît  p 


L'ISLAMISME  PERSAN.  30 

falsifiés,  maïs  qu'il  semble  avoir  pratiqués  directement, 
enfin  le  Koran,  apporté  par  Gabriel,  que  veut  Mahomet?  Pas 
autre  chose  que  retrouver  et  rétablir  dans  sa  pureté  pri- 
mitive la  foi  des  anciens  Arabes,  des  anciens  prophètes, 
des  anciens  patriarches,  d'Abraham,  de  Noé,  d'Adam  et 
d'Eve.  Pas  d'innovation,  rien  qui  accuse  dans  son  esprit 
l'idée  de  temps  révolus  amenant  une  ère  plus  heureuse 
pour  l'humanité;  il  prétend  revenir  au  passé  le  plus  loin- 
tain, à  la  croyance  de  l'Eden  bien  purifiée  et  dégagée  de 
tout  ce  que  la  série  des  siècles  y  avait  ajouté  de  scories  et 
mêlé  de  cendres.  Or,  le  noyau  de  cette  foi,  ce  n'était  ni 
dans  l'Évangile,  ni  dans  la  Thora  qu'il  le  cherchait  et 
l'apercevait  encore,  puisque  ces  deux  livres  ne  sont  pour 
lui  que  des  instruments  de  critique  et  de  théologie  com- 
parées ;  il  est  dans  son  point  de  départ  même,  dans  l'objet 
de  ses  plus  vives  préoccupations,  dans  la  foi  dos  Arabes, 
abstraction  faite  de  l'idolâtrie  qui  s'y  est  mêlée.  Considé- 
rons donc  avec  lui  ce  que  c'est  que  la  foi  des  Arabes. 


CHAPITRE  H! 


LA    FOI    DES    ARABES 
ORIGINE    ET    DÉVELOPPEMENT    DU    SHTTSHE 

La  foi  des  Arabes,  c'est  une  branche  fort  maigre  et 
très-sèche  du  chaldaïsme.  On  comprend  sans  peine  que, 
dans  les  siècles  reculés,  les  hommes  du  désert  n'avaient 
ni  le  loisir,  ni  le  goût  de  se  jeter  dans  toutes  les  recher- 
ches philosophiques  des  écoles  de  la  Mésopotamie,  mais 
ils  n'avaient  pas  non  plus  la  puissance  intellectuelle  de 
chercher  ailleurs  que  là  leurs  opinions  religieuses.  Par  le 
commerce,  par  les  caravanes,  parla  politique,  par  les  dé- 
prédations même,  les  Bédouins  d'alors,  tout  comme  ceux 
du  Bas-Empire,  tout  comme  ceux  d'aujourd'hui,  étaient 
en  relations  trop  suivies  avec  les  peuples  les  plus  cul- 
tivés de  leur  sang  et  de  leur  race  pour  avoir  pu  s'en 
isoler,  et  ils  ne  l'avaient  pas  fait  ni  voulu  faire.  Leurs 
mœurs  étaient  nécessairement  différentes  des  mœurs  des 
villes  assyriennes  ou  babyloniennes,  différentes  dans  le 
sens  d'une  austérité  que  la  pauvreté  et  l'habitude  guer- 
rière soutenaient;  mais,  parlant  un  dialecte  des  mêmes 
langues,  voyant  les  faits  des  mêmes  yeux,  souvent  tribu- 
taire des  mêmes  rois,  l'Arabe  du  désert  qui  voulait  croire 
à  quelque  chose  avait  dû  se  renseigner  dans  \es  gcaxvà&& 


42  LA  FOI  DES  ARABES. 

villes  auprès  des  prêtres  et  des  savants,  et  cela  dès  la 
plus  haute  antiquité. 

Aussi  lui  en  voit-on  les  principales  doctrines.  Il  ne 
connaît  pas  tous  les  raffinements  des  philosophes,  mais 
il  connaît  les  principes  premiers,  et,  ce  qu'il  n'ignore  pas 
davantage,  ce  qu'il  sait  peut-être  mieux  encore,  ce  son! 
les  superstitions  que  professent  les  basses  classes  "ou 
même  les  classes  élevées  dans  les  pays  qui  l'ont  instruit 

11  croit  à  l'unité  divine,  stricte,  rigoureuse,  sans  mo- 
ralité définie,  voulant  le  mal  aussi  souvent  que  le  bien, 
et  mettant  sa  justice  dans  le  fait  seul  de  sa  volonté.  Cette 
unité  est  respectable,  assurément,  parce  qu'elle  est  toute- 
puissante,  mais  elle  l'est  encore  bien  plus  parce  qu'elle 
est  toujours  agissante,  et  que,  toujours  prête  à  frapper, 
elle  peut  atteindre  partout.  Se  répandant  dans  le  monde 
sous  toutes  sortes  de  formes,  elle  existe  majestueuse 
dans  les  planètes;  elle  est  aussi  à  reconnaître  dans  les 
autres  manifestations  cosmiques.  Celles-ci  sont  fortesj 
celles-là  sont  faibles.  Il  s'agit  de  vénérer  le  tout,  de  ne 
pas  se  faire  d'ennemis  dans  ces  forces  émanées  de  la 
force  unique.  Mais  l'esprit  de  l'homme,  malheureuse- 
ment, no  se  prête  pas  à  suivre  avec  aisance,  dans  toutes 
ses  diversités,  un  système  aussi  complexe;  il  aime  à  se 
fixer.  Le  Bédouin  finira  donc  par  vénérer  théoriquement 
la  force  unique,  ce  qui  n'a  jamais  cessé  d'avoir  lieu,  et 
par  so  choisir,  pratiquement,  des  protecteurs  beaucoup 
plus  souvent  implorés  parmi  les  forces  émanées.  C'est 
ce  qui  arrive  à  tout  moment  dans  la  vie  mondaine  aux 
solliciteurs  de  grâces.  Ils  estiment  plus  fructueux  d'ob- 
tenir la  bienveillance  de  quelques  autorités  subalternes 
que  de  rechercher  celle  d'un  maître  suprême.  Ainsi  les 
Arabes  s'occupaient  à  discerner  quelle  était  la  divinité 


LA  FOI  DES  ARABES.  43 

secondaire  qui  leur  offrait  le  plus  d'avantages,  et  ils  s'at- 
tachaient presque  uniquement  à  elle,  sans  nier  le  moins 
du  monde  le  caractère  auguste  des  autres.  De  là  ces  dis- 
cussions dont  la  Bible  a  gardé  et  transmis  plus  d'un  sou- 
venir, où  un  dieu  est  opposé  en  mérite  à  un  autre  dieu. 
Ce  genre  de  culte  était  renforcé  par  toutes  les  pratiques 
de  la  divination  et  de  la  magie,  apprises  aussi  dans  les 
villes  syriennes  avec  le  culte  des  planètes  :  celui  de  Hobal 
apporté  de  Belka,  celui  d'Asàf  et  de  Nayelàh,  celui  de 
Mény,  de  toute  l'armée  céleste,  enfin.  Naturellement,  à 
cet  ordre  de  notions  se  rattachait,  jusqu'à  l'infiniment 
petit,  la  longue  série  des  superstitions  domestiques  *. 

Il  est  vrai  que  les  Arabes  du  désert  ont  l'esprit  moins 
tourné  à  cette  sorte  de  recherche  ténébreuse  que  les 
Arabes  des  villes,  cependant  ils  n'en  pratiquaient  pas 
moins,  dans  bien  des  cas,  l'immolation  des  enfants  devant 
les  idoles,  à  la  manière  des  Chananéens.  En  somme,  tou- 
tefois, à  l'exemple  des  autres  peuples  sémitiques,  l'unita- 
risme  en  religion  a  toujours  été  pour  eux  une  tendance 
assez  forte,  et  qu'ils  n'ont  jamais  perdue  de  vue  entière- 
ment, même  quand  ils  ont  cédé  à  des  influences  diffé- 
rentes .  Les  allures  indépendantes,  qui  leur  sont  chères  dans 
la  vie  de  ce  monde,  leur  inspirent  assez  de  propension  à 
une  critique  négative  ou  du  jnoins  fort  restrictive  dans  les 
choses  de  l'autre.  C  est  ainsi  qu'ils  ont  contrarié  absolu- 
ment le  vœu  de  Mahomet  et  ses  efforts  pour  faire  de 
l'Arabie  une  terre  d'une  orthodoxie  irréprochable.  Même 
de  son  temps,  et  sous  ses  premiers  et  habiles  successeurs, 
il  fut  impossible  de  gagner  ce  point.  Aujourd'hui,  il 
n'existe  pas  dans  tout  l'Islam  un  seul  pays  qui  soit  moins 

*  Traité  des  Écritures  cunéiformes,  t.  Il,  pas». 


44  LA  FOI  DES  ARABES. 

musulman.  Certainement,  les  mêmes  tendances  à  Top- 
position  existaient  avant  Mahomet  contre  la  religioi 
existante,  et  il  ne  fut  pas  le  premier  à  s'élever  ave< 
passion  contre  les  idoles  et  contre  les  pratiques  su- 
perstitieuses que  leur  culte  entraînait.  Le  désir  géné- 
ral était  de  trouver  une  forme  de  doctrine  ramenant  ven 
Tunitarisme  par  des  chemins  agréables  au  genre  d'esprii 
de  la  nation.  On  ne  trouvait  pas  le  judaïsme  assez  arabe; 
on  ne  voulait  pas  se  soumettre  à  ses  théories  trop  israé- 
lites,  précisément  parce  qu'on  était  porté,  comme  lui  el 
par  identité  de  sang,  à  faire  ce  qu'il  avait  fait,  en  voyant 
dans  la  famille  arabe  le  centre  du  monde.  On  ne  voulait 
pas  non  plus  du  christianisme,  comme  trop  compliqué. 
Le  dogme  de  la  Trinité  sonnait  mal  aux  oreilles  des  lo- 
giciens du  désert. 

En  réalité,  le  passé  qu'on  regrettait  était  encore  ap- 
préciable à  tous  les  souvenirs,  si,  même,  çà  et  là,  il  n'en 
restait  pas  de  fortes  traces,  ce  qui  est  le  plus  probable. 
C'étaient  les  débris  des  doctrines  les  plus  élevées  des 
écoles  mésopotamiques,  que  l'on  pouvait  apercevoir  au 
milieu  de  la  littérature  philosophique,  théologique,  as- 
trologique, médicale  des  Syriens,  des  Juifs,  des  Perses  *. 
D'importantes  universités  étaient  en  possession  sécu- 
laire de  répandre  et  d'augmenter  l'éclat  de  cette  littéra- 
ture, plus  certainement  de  corrompre  la  masse  énorme  de 
notions  qui  s'étaient  concentrées  dans  les  diverses  scien- 
ces qu'elle  embrassait.  C'étaient  Néhardéa,  Bumbedita, 
Rishihr,  d'autres  villes  encore.  Là,  affluaient  des  troupes 
nombreuses  d'étudiants  de  toutes  les  races  et  de  toutes 
les  croyances,  des  chrétiens  aussi  bien  que  d'autres.  Si 

1  Traité  de$  Écritures  cunéiformes,  t.  II,  pass. 


LA  FOI  DES  ARABES.  45 

célèbres  que  pussent  être  les  écoles  d' Antioche  eu  d'Édesse 
pour  renseignement  de  la  foi  catholique,  il  ne  faut  pas  se 
dissimuler  que  leur  éclat  était  loin  d'effacer  celui  de  ces 
centres  scientifiques,  et  tout  ce  qu'il  pouvait,  c'était  de 
soutenir,  sans  trop  pâlir,  le  rayonnement  rival.  La  meil- 
leure preuve  qu'on  en  peut  donner,  c'est  que  les  disciples 
chrétiens  qui  allaient  étudier  les  sciences  sémitiques  ne 
manquaient  pas,  lorsqu'ils  continuaient  à  rester  dans  la 
foi,  triomphe  assez  rare,  de  rapporter  avec  eux  un  butin 
fâcheusement  hétérodoxe,  et  qui  aboutissait  à  étendre,  à 
consolider,  à  animer  d'une  nouvelle  ardeur  ces  innombra- 
bles sectes  gnostiques  presque  jumelles  de  l'Église,  et  que 
l'esprit  occidental  a  seul  à  peu  près  réussi  à  étouffer. 

Tant  d'écoles  célèbres  que  je  viens  de  nommer  exer- 
çaient donc  une  influence  immense  sur  tout  l'Orient. 
Elles  représentaient,  pour  lui,  qj,  méme'en  dehors  de  lui, 
la  science  par  excellence.  Elles  se  vantaient,  et  non  sans 
raison,  d'avoir  recueilli  l'héritage  de  cette  érudition  an- 
tique, nourrice  des  premiers  philosophes  de  la  Grèce, 
et  qui,  après  avoir  fourni  des  notions  premières  à  Thaïes, 
à  Pythagore  et  à  leurs  émules,  n'avait  pas  été  moins  gé- 
néreuse pour  Platon.  Enfin,  ce  n'était  l'objet  d'aucun 
doute,  que  les  doctes  critiques  d'Alexandrie,  que  les 
néoplatoniciens,  dans  toutes  leurs  nuances,  s'étaient  trou- 
vés en  communion  beaucoup  plus  étroite  encore  avec 
les  écoles  mésopotamiques,  et  n'étaient  autre  chose  que 
des  disciples  restés  plus  ou  moins  fidèles  dans  la  forme, 
mais,  en  tous  cas,  des  disciples  avoués  de  la  doctrine 
sémitique.  On  conviendra  qu'une  science  qui  pouvait 
se  parer  de  tels  souvenirs  et  invoquer  de  tels  témoi- 
gnages, non-seulement  n'était  pas  à  mépriser,  mais  devait 
encore  compter  sur  une  vénération  universeWe.W  fe\&\\. 


46  LA  FOI  DES  ARABES. 

difficile  que  sa  réputation  n'eût  pas  pénétré  dans  le 
camps  des  tribus  arabes,  dont  le  contact  avec  les  popula 
lions  urbaines  était,  en  définitive,  si  fréquent;  mais  i 
serait  plus  extraordinaire  encore  qu  à  la  Mecque,  où  ve 
liaient  et  revenaient  tant  de  voyageurs  et  de  gens  curieu 
et  même  instruits,  on  n'eût  pas  su  ce  qui,  depuis  de 
siècles,  faisait  l'objet  de  la  vénération  enthousiaste  d 
toute  l'Asie.  Surtout,  il  serait  radicalement  impossibl 
que  Mahomet,  enfant  d'une  grande  maison  en  possessioi 
de  la  grande  charge  de  Gardien  du  temple  de  la  Kaaba 
et  où  se  devaient  agiter  souvent  des  questions  religieuses 
que  Mahomet,  marchand  et  voyageur,  ayant  fréquent 
les  villes  de  Syrie  et  conversé  avec  tant  de  gens,  qu< 
Mahomet,  enfin,  plein  de  curiosité  pour  apprendre  e 
plein  de  zèle  pour  comprendre,  et  plein  d'ardeur  pou: 
combiner  des  idées,  n'eut  pas  été,  de  tous  ses  concitoyens 
celui  qui  avait  encore  le  plus  de  notions  et  la  plus  hauU 
idée  de  la  science  araméenne. 

Tous  ces  motifs,  qui  semblent  de  poids,  ne  sont  ce 
pendant  en  eux-mêmes  que  des  inductions  raisonnables 
dénuées  de  preuves  matérielles.  Ils  vont  prendre  la  va- 
leur qui  leur  appartient  devant  certaines  observations  de 
fait. 

La  science  araméenne ,  comme  toutes  les  sciences  du 
monde,  a  donné  naissance  à  une  esthétique  littéraire.  Il 
lui  a  été  indispensable  de  connaître,  à  son  point  de  vue, 
et  de  fixer  les  règles  et  les  conditions  du  beau  en  matière 
de  compositions  écrites.  Les  différentes  sociétés  civilisées 
ont  vu  se  produire  un  phénomène  analogue,  et  le  ré- 
sultat obtenu  pour  elles  par  l'intelligence  locale  a  été 
conforme  aux  conditions  d'existence  de  la  langue  et  du 
goût,  ainsi  qu'à  l'expérience  que  cette  intelligence  avait  pu 


LÀ  FOI  DES  ARABES.  47 

acquérir.  Il  n'en  a  pas  été  autrement,  dans  les  pays  de 
langage  sémitique,  qu'en  Grèce  et  en  Italie.  Seulement  les 
conditions  linguistiques  se  sont  trouvées  telles  que  la 
beauté  littéraire  s'est  produite  là  d'une  façon  toute  spé- 
ciale ,  et  que  le  goût  aussi  bien  que  le  genre  des  connais- 
sances ont  rendu  ce  qui  a  passé  pour  être  la  perfection  du 
style  absolument  inséparable  des  puissantes  vertus  se- 
crètes attribuées  aux  écrits.  Ainsi  un  document  bien 
composé ,  bien  rédigé ,  suivant  toutes  les  règles ,  n'a  pas 
seulement  eu  le  mérite  d'être  beau  suivant  les  idées  sé- 
mitiques ;  il  a  encore,  par  cette  cause  même,  possédé  une 
énergie  mystérieuse  qui,  en  l'assimilant  aux  forces  de  la 
nature,  en  a  fait  un  redoutable  instrument  d'action  ma- 
gique. Telle  est  la  composition  littéraire  comme  on  la 
comprenait  dans  les  universités  fameuses  que  j'ai  nom- 
mées tout  à  l'heure.  Un  docteur,  un  sage  concevait  et 
exécutait  son  œuvre  de  telle  façon  que,  dans  quelque  di- 
rection qu'on  en  lût  les  lignes,  il  en  devait  sortir  un  sens 
religieux  et  théologique  ;  en  outre,  en  changeant,  d'après 
des  règles  fixes,  la  valeur  des  lettres,  de  nouveaux  sens, 
également  continus,  se  présentaient;  ensuite,  il  fallait 
que  toutes  les  lettres  fussent  allitérées  les  unes  avec  les 
autres;  enfin,  il  ne  suffisait  pas  que  des  sens  multiples  se 
rencontrassent  dans  le  texte,  il  fallait  encore  que  certains 
de  ces  sens  fussent  d'une  nature  favorable,  certains  au- 
tres d'une  nature  néfaste.  De  pareils  tours  de  force  n'é- 
taient assurément  pas  faciles  à  exécuter,  et,  par  consé- 
quent, leur  nombre  n'était  pas  infini;  mais  il  n'y  a  pas  de 
doute  que  rien  ne  devait  être  plus  glorieux  que  de  trou- 
ver une  combinaison  nouvelle  dans  ce  genre;  ce  devait 
être  le  plus  grand  succès  de  la  vie  d'un  savant,  et  l'œuvre 
la  plus  considérable  que  le  temps  pût  enfanter.  En  effet,  ces 


48  LÀ  FOI  DES  ARABES. 

textes  qui,  à  les  lire,  ne  présentent  guère  que  des  com- 
binaisons de  noms  divins,  renferment,  ipso  facto,  toute 
l'énergie  de  ces  différents  noms,  en  tant  qu'ils  manifes- 
tent tels  ou  tels  attributs  de  la  puissance  divine.  Ils  exer- 
cent sur  la  nature  une  influence  irrésistible;  ce  sont  des 
formules  médicales  d'une  force  extrême;  et,  quanta  la 
philosophie,  que  pourrait-elle  trouver  de  plus  profond  et 
de  plus  auguste  que  ces  écrits  qui ,  sous  la  couverture 
étroite  d'un  mot  bi-syllabique  ou  même  d'une  seule 
lettre,  offrent  à  la  méditation  du  savant  les  secrets  les  plus 
variés  et  cela  à  l'infini?  C'est  ainsi  que  la  science  sémiti- 
que aboutissait  à  la  production  des  talismans.  Les  talis- 
mans, maîtres  de  toutes  les  imaginations,  se  fabriquaient, 
à  la  vérité,  en  Asie,  mais  couraient  le  monde  occidental 
tout  entier.  Les  Mecquois  avaient  des  talismans,  ainsi 
que  tout  le  monde,  et  n'en  pouvaient  ignorer  le  mode  de 
production.  Ainsi  Mahomet  devait  savoir,  et  il  savait 
aussi  bien  que  personne,  que  l'unitarisme  sémitique  au- 
quel il  voulait  faire  revenir  son  peuple  n'allait  pas  sans 
cette  certaine  science,  de  certaine  nature,  qui  en  était 
déjà  sortie  et  qui  était  la  plus  célèbre  du  monde  d'alors, 
chez  les  Asiatiques,  chez  les  Grecs,  chez  les  Romains, 
et  que  cette  science ,  pour  être  vraiment  auguste ,  ne 
pouvait  s'exprimer  qu'au  moyen  d'un  certain  style  qui 
faisait  ressembler  les  œuvres  de  toute  l'école  aux  talis- 
mans que  l'on  avait  l'habitude  séculaire  de  tant  redou- 
ter et  vénérer. 

Le  Koran  fut  écrit  suivant  ce  système.  Il  a  plu  au  pro- 
phète de  se  taxer  lui-même  d'ignorance,  afin  de  bien  établir 
qu'il  aurait  été  incapable  d'inventer  la  sublimité  de  forme 
et  de  fond  qu'on  trouve  dans  son  ouvrage.  Il  attache  tant 
de  prix  à  la  qualité  de  pauvre  d'esprit  qu'il  fait  remarquer 


LA  FOI  DES  ARABES.  49 

plusieurs  fois  que  Dieu  seul  était  capable  d'exécuter  un 
chef-d'œuvre  comme  celui  qu'il  présente,  et  il  met  au  défi 
ses  contradicteurs  de  rien  produire  d'approchant.  Sous  ce 
rapport,  je  ne  crois  pas  qu'il  ait  trop  présumé  de  la  por- 
tée de  son  argument;  car,  en  arabe,  aucune  composition 
ne  saurait  se  comparer,  en  effet,  au  mérite  supérieur  de 
la  rédaction  et  des  pensées  de  certaines  parties  du  Koran; 
et,  soit  que  les  circonstances  n'aient  jamais  été  si  favo- 
rables qu'au  moment  où  ce  livre  fut  écrit,  soit  qu'il  ne  se 
soit  jamais  rencontré  un  second  écrivain  aussi  habile  à 
manier  la  langue,  il  est  incontestable  que  tous  les  efforts 
pour  produire  quelque  chose  de  beau  en  arabe  n'ont  ja- 
mais abouti,  tant  nombreux  qu'on  les  ait  vus,  qu'à  des 
essais  de  qualité  inférieure  et  toujours  à  des  copies. 
Aussi  n'est-ce  pas  sérieusement  qu'il  faut  discuter  la  qua- 
lification d'ignorant  que  se  donne  Mahomet  et  que  des 
critiques  chrétiens  ont  assez  naïvement  relevée  pour 
s'en  servir  contre  lui  ;  il  ne  faut  pas  accepter  cette  pré- 
tention, sans  quoi  on  serait  obligé  d'entrer  avec  le  pro- 
phète dans  l'hypothèse  du  livre  dicté  par  l'archange  Ga- 
briel. Car,  pour  savant,  au  point  de  vue  arabe,  suivant 
les  possibilités  du  temps  et  du  pays,  savant  dans  les  apo- 
cryphes chrétiens,  dans  les  traditionnalistcs  juifs,  dans 
la  philosophie  araméenne,  savant  et  rompu  au  manie- 
ment du  style  difficile  de  cette  philosophie,  savant  par  une 
connaissance  inouïe  du  vrai  caractère  de  la  langue  arabe 
et  de  ses  ressources  propres ,  et  du  genre  de  beautés  qui 
ressort  de  son  génie  particulier,  le  Prophète  l'est  à  un 
degré  supérieur  et  avec  un  génie  qu'il  serait  puéril  de 
nier  ou  de  prétendre  méconnaître.  11  a  su,  notamment 
dans  l'adoption  du  style  talismanique,  manier  l'allitéra- 
tion et  accumuler  les  sens  multiples  comme  personne  ne 


KO  LA  POI  DES  ARABES. 

Ta  jamais  pu  faire.  De  même  qu'au  dire  de  Kabbalistes,  1 
Bible  renferme  quarante-neuf  sens  purs  et  quarante-nei 
sens  impurs,  de  même,  sur  la  déclaration  d'El  Djahedh 
le  Koran  présente  d'une  part  la  louange  de  Dieu,  de  Tau 
tre  le  blasphème,  antinomie  absolument  indispensabl 
dans  un  livre  sacré,  suivant  les  idées  chaldéennes.  Ce  n 
sont  pas  là  de  ces  résultats  qui  s'obtiennent  par  inspira 
tion;  il  faut,  pour  les  produire,  des  modèles  parfaits 
l'étude,  la  méditation,  le  travail,  la  patience  et  le  temps 
Considérée  sous  cet  aspect,  la  grande  œuvre  de  Mahc 
met,  l'Islam,  est  une  religion  qui  s'est  donnée  pour  but  d 
remonter  le  cours  des  âges,  afin  de  retrouver  l'unitarism 
absolu  des  ancêtres  arabes,  c'est-à-dire  des  ancêtres  assj 
riens.  Épurer  l'arabisme  de  son  temps,  voilà  donc  ce  qu 
le  Prophète  se  propose;  pour  instruments,  il  emploie  le 
notions  chrétiennes  et  juives,  et  il  les  choisit  de  préfé 
rence  parce  que  ces  religions  lui  présentent  une  forme  d 
l'unitarisme  plus  exacte  que  les  productions  contempo 
raines  de  la  même  idée.  Seulement,  par  les  raisons  que  j'a 
indiquées,  il  ne  consent  à  accepter  ni  l'une  ni  l'autre  reli 
gion  :  elles  se  sont  séparées  de  l'araméisme.  Il  se  sert  auss 
et  surtout  de  cet  araméisme  et  avec  une  prédilection  mar 
quée;  c'est  là  qu'il  va  chercher  et  la  forme  et  même  beau 
coup  de  ses  idées ,  sans  compter  ce  que  ce  système  avai 
déjà  en  commun  avec  le  judaïsme  et  les  dogmes  chrétiens 
L'araméisme  est  placé  vis-à-vis  de  lui  à  peu  près  dans  h 
même  situation  que  l'arabisme,  ou  plutôt  c'est  identique- 
ment la  même  chose.  Il  y  reconnaît  la  vraie  foi,  souilléi 
par  des  accumulations  d'erreurs  idolàtriques  successives 
C'est  ce  terrain  qu'il  lui  faut  déblayer  et  sur  lequel  frap- 
pent ses  colères  les  plus  fortes.  Mais,  par  cela  même 
que  c'est  le  terrain  aimé,  favorisé,  celui  qu'on  doit  ren- 


LA  FOI  DES  ARABES.  51 

dre  à  la  foi  véritable,  le  terrain  fécond  où  celle-ci  ger- 
mait jadis  et  prospérait,  il  est  aussi  tout  naturel  que  le 
Prophète  accorde  aux  partisans  de  cette  ancienne  loi, 
qu'il  appelle  les  Sabys ,  les  mêmes  prérogatives  qu'aux 
chrétiens  et  aux  juifs.  Il  voit  en  eux,  bien  qu'égarés,  des 
.  adorateurs  du  Dieu  unique.  Enfin,  de  cent  manières,  il 
laisse  apercevoir  qu'il  est  au  fond  leur  homme.  Il  admet 
leur  magie,  leur  astrologie,  leur  algèbre,  leur  talis- 
manique,  leur  doctrine  sur  la  puissance  active  des  sons, 
des  lettres ,  des  mots  combinés  avec  l'énergie  des  nom- 
bres; c'est  là  le  milieu  de  connaissances  qu'il  accepte; 
et,  pourvu  qu'il  détruise  l'idolâtrie  qui  s'y  est  glissée,  il 
ne  prétend  y  rien  changer  ou  bien  peu  de  chose. 

Aussi  sa  morale  est-elle  très-imparfaite.  Elle  reste 
absolument  celle  de  l'ancien  sémitisme,  et,  en  réalité, 
au  point  de  vue  où  se  place  Mahomet,  il  n'en  peut  être 
autrement.  Personnellement,  le  Prophète  était,  parmi 
les  Arabes  et  même  entre  tous  ses  contemporains,  un 
homme  de  mœurs  douces,  graves,  aimant  la  justice, 
d'une  bienveillance  étendue,  d'une  indulgence  grande 
et  d'un  désintéressement  sans  bornes.  Mais  ce  sont 
là ,  chez  lui,  des  questions  de  tempérament,  et  non  pas 
de  principes.  Il  n'a  cherché  à  rien  changer,  dogma- 
tiquement, au  fond  de  la  morale  connue,  reçue,  prati- 
quée autour  de  lui,  avant  lui.  Il  a  fait  beaucoup  de  bien,f 
assurément,  mais  sans  esprit  de  suite,  sans  système,  sans 
aucune  notion  nettement  sentie ,  encore  moins  démontrée 
du  droit.  Il  s'est  opposé,  avec  une  assurance  généreuse,  à 
la  continuation  des  inhumations  d'enfants  naissants,  usage 
qui,  dans  les  tribus  du  désert,  souvent  menacées  de  fa- 
mine, remplaçait  l'exposition  usitée  dans  l'empire  gréco- 
romain;  il  a  étendu  l'usage  des  compositions  pécuniaires 


52  LÀ  FOI  DES  ARABES. 

pour  meurtre  ;  il  a  rendu  presque  impossibles  dans  la  pra- 
tique les  condamnations  régulières  pour  adultère  en  exi- 
geant la  présence  de  quatre  témoins  oculaires;  dans  les 
cas  où  il  a  dû  subir  l'action  des  préjugés  un  peu  sangui- 
naires de  son  peuple,  il  n'a  jamais  manqué  de  faire  re- 
marquer que  Dieu  aimait  ceux  qui  pardonnent;  enfin,  pour 
ne  pas  trop  étendre  la  liste  de  ses  bienfaits  très-réels  et 
nous  en  tenir  au  principal,  il  a  créé  la  position  légale  des 
femmes  dans  le  mariage,  et  elle  est  loin  d'être  aussi  dure 
que  nos  idées  nous  portent  à  le  croire.  Mais,  encore  une 
fois,  cette  législation,  toute  louable  qu'elle  est,  surtout  si 
on  la  compare  à  celle  qu'elle  a  renversée,  présente  de 
grandes  lacunes,  offre  de  nombreuses  inconséquences, 
manque  de  sérieux,  parce  que  c'est  une  œuvre  du  sang 
et  des  nerfs,  et  que  l'essentiel .  les  principes  logiques,  y 
manquent,  comme  à  toutes  les  conceptions  de  l'esprit 
sémitique,  et,  en  effet,  l'unitarisme  sémitique  auquel  le 
Prophète  remonte  et  se  rattache  le  plus  étroitement  qu'il 
peut,  ne  possède  rien  de  ce  genre.  Dans  sa  notion  de  la 
nature  divine,  ce  qui  domine,  c'est  l'infini  d'abord,  la 
toute-puissance  ensuite,  et  sur  ces  deux  attributs,  comme 
les  rameaux  d'un  arbre  sur  les  maîtresses  branches,  se 
ramifient  les  autres  idées  que  les  sectateurs  d'un  culte 
pareil  se  font  des  perfections  appartenant  à  l'Être  souve- 
rain. La  justice  y  reste  dans  un  état  dindéfinition  com- 
plet. On  la  compte,  assurément,  parmi  les  qualités  de  la 
Toute-Puissance  ;  mais  qu' est-elle,  cette  justice?  Je  l'ai 
déjà  dit  :  rien  autre  que  la  volonté;  et  cette  volonté  de 
l'essence  infinie,  constamment  présentée  sous  un  aspect 
rébarbatif,  contient  autant  le  mal  que  le  bien;  elle  n'a 
rien  de  pur,  rien  de  net. 
C'est  là  un  défaut  considérable  assurément,  et  qui 


LA   FOI   DES  ARABES.  53 

exerce  sur  les  esprits  asiatiques  la  plus  déplorable  in- 
fluence. La  justice  n'est  pas  une  de  ces  conceptions  que 
les  théologiens,  après  les  fondateurs  de  religions,  peu- 
vent laisser  impunément  aux  siècles  futurs  à  reconnaître 
et  à  déterminer.  L'idée  de  mystère  ne  saurait  s'adjoindre 
à  elle;  on  ne  saurait  la  vénérer  à  l'état  voilé,  comme 
une  Isis;  il  faut  qu'elle  se  montre  toute  entière  et  toute 
nue  comme  la  vérité,  parce  que  le  monde  a  soif  de  la 
justice,  et  il  faut  encore  que  la  notion  en  soit  si  complète 
qu'on  ne  puisse  se  tromper  sur  son  caractère  sans  le  vou- 
loir. Le  catholicisme  a  atteint  sur  ce  point  capital  un  dé- 
gré  de  précision  qui  ne  laisse  rien  à  souhaiter  ;  et,  suivant 
l'exposition  de  saint  Thomas,  il  a  établi  que,  dans  la  défi- 
nition de  cet  attribut,  il  faut  d'abord  la  volonté  pour  bien 
déterminer  que  l'acte  juste  est  nécessairement  libre  ;  en- 
suite admettre  la  constance  et  la  perpétuité,  pour  qu'il  soit 
fort  et  bien  établi.  Ces  points  fondés,  arrive  la  formule  : 
«  La  justice  est  une  habitude  d'après  laquelle  quelqu'un, 
par  une  volonté  constante  et  perpétuelle ,  rend  à  chacun 
son  droit.  »  On  ne  voit  pas  que  les  âges  modernes,  dans 
leurs  philosophies  successives,  aient  ajouté  beaucoup  de 
choses  à  l'expression  de  l'Ange  de  TÉcole. 

Mais  l'Islamisme  n'a  produit  rien  de  semblable  sur  ce 
point  capital.  Partout  le  vague,  l'incertitude;  la  crainte 
infinie  des  jugements  de  Dieu,  qu'il  n'y  a  aucun  moyen 
de  prévoir,  et  la  déférence  absolue  avec  laquelle  on  dé- 
clare s'y  soumettre,  voilà  tout  ce  qu'il  sait  dire.  Encore 
une  fois,  le  Prophète  n'a  modifié  nullement  l'ancienne 
conception  de  la  morale,  se  bornant  à  adoucir  les  usages 
autant  qu'il  était  en  lui,  par  bonté  et  douceur  natu- 
relles plus  que  par  un  système  réfléchi.  En  matière  dog- 
matique, on  a  vu  de  même  qu'il  nv avait  vou\u  cjate  isXw&r 


54  LA  FOI  DES  ARABES. 

ver  les  anciennes  bases,  les  antiques  croyances  c 
l'araméisme.  On  peut  donc  prononcer  avec  assurant 
que  l'originalité  manque  essentiellement  à  son  dogme, 
que,  s'il  n'a  pas  fait  avancer,  au  point  de  vue  moral,  1« 
populations  sur  lesquelles  il  a  étendu  son  influence,  il 
simplement  voulu,  au  point  de  vue  de  la  foi,  leur  fai: 
rebrousser  un  peu  chemin  sur  la  route  déjà  parcouru 

La  conséquence  de  ce  défaut  de  nouveauté  a  été  nati 
Tellement  ce  que  nous  avons  déjà  observé;  l'islam  n 
réussi  qu'à  jeter  un  instant  d'incertitude  dans  les  espri 
de  ses  sectateurs,  et  bientôt  on  a  pu  s'apercevoir  qu'ai 
cun  des  abus  intellectuels  du  passé  n'était  vraiment  d 
truit.  Seulement,  comme  l'islam,  avec  ses  formul 
vagues  et  inconsistantes,  semblait  inviter  tout  le  mom 
à  le  reconnaître  sans  forcer  personnne  à  abandonn 
rien  de  ce  qu'il  pensait,  il  est  devenu  ce  que  nous 
/  voyons,  le  manteau  commode  sous  lequel  s'abritent,  < 
se  cachant  à  peine,  tout  le  passé  et  les  idées  hybrid 
qui  bourgeonnent  chaque  jour  sur  un  sol  qui  contie 
tant  de  choses  en  putréfaction. 

La  plus  grande  preuve  qu'on  en  puisse  donner,  c'e 
l'existence  même  du  shyysme  persan. 

Lorsque  les  Arabes  eurent  renversé  l'empire  sass 
nide,  à  la  bataille  de  Kadessyeh,  leurs  succès  furent  r 
pides  et,  au  premier  abord,  aussi  inconcevables  que  cei 
dont  ils  avaient  à  se  réjouir  du  côté  des  provinces  gre 
ques.  La  raison  en  est  la  similitude  parfaite  de  décoi 
-  position  où  se  trouvaient  les  deux  grands  États  qu'ati 
quait  le  jeune  Mahométisme.  Sans  rien  ôterde  l'énerç 
sauvage,  de  l'enthousiasme  belliqueux  des  arrivan 
sans  nier  leurs  vertus  conquérantes  :  dévouement,  s 
briété,  grandeur  d'àme,  intrépidité  ;  sans  méconnaître 


LA  FOI  DES  ARABES,  55 

génie  de  leurs  chefs,  il  est  manifeste  que  s'ils  avaient  eu 
en  face  d'eux  en  Orient,  comme  il  est  arrivé  en  Occident, 
des  populations  attachées  à  leurs  maîtres  et  des  chefs 
militaires  capables  d'user  avec  discernement  des  res- 
sources immenses  que  possédaient  les  contrées  envahies, 
les  résultats  eussent  été  tout  différents  de  ceux  que  l'on 
a  vus,  et  les  Amrou  et  les  Khaled  se  fussent  fait  rudement 
et  promptement  rembarrer  dans  leurs  déserts.  Mais  les 
contrées  byzantines  étaient  pourries  de  vices,  désarmées 
et  disloquées  par  les  hérésies,  et  Tes  territoires  persans 
ne  l'étaient  pas  moins  par  des  causes  tout  analogues. 

Les  mages,  en  fondant,  sous  l'abri  de  la  politique  sassa- 
nide,  une  religion  d'État  qui  prétendait  ne  tolérer  aucune 
foi  dissidente  à  côté  d'elle,  faute  que  les  Arsacides  s'étaient 
refusés  à  commettre,  n'avaient  pas  pris  garde  que  le  sol 
était  d'avance  miné  sous  leur  édifice.  Dans  le  sud  et 
dans  tout  l'ouest  de  la  monarchie,  les  polythéismes  grec 
et  assyrien,  fondus  ensemble  par  le  néo-platonisme,  do- 
minaient chez  les  populations.  Dans  le  nord,  les  tribus 
ne  voulaient  reconnaître  et  pratiquer  le  parsysme  que  sous 
les  formes  libres  du  culte  primitif,  qui  n'admettait  pas  de 
clergé;  elles  repoussaient  donc  les  emprunts  nombreux 
faits  par  la  nouvelle  cléricature  à  l'araméisme,  préten- 
daient que  chaque  chef  de  famille  devait  rester  l'unique 
prêtre  de  l'autel  domestique,  et  n'acceptaient  pas  d'autre 
autel.  Et,  par-dessus  ces  résistances  ou  par-dessous,  ou  à 
côté,  se  glissaient  à  travers  mille  fissures  un  groupe  notable 
de  sectes  chrétiennes,  un  nombre  considérable  de  com- 
munautés juives  assez  puissantes  pour  avoir  leurs  princes 
et  leurs  gouvernements  particuliers,  déployer  des  éten- 
dards, souâoyep  des  soldats,  conduire  des  guerres  pri- 
vées, et  d'autres  associations  encore,  plus  modestes  peut- 


56  LA  FOI  DES  ARABES. 

être,  mais  non  moins  obstinées  dans  leur  foi,  des  boud 
dhistcs,  des  manichéens,  et  aussi  des  brahmanistes,  ce 
derniers  dans  le  Kerman  et  les  districts  d'Hormouz. 

L'énergie  avec  laquelle  le  parsysme  renouvelé  pro 
voqua,  accepta,  soutint  la  lutte,  n'est  pas  sans  mérite 
quelque  considération.  Par  le  grand  nombre  d'emprunt 
que  ses  promoteurs  firent  au  judaïsme,  au  christianisme 
à  la  philosophie  chaldéenne,  il  est  clair  qu'il  se  proposai 
la  tdche  qui  a  souvent  séduit  de  grands  politiques,  mai 
qui  n'a  jamais  réussi  à  aucun.  Il  voulait,  en  contentant  toi 
le  monde,  en  acceptant  quelque  chose  de  toutes  les  idée 
et ,  en  remplaçant  les  anciens  cultes  par  un  syncrétism 
habile,  faire  succéder  une  ère  de  concorde  universelle 
la  discussion  générale.  Il  est  curieux  que  cette  volont 
toute  philanthropique,  chaque  fois  qu'elle  s'est  produit 
avec  une  pareille  netteté,  n'a  jamais  manqué  d'aboutir 
des  violences.  Le  parsysme  fut,  en  effet,  amené  à  étr 
essentiellement  persécuteur,  et  quand  il  n'en  venait  pa 
à  une  tyrannie  ouverte,  il  se  montrait  taquin,  agressi 
oppresseur,  odieux  aux  populations.  Il  l'était  d'autar 
plus  que  l'administration  politique  le  soutenait,  et  tout 
la  haine  que  celle-ci  pouvait  s'attirer,  il  ne  manquait  pa 
de  la  partager  avec  elle. 

La  bataille  do  Kadessyeh  fut  un  signal  de  délivranc 
pour  les  dissidents,  et  on  vient  de  voir  qu'ils  étaient  non 
broux.  Los  Juifs,  que  l'on  massacrait  de  temps  en  temp* 
et  les  chrétiens,  que  l'on  déportait,  respirèrent  sous  l'au 
torité  d'un  prophète  qui  les  déclarait  vrais  croyants  quoi 
que  incomplets  et  n'exigeait  plus  d'eux  qu'un  impôt  en  le 
exonérant  des  obligations  militaires.  Les  innombrable 
gens  do  métiers  que  frappait  une  réprobation  légal 
fondée  sur  ce  qu'ils  souillaient  le  feu,  l'eau,  ou  la  terr 


LA  POÎ  DES  ARABES.  o7 

par  leurs  professions  et  que  Ton  maltraitait  en  consé- 
quence, s'empressèrent  de  se  convertir  et  allèrent  grossir 
les  rangs  avides  des  vainqueurs.  Voilà  ce  qui  explique 
assez  les  prompts  succès,  l'extension  subite  de  l'islam 
dans  l'Asie  centrale. 

Cependant,  le  gouvernement  n'était  pas  resté  pendant 
plus  de  quatre  siècles  aux  mains  de  religionnaires  aussi 
savants  et  aussi  fermes  que  les  parsys  sans  que  l'in- 
fluence de  ces  derniers,  impuissante  à  tout  saisir,  n'eût 
réussi  du  moins  à  s'étendre  beaucoup.  S'ils  avaient  d'ail- 
leurs été  vaincus,  c'était  avec  la  monarchie  nationale,  avec 
la  patrie  elle-même.  Ils  se  trouvèrent,  au  bout  de  quelque 
temps,  quand  bien  des  griefs  furent  oubliés,  représenter 
cette  patrie  opprimée.  Débris  des  anciens  pouvoirs,  ils 
avaient  conservé  richesses,  honneurs,  influence  locale 
beaucoup  plus  qu'on  ne  le  croit,  car  on  a  fort  exagéré  les 
instincts  oppresseurs  et  surtout  spoliateurs  des  musul- 
mans. Les  chefs  féodaux  des  tribus  et  des  villages  qui 
étaient  parsys  à  l'ancienne  mode,  sous  les  Sassanides,  et 
odieux  au  clergé  triomphant,  devinrent  parsys  à  la  nou- 
velle et  chers  au  clergé  opprimé.  Quand  des  princes  turks 
ambitieux  voulurent  se  créer  des  royaumes  dans  les  do- 
maines des  khalifes,  ils  ne  manquèrent  pas  de  remarquer 
ces  dispositions  et,  tout  musulmans  qu'ils  étaient,  souvent 
musulmans  excessifs  comme  Mahmoud  de  Ghazny,  ils  les 
encouragèrent.  La  littérature,  sauf  quelques  réserves  de 
formes,  se  piqua  d'être  guèbre  au  fond  parce  qu'il  lui  était 
commandé  d'être  persane.  Tout  le  monde  devenu  libre  de 
maudire  les  Arabes  s'en  donna  à  cœur  joie,  même  les 
petits-fils  de  ceux  qui  les  avaient  tant  accueillis,  et  les 
souvenirs  affaiblis  de  l'ancien  mécontentement  s'effacè- 
rent devant  les  souvenirs  grandioses  de  l'ancien  sacer- 


nft  LA  FOI  DES  ARABES. 

doce,  qui  devinrent  autant  de  regrets.  Ce  fut  cette  puif 
sance  éclipsée  qui  devint  désormais  l'objet  de  tous  1< 
rêves.  On  n'avait  plus  de  descendants  de  l'ancienne  dj 
nastie;  mais  on  pouvait  refaire  la  nationalité  si  l'o 
réussissait  à  reformer  un  clergé  semblables  celui  que  l'o 
pleurait.  A  dater  de  ce  moment,  le  patriotisme  persa 
eut  pour  expression  la  recherche  d'une  formule  religieuf 
qui  lui  fût  propre  et  qui  se  rapprochât,  autant  que  1< 
temps  le  pouvaient  permettre,  des  anciennes  apparence 

Car,  de  quitter  brusquement  l'islam,  il  n'en  pouvait  pî 
être  question.  Le  monde  entier,  alors,  était  musulms 
pour  un  Oriental.  C'était  la  puissance  politique,  c'éta 
l'éclat,  c'était  la  civilisation.  Volontiers  on  réduiss 
l'islam  à  n'être  qu'un  mot;  les  philosophes  y  travai 
laient  à  leur  manière,  avec  non  moins  d'ardeur  que  1 
princes  sassanides,  gaznévydes,  bouydes,  deylémites  à 
leur;  mais  ce  mot,  il  le  fallait;  il  en  était,  absolume 
comme  nous,  où  les  incrédules,  sans  tenir  en  aucune  faç< 
à  la  messe,  font  cependant  un  si  grand  éclat  de  ces  terme 
«  civilisation  chrétienne  »  —  «  monde  chrétien.  » 

C'était  à  l'unité  du  khalifat  qu'on  en  voulait.  On  étoi 
fait  sous  cette  domination  unique,  étendue  de  l'Espagne 
l'Inde,  et  les  Persans  aspiraient  à  leur  autonomie.  L 
Persans  attaquèrent  donc  la  légitimité  des  khalifes.  Ils 
firent  les  champions  du  droit,  méconnu  des  Alydes  et 
trouvèrent  ainsi  établis  sur  un  terrain  où,  devenus  maîtr 
d'une  théorie  légale  plus  exigeante  que  la  légalité  reçi 
plus  arabes  que  les  Arabes,  plus  musulmans  que  lei 
rivaux,  ils  les  assaillirent  au  nom  de  principes  que  ceu 
ci  avaient  mauvaise  grâce  à  nier  et  qui  étaient  tous  cont 
eux.  Ce  fut  le  commencement  du  shyysme  et,  dès  1 
premiers  jours,  cette  levée  de  boucliers  occasionna 


LA  FOI  DES  ARABES.  50 

grands  troubles  et  causa  de  grands  malheurs.  Mais  elle 
servit  au  delà  de  toute  espérance  la  cause  nationale  et 
raviva  merveilleusement  les  données  morales  et  les 
croyances  de  l'ancien  Iran. 

En  apparence,  il  ne  s'agissait  que  d'une  opinion  sur  le 
droit  des  Abbassides  à  occuper  le  trône.  En  réalité,  des 
habitudes  absolument  opposées  aux  dogmes  de  Mahomet 
reparurent  et  s'établirent  graduellement.  Chaque  ville, 
de  la  réunion  de  ses  docteurs,  forma  un  clergé;  ce  clergé 
reprit  une  hiérarchie,  s'attacha  à  couvrir  de  ses  membres 
unis  le  pays  tout  entier  et,  avec  le  temps,  y  réussit.  Il  ne 
pouvait  pas  justifier  son  existence  par  le  Koran,  ni  même 
par  les  traditions  authentiques  du  Prophète,  qui,  au  con- 
traire, avait  voulu  que  chacun  des  croyants  restât  maître 
et  libre  dans  sa  foi.  Il  s'arma  donc  de  maximes  antiques 
et,  les  métamorphosant  en  dires  du  Prophète  et  des 
imams,  il  établit  dogmatiquement  que  le  Koran,  sous 
peico  d'infidélité,  ne  pouvait  être  lu  et  commenté  que  par 
des  moullas.  Ces  maximes  antiques,  auxquelles  j'ai  déjà 
fait  allusion  plus  haut,  furent  prises  un  peu  partout,  dans 
les  écrits  des  philosophes  comme  dans  ceux  des  parsys, 
mais  préférablement  dans  les  derniers,  et  ainsi,  graduel- 
lement, il  arriva  un  jour  où  la  religion  sassanide  se  trouva 
virtuellement  ressuscitée,  à  peu  de  chose  près,  dans  le 
shyysme.  Ce  jour  suivit  de  peu  l'avènement  des  Séféwys, 
qui  se  trouvèrent  ainsi  être  à  leur  tour  des  espèces  de  Sas- 
sanides  musulmans. 

En  allant  au  fond  des  choses,  voici  aujourd'hui  ce 
qu'est  le  shyysme  :  Dieu  infini,  éternel,  unique,  n'exerce 
pas  sur  le  monde  une  action  directe.  Il  en  a  posé  les  lois, 
il  a  établi  les  conditions  de  la  damnation  et  du  salut  ;  on 
retournera  à  lui.  Le  Prophète  est  invoqué  plutôt  pour  la 


V. 


60  LA  FOI  DES  ARABES. 

forme  qu'en  fait.  Il  est  la  plus  excellente  des  créatures. 
Est-il  créature?  On  en  peut  douter,  tant  il  se  confond  avec 
Dieu  sur  bien  des  points.  En  tous  cas,  le  Koran  est  in- 
créé, il  a  existé  de  toute  éternité  dans  la  pensée  divine. 
En  somme,  Dieu,  le  Prophète,  le  Koran  reviennent  assez 
bien  à  une  unité  enveloppante  qui  représente  la  notion 
du  Zerwanè-Akerené,  le  temps  sans  limites,  d'où  le  par- 
sysme  des  derniers  âges  tirait  tout  le  reste  des  existences 
et  au  moyen  de  laquelle  il  prétendait  donner  satisfaction 
à  l'uni tarisme  araméen. 

Ce  qui  est  vraiment  actif,  c'est  le  corps  des  imams. 
Le  monde  n'est  conservé,  justifié,  conduit  directement 
que  par  eux  et  leur  action.  En  dehors  d'eux,  il  n'y  a  que 
ténèbres.  Ne  pas  s'en  tenir  à  eux,  c'est  courir  au-devant 
de  la  Géhenne.  Avec  eux,  tout  est  salut.  Ils  sont  douze, 
mais  en  y  regardant  de  près  on  aperçoit  en  eux  deux  faits 
bien  distincts  :  chez  Aly,  le  rôle  tout  divin,  tout  conser- 
vateur, tout  sauveur  d'Ormuzd,  tandis  que  ses  descen- 
dants ressemblent  aux  Amshaspands  à  s'y  méprendre.  Si, 
au  contraire,  on  contemple  l'imamat,  réduit  à  une  exis- 
tence concrète,  c'est  encore  Ormuzd  que  l'on  retrouvera. 
Quant  au  monde,  à  la  matière,  au  Sheytan  sémitique  qui 
y  préside  et  qui  est  en  contention  perpétuelle  avec  les 
imams,  on  y  aperçoit  sans  peine  Ahriman  et  sa  défaite 
assurée.  11  n'est  pas  très-extraordinaire  qu'un  pareil 
système  soit  odieux  aux  sunnites  ;  ils  n'ont  pas  grand 
peine  à  le  reconnaître  à  travers  ses  déguisements  et 
malgré  ses  habiletés  de  langage.  S'ils  lui  donnent  le  nom 
qui  lui  appartient  en  l'accusant  de  parsysme,  ils  n'ont 
pas  tort.  Mais  ce  qu'ils  méconnaissent  à  leur  tour,  c'est 
qu'une  religion  aussi  vague  que  la  leur,  aussi  inconsis- 
tante dans  sa  profession  de  foi,  pouvait  seule  permettre 


là  foi  des  arabes.  <h 

une  pareille  intrusion.  S'il  y  a  scandale,  c'est  un  scan- 
dale que  l'islam  rendait  inévitable  en  prenant  si  peu  de 
soin  de  l'écarter.  En  effet,  l'islam,  moins  exigeant  que 
le  parsysme  sassanide,  semble  avoir  plutôt  voulu  fonder 
un  empire  terrestre  qu'une  religion  proprement  dite. 
On  pourrait  l'accuser  d'avoir  surtout  tenu  à  enrôler, 
sous  ses  étendards,  aux  plus  faciles  conditions  possibles, 
le  plus  de  gens,  le  plus  d'esprits  différents.  Réellement, 
cette  foi  n'est  pas  une  foi  dans  l'idée  d'un  système  bien 
défini  ;  c'est  un  compromis,  une  cocarde,  un  signe  de 
ralliement;  on  peut  à  peine  y  rien  trouver  d'obligatoire 
et,  c'est  pourquoi,  favorisant  la  mobilité  de  l'esprit  asia- 
tique, ne  le  gênant  en  rien,  il  lui  est  agréable  en  presque 
tout  et  ne  menace  aucunement  de  tomber  en  ruines  de  la 
façon  dont  nous  l'entendons  en  Europe.  Mais  on  verra 
tout  à  l'heure  qu'une  transformation  de  plus,  après  toutes 
celles  auxquelles  il  s'est  constamment  prêté,  est  impos- 
sible. 


l— 


CHAPITRE  IV 


LE   SOUFYSMB  —   LA  PHILOSOPHIE 


Quelque  regret  que  j'en  éprouve,  on  ne  peut  véritable- 
ment citer  le  christianisme  que  pour  mémoire  dans  une 
revue  des  opinions  vivantes  de  l'Asie  centrale.  Ne  serait- 
ce  que  pour  l'honneur  du  nom  de  chrétien,  on  voudrait 
avoir  ici  quelque  chose  de  favorable  à  dire.  Malheureuse- 
ment, je  ne  l'ai  pas  trouvé.  Tous  les  vices  des  musulmans 
se  rencontrent  chez  les  gens  qui  professent  le  christia- 
nisme, catholiques  ou  schisma tiques.  D'une  ignorance 
effrayante,  ils  ne  sauraient  exercer  aucune  action  sur  leurs 
compatriotes,  sinon  sur  la  partie  la  plus  basse  et  par  les 
superstitions.  Quand,  par  un  grand  hasard,  il  m'est  arrivé 
de  rencontrer  un  prêtre  chrétien  indigène  qui  s'occupât, 
outre  le  soin  exagéré  de  ses  intérêts  temporels,  de  quel- 
ques questions  plus  élevées,  j'ai  constaté  qu'il  était  soufy . 
Rien  de  plus  simple.  Dans  le  manque  de  contact  avec  les 
choses  de  l'Europe  et  ne  lisant  jamais  de  livres  théologi- 
ques, n'en  ayant  même  point  et  n'éprouvant  aucun  désir 
d'en  posséder,  ces  ecclésiastiques  n'ont  d'autre  reflet  de 
science  que  ce  qui  leur  est  renvoyé  par  le  monde  musul- 
man qui  les  entoure,  et  comme  le  soufysme  est  adopté  à 


64  LE  SOUFYSME  ET  LÀ  PHILOSOPHIE. 

peu  près  par  tout  le  monde,  ils  en  entendent  forcément 
parler,  se  plaisent,  en  tant  qu'Asiatiques,  à  ses  subtilités, 
goûtent  son  panthéisme  et  le  mêlent  à  leurs  doctrines  pro- 
pres. J'ai  même  connu  un  prêtre  élevé  à  Rome,  renvoyé 
sans  ordination,  consacré  cependant,  par  la  suite,  à  l'aide 
de  quelque  fraude,  et  qui  était  un  soufy  de  la  plus  vul- 
gaire espèce. 

Cette  dégradation  est  si  réelle  et  si  générale,  la  morale 
même,  chose  à  peine  croyable,  se  montre  chez  ces 
malheureux  si  inférieure  de  tous  points  à  celle  des  mu- 
sulmans, qu'on  ne  sait  comment  s'expliquer  des  véri- 
tés si  tristes.  Pour  moi,  après  y  avoir  réfléchi  long- 
temps, je  serais  tenté  de  croire  que  la  cause  en  est  dans 
la  bassesse  originelle  des  classes  sociales  auxquelles  ap- 
partiennent primitivement  les  chrétiens.  Soit  Koptes  en 
Egypte,  soit  Ghaldéens  en  Perse,  ce  sont  des  restes  de 
populace  urbaine  ou  agricole.  Les  classes  supérieures 
n'ont  pas  résisté  longtemps  aux  séductions  du  pouvoir, 
de  la  richesse,  de  la  considération,  et  ont  promptement 
embrassé  une  religion  victorieuse  qui  ne  leur  demandait 
guère  de  sacrifices.  Ce  qui  est  demeuré  chrétien,  c'est  ce 
qui  ne  valait  pas  la  peine  d'être  converti. 

Les  Juifs  ne  méritent  pas  tant  de  dédain.  La  plus  grande 
partie,  à  la  vérité,  s'occupe  uniquement  de  soins  maté- 
riels et  présente  ce  laisser-aller  extérieur,  ce  délabre- 
ment de  visage  et  de  vêtements  qui  ne  leur  ont  valu  nulle 
part  ni  beaucoup  de  sympathie  ni  beaucoup  d'estime  ; 
mais  on  leur  retrouve,  en  Asie  comme  ailleurs,  cette 
énergie  morale,  cet  orgueil  religieux  qui  les  élève  et  les 
fait  surnager  sur  tant  de  catastrophes,  et  cela  uni  à  une 
préoccupation  vive,  chez  quelques-uns  d'entre  eux,  de 
leurs  dogmes,  de  leurs  livres,  de  leurs  sciences.  Ce  que 


LE  SOUFYSME  ET  LÀ  PHILOSOPHIE.  65 

les  presses  européennes  ont  surtout  envoyé  à  l'Asie  de* 
puis  cent  ans,  ce  sont  des  livres  hébreux.  On  rencontre 
ces  volumes  en  nombre  assez  considérable,  et  il  n'est 
si  petite  communauté,  dans  des  villes  insignifiantes,  dans 
des  villages  de  l'intérieur,  qui  ne  possède  les  ouvrages 
essentiels  en  éditions  de  Venise  ou  de  Livourne.  On  a  vu 
tout  à  l'heure  qu'on  ne  pouvait  rien  dire  d'analogue  des 
Églises  chrétiennes.  Les  juifs  ont  des  docteurs  dont  quel- 
ques-uns, en  fait  de  connaissances  talmudiques  et  philo- 
sophiques, sont  très-savants.  J'ai  été  frappé  d'un  étonne- 
ment  véritable,  le  jour  où  l'un  de  ces  érudits  m'a  parlé 
avec  admiration  de  Spinoza  et  m'a  demandé  des  éclaircis- 
sements sur  la  doctrine  de  Kant.  Ces  noms,  ces  idées, 
des  lueurs  d'autres  idées  qu'on  devrait  leur  supposer  in- 
connues arrivent  jusqu'à  eux  dans  les  ouvrages  qu'ils 
font  venir  surtout  d'Allemagne  et  dont  l'entrepôt  est 
Bagdad.  Du  reste,  ils  entretiennent  des  communications 
les  uns  avec  les  autres  "sans  que  -les  distances  les  arrê- 
tent. Pour  des  intérêts  dogmatiques,  pour  des  points  doc- 
trinaux, pour  des  questions  de  droit  civil,  ils  se  main- 
tiennent en  rapports  constants  avec  le  grand  rabbin  de 
Jérusalem  qui,  qualifié,  dans  leur  style  officiel,  de  «  Roi 
d'Israël,  »  décide  souverainement  sur  toutes  les  ques- 
tions litigieuses.  Son  opinion  fait  loi  et  n'est  jamais 
contredite.  Très  au  courant  des  noms  et  de  la  façon 
de  penser  de  leurs  coreligionnaires  européens  les  plus 
puissants,  les  juifs  sont  visités  dans  l'Inde  et  en  Perse  par 
des  missionnaires  ou  plutôt  des  collecteurs  qui  recueillent 
parmi  eux,  pour  les  juifs  de  Jérusalem,  des  aumônes  qui 
ne  sont  pas  refusées.  C'était  par  ces  voyageurs  qu'autre- 
fois les  nouvelles  circulaient.  Aujourd'hui  les  juifs  se  ser- 
vent aussi  à  l'occasion  des  moyens  de  communication  dont 

4. 


66  LE  SOUFYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE. 

disposent  les  Européens  et  qui  sont  plus  fréquents  et 
plus  rapides,  sinon  plus  sûrs.  Non  seulement  ces  corres- 
pondances traitent  de  questions  d'intérêt  ou  de  nationa- 
lité, mais  elles  ont  aussi  pour  objet  la  discussion  de 
points  de  doctrine  et  même  l'échange  de  productions  litté- 
raires, tantôt,  mais  rarement,  en  hébreu  proprement  dit, 
tantôt  en  chaldéen,  ou  araméen,  et  avec  des  recherches 
d'élégance  linguistique  très-raffinées.  Ces  compositions  ne 
sont  pas  toujours  d'un  caractère  sérieux.  Il  y  a  peu  de 
mois,  les  juifs  lettrés  de  Téhéran  étaient  occupés  d'une 
satyre  en  vers,  déclarée  par  eux  admirable  et  dont  un 
rabbin  de  Jérusalem  était  l'auteur. 

En  aucun  temps  la  hardiesse  des  spéculations  philoso- 
phiques n'a  fait  défaut  aux  juifs.  Rien  parmi  eux  n'est 
changé  sous  ce  rapport,  et  on  cite  principalement  à 
Bagdad  plusieurs  savants  qui,  par  la  témérité  de  leurs 
objections,  sont  dignes  de  ce  que  leur  nation  a  produit  de 
plus  hétérodoxe.  L'esprit  juif  est  chercheur  de  sa  nature 
et  aime  à  acquérir,  dans  les  richesses  de  ce  monde,  aussi 
bien  ce  qui  est  science  que  ce  qui  est  or.  Il  faut,  en 
outre,  observer  qu'un  nombre  très-restreint  des  juifs  de 
Perse  se  prévaut  d'une  origine  hébraïque.  La  masse  des- 
cend de  prosélytes,  et  il  en  résulte  des  prétentions  à  la 
noblesse  qui  ne  sont  point  contestées  aux  familles  que 
l'on  reconnaît  être  venues  de  Terre-Sainte.  Celles-ci,  re- 
gardant leurs  coreligionnaires  comme  d'un  sang  moins 
pur,  ne  s'unissent  pas  volontiers  à  eux  par  mariage.  Mais, 
do  leur  côté,  les  descendants  des  prosélytes  doivent  à 
leur  origine  de  posséder  les  qualités  d'esprit  actives  et 
turbulentes  de  leurs  concitoyens  persans.  Us  entrent  vo- 
lontiers en  discussion  avec  les  musulmans  et,  en  ce  mo- 
ment même,  des  rabbins  vont  faire  imprimer  à  Téhéran 


LE  SOUFYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE.  67 

une  réfutation  en  règle  d'un  moulla  qui  a  publié,  il  y  a 
six  mois,  un  livre  contre  certains  points  de  leurs  doctri- 
nes. Le  soufysme  leur  plaît  et  les  attire;  mais- il  me 
semble  à  remarquer  que  les  plus  habiles  d'entre  eux  sont 
surtout  séduits  par  la  philosophie  proprement  dite.  Ce  qui 
est  l'objet  de  leurs  études  favorites,  c'est  la  talismanique 
et  tout  ce  qui  s'y  rattache,  et,  sur  ces  points,  les  musul- 
mans sont  assez  disposés  à  les  reconnaître  comme  leurs 
maîtres  et  à  accorder  plus  de  confiance  aux  charmes  com- 
posés par  les  juifs  qu'à  ceux  dont  ils  sont  eux-mêmes  les 
auteurs  *. 

En  fait  de  doctrine  courante,  celle  qui  se  fait  le  plus 
remarquer,  c'est  celle  des  Soufys.  Il  est  indispensable 
d'en  dire  ici  quelques  mots. 

En  Europe,  on  s'est  intéressé  particulièremenl  à  cette 
face  des  idées  persanes.  D'habiles  gens  s'en  sont  occupés 
et  ont  donné  des  traductions  et  des  appréciations  fort 
exactes  en  soi,  mais  peut-être  insuffisantes  pour  faire  bien 
comprendre  la  nature,  la  portée  et  la  raison  du  succès  de 
cette  philosophie. 

Elle  a  commencé  de  très-bonne  heure  sous  l'islam  et 
en  revêtant  avec  exagération  quelques-unes  de  ses  livrées, 
en  vantant  jusqu'à  la  folie,  la  nature  et  le  rôle  du  Pro- 
phète ,  elle  s'est  fait  admettre,  elle  s'est  fait  même  ad- 
mirer là  où  des  doctrines  cependant  moins  dangereuses 
qu'elle  rencontraient  l'exclusion  et  l'anathème.  Elle 
était  propre  à  séduire  et  à  tromper  l'esprit  asiatique,  et 
cela  parce  qu'elle  le  sert  merveilleusement  suivant  ses 
goûts.  Si  elle  est  courtisanesque  pour  le  Prophète,  elle 
est,  à  la  vérité,  profondément,  sincèrement  unitaire.  Elle 

1.  Traité  des  Écritures  cunéiformes^  tom.  II. 


68  LE  SOUFYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE. 

accepte  avec  joie  tout  ce  que  le  Koran  enseigne  à  cet 
égard;  seulement,  et  là  est  sa  particularité,  elle  l'exagère 
et  profite  du  vague  des  formules  pour  aller  bien  au  delà 
de  ce  que  Mahomet  a  voulu.  Sous  ses  apparences  de 
piété  dévouée,  elle  pousse  le  principe  jusqu'au  pan- 
théisme le  plus  absolu,  ne  reconnaît  d'être,  d'existence 
qu'en  Dieu,  nie  tout  ce  qui  n'est  pas  Dieu,  voit  Dieu 
partout  et  en  tout  et  rejoint  par  toutes  sortes  de  détours 
et  de  faux-fuyants  l'araméisme  le  plus  condamné.  Mais, 
je  le  répète,  ses  allures  sont  d'un  islamisme  irrépro- 
chable. Le  soufysme  pratique  le  Ketmân  mieux  qu'aucune 
autre  secte.  Il  excelle  dans  l'art  de  dérouter  les  investi- 
gations menaçantes,  et  ce  n'est  que  rarement  qu'un  de 
ses  adeptes  enivré  se  compromet  au  point  de  crier  en 
public  ce  que  tous  les  doctes  pensent  en  secret  :  Dieu, 
c'est  moi  I 

Le  soufysme,  grâce  à  son  Ketmân,  grâce  à  son  adresse, 
séduit  toutes  les  classes  de  la  société  orientale.  Il  a  per- 
fectionné à  l'excès  ses  moyens  d'action.  Il  a  des  chefs, 
des  conseils,  des  moines,  des  missionnaires  et  une  si 
grande  multiplicité  de  degrés,  qu'il  est  bien  difficile  qu'un 
esprit  quelconque  ne  rencontre  pas  à  s'y  loger.  Les  sages: 
les  ouréfas,  mesurent  la  science  à  chacun  suivant  la  force 
ou  la  faiblesse  de  son  esprit.  S'ils  s'aperçoivent  qu'un* 
maxime  scandalise  leur  néophyte,  ils  ont  toujours  sous  k 
main  un  double  sens  qui  leur  permet  de  lui  démontrer  qu'i 
s'est  récrié  à  tort.  Si,  au  contraire,  son  estomac  théolo- 
gique est  robuste,  ils  lui  prodiguent  les  aliments  de  k 
plus  difficile  digestion.  Les  rêveurs  sont  communs  er 
Orient.  Pour  les  rêveurs,  ils  tiennent  prêts  les  plus 
amplps,  les  plus  séduisants  sujets  de  divagation,  et  ne  se 
fiant  pas  encore  assez  aux  puissances  naturelles  de  l'ima- 


LE  SOUFYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE.  69 

gination  humaine  surexcitée,  pour  aller  aussi  loin  qu'ils 
le  souhaitent,  ils  recommandent  l'usage  de  F  opium  et  du 
beng,  élevés  ainsi  à  la  dignité  de  véhicules  religieux.  On 
peut  assez  supposer  ce  que  ces  pratiques  seules  valent  de 
popularité  à  une  doctrine  auprès  d'un  peuple  qui  a  la  pas- 
sion effrénée  de  l'ivresse  physique  aussi  bien  que  morale. 
L'ivrognerie  est,  en  effet,  un  vice  général  dans  l'Asie 
centrale.  On  ne  se  douterait  jamais  que  la  religion  offi- 
cielle prohibe  absolument  l'usage  même  modéré  des  bois- 
sons fermentées,  ni  encore  moins  que  la  loi  civile,  sous 
cette  inspiration,  ait  édicté  et  applique  encore  assez  sou- 
vent, contre  les  contrevenants,  des  peines  d'une  dureté, 
on  pourrait  dire  d'une  férocité  disproportionnée  à  l'objet. 
Rien  n'y  fait,  et  les  délits  que  Mahomet  a  voulu  prévenir 
sont  de  tous  les  jours,  de  tous  les  instants  et  de  toutes  les 
personnes.  Les  prêtres  aussi  bien  que  les  princes  passent 
les  nuits  à  boire.  Les  dames  de  la  famille  royale,  tout  au- 
tant que  les  filles  du  bazar,  tombent,  vers  le  minuit,  ivres 
mortes  sur  leurs  tapis,  et  le  thé  froid,  comme  on  appelle 
par  décence  l'arak,  l'eau-de-vie  d'Europe  même,  remplis- 
sent les  théières  et  en  coulent  incessamment  à  flots.  Ce 
n'est  pas  le  plaisir  de  banqueter  en  compagnie  ni  de  par- 
courir les  degrés  successifs  de  l'excitation  et  de  la  gaieté, 
c'est  encore  moins  le  goût  du  breuvage  en  lui-même  qui 
amènent  ces  excès.  Les  Asiatiques  n'aiment  ni  la  saveur 
du  vin,  ni  celle  des  spiritueux.  Quand  ils  boivent,  ils  s'ar- 
ment d'un  mouchoir,  font,  avant  d'avaler,  une  grimace  de 
dégoût,  s'exécutent  comme  un  patient  qui  s'administre 
une  médecine,  et  s*essuient  ensuite  la  bouche  avec  toutes 
sortes  de  démonstrations  d'horreur.  Si  quelques-uns  des 
grands  achètent  à  grands  frais  des  vins  d'Europe,  c'est 
affaire  d'ostentation  et  pour  que  leurs  hôtes  admirent  leur 


70  LE  SOUFYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE. 

magnificence  ;  en  réalité,  ils  ne  reconnaissent  que  deux 
classes  de  boissons  :  celles  qui  enivrent  lentement  et  celles 
qui  enivrent  vite.  Depuis  quelques  années,  ils  commen- 
cent à  tenir  le  porter  en  haute  estime,  parce  qu'ils  le 
classent  dans  la  seconde  catégorie.  Arriver  le  plus  promp- 
tement  possible  à  ne  plus  discerner  la  saveur  de  ce  qu'ils 
avalent  et  à  tomber  dans  la  torpeur,  voilà  ce  qui  les 
charme.  Le  sommeil  de  l'abrutissement  est  l'objet  de 
leurs  vœux.  Je  connais  des  hommes  profondément  ins- 
truits, avides  de  connaissances,  goûtant  avec  délices  les 
jouissances  philosophiques  les  plus  raffinées,  et  qui  ne 
sauraient  se  passer  d'être  ivres-morts  tous  les  soirs.  Ce 
qu'il  faut  admirer,  c'est  la  façon  dégagée  dont  ils  portent 
un  pareil  régime  ;  mais  je  reviens  aux  soufys,  qui  pa- 
raissent être,  en  grande  partie,  coupables  d'avoir  implanté 
ces  habitudes  dans  les  populations. 

Ce  n'est  rien  dire  de  nouveau  que  de  les  déclarer  pan- 
théistes; toutefois  cette  qualification,  exacte  si  l'on  con- 
sidère les  tendances  de  leur  doctrine,  ne  peut  rigoureu- 
sement s'appliquer  en  réalité  qu'à  certaines  classes  de 
soufys.  Les  degrés  inférieurs  n'ont  pas  toujours  une  cons- 
cience nette  de  la  conséquence  dernière  de  leurs  opinions 
et  s'en  tiennent,  avec  plus  ou  moins  de  discernement,  à 
la  lettre  des  déclarations  de  leurs  grands  docteurs  Mah- 
moud Shébestéry,  Djélaleddin,  surnommé  «  le  Moulla  du 
Roum»,  ou  FérydEddyn,  «  l'Épicier.  »  Sur  la  foi  des  ap- 
parences qu'ils  n'ont  pas  pénétrées,  ils  reconnaissent  le 
Dieu  individuel  du  Koran ,  et  ne  supposent  pas  qu'après 
leur  mort  il  leur  soit  réservé  autre  chose  plus  que  de 
l'approcher  dans  une  intimité  supérieure  à  celle  à  la- 
quelle seront  appelés  les  religionnaires  qui  n'ont  pas  le 
bonheur  de  partager  leurs  doctrines.  On  n'est  donc  pas 


LE  SOUPYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE.  71 

tout  à  fait  dans  le  vrai  en  prenant  le  panthéisme  pour  le 
dogme  essentiel  des  soufys.  Le  plus  grand  nombre,  au 
contraire^  ne  s'en  doute  pas.  En  réalité,  le  soufysme  a 
pour  caractère  dominant  d'offrir  un  enchaînement  de  doc- 
trine fort  lâche  qui  place  en  échelons  des  notions  de  signi- 
fications très-différentes,  si  différentes  qu'elles  n'ont  entre 
elles  qu'un  seul  et  unique  rapport,  et  ce  rapport  c'est  un 
quiétisme  adapté  à  chacune  d'elles,  une  disposition  d'âme 
passive  qui  entoure  d'un  nimbe  de  sentimentalité  inerte 
toutes  les  conceptions  imaginables  de  Dieu,  de  l'homme  et 
du  monde.  D'union  entre  les  soufys  des  différents  grades, 
il  n'en  existe  pas  d'autre  que  cette  disposition  générale  à 
tout  faire  passer  en  spectacle  devant  l'homme  intérieur, 
quel  que  soit  cet  homme  et  quelque  jugement  qu'il  porte 
des  choses  du  dehors.  Aussi  la  concorde  et  la  bonne  en- 
tente ne  sont-elles  nullement  des  vertus  à  l'usage  des  dif- 
férentes classes  de  soufys,  dans  leurs  rapports  récipro- 
ques. Elles  se  méprisent  singulièrement.  Les  ouréfas,  les 
hommes  des  hauts  degrés,  considèrent  ceux  des  plus  bas 
et  même  ceux  des  degrés  moyens  comme  à  peine  supé- 
rieurs à  la  brute,  et  il  n'y  a  pas  de  secte  religieuse  ou 
philosophique  qui  réduise  plus  complètement  en  système 
l'usage  du  mépris  dogmatique.  Un  soufy  de  grade  supé- 
rieur, arrivé  à  se  considérer  lui-même  comme  Dieu,  admet 
sans  peine  et  professe  avec  hauteur  que  la  création  au 
milieu  de  laquelle  il  se  trouve  momentanément  et  impar- 
faitement détenu,  est  toute  entière  digne  de  ses  dédains. 
11  parle  des  prophètes  comme  d'avortons  qui  avaient  en- 
core grand  chemin  à  faire  pour  arriver  jusqu'à  lui.  Il  ne 
reconnaît  aucune  distinction ,  quant  à  lui ,  entre  le  bien 
et  le  mal;  car,  au  point  de  vue  où  il  en  est,  toutes  les 
antinomies  se  résolvent  dans  le  fait  unique  de  son  exis- 


72  LE  SOUFYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE. 

tence  intérieure.  Qu'on  ne  suppose  pas,  toutefois,  poui 
rester  juste,  que  cette  abrogation  de  toute  règle  moral* 
ait  de  bien  grandes  conséquences  pratiques.  Les  ouréfai 
sont  des  vieillards  sans  force,  assez  ascétiques  de  fait 
sauf  l'opium  ou  le  beng,  et  qui  se  sont  fait  de  longu 
main  une  nature  de  l'indifférence.  Ce  qui  les  persuad 
surtout  de  leur  qualité  divine  et  l'attribut  qu'ils  en  pri 
sent  davantage,  c'est  l'immobilité  de  leurs  sensations 
Que  le  prototype  originel  de  ces  ouréfas  des  premiers  de 
grés  se  trouve  chez  les  bouddhistes,  c'est,  je  crois,  c 
qu'il  serait  difficile  de  révoquer  en  doute.  En  tout  cas 
on  peut  prononcer  hardiment  que  la  vaste  association 
qui,  à  parler  rigoureusement,  n'en  est  pas  une,  dont  j 
viens  de  retracer  les  principaux  traits,  a  été,  est  encor 
excessivement  funeste  aux  pays  asiatiques  par  la  natur 
de  ses  influences.  Le  quiétisme,  le  beng  et  l'opium,  l'ivro 
gnerie  la  plus  abjecte,  voilà  surtout  ce  qu'elle  a  produit 
On  a  souvent  reproché  à  l'islam  d'avoir  exagéré  1 
croyance  au  fatalisme  et  partant  propagé  les  principe 
délétères  qui  en  sont  la  conséquence.  C'est  une  erreur  € 
une  injustice.  Il  n'est  facile  à  la  logique  d'aucun  cuit 
de  faire  concorder  la  prescience  divine  avec  la  liberté  d 
l'homme,  et,  cependant,  pas  de  religion  positive  qui  n 
reconnaisse  la  nécessité  de  concilier  ces  deux  termes,  ( 
ne  refuse  d'admettre  que  l'un  soit  sacrifié  à  l'autre.  Ma 
homet  devait  avoir  plus  de  peine  que  tous  les  autre 
législateurs  religieux  à  opérer  la  fusion,  parce  qu< 
préoccupé  surtout  du  soin  de  déterminer,  à  part  et  d'ur 
façon  bien  distincte,  la  personnalité  divine,  afin  de  sorti: 
une  fois  pour  toutes,  des  pires  conséquences  du  par 
théisme  araméen,  il  avait  exagéré  tant  qu'il  avait  p 
l'expression  de  l'omnipotence,  de  l'omniscience,  et  c 


LE  SOUFYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE.  7.1 

tous  les  attributs  propres  à  mettre  un  abîme  entre  le 
Créateur  et  la  créature.  Cependant,  il  n'avait  pas  méconnu 
non  plus  le  péril  que  cette  façon  de  parler  pouvait  provo- 
quer, et  avait  répété,  en  plus  d'une  occasion,  —  on  le 
voit  dans  le  Koran,  on  le  voit  dans  les  hàdys  ou  tradi- 
tions, —  que  l'homme  est  libre,  qu'il  répond  de  son  salut 
et  de  sa  damnation;  qu'il  peut  être  fidèle  et  qu'il  peut 
être  coupable,  et  qu'en  lui  ouvrant  le  paradis  ou  l'enfer, 
Dieu  ne  fait  qu'exercer  sa  justice  et  le  rémunérer  d'après 
ce  qu'il  a  librement  mérité. 

Que  l'expression  de  deux  ordres  d'idées  si  différents 
offre  ici  des  termes  difficiles  à  concilier,  cela,  encore  une 
fois,  est  incontestable.  Il  serait  aisé,  en  opposant  les  uns 
aux  autres,  les  passages  que  je  rappelle,  de  les  mettre  en 
contradiction  flagrante.  On  parviendrait,  peut-être,  à  dé- 
montrer qu'en  bonne  logique  l'une  des  thèses  est  plaidée 
avec  une  force  supérieure,  de  sorte  que  l'autre  reste  anéan- 
tie ;  peut-être  aussi  arriverait-on  simplement  à  les  détruire 
Tune  par  l'autre,  de  sorte  qu'il  ne  resterait  rien  des  deux  ' 
propositions.  Mais,  en  agissant  de  la  sorte,  on  aurait 
prouvé  seulement  que  le  prophète  arabe  était  un  dialec- 
ticien assez  faible  qui  ne  connaissait  pas  les  ressources  de 
l'École  ;  je  ne  vois  pas  que  ce  résultat  vaille  la  peine  d'être 
recherché.  Ce  qu'il  faut  savoir,  ce  qu'il  faut  démêler,  c'est 
son  intention,  et  elle  n'est  pas  douteuse.  11  a  voulu,  incon- 
testablement, sauver  le  libre  arbitre  et  donner,  imposer 
à  l'homme  la  responsabilité  de  ses  actes.  Les  docteurs  ne 
s'y  sont  pas  mépris  et  ils  ont  appuyé  dans  le  même  sens. 
Aly,  lui-même,  a  prononcé  que  tous  ceux  qui  niaient  le 
libre  arbitre  étaient  des  hérétiques.  El  Ghazzaly  n'est  pas  _ 
moins  explicite  et  n'entend  pas  raillerie.  Pour  les  shyytes 
comme  pour  les  sunnites,  il  n'y  a  pas  le  moindre  doute 

5 


74  LE  SOUFYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE. 

que  c'est  la  doctrine  orthodoxe.  Mais  ceux  qui  l'ont  sapée, 
ceux  qui  la  nient,  ce  sont  les  quiétistes,  ce  sont  les  diffé- 
rentes classes  de  soufys,  absolument  comme,  chez  nous, 
les  amis  de  madame  Guy  on  et  les  jansénistes  auraient  fait 
si  on  les  avait  laissé  aller,  absolument  comme  les  calvi- 
nistes zélés  font  de  nos  jours.  Ce  quiétisme,  et  non  l'islam, 
voilà  la  grande  plaie  des  pays  orientaux,  et  quand  je  dis 
orientaux,  il  y  faut  comprendre  l'Inde  musulmane  d'une 
part  et  l'Afrique  de  l'autre,  tout  aussi  bien  que  la  Turquie 
et  l'Egypte.  Le  malheur  a  voulu  qu'il  y  eût,  pour  lui 
venir  en  aide,  des  secours  de  toutes  les  natures.  J'en  ai 
nommé  quelques-uns;  en  voici  deux  autres  encore  :  le 
spectacle  constant  des  révolutions  politiques  et  l'attrait 
de  la  poésie. 

On  ne  comprend  que  trop  avec  quelle  facilité  devaient 
se  laisser  glisser  dans  l'atonie  des  gens  qui  voyaient  se 
succéder  sous  leurs  yeux,  avec  les  dynasties  différentes,  la 
ruine  des  villes,  la  cessation  du  commerce,  la  dispersion 
des  familles,  le  massacre  des  individus.  Quand  on  a  con- 
templé deux  ou  trois  fois  dans  sa  vie  le  cortège  d'un 
prince  tatare  venant  couper  la  tête  à  un  prédécesseur 
mongol ,  turk  ou  arabe  qui  en  avait  fait  autant  à  son  de- 
vancier, et  qu'à  la  suite  de  ces  événements  on  a  passé 
par  autant  de  situations  fort  diverses;  quand  on  a  été, 
comme  Sady,  un  grand  personnage,  puis  un  soldat,  puis 
le  prisonnier  d'un  chef  féodal  chrétien;  qu'on  a  travaillé 
comme  terrassier  aux  fortifications  du  comte  d'Antioche, 
et  qu'enfin  on  a  regagné  le  Fars  et  Shyraz  à  pied,  on 
n'est  pas  loin  de  convenir  que  rien  de  ce  qui  existe  n'est 
réel  ou  du  moins  ne  vaut  la  peine  qu'on  s'y  attache.  C'est 
la  solidité  des  attaches  qui  fait  les  deux  tiers  de  leur  prix; 
l'instabilité,  à  la  longue,  amène  l'indifférence.  Un  scepti- 


LE  SOUPYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE.  7;i 

cisme  immense  a  de  bonne  heure,  pour  ces  causes,  en- 
vahi l'Orient  tourmenté,  et  le  quiétisme,  après  tout, 
qu'est-ce  autre  chose  qu'une  forme  du  scepticisme,  où 
lame  croit  conserver  encore  assez  de  vigueur  pour  tran- 
sporter ce  qui  lui  reste  de  foi  au  sein  d'une  abstraction? 
Une  fois  là,  ce  trésor,  cette  foi  prend  vie,  s'enfle,  grandit, 
s'exalte,  s'enfièvre  dans  l'impalpable,  et  d'autant  plus 
énergique  qu'elle  ne  travaille  que  sur  elle-même,  ne  re- 
connaît plus  la  raison  que  dans  ses  rêves,  et  l'activité  que 
dans  le  sommeil  des  facultés  pratiques.  Je  le  répète,  voilà 
ce  qu'a  produit  le  soufysme;  et  ce  qu'il  souffle  aux  Orien- 
taux, ce  n'est  pas  l'annihilation  de  l'homme,  c'est  la  dé- 
pravation de  ses  forces. 

Mais  la  séduction  n'eût  pas  été  aussi  puissante,  malgré 
tout  ce  qui  l'appuyait,  si,  après  s'être  emparée  de  l'âme  et 
du  cœur  et  avoir  détourné  les  tendances  actives  de  leurs 
buts  véritables,  elle  n'avait  su  également  conquérir  l'es- 
prit. Elle  n'y  manqua  pas  et  le  pouvait  d'autant  mieux 
que  le  soufysme,  aux  époques  malheureuses,  comptait 
dans  ses  rangs  la  plupart  des  hommes  d'intelligence.  Ces 
hommes,  rebutés  par  les  maîtres  militaires,  et,  en  face 
de  la  brutalité  du  sabre,  n'ayant  pas  l'emploi  de  leurs 
facultés,  se  sont  repliés  sur  eux-mêmes,  et  ils  ont  produit 
des  œuvres  littéraires  qui  sont  souvent  d'une  admirable 
beauté.  Voilà  donc  la  poésie  qui  achève  de  conquérir  ceux 
que  le  quiétisme  ne  suffisait  pas  à  prendre .  Les  vers  et  le 
désenchantement  des  poëtes  soufys  sont  dans  toutes  les 
mémoires  et  dans  toutes  les  bouches.  On  les  cite  dans  le 
bazar,  dans  la  boutique  du  marchand,  chez  les  grands, 
comme  dans  les  réunions  dévotes  du  clergé.  Il  serait  ex- 
traordinaire que  l'influence  ne  s'en  fit  pas  sentir  sur  des 
homme»  qui,  dès  l'enfance,  bercés  de  ces  maximes  délé- 


76  LE  S0UFYSME   ET  LÀ   PHILOSOPHIE. 

tères ,  sont  accoutumés  à  en  faire  cas  comme  de  la  plus 
sublime  sagesse.  A  force  d'ouïr  répéter  que  le  monde  ne 
vaut  rien  et  même  n'existe  pas,  que  l'affection  de  la 
femme  et  des  enfants  n'a  rien  que  de  faux,  que  l'homme 
sensé  doit  se  renfermer  en  lui-même,  se  borner  à  lui- 
même,  ne  pas  compter  sur  des  amis  qui  le  trahiraient,  et 
que  c'est  dans  son  cœur  seul  qu'il  peut  trouver  la  féli- 
cité, la  sécurité,  le  pardon  facile  de  ses  fautes,  la  plus 
tendre  indulgence,  et  finalement  Dieu,  il  serait  bien 
extraordinaire  que  le  plus  grand  nombre  de  ceux  qui 
reçoivent  de  pareilles  leçons  et  qui  les  voient  si  uni- 
versellement approuvées,  ne  finissent  pas  par  accepter 
comme  des  vertus  l'égoïsme  le  plus  naïf  et  toutes  ses 
conséquences ,  dont  la  principale  est  le  plus  entier  dé- 
tachement de  tout  ce  qui  se  passe  autour  d'eux  dans  la 
famille,  dans  la  ville  et  dans  la  patrie. 

C'est  là  qu'il  faut  chercher  la  source  principale  de  ce 
qui  frappe  d'abord  dans  la  contemplation  des  populations 
orientales  :  le  dédain  radical  que  ces  nations  éprouvent 
pour  leurs  gouvernements,  quels  qu'ils  soient,  et,  en 
même  temps,  la  facilité  placide  avec  laquelle  elles  les  ac- 
ceptent et  les  supportent.  On  peut  penser  et  dire  beau- 
coup de  mal,  en  effet,  du  plus  grand  nombre  des  adminis- 
trations asiatiques,  et  l'on  restera  encore  au-dessous  de 
la  vérité.  Cependant  il  n'y  a  pas  plus  dans  ce  monde  de 
choses  absolument  mauvaises  qu'il  n'y  en  a  de  parfaite- 
ment bonnes.  Les  sujets  persans,  arabes ,  turcs,  hindous 
soijt  loin  d'être  aussi  opprimés  qu'on  se  le  figure,  et  si  le 
but  de  ce  livre  le  permettait,  il  ne  me  serait  pas  mal  aisé 
de  montrer  que  la  liberté  pratique  leur  est,  au  contraire, 
assurée  sur  une  grande  échelle ,  que  les  spoliations  sont 
surtout  des  grapillages,  et  que  des  obstacles,  résultant 


à 


LE  SOUFYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE.  77 

du  code  religieux,  des  mœurs  et  de  l'imperfection  des 
moyens  gouvernementaux,  arrêtent  à  chaque  instant 
l'action  même  légitime  du  pouvoir.  Il  s'en  faut  donc  de 
beaucoup  que  les  peuples  souffrent  à  un  degré  qui  expli- 
que leur  dégoût  de  toute  vie  publique.  En  outre,  si  mau- 
vaise opinion  que  l'on  puisse  avoir  de  la  masse  des 
hommes  qui  conduisent  d'ordinaire  les  affaires,  il  ne  laisse 
pas  de  s'en  trouver  parmi  eux,  et  plus  souvent  qu'on  ne 
le  croit,  ayant  à  la  fois  capacité  et  bon  vouloir.  Règle  gé- 
nérale, on  ne  leur  sait  gré  ni  de  l'un  ni  de  l'autre,  et 
ce  que  l'opinion  publique  est  portée  à  leur  reprocher  le 
plus  amèrement,  ce  sont  encore  les  tentatives  de  réfor- 
mes ;  elle  supporte  ces  essais  plus  impatiemment  qu'elle 
ne  fait  les  allures  surannées ,  rapaces  et  souvent  insen- 
sées, inhérentes  aux  vieux  systèmes.  C'est  tout  simple- 
ment parce  que  cette  opinion  publique  s'y  trouve  moins 
dérangée  dans  sa  somnolence.  Son  repos  est  troublé  par 
les  efforts  d'une  amélioration.  Les  novateurs  lui  deman- 
dent du  travail,  de  la  compréhension,  un  changement 
d'attitude.  Les  gens  s'en  indignent;  mais,  comme  l'intel- 
ligence est' vive  en  eux,  elle  s'éveille  lorsque  le  ministre 
détesté  est  à  peine  tombé  depuis  deux  jours;  on  lui  rend 
justice,  on  analyse,  on  apprécie  ses  intentions,  on  le 
porte  aux  nues  et  les  éloges  servent  à  lapider  ses  succes- 
seurs. 

Je  dis  que,  dans  cet  ordre,  les  populations  supportent 
aisément  le  pire  régime,  et  cela,  saus  aucun  doute,  pré- 
cisément par  le  même  motif  qui  les  mutine  contre  les 
réformes.  Pour  protester,  il  faudrait  se  lever  et  marcher, 
s'unir,  s'entendre,  agir;  mais  rester  chacun  dans  son  iso- 
lement, voilà  ce  qu'on  est  habitué  à  appeler  sage.  Un 
coup  reçu  de  temps  en  temps  est  un  inconvénient  dont  la, 


78  LE  SOUFYSME   ET  LA  PHILOSOPHIE. 

douleur  s'efface  ;  quant  aux  coups  qu'on  voU  distribuer 
à  côté  de  soi,  la  sagesse  quiétiste  enseigne  essentielle- 
ment à  ne  pas  se  mêler  des  affaires  des  autres. 

Tant  que  le  soufysme,  à  ses  différents  degrés,  régnera 
sur  l'esprit  asiatique,  il  n'y  aura  pas  de  ressources  contre 
les  maux  qu'il  engendre.  Il  est  bien  fort,  il  est  bien  an- 
cien ,  il  est  bien  ancré  dans  les  mœurs  et  singulière- 
ment servi  par  le  climat,  tout  autant  que  par  cette  vieille 
expérience  de  la  vie  qu'on  ne  peut  refuser  à  des  sociétés 
qui,  datant  de  si  loin,  ont  vu  tant  de  choses.  Et,  cepen- 
dant, comme  rien  n'est  plus  compliqué  que  cet  esprit 
asiatique,  comme  rien  n'obéit  à  des  ressorts  plus  nom- 
breux, plus  différents  et  agissant,  Dieu  sait  comme,  sous 
l'empire  des  causes  les  plus  diverses  et  pour  les  buts  les 
plus  étrangers  les  uns  aux  autres,  il  ne  faut  pas  mécon- 
naître ,  tout  en  avouant  que  le  soufysme  est  un  des  élé- 
ments intellectuels  les  plus  puissants  et  les  plus  géné- 
ralement agissant  de  ces  pays,  qu'il  n'a  réussi  nulle  part  à 
supprimer,  d'une  façon  aussi  complète  qu'il  l'aurait  voulu, 
les  manifestations  des  autres  instincts.  Pas  de  soufy  qui 
n'ait  encore  dans  la  tète,  plus  ou  moins  complètement, 
un,  deux,  trois  systèmes  ou  fragments  de  systèmes  agis- 
sant en  sens  inverse.  De  là  cette  agita tiou  curieuse  de 
tous  les  esprits,  ce  trouble  dans  la  nonchalance,  cette 
surexcitation  dans  la  torpeur,  cette  passion  de  parler  po- 
litique chez  des  gens  qui  posent  en  principe  que  la  poli- 
tique ne  doit  pas  les  intéresser;  de  là,  enfin,  chez  des 
sceptiques  qui  voudraient  être  somnolents,  la  continua- 
tion d'une  recherche  curieuse  de  la  vérité  ou  pou*  mieux 
dire  de  la  nouveauté. 

La  religion  qu'ils  ont  faite  à  leur  image,  le  shyysme, 
où  ils  ont  transporté  et  ravivé  le,s  dogmes  priijçipsux  des 


LE  SOUFYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE.  79 

parsys  ne  donnait  pas  aux  Persans  une  morale  pratique 
appropriée  suffisamment  à  leurs  goûts.  C'est  pour  cela 
qu'ils  ont  pris  et  développé  le  soufysme.  Mais  celui-ci  ne 
saurait  répondre  non  plus  à  toutes  les  questions  que  le 
shyysme  a  lui-même  soulevées  et  laissées  de  côté.  Il  est 
bon  de  s'être  ressaisi  du  dualisme,  mais  faut-il  pour  cela 
abandonner  l'idée  unitaire?  Le  voudrait-on,  on  ne  le  pour- 
rait pas.  Cette  idée  est  trop  éclatante  dans  le  Koran  et, 
mieux  que  cela,  trop  inséparable  des  instincts  sémitiques, 
et  ces  instincts,  on  les  a  en  grande  partie  dans  les  veines. 
Il  faut  donc  quelque  chose  d'autre  que  la  religion  de 
l'État  et  que  le  soufysme,  et  voici  la  philosophie. 

Elle  est  née  en  Asie,  elle  y  est  immortelle.  Avant  les 
temps  historiques,  elle  s'y  établissait  toute  puissante,  et 
l'on  peutbien  admettre  qu'elle  y  vivra  autant  que  le  monde. 
Si,  dans  des  circonstances  particulièrement  contraires,  il 
lui  est  arrivé  d'y  subir  des  éclipses,  celles-ci  ont  été  cour- 
tes; elle  a  toujours  résisté  aux  plus  violents  orages  et 
brûlant  alors,  comme  une  lampe  abritée  contre  le  vent, 
au  fond  de  quelques  chambres  de  savants,  elle  a  bientôt 
remontré  au  monde  sa  flamme  vacillante,  diminuée,  char- 
bonneuse, obscurcie,  jamais  éteinte. 

Les  Mongols,  au  xme  sièle,  n'en  purent  venir  à  bout  et, 
cependant,  il  n'y  eut  jamais  d'adversaires  plus  acharnés  et 
plus  avides  d'en  finir  avec  elle.  A  leur  arrivée,  ils  avaient 
été  pris  à  son  égard  de  cette  haine  que  l'ignorance  lui  voue 
plus  qu'à  toutes  les  autres  connaissances  humaines.  Quand 
un  peu  calmés,  ils  voulurent  organiser  et  administrer, 
ils  découvrirent  que,  faisant  obstacle  à  la  religion,  elle 
n'entrait  pas  dans  leur  plan  et  ils  la  livrèrent  volontiers 
à  toutes  les  sévérités  des  moullas.  Les  persécutions  furent 
grandes  et  elles  échouèrent.  Le  temps  passa,  ces  vio- 


80  LE  SOUFYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE. 

lences  étaient  usées  et  il  vint  un  moment  où,  dans  l'im- 
patience de  la  fatigue  qu'éprouvaient  le  public  et  même 
les  rois  de  sentir  trop  pesamment  le  joug  de  la  cléricature 
shyyte,  on  se  rappela  Avicenne,  on  voulut  le  relire,  et 
alors  ses  sectateurs,  qui  n'étaient  nullement  morts,  sor- 
tirent de  leurs  retraites  pleins  de  ses  doctrines. 

La  dynastie  des  Séfewys  commençait  alors  sa  gloire. 
Les  magnifiques  collèges  d'Ispahan  participaient  à  la 
splendeur  de  l'Etat  par  l'activité  de  leurs  études.  On  peut 
voir  encore  ces  édifices,  bâtis  vers  la  fin  du  xvne  siècle, 
et  admirer  leurs  coupoles  émaillées  de  bleu,  leurs  cel- 
lules alignées  autour  de  jardins  qu'encombrent  les  roses 
et  les  platanes.  De  nombreux  et  célèbres  professeurs 
attiraient  là  des  auditeurs  de  tous  les  âges  et  de  tous 
les  rangs,  venus  des  différentes  parties  de  l'Asie,  et  la 
maison  régnante  témoignait  d'un  zèle  passionné  pour  les 
travaux  de  l'esprit,  au  point  que  la  mère  de  Shah-Abbas 
le  Grand  s'était  chargée  elle-même  d'aller  toutes  les  se- 
maines avec  ses  femmes  recueillir  le  linge  des  étudiants 
et  le  remplacer  par  du  linge  neuf.  Elle  ne  voulait  pas, 
disait-elle,  que  des  préoccupations  d'un  ordre  si  misé- 
rable pussent  détourner  l'esprit  des  élèves  et  des  maîtres 
des  contemplations  sublimes  auxquelles  il  devait  rester 
uniquement  attaché. 

Dans  une  situation  si  favorable,  au  milieu  des  docteurs, 
des  littérateurs  de  tout  genre,  des  hommes  de  guerre  et 
des  hommes  d'État,  on  ne  tarda  pas  à  distinguer  un 
moulla,  natif  de  Shyraz,  qui  se  nommait  Mohammed,  fils 
d'Ibrahim.  Adonné  principalement  aux  recherches  philo- 
sophiques, ce  personnage  devint  assez  tôt  fameux.  Tout 
le  monde  se  pressa  à  son  cours,  tout  le  monde  voulut 
l'entendre  ;  les  rois  lui  prodiguèrent    leur  estime,  les 


LE  SOUFYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE.  81 

jpcoples  leur  vénération,  et  c'est  encore  lui  qui,  après 
.-avoir  fourni  à  l'ère  des  Séfewys,  cette  recrudescence  phi- 
losophique indispensable  à  toute  grande  époque,  a  main- 
tenu jusqu'à  nos  jours  son  autorité  sous  le  nom  fameux 
*de  Moulla-Sadra,  ou,  comme  on  l'appelle  plus  couram- 
iment,  Akhound,  «  le  maître  par  excellence.  » 

Moulla-Sadra  n'a  point  seulement  beaucoup  enseigné  et 
formé  de  nombreux  élèves;  il  a  aussi  beaucoup  écrit,  et  on 
ne  l'estime  pas  moins  comme  théologien  que  comme  phi- 
losophe. Son  œuvre  se  compose  d'environ  une  vingtaine 
de  volumes,  dont  plusieurs  sont  consacrés  à  des  commen- 
taires sur  différents  chapitres  du  Koran.  On  lui  doit  encore 
aine  dissertation  sur  les  traditions  authentiques.  11  a  laissé 
•environ  cinquante  traités  sur  la  théodicée,  où  des  recher- 
ches relatives  à  la  nature  divine  l'entraînent  plutôt  vers  le 
terrain  philosophique  qu'elles  ne  le  soutiennent  dans  les 
domaines  propres  de  la  théologie  orthodoxe.  On  a  de  lui 
quarante-quatre  ouvrages  sur  des  points  obscurs  de  la 
doctrine,  composés  pendant  un  long  séjour  dans  les  mon- 
tagnes de  Goûm,  où  il  s'était  retiré  pour  vaquer  sans  dis- 
traction à  l'étude.  Il  a  écrit  de  plus  quatre  livres  de 
voyages.  Il  fit  sept  pèlerinages  à  la  Mecque,  et,  au  retour 
du  septième,  il  mourut  à  Basra. 

Son  père  avait  été  vizir  du  Fars  et,  s'étant  vu  longtemps 
sans  enfants,  avait  adressé  à  Dieu  de  nombreuses  prières 
pour  en  obtenir.  Il  eut  Sadra  comme  récompense  d'inces- 
santes aumônes  et  nommément  pour  avoir  distribué  un 
jour,  à  des  passants,  trois  tomans  qu'il  avait  sur  lui.  Dès 
son  enfance,  le  philosophe  fut  surnommé  Sadra,  à  cause 
de  son  mérite  supérieur.  Confié  aux  soins  d'un  précepteur 
habile,  il  ne  tarda  pas  à  faire  de  remarquables  progrès. 
Un  jour  son  père  lui  ayant  confié  le  so\x\  e\,  \^  «qxn^\- 


82  LE  SOUFYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE. 

lance  de  la  maison  et  ayant,  ensuite,  voulu  sq  fçpdre 
compte  delà  manière  dont  l'eqfant  s'açquittait.dftsa.tàche, 
il  remarqua  qu'une  somme  de  trois  torpans  figurait  inva- 
riablement dans  le  compte  de  chaque  jour  au  chapitre  des 
aumônes.  Surpris,  le  vizir  demanda  des  explications. L'en- 
fant lui  dit  :  Mon  père,  c'est  le  prix  que  te  cojlfte  ton  fils. 

Devenu  plus  grand,  il  employait  tout  son  .argent  à 
acheter  dès  livres  et  était  surtout  avide  d' apprendre  ce 
que  les  Grecs  avaient  écrit.  Étant  venu  de  Shyraz  à 
Ispàhàn,  il  fit  connaissance,  dans  un  bain  de  cette  ville, 
avec  le  séyd  Aboulkassem-Fenderesky^  un  des  métaphy- 
siciens lés  plus  subtils  de  l'époque.  ïl  n'était  nullement 
connu  de  cet  érudit,  qui,  en  se  voyant  saluer t  lui  dit  : 
Sans  doute  tu  es  étranger,  mon  enfant?  — ^Oui,  répondit 
Sadria.  —  Et  de  quelle  famille  es-tu?  J)e  quelle  ville? 
Pour  quel  motif  te  trôuves-tu  à  Ispahan  ? 

Sadra  répondit  :  Je  suis  du  Fars  et  venu  ici  pour  suivre 
mes  études. 

—  Et  quel  est  celui  de  nos  savants  dont  tu  prêteras 
entendre  les  leçons  ? 

—  Celui-là  même  que  vous  me  désignerez. 

—  Si  ce  que  tu  souhaites  est  de  .dégourdir  ta  cervelle, 
adresse-toi  à  Sheykh  Behay  ;  mais  si  tu  prétends  dégourdir 
ta  langue,  prends  pour  maitre  Emyr  Mohammed  Bagher. 

Sadra  répondit  :  Je  ne  me  soucie  point  de  ma  langue, 
et,  de  ce  pas,  il  s'en  alla  trouver  Sheykh  Behay  et  se  mit 
à  étudier,  sous  la  discipline  de  ce  professeur,  les  sciences 
philosophiques  et  théologiques,  tant  et  si  bien  que  celui- 
ci  reconnut  un  jour  n'avoir  plus  rien  à  lui  apprendre.  11 
l'envoya  donc,  lui-même,  trouver  Emyr  Mohammed  Ba- 
gher sous  prétexte  d'un  livre  à  emprunter. 

Sadra,  sans  aucun  soupçon  des  intentions  de  son  maître, 


LE  SOUFYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE.  83 

se  présenta  devant  le  dialecticien  et  s'acquitta  de  sa  com- 
mission. Dans  ce  moment  même,  Myr  Mohammed  Bagher 
donnait  sa  leçon,  de  sorte  que  Sadra  y  assista. 

Lorsque  le  jeune  étudiant  revint  auprès  de  Sheykh 
Behay,  celui-ci  lui  demanda  :  Que  faisait  le  professeur? 

Sadra  répondit  :  Il  enseignait. 

—  Ses  leçons,  reprit  Sheykh  Behay,  valent  mieux  que 
les  miennes.  Je  n'avais  nul  besoin  du  livre  que  tu  rap- 
portes, mais  je  souhaitais  que  tu  pusses  juger  par  toi- 
même  du  mérite  de  l'homme.  A  dater  d'aujourd'hui, 
quitte-moi  et  suis  son  enseignement. 

Sadra  obéit  et,  en  peu  d'années,  il  arriva  à  la  perfec- 
tion d'éloquence  qu'on  lui  a  connue. 

Mais,  avant  de  se  fixer  définitivement  à  Ispahan  et  d'y 
devenir  le  maître  des  maîtres,  le  philosophe  eut  à  tra- 
verser beaucoup  de  peines  et  de  fatigues.  Car  si,  depuis 
l'avènement  des  Séfewys,  le  développement  philosophique 
était  un  besoin  général  des  esprits  et  le  desideratum  des 
princes  de  la  dynastie  nouvelle,  rien  de  solide  n'avait 
réellement  été  fait  et  la  science  se  contentait  encore  d'as- 
pirations assez  stériles.  Surtout  elle  redoutait  le  clergé, 
et  cette  peur  la  paralysait.  On  a  vu  qu'une  pression  si 
fâcheuse  avait  pris  naissance  à  la  suite  des  invasions 
mongoles.  Je  ne  l'ai  peut-être  pas  assez  expliqué. 

Jusqu'au  moment  où  Djenghyz-Khan  et  ses  succes- 
seurs vinrent  renverser  l'établissement  politique  en 
Perse,  les  grands  instituteurs  philosophiques  avaient  été 
Avicenne  et  Mohy-Eddin.  Le  premier,  surtout,  usant  lar- 
gement de  l'imposante  situation  qu'il  s'était  acquise,  de 
son  influence  sur  l'esprit  des  sultans,  du  respect  qu'inspi- 
raient sa  grande  indépendance  de  fortune  et  sa  célébrité, 
n'avait  pas  pris  beaucoup  de  pr6ca\itiot&  &Ne&YSstas&.*X^ 


84  LE  SOUFYSME  ET  LA  PH'LOSOPHIE. 

réagissant  contre  tout  ce  que  la  religion  enseignait  depuis 
quatre  cents  ans,  s'était  donné  pour  tâche  de  restaurer, 
au  xie  siècle,  la  philosophie  chaldéenne,  en  la  déshabil- 
lant même  un  peu  des  voiles  alexandrins  sous  lesquels 
les  anciens  philosophes  la  lui  livraient.  Il  y  eut  autour 
d'Avicenne  une  énorme  éclaircie,  une  grande  abattue 
dans  le  dogme  mahométan.  Les  plus  anciennes  théories 
I  panthéistiques  de  l'Assyrie  se  réveillèrent. 

Mais  quand  les  Mongols  furent  venus,  au  xme  siècle,  ce 
mouvement  s'arrêta.  Les  conquérants  voulaient  de  l'ordre 
et  de  la  régularité  politique.  C'est  une  observation  peut- 
être  inattendue.  On  ne  se  fait  pas,  en  Europe,  une  idée 
tout  à  fait  juste  de  la  domination  mongole  proprement 
dite,  que  l'on  confond  trop  avec  les  premiers  temps  de 
la  conquête.  Ces  maîtres  prétendaient  créer  une  orga- 
nisation civile  aussi  forte  que  possible,  et  quand,  dans  une 
préoccupation  toute  pratique,  ils  eurent  embrassé  l'islam, 
ils  trouvèrent  logique  de  soutenir  fortement  cette  re- 
ligion et  se  montrèrent  dès  lors  on  ne  peut  moins  favo- 
rables à  la  philosophie  d'Avicenne  et  de  ses  continua- 
teurs. Ce  n'est  pas  qu'à  ce  moment  ils  fussent  restés 
insensibles  aux  sciences  ni  aux  arts.  Ils  protégèrent 
activement  certaines  branches  de  connaissances  ;  ils 
n'eurent  pas  un  goût  exquis  en  littérature,  peut-être, 
mais  ils  donnèrent  beaucoup  d'argent  et  accordèrent 
beaucoup  d'honneurs  aux  poëtes  et  aux  écrivains,  et, 
quant  aux  artistes,  ils  en  firent  un  cas  tout  particulier. 
Les  constructions  de  l'époque  mongole  furent  d'une  ma- 
gnificence inouïe;  les  mosquées  de  Tebriz,  de  Sultanieh, 
de  Véramin,  en  portent  encore  témoignage,  bien  qu'en 
ruines;  mais  pour  la  philosophie,  rien  de  bon.  Ils  n'eu- 
rent à  son  endroit  que  des  rigueurs  et  se  firent  forts  de 


LE  SOUFYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE.  85 

l'exterminer.  On  a  vu  plus  haut  qu'ils  n'y  avaient  pas 
réussi.  Ce  n'est  pas  qu'à  ce  moment  l'orthodoxie  ait  profité 
beaucoup  de  ces  dispositions  favorables  et  de  la  chute 
ou  du  moins  de  l'humiliation  de  sa  rivale.  Elle  y  poussa 
tant  qu'elle  put,  il  est  vrai,  mais  ce  fut  pour  être  assaillie 
elle-même  par  un  côté  qu'elle  ne  songeait  pas  à  défendre. 
Une  erreur  complète,  abus  désastreux  de  sa  victoire,  ve- 
nait d'être  commise  en  son  nom,  et  ici  se  montrait,  dans 
tout  son  jour,  le  génie  persan.  Le  chaldaïsme,  vaincu 
sous  la  forme  avicenniste,  garda  le  silence,  et  aussitôt  ce 
fut  le  mazdaïsme  qui  prit  la  parole  et  le  fit  avec  autorité, 
sous  l'habit  du  clergé  mahométan.  Ce  fut,  en  effet,  pen- 
dant la  période  écoulée  du  xme  siècle  à  la  fin  du  xvie,  que 
le  shyysme  local,  se  développant  de  plus  en  plus,  laissa 
le  plus  loin  ses  anciennes  formes,  ranima,  restaura  le 
magasin  presque  entier  des  idées,  voire  des  habitudes  guè- 
bres,  et  leur  fit  prendre  la  place  des  prescriptions  moham- 
mediques.  Ce  fut  alors  que,  sous  des  apparences  discrètes, 
on  vit  renaître  le  véritable  dualisme,  dont  j'ai  déjà  parlé. 
Avec  le  retour  à  ces  idées  fondamentales,  avec  la  fabrica- 
tion illimitée  des  hadys  ou  traditions,  qui  fit  rentrer  l'an- 
cienne théologie  dans  le  domaine  que  la  foi  arabe  croyait 
avoir  conquis,  le  shyysme  alla  chaque  jour  se  développan 
s'admira  avec  raison  comme  expression  véritable  d< 
nationalité  persane  et,  en  même  temps  que,  en  dépit 
Prophète,  il  rétablissait  tout  ce  passé  qu'on  aurait  \ 
croire  à  jamais  décédé  et  qui  se  retrouva  si  vivant,  il  res- 
suscitait aussi  l'institution  d'un  clergé  hiérarchique  dont 
Mahomet  n'aurait  jamais  admis  les  constitutions.  Les  cho 
ses  avaient  marché  ainsi  jusqu'à  l'avènement  des  Séfewys. 
Le  premier  de  ces  princes  était  de  tous  les  Soufys  le  plus 
éloigné,  non-seulement  de  l'islam,  mais  même  d'une  reli- 


86  LE  SOUFYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE. 

gion  positive  quelconque.  C'était  un  panthéiste,  et  il  est 
certain  qu'il  se  proposa,  pendant  quelque  temps,  de 
laisser  choir  tout  l'établissement  islamique.  Cependant  il 
changea  d'avis.  Les  dangers  lui  parurent  trop  grands  et 
les  avantages  trop  frivoles,  et,  voyant  le  shyysme  si  to- 
pique, lui  et  ses  successeurs  se  prirent  pour  lui  d'un 
amour  sagace.  Ils  activèrent  ses  développements,  lui  don- 
nèrent toute  l'ampleur  et  toute  l'autorité  qu'il  pouvait 
prétendre.  Alors  la  religion  de  l'État  fut  fondée  et  elle  ne 
se  soucia  ni  du  véritable  islam  ni  non  plus  de  la  philoso- 
phie d'Avicenne. 

Celle-ci  remuait  pourtant  et  donnait  des  signes  d'exis- 
tence. Elle  trouvait  un  peuple  disposé  à  l'accueillir,  car, 
du  moment  que  le  shyysme  était  installé  dans  son  triom- 
phe, il  cessait  d'être  une  philosophie,  ne  procédait  que 
par  décrets  et  ne  satisfaisait  plus  à  l'immortel  instinct  de 
méditation,  de  spéculation,  de  transformation  intellec- 
tuelle, qui  partout  est  le  ressort  principal  du  cerveau 
humain,  partout,  dis-je,  en  Asie  comme  ailleurs.  Les  an- 
ciennes théories  spéculatives  commencèrent  de  nouveau 
à  attirer  tous  les  regards.  Elles  attirèrent  ceux  de  Moulla- 
Sadra  comme  ceux  de  la  multitude,  et  c'étaient  là  des  re- 

»rds  pénétrants  au  delà  de  l'ordinaire, 
ânsi  que  nous  l'avons  vu  tout  à  l'heure,  le  jeune 

,mme  avait  renoncé  au  monde  et  aux  dignités  pour  se 
jonsacrer  entièrement  à  l'étude;  et  comme  l'étude,  en 
Asie,  repose  essentiellement  sur  l'enseignement  oral  ; 
que,  d'ailleurs,  les  philosophes  avicennistes  étaient  dis- 
persés, peu  nombreux,  craintifs  devant  le  clergé  à  demi 
mage  (car  cette  dernière  restauration,  à  peine  en  jouis- 
sance, était  fort  animée  à  empêcher  l'avénementde  l'autre), 
JtfouJJa-Sadra  passa  plusieurs  années  soit  dans  sa  retraite 


LE  SOUPYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE.  87 

.  au  fond»  des  montagnes  de  Goum,  soit  à  voyager  dans 
toute  la  Perse,  recueillant  de  bouche  à  oreille  toutes  les 
scholies  que  l'expértence  et  la  confiance  des  sages  lui  pou- 
vaient livrer.  Il  commença  lui-rtiême  bientôt  à  professer 
•dans  les  villes  où  il  passait,  et  comme  il  n'avait  pas  de 
rivaux  ni  pour  l'éloquence,  ni  pour  l'élégance  de  l'exprès- 
.  sion,  ni  pour  la  facilité  de5  l'exposition,  ta  l'écoutait  avi- 
t.dementf-et  il  eut  de  nombreux  auditeurs,  parmi  lesquels 
.il  choisit  et  distingua  des  élèves  d'une  valeur  hors  ligne. 
.  Mais,  lui  aussi,  il  avait  peur  des  mottllas.  Exciter  leur 
.méfiance  était  inévitable,  mais  donner  un  fond  solide, 
fourni*  une  preuve  à  leurs  aoeusations,  c'eût  été  s'exposer 
à  des  persécutions  sans  fin  et  compromettre  du  même  coup 
l'avenir  de  la  restauration  philosophique  qu'il  méditait.  Il 
se  conforma  donc  aux  exigences  des  temps  et  recourut  au 
grand  et  merveilleux  moyen  du  Ketmân.  Quand  il  arrivait 
dans  une  ville,  iLprenait  soin  de  se  présenter  humblement  à 
tou6  les  moudjteheds  ou  docteurs  du  pays.  Il  s'asseyait  au 
bas  de  leur  salon,  de  leur  talar,  se  taisait  beaucoup,  par- 
lait avec  modestie,  approuvait  chaque  parole  échappée 
de  ces  bouches  vénérables.  On  l'interrogeait  sur  ses  con- 
naissances ;  il  n'exprimait  que  des  idées  empruntées  à  la 
théologie  shyyte  la  plus  stricte  et  n'indiquait  par  au 
côté  qu'il  s'occupât  de  philosophie.  Au  bout  de  quel 
jours,  le  voyant  si  paisible,  les  moudjteheds  l'engageai!,., 
d'eux-mêmes  à  donner  des  leçons  publiques.  Il  s'y  me1 
tait  aussitôt,  prenait  pour  texte  la  doctrine  des  ablutions 
ou  quelque  point  semblable  et  raffinait  sur  les  prescrip- 
tions et  les  cas  de  conscience  des  plus  subtils  théoriciens. 
Cette  façon  d'agir  ravissait  les  moullas.  Ils  le  portaient 
aux  nues;  ils  oubliaient  de  le  surveiller.  Ils  désiraient 
eux-mêmes  le  voir  promener  leur  imagination  sut  de& 


88  LE  SOUFYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE. 

questions  moins  placides.  Il  ne  s'y  refusait  pas.  De  la 
doctrine  des  ablutions  il  passait  à  celle  de  la  prière,  de 
celle  de  la  prière  à  celle  de  la  révélation,  de  la  révélation 
à  l'unité  divine,  et  là,-  avec  des  prodiges  d'adresse,  de 
réticences,  de  confidences  aux  élèves  les  plus  avancés,  de 
démentis  donnés  à  lui-même,  de  propositions  à  double 
entente,  de  syllogismes  fallacieux  dont  les  initiés  seuls 
pouvaient  trouver  l'issue,  le  tout  saupoudré  largement  de 
professions  de  foi  inattaquables,  il  parvenait  à  répandre 
l'avicennisme  dans  toute  la  classe  lettrée,  et  lorsqu'il 
croyait  enfin  pouvoir  se  livrer  tout  à  fait,  il  écartait  les 
voiles,  niait  l'islam  et  se  montrait  uniquement  logicien, 
métaphysicien  et  le  reste. 

Le  soin  qu'il  prenait  de  déguiser  ses  discours,  il  était 
nécessaire  qu'il  le  prit  surtout  de  déguiser  ses  livres; 
c'est  ce  qu'il  a  fait,  et  à  les  lire  on  se  ferait  l'idée  la  plus 
imparfaite  de  son  enseignement.  Je  dis  à  les  lire  sans  un 
maître  qui  possède  la  tradition.  Autrement  on  y  pénètre 
sans  peine.  De  génération  en  génération,  les  élèves  de 
Moulla-Sadra  ont  hérité  de  sa  pensée  véritable  et  ils  ont 
la  clef  des  expressions  dont  il  se  sert  pour  ne  pas  expri- 
mer mais  pour  leur  indiquer  à  eux  sa  pensée.  C'est  avec 
correctif  oral   que  les  nombreux   traités  du  maître 
.  aujourd'hui  tenus  en  si  grande  considération  et  que, 
fjfson  temps,  ils  ont  fait  les  délices  d'une  société  ivre  de 
gg^BÏalec tique,  âpre  à  l'opposition  religieuse,  amoureuse  de 
hardiesses  secrètes,  enthousiaste  de  tromperies  habiles. 
En  réalité,  Moulla-Sadra  n'est  pas  un  inventeur,  ni  un 
créateur,  c'est  un  restaurateur  seulement,  mais  restaura- 
teur de  la  grande  philosophie  asiatique,  et  son  originalité 
consiste  à  l'avoir  habillée  d'une  telle  sorte  qu'elle  fût 
acceptable  et  acceptée  au  temps  où  il  florissait.  En  Perse, 


LE  SOUFYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE.  89 

on  trouve  que  le  service  est  grand  et  vaut  la  gloire  dont 
il  a  été  payé.  Cependant  la  sympathie  qu'il  a  excitée  et 
excite  encore  est  telle  qu'on  ne  se  contente  pas  pour  lui 
de  Véloge  restreint  que  je  viens  d'en  faire.  On  assure  que 
l'Akhound  a  fait  plus  que  de  raviver  la  flamme  d'Avi- 
cenne  et  de  la  faire  brûler  dans  une  nouvelle  lampe; 
on  prétend  que,  sur  plusieurs  points,  il  a  exprimé  une 
opinion  indépendante  de  celle  du  grand  homme  et  Ta 
même  contredite.  Il  est  difficile,  en  effet,  que  dans  le  long 
cours  d'une  existence  philosophique  très-active  et  très- 
savante,  l'Akhound,  vivant  d'ailleurs  dans  des  temps  et 
dans  un  milieu  fort  différents  de  ceux  d'Avicenne,  n'ait 
pas  trouvé  l'occasion  de  faire  acte  de  personnalité  doctri- 
nale. Je  n'ai  pourtant  rien  vu  qui  impliquât  des  diffé- 
rences bien  sérieuses,  et  personne  n'a  jamais  pu  m'en 
indiquer  qui  valussent  la  peine  d'être  relevées.  Presque 
tout  ce  qu'on  cite  ne  consiste  que  dans  des  questions  de 
méthode  ou  porte  sur  des  points  secondaires.  Non;  le 
vrai,  l'incontestable  mérite  de  Moulla-Sadra  reste  celui 
que  j'ai  indiqué  plus  haut  :  c'est  d'avoir  ranimé,  rajeuni, 
pour  le  temps  où  il  vivait,  la  philosophie  antique,  en 
lui  conservant  le  moins  possible  de  ses  formes  avicenni- 
ques,  et  de  l'avoir  rétablie  dans  de  telles  conditions  que#  <£*** 
non-seulement  elle  s'est  répandue  dans  toutes  les  écol^^i»  *'' 
de  la  Perse,  les  a  fécondées,  a  fait  reculer  la  théologie/ "Tr: 
dogmatique,  a  forcé  celle-ci,  bon  gré  mal  gré,  à  lui  céder 
une  place  à  côté  d'elle,  mais  a,  pour  ainsi  dire,  réparé 
au  bénéfice  de  la  postérité,  dont  les  générations  actuelles 
font  partie,  toutes  les  ruines  métaphysiques  causées  par 
l'invasion  mongole.  Surtout  elle  a  fourni  les  moyens 
d'arriver  au  grand  résultat  que  voici  :  depuis  Moulla- 
Sadra,  la  trace  de  la  science  n'a  plus  été  ^wlws^  w\ 


00  LE  SOUFYSME   ET  LA  PHILOSOPHIE. 

effacée;  elle  est  constamment  restée  visible  sur  le  sol, 
et,  malgré  des  circonstances  qui  se  sont  montrées  très- 
défavorables,  la  flamme  de  la  torche  a  tenu  bon  ;  elle  a 
vacillé  sous  le  vent,  mais  ne  s'est  point  éteinte.  Rien  de 
plus  équitable  que  de  conserver  beaucoup  d'estime  et  de 
reconnaissance  pour  le  grand  esprit  qui  l'avait  su  si  bien 
allumer. 

Mais  il  ne  faudrait  pas  se  figurer  Moulla-Sadra  vivant 
à  perpétuité  en  derviche  et  courant  sans  fin  les  villes  et 
les  déserts.  Sans  doute,  il  garda  toute  sa  vie  cet  extérieur 
ascétique,  ces  habitudes  de  détachement  mondain  qui 
sont  les  marques  nécessaires  de  la  haute  science  en  Asie  ; 
cependant,  appelé  par  les  rois,  sollicité  par  eux  avec  res- 
pect, tour  à  tour  vénéré  et  suspect,  il  devint  le  profes- 
seur le  plus  éminent  du  premier  collège  d'Ispahan,  alors 
capitale  de  l'Empire,  et  tint  un  rang  considérable  parmi 
les  grands  du  siècle. 

Il  eut  pour  contemporains  et  pour  élèves  une  série  de 
philosophes  plus  ou  moins  connus  aujourd'hui.  Je  me 
contenterai  de  nommer  ceux  qui  ont  acquis  et  conservé 
une  certaine  célébrité  et  dont  les  ouvrages  sont  encore 
dans  les  mains  des  étudiants.  Autant  que  possible  je  ré- 
\  duirai  le  nombre  de  ces  célébrités  exotiques.  Pourtant  je 
crois  d'autant  moins  inutile  d'en  présenter  la  dynastie 
jusqu'à  nos  jours,  qu'on  n'est  pas  en  Europe  sans  se  faire 
une  opinion  beaucoup  trop  sévère,  tranchons  le  mot,  tout  à 
fait  inexacte  de  l'état  intellectuel  des  Asiatiques  depuis 
deux  cents  ans.  On  les  suppose  tombés  dans  un  état  d'igno- 
rance qui  n'est  pas  vrai.  Voipi  donc  la  liste  des  philoso- 
phes les  plus  célèbres  qui  ont  vécu  depuis  Moulla-Sadra. 
Il  s'agit  ici,  bien  entendu,  de  philosophes  et  non  de  théo- 
Joglens.  Les  traités  théologiques  des  hommes  que  je  vais 


LE  SOUFYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE.  !»i 

citer  ne  sont  que  des  déguisements  nécessaires  et  qui  re- 
couvrent fréquemment  l'expression  d'idées  métaphysi- 
ques fort  hérétiques. 

Moulla-Mohsen-Feyz,  élève  de  Moulla-Sadra,  s'occupa 
particulièrement  de  la  logique  et  de  la  métaphysique.  Il  a 
laissé  sur  ces  matières  près  de  trois  cents  traités,  qui 
sont,  pour  la  plupart,  des  commentaires  sur  différentes 
parties  des  travaux  de  son  maître. 

Moulla-Abd-Ourrezâk  a  écrit  des  commentaires  et  des 
annotations.  Il  est  à  remarquer  en  passant  que  certains 
manuscrits  portent  sur  les  marges  les  scholies  de  l'un  ou 
de  quelques-uns  de  leurs  possesseurs  successifs.  Quand 
ce  possesseur  est  célèbre,  ou  seulement  que  ses  opinions 
sont  goûtées ,  les  commentaires  ainsi  tracés  par  lui  sont 
recueillis  plus  tard,  forment  un  livre  et  entrent  dans  la 
circulation  scientifique,  sans  qu'il  y  ait  eu,  à  proprement 
parler,  de  la  part  de  l'auteur,  aucun  effort  pour  en  ame- 
ner la  publication.  Remarquons  encore  qu'au  moyen  de 
ces  annotations,  qui  sont  dans  les  habitudes  de  tous  les 
savants  orientaux,  ceux-ci  ont  trouvé,  pour  se  débarrasser 
du  courant  de  leurs  idées  et  de  tout  ce  dont  ils  ne  veulent 
ou  ne  pourraient  pas  faire  un  livre,  un  moyen  qui  leur 
tient  lieu  de  ce  que  les  revues  et  les  journaux  sont  pour 
les  savants  d'Europe.  Il  est  cependant  probable  que  cet 
exutoire  est  moins  épuisant  et  aussi  moins  frivole,  par- 
tant moins  menaçant  pour  l'avenir  de  la  science  que  celui 
auquel  nos  érudits  sacrifient  aujourd'hui.  Moulla-Abd- 
Ourrezàk  marque  une  phase  particulière  dans  l'emploi  du 
Ketmân.  Il  semble  que  les  soupçons  des  moullas  et  leur 
antipathie  pour  cet  enseignement  aient  augmenté  après 
la  mort  de  Moulla-Sadra.  Ils  firent,  à  cette  époque,  quel- 
ques démonstrations  contre  les  élèves àut^Xx^^OcsRx- 


04  LE  SOUFYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE. 

prévaloir.  La  philosophie  se  trouva  dan9  une  crise  ana- 
logue à  celle  qu'elle  avait  traversée  sous  la  domina- 
tion mongole,  bien  que  moins  dangereuse  et  surtout 
moins  longue.  Les  Afghans,  ayant  renversé  la  dy- 
nastie régnante,  l'anarchie  s'ensuivit,  puis  le  régime 
militaire  de  Nader  Shah,  et  les  convulsions  civiles  ame- 
nées par  la  compétition  des  Zendys  et  des  Kadjars,  de 
sorte  qu'à  la  fin  du  siècle  dernier,  les  sciences  spécula- 
tives privées  de  l'attention,  et  partant  de  la  protection  des 
princes  et  des  grands,  se  trouvèrent  en  butte  à  toute 
l'animosité  du  clergé.  Alors  les  précautions  de  Moulla 
Abd-Ourrezâk  ne  furent  pas  trouvées  de  trop.  On  en  eut 
grand  besoin  pour  se  soutenir  contre  les  accusations  pas- 
sionnées de  moullas  malveillants,  plaidant  devant  des 
chefs  militaires  grossiers.  Pendant  cette  période  difficile, 
on  fit  beaucoup  usage,  beaucoup  abus  du  Ketmân,  dans 
les  livres  d'abord,  puis  aussi  dans  l'enseignement  oral,  et 
les  choses  furent  poussées  si  loin  que  le  désordre  se  mit 
clans  l'école  ;  les  uns  crurent  que  la  philosophie  n'ensei- 
gnait à  peu  près  que  ce  qu'elle  disait  ;  les  autres  admirent, 
au  contraire,  qu'elle  en  pensait  beaucoup  plus  long  qu'elle 
n'en  divulguait  sous  le  manteau  et  qu'elle  dépassait  Avi- 
cenne.  On  exagéra  encore  les  principes  panthéistes  sous 
l'influence  des  idées  soufytes.  En  somme,  il  y  eut  en  ce 
temps,  un  trouble  marqué  dans  la  dicsiplinephilosophique. 
Après  Moulla  Mohammed  Aly  Noury,  Moulla  Mohammed 
Hérendy  passa  pour  exceller  en  métaphysique.  11  avait 
étudié  sousMirza  AboulkassemMuderrès.  Il  s'occupa  aussi 
de  théologie  et  de  jurisprudence.  Il  a  laissé  un  livre  très- 
consulté  sur  ces  matières;  mais  les  mathématiques  Font 
surtout  occupé,  et  il  a  composé  nombre  de  traités  sur 
cette  science. 


LE  SOUPYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE.  0» 

Aga  Seyd  Jousèf,  surhomme  «  l'Aveugle,  »  ne  fut  pas 
arrêté  par  son  infirmité.  Bien  qu'occupé  de  jurisprudence, 
à  titre  spécial,  il  n'en  devint  pas  moins  professeur  pour 
les  sciences  philosophiques,  et  jouit,  à  titre  de  métaphy- 
sicien, d'une  grande  considération.  11  était  élève  de  Mirza 
Aboulkassem  Muderrès. 

SheykhMehdy  Meshhedy  n'a  pas  formé  d'élèves  qui  aient 
fait  parler  d'eux.  On  le  cite  comme  bon  métaphysicien. 

Moulla  Ahmed  Yezdy,  savant  exercé,  et  avec  cela  hardi 
métaphysicien,  a  écrit  des  commentaires  estimés  sur 
les  marges  d'un  grand  nombre  de  livres.  Il  a  exécuté  le 
même  travail  pour  beaucoup  de  poëtes  soufys.  11  était 
élève  de  Moulla  Moustafa  Goumshehy. 

Moulla  Ismaïl  a  occupé  une  place  considérable  parmi  les 
philosophes  de  son  temps.  Il  a  écrit  quatre  traités  cités 
et  consultés  journellement.  Il  avait  étudié  sous  Moulla 
Aly  Noury. 

Hadjy  Méhémed  Djafer  Lahedjy  étudia  pendant  environ 
quarante  ans,  et  professa  ensuite  pendant  trente  ans.  Il 
a  écrit  de£  commentaires  sur  les  poëtes  soufys.  Il  a  été 
commenté  lui-même  par  Aga  Aly ,  actuellement  profes- 
seur au  collège  du  Sipèhsalar  à  Téhéran.  C'était  encore 
un  élève  de  Moulla  Aly  Noury. 

Moulla  Agay  Kazwyny,  célèbre  par  ses  connaissances 
en  philosophie,  par  sa  subtilité  à  comprendre  et  à  exposer 
les  doctrines  des  soufys.  Aga  Aly  Téhérany  a  travaillé  sur 
les  livres  de  ce  savant,  qui  sortait  de  l'école  de  Moulla 
Aly  Noury. 

Moulla  Abdoullah  Zenvéry,  Muderrès,  ou  le  Professeur. 
— 11  est  le  père  d'Aga  Aly  Téhérany.  Excellent  théo- 
logien et  métaphysicien  profond,  également  versé  dans 
l'éthique  et  dans  les  mathématiques,  il  s'est  fait  et  a  cou- 


%  LE  SOUFYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE. 

serve  une  grande  réputation  par  l'élévation  de  sa  pen- 
sée et  de  sa  pénétration.  Il  a  composé  un  commentaire 
estimé  sur  les  hadys.  Un  ouvrage  de  lui,  plus  célèbre  en- 
core, et  d'une  orthodoxie  fort  scabreuse,  c'est  un  traité 
sur  l'unité  divine.  En  théologie,  il  était  élève  d'Aga  Seyd 
Mohammed  Bydabàdy,  et  en  philosophie  il  avait  eu  les 
leçons  de  Moulla  Aly  Noury.  Il  lui  est  arrivé  l'aventure 
suivante  :  Un  jour  qu'il  donnait  sa  leçon,  un  de  ses  élèves 
entra  précipitamment  dans  la  salle  et  s'écria  que  les  fer- 
rashs  du  roi  remplissaient  la  rue.  Moulla  Abdoullah  pour- 
suivit le  raisonnement  qu'il  avait  commencé.  Mais,  bien- 
tôt, un  domestique  paraît  et  annonce  que  les  ferrashs  et 
les  officiers  se  dirigeaient  vers  la  maison.  En  effet,  quel- 
ques instants  après,  le  roi  lui-même,  avec  les  grands  de 
l'empire,  arrêtait  son  cheval  devant  la  porte.  Il  mit  pied  à 
terre,  et  entrant  seul  dans  la  classe,  alla  s'asseoir  dans  un 
coin,  après  avoir  engagé  Moulla  Abdoullah  à  continuer. 
Cependant  lui-même  ouvrait  un  livre,  et  prenait  connais- 
sance du  passage  commenté.  La  leçon  finie,  le  monar- 
que, qui  l'avait  écoutée  avec  l'attention  la  plus  soutenue 
(car  Feth-Aly-Shah  s' occupait  personnellement  de  philoso- 
phie), demanda  au  professeur  de  lui  indiquer  les  élèves 
les  plus  distingués.  A  tous  ceux-là  il  fit  distribuer  immé- 
diatement une  certaine  somme  à  titre  de  récompense, 
alloua  des  traitements  pour  tous  les  élèves,  afin  qu'ils  pus- 
sent suivre  sans  distraction  leurs  études,  et  ayant  fait 
un  beau  cadeau  au  professeur,  il  le  quitta  après  l'avoir 
salué  avec  beaucoup  de  respect.  11  est  admis,  en  Asie, 
par  tout  le  monde,  que  la  science  est  au-dessus  de  tout, 
et  si  la  pratique  est  loin  de  toujours  répondre  à  cette 
théorie,  on  n'est  pourtant  jamais  que  charmé,  on  n'est 
jamais  étonné  de  voir  les  souverains  y  rendre  hommage. 


LE  SOUFYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE.  9* 

En  même  temps  que  Moulla  Abdoullah,  enseignait  Hadjy 
Mohammed  Ibrahym  Nakhshè-Fouroush ,  ou  «  le  ven- 
deur de  peintures.  »  Il  a  fait  preuve  de  vivacité  d'esprit 
en  métaphysique.  Il  s'est  aussi  distingué  parmi  les  sou- 
fys.  Il  a  été  particulièrement  étudié  et  commenté  dans  ces 
derniers  temps  par  Aga  Aly  Téhérany,  dans  ses  leçons  au 
collège  de  la  Mère  du  Roi.  Moulla  Aly  Noury  et  Moulla 
Ismaïl  furent  ses  maîtres. 

Aa  Séyd  Riza  Laredjany.  —  Son  enseignement  a  été 
fort  suivi  et  estimé.  Il  était  élève  de  Moulla  Aly  Noury.  Il 
a  été  également  l'objet  des  leçons  et  des  travaux  critiques 
d'Aa  Aly  Téhérany. 

Moulla  Mohammed  Taghy  Khorassany.  —  Versé  dans 
les  études  théologiques  et  dans  la  philosophie,  il  a  con- 
sacré sa  vie  à  l'enseignement.  11  était  élève  de  MouJla 
Aly  Noury. 

Moulla  Ibrahim  Noudjoumabady.  —  Excellent  dans  les 
différentes  branches  de  la  théologie,  et  également  accom- 
pli comme  métaphysicien.  Élève  de  Moulla  Aly  Noury. 

Moulla  Bagher  Feshendy,  habile  en  théologie  et  en  mé- 
taphysique, a  surtout  élaboré  la  théodicée,  terrain  dan- 
gereux pour  les  philosophes,  et  où  les  guette  l'œil  du 
clergé  shyyte.  Moulla  Bagher  Feshendy  s  est  tiré  d'af- 
faire en  empruntant  la  phraséologie  des  soufys,  et  sur- 
tout en  se  couvrant  de  nombreuses  citations  de  Djelaleddin 
Roumy,  l'auteur  du  Mesnévy.  Au  fond  il  est  avicenniste 
déclaré,  comme  son  maitre,  Moulla  Aly  Noury. 

Aga  Séyd  Gawwam  Kazwyny,  très-versé  dans  la  méta- 
physique, et  même  assez  hardi,  écrivait  sous  Feth  Aly 
Shah,  et  ce  roi,  comme  on  l'a  vu,  autorisait  et  protégeait 
beaucoup  les  travaux  intellectuels.  Aga  Séyd  Gawwam 
jouit  aussi  de  beaucoup  d'estime  comme  t\\èo\o^wA\^ 


98  LE  SOUFYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE. 

même  écrit  un  commentaire  sur  le  Koran.  Il  s'était  formé 
sous  Moulla  Aly  Noury. 

Moulla  Rizay  Tebrizy  était  fort  habile  en  métaphysique. 
11  connaissait  à  fond  les  doctrines  de  Moulla  Sadra,  et  les 
a  enseignées  avec  éclat.  11  était  éloquent.  Son  maître 
avait  été  Moulla  Aly  Noury.  Il  professa  à  Ispahan,  au  col- 
lège de  la  Grande-Aïeule. 

Moulla  Sefer  Aly  Kazwyny,  habile  traditionniste,  a  été 
aussi  fort  remarquable  comme  philosophe.  Il  a  étudié 
sous  Moulla  Aly  Noury. 

Sheykh  Sadray  Tenkany.  — Estimé  comme  théologien, 
il  étudia  la  philosophie  sous  Moulla  Aly  Noury. 

Mirza  Selman  Tebrizy.  —  Excellent  métaphysicien  et 
médecin  très-estimé,  élève  de  Moulla  Aly  Noury. 

Mirza  Mohammed  Hassan  Neway,  fils  de  Moulla  Aly 
Goury.  —  Très-apprécié  comme  philosophe  et  comme 
soufy,  d'un  esprit  pénétrant,  il  se  forma  sous  son  père, 
et  sous  Moulla  Mohammed  Aly  Noury  pour  la  philosophie  ; 
mais  dans  toutes  les  autres  branches  de  connaissances,  ce 
fut  son  père  seul  qui  l'instruisit.  Aa  Aly  Téhérany  a  passé 
cinq  ans  à  étudier  auprès  de  lui  le  Ketab-è-Esfar,  le  She- 
wahed  d' Avicenne,  le  Heyyat-esh-Shefa  et  le  Ketab-Mefa- 
tih-algaïb. 

Moulla  Mohammed  Hamzé,  de  Balfouroush,  très-habile 
en  théologie  et  en  philosophie,  a  écrit  un  commentaire 
sur  les  opinions  de  Moulla  Sadra,  et  réfuté  les  idées  de 
Sheykh  Ahmed  Akhshany. 

Mirza  Aly  Naghy  Noury,  fils  de  Moulla  Aly  Noury,  élève 
en  philosophie  de  son  père  et  de  son  oncle,  a  laissé  une 
réputation  de  grand  savoir. 

Mouïïa  Abdoullah  Goumshey,  bon  métaphysicien.  Il  a 
beaucoup  enseigné. 


LE  S0UFYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE.  99 

La  cinquième  génération  après  Moulla  Sadra  a  compté 
parmi  ses  philosophes  les  plus  éminents  : 

Son  Excellence  le  Hadjy  Moulla  Hady,  de  Sebzewar, 
qui  vit  encore  aujourd'hui,  âgé  à  peu  près  de  soixante-dix 
ans.  Il  est  tout  à  fait  hors  ligne.  C'est  un  savant  éminent, 
un  érudit  solide,  un  maître  accompli  dans  les  études  mé- 
taphysiques, et  dans  tout  ce  qui  tient  aux  hautes  connais- 
sances. Il  a  composé  un  grand  nombre  de  commentaires 
sur  les  œuvres  diverses  de  Moulla  Sadra.  11  est  élève  de 
Moulla  Ismaïl.  Ce  personnage  jouit  en  Perse  d'une  consi- 
dération sans  égale,  et  il  n'est  pas  de  membre  du  clergé 
qui  ne  lui  cède  dans  le  respect  qu'il  inspire  aux  popula- 
tions et  même  au  gouvernement.  Sa  réputation  de  science 
est  tellement  étendue,  qu'il  lui  vient  à  Sebzewar,  son  lieu 
de  naissance,  où  il  est  rentré  depuis  longues  années, 
pour  n'en  plus  sortir,  des  élèves  et  des  auditeurs  partis 
de  l'Inde,  de  la  Turquie  et  de  l'Arabie.  Il  appartient  à  une 
famille  modeste,  mais  non  dénuée  de  fortune,  et  de  ce 
qu'il  a  hérité  de  son  père,  il  a  toujours  vécu  fort  hum- 
blement sans  avoir  jamais  cherché,  par  aucun  moyen, 
ni  le  commerce,  ni  la  poursuite  des  emplois,  à  aug- 
menter son  revenu.  Il  s'est  absorbé  dans  l'étude.  Sa  cou- 
tume est,  au  commencement  de  chaque  année,  de  rece- 
voir de  son  fermier  ce  qui  lui  revient  en  espèces  et  en 
nature  du  produit  de  sa  terre.  11  met  à  part  une  certaine 
somme  pour  son  entretien,  en  ayant  soin  de  le  calculer 
sur  le  pied  le  plus  modique.  Le  reste,  il  le  donne  immé- 
diatement aux  pauvres,  et  ne  reçoit  jamais  de  cadeaux 
d'aucune  nature  ni  de  qui  que  ce  soit.  Chaque  jour,  à  la 
même  heure,  avec  une  grande  précision,  rappelant  en 
cela,  comme  sous  d'autres  rapports,  la  mémoire  du  pro- 
fesseur Kant,  il  se  rend  à  la  mosquée  pour  donner  sa  leçon 


100  LE  SOUFYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE. 

à  ses  nombreux  élèves.  Quand  il  parait  à  la  porte  de  sa 
petite  maison,  appuyé  sur  son  bâton,  la  foule,  qui  l'at- 
tend, le  salue  avec  une  vénération  profonde  et  l'accompa- 
gne jusqu'à  sa  chaire.  Il  y  monte  et  parle  au  milieu 
d'un  silence  respectueux.  Tout  ce  qu'il  dit  est  écrite  l'ins- 
tant par  les  auditeurs.  On  lui  reconnaît  une  éloquence 
égale  à  la  hauteur  de  sa  doctrine.  Sa  leçon  terminée,  il 
rentre  dans  sa  demeure,  où,  sauf  quelques  instants  donnés 
au  sommeil,  et  quelques  instants  plus  courts  encore  em- 
ployés à  ses  repas,  d'une  frugalité  ascétique,  il  travaille 
et  médite.  Le  peuple  ne  doute  pas  qu'il  n'ait  ïe  don  des 
miracles.  Parmi  ceux  en  assez  grand  nombre  qu'on  lui 
attribue,  je  citerai  celui-ci.  11  y  a  peu  d'années,  des  cava- 
liers du  gouverneur  du  Khorassan,  venant  de  Meshhed  pour 
se  rendre  à  Téhéran,  demandèrent  à  Sebzewar  de  l'orge 
pour  leurs  montures.  Comme  on  ne  voulait  pas  leur  en 
livrer,  ou  que  le  prix  qu'on  en  demandait  leur  semblait  exa- 
géré, ils  prirent  l'orge  de  force  ;  mais  les  chevaux  refusè- 
rent de  manger.  La  population  ne  manqua  pas  de  redou- 
bler de  clameurs  contre  les  ghoulams,  et  de  leur  faire  bien 
sentir  que  c'était  le  ciel  qui  châtiait  leur  brutalité.  Les  ca- 
valiers, très-surpris  et  plus  effrayés  encore,  se  rendirent  à 
la  maison  de  Son  Excellence  Hadj y  Moulla  Hady,  et  le  sup- 
plièrent d'intercéder  près  de  Dieu  en  leur  faveur.  Le 
Moulla,  après  leur  avoir  vivement  reproché  leur  méchan- 
ceté et  leur  endurcissement,  leur  imposa  de  payer  immé- 
diatement l'orge  volée,  ce  qu'ils  firent  sans  hésitation.  — 
Allez  maintenant,  leur  dit-il,  les  chevaux  mangent  !  Et  ils 
mangeaient,  en  effet.  Le  principal  ouvrage  de  Hadjy  Moulla 
Hady  a  été  imprimé  à  Téhéran.  C'est  le  Shereh-menzoumék, 
ou  «  Commentaire  sur  le  Poëme.  »  L'ouvrage  est  formé  de 
trois  parties  distinctes.  D'abord  un  texte  poétique,  où  les 


LE  SOUPYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE.  |j01 

idées  du  philosophe  sont  exprimées  avec  une  concision  élé- 
gante mais  serrée,  par  conséquent  obscure;  puis  un  com- 
mentaire perpétuel,  où  le  sens  de  chaque  vers  est  analysé 
mot  par  mot;  enfin  des  scholies  marginales  qui  renché- 
rissent sur  les  interprétations  du  commentaire  et  ne  les 
rendent  pas  toujours  plus  saisissables,  car,  suivant  la 
méthode  commune,  s'il  s'agit  d'éclairer  les  adeptes,  il 
n'est  pas  moins  important  d'égarer  les  autres,  de  sorte 
qu'on  peut  se  perdre  aisément  dans  un  réseau  artistement 
disposé  de  contradictions  voulues.  Le  grand  mérite  de 
Hadjy  Moulla  Hady  est  d'avoir  repris  l'œuvre  de  Moulla 
Sadra.  De  même  que  celui-ci  restaurait  Avicenne  dans  la 
mesure  possible,  de  même  celui-là  restaure  à  la  fois  et 
Moulla  Sadra  lui-même  et  son  auteur,  usant  de  toute  la 
latitude  que  peut  lui  donner  la  liberté  plus  grande  du 
temps  où  nous  vivons.  Il  est,  en  effet,  bien  que  voilé  en- 
core, plus  explicite  que  l'Akhound,  et  se  rapproche  du 
grand  maître  avec  une  plénitude  de  franchise  qui  n'avait 
pas  été  vue  depuis  des  siècles.  Là  est  la  cause  de  l'en- 
thousiasme qu'il  excite,  et  pour  cette  raison  on  ne  peut 
nier  qu'il  marque  un  moment  intéressant  dans  l'histoire 
philosophique  du  pays.  Je  connais  plusieurs  de  ses  élèves, 
et  la  pente  de  hardiesse  sur  laquelle  il  les  a  mis  est  des- 
cendue par  eux  avec  un  élan  tout  à  fait  remarquable,  et 
qui  ne  saurait  manquer  d'avoir  des  résultats.  C'est  en 
vue  de  cette  école  principalement  que  j'ai  traduit  en  per- 
san, avec  l'aide  d'un  savant  rabbin,  Moulla  Lalazâr  Ha- 
mâdany,  le  Discours  sur  la  méthode  de  Descartes,  que  le 
roi  Nasreddyn  Shah  a  daigné  faire  publier. 

Au  temps  que  Hadjy  Moulla  Hady  commençait  à  étu- 
dier, on  comptait  encore  d'autres  célébrités. 
Moulla  Abdoullah  Ghylany  était  un  èî\xà\\>  ^fetAXxwDX. 


102  LE  SOUFYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE. 

et  d'un  jugement  sain.  Il  a  enseigné  la  philosophie  à  Kaz- 
wyn, et  il  y  avait  étudié  sous  le  Moulla  Agay. 

Moulla  Jousèf  de  Kazwyn.  —  Aussi  bien  que  le  précé- 
dent, ce  savant  a  contribué  à  donner  aux  écoles  de  sa 
ville  la  grande  réputation  qu'elles  avaient  conquise  dans 
ces  dernières  années.  Kazwyn  a  été  et  est  encore  un  des 
points  principaux  de  la  doctrine  sheykhye,  et  les  théolo- 
giens ont  dû  beaucoup  de  leurs  arguments  et  de  l'éclat  de 
leurs  leçons  au  voisinage  immédiat  des  philosophes  qui 
leur  ont  prêté  un  secours  utile,  dont  ils  ne  se  vantent 
pas.  Moulla  Jousèf  était  élève  de  Moulla  Agay. 

Aga  Séyd  Aly  Tenkany.  —  C'était  un  homme  d'une 
vaste  instruction.  Il  a  professé  la  philosophie  à  Téhéran. 
Il  était  élève  de  Moulla  Abdoullah  Muderrès. 

Moulla  Housseyn  Aly  Thalegany.  —  Homme  très-labo- 
rieux et  fort  instruit  dans  les  traditions  et  dans  les  choses 
philosophiques,  il  a  enseigné  à  Téhéran  et  était  élève  de 
Moulla  Abdoullah  Muderrès. 

Redjeb  Aly  Kény,  à  peu  près  l'égal  du  précédent,  a 
enseigné  comme  lui  à  Téhéran,  et  a  eu  le  même  maître. 

Aa  Mohammed  Rézy  Goumshehy.  —  On  lui  reconnaît 
une  intelligence  de  premier  ordre  et  une  grande  science. 
11  a  étudié  sous  Hadjy  Mohammed  Djœfer  Laredjany  et 
sous  Mirza  Mohammed  Hassan  Noury,  quant  à  la  philoso- 
phie et  à  la  théologie;  pour  ce  qu$. est  des  doctrines  du 
soufysme,  où  il  excelle,  il  a  eu  pour  maître  Hadjy  Séyd 
Ryza.  Il  professe,  en  ce  moment,  à  Ispahan. 

Mirza  Mohammed  Hassan  Djelyny.  —  Homme  habile, 
professeur  à  Ispahan,  où  il  occupait  une  chaire  il  y  a  peu 
d'années  et  commentait  les  poëtes  soufys,  les  traditions 
du  Prophète  et  des  Imams.  Élève  de  Hadjy  Mohammed 
Djœfer  Laredjany, 


LE  SOUFYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE.  103 

Aga  Riza  Kouly,  de  Kazwyn.  — Il  se  distinguait  par  des 
connaissances  élevées  et  un  jugement  sain.  Établi  à  Kaz- 
wyn, il  avait  été  l'élève  de  Moulla  Agay,  de  cette  ville. 

Aga  Séyd  Sàdek  Kashany.  —  Cet  homme  très-distingué 
a  professé  à  Kashan,  sa  ville  natale.  Il  a  laissé  une  grande 
réputation  de  dialecticien. 

Moulla  Murteza  Kouly  Thalégany.  —  Très- versé  dans 
les  sciences  philosophiques ,  élève  de  Moulla  Abdoullah 
Muderrès,  il  a  professé  à  Téhéran. 

Mirza  Mohammed  Housseyn  Kermany.  —  Soufy  et,  en 
mépie  temps,  profond  dans  la  doctrine  avicennistç.  Il  a 
étudié  sous  Mirza  Mohammed  Hassan  Djelyny,  à  Ispahan, 
et  il  a  travaillé  aussi  sous  la  discipline  de  Hadjy  Mulla 
Hady,  à  Sebzewar.  Pendant  quelque  temps,  il  a  professé 
à  Téhéran.  Mais  s'étant  soustrait  un  beau  jour  aux  opi- 
nions diverses  qu'il  avait  acceptées  jusqu'alors  pour  em- 
brasser les  doctrines  exclusives  des  Bàbys,  il  lui  a  fallu 
fuir,  et  il  est  aujourd'hui  compté  parmi  les  docteurs  les 
plus  éminents  et  les  plus  zélés  de  la  secte  nouvelle.  Il 
a  réussi  à  faire  beaucoup  de  partisans  à  ses  coreligion- 
naires actuels  parmi  les  philosophes  et  les  étudiants. 

Moulla  Aboulhassan  Ardestany  est  célèbre  et  con- 
sidéré parmi  les  philosophes  et  les  soufys.  Il  enseigne 
en  ce  moment  à  Téhéran.  11  a  étudié  sous  Mirza  Mo- 
hammed Hassan  Djelyny  et  sous  Mirza  Mohammed  Hassan 
Noury. 

Sheykh  Aly  Naghy  Thalégany.  —  C'est  un  docteur 
d'un  esprit  vif,  juste,  perçant  et  d'une  grande  érudition. 
Excellent  métaphysicien,  élève  de  Moulla  Agay  Kazwyny, 
il  professe  actuellement  à  Téhéran. 

Moulla  Zeyn-Alabedyn  Mazendérany.  —  Il  a  écrit  des 
commentaires  estimés  sur  des  ouvrages  cfe\feYrctt&\ %^  *&V 


104  LE  SOUKYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE. 

également  bon  théologien.  Son  maître  était  Hadjy  Mo- 
hammed Djœfer  Laredjany. 

Mirza  Mohammed  Hady,  séyd  d'Ispahan,  bon  philo- 
sophe, élève  de  Moulla  Ismaïl;  il  était  estimé  comme  tra* 
ditionniste» 

Agâ  Hady  Shyrazy.  —  Homme  supérieur  par  les  dons 
de  l'intelligence;  habile,  tout  à  la  fois,  en  philosophie  et 
en  théologie.  11  était  élève  de  Mirza  Hassan  Djelyny. 

Hadjy  Mohammed  Ismaël  Ispahany,  très-docte  en  phi- 
losophie, est  élève  de  Hadjy  Mohammed  Djœfer  Lare»* 
djany  et  de  Mirza  Mohammed  Hassan  Noury.  C'est  un 
homme  d'une  ferme  intelligence.  Il  enseigne  aujourd'hui 
à  Ispahan. 

Aga  Aly  Téhérany,  professeur  au  Collège  de  la  Mère  du 
Roi  à  Téhéran,  est  un  personnage  remarquable  à  tous 
égards.  Faible  de  corps,  petit,  noir,  maigre,  avec  des 
yeux  de  féû  et  une  intelligence  au-dessus  de  la  portée 
Moyenne.  Il  a  étudié  sous  son  père  Moulla  Abdoullah 
Muderrès,  sous  Moulla  Agay,  de  Kâzwyn,  sous  Hadjy 
Mohammed  Djœfer  Laredjany,  sous  Hadjy  Mohammed 
Ibrahim,  sous  Seyd  Rézy  et,  enfin,  sous  Mirza  Moham- 
med Hassan  Noury.  On  lui  doit  déjà  un  assez  grand 
nombre  de  scholies  sur  des  philosophes  connus.  La  théo- 
logie, qu'il  a  d'abord  enseignée,  a  été  abandonnée  par  lui, 
et  sa  réputation  est  telle  qu'ayant  quitté  le  Collège  de  la 
Mère  du  Roi ,  où  il  professait ,  il  a  pu  continuer  ses  cours 
dans  sa  propre  maison ,  sans  rien  perdre  de  sa  popularité 
ni  du  nombre  de  ses  élèves.  Il  prépare  en  ce  moment  un 
livre  sur  l'histoire  de  la  philosophie  depuis  Moulla  Sadra 
jusqu'à  ce  jour,  et  ce  sera,  je.crois,  le  premier  qu'on  ait 
fait  sur  une  pareille  matière  depuis  Shahrestany. 
H  est  à  observer  que  le  catalogue  qu\  ^tfe&to  ç&\  ç*.- 


LE  SOUFYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE.  105 

trémement  incomplet.  D'abord  il  ne  contient  que  les  noms 
des  hommes  qui  ont  tenu  ou  qui  occupent  aujourd'hui 
les  positions  les  plus  éminentes  dans  la  science  en  quel- 
que sorte  officielle ,  c'est-à-dire  les  noms  des  professeurs 
de  collèges  depuis  1666  jusqu'à  ce  jour.  Mais  il  y  aurait 
erreur  grave  à  ne  pas  remarquer  qu'un  très-grand  nom- 
bre des  élèves  de  ces  doctes  personnages  sont  entrés  dans 
la  vie  civile  ou  se  sont  renfermés  dans  la  retraite ,  sans 
renoncer  aucunement  aux  études  qui  avaient  occupé  plu- 
sieurs années  de  leur  vie.  Les  disciples  des  philosophes 
persans  n'ont  pas  d'âge  ni  d'état  propres;  on  en  voit  aussi 
bien  de  soixante  ans  que  de  vingt  autour  des  chaires  des 
mosquées,  et  aussi  bien  des  cavaliers  et  des  personnages 
administratifs  ou  politiques,  des  princes  ou  des  gouver- 
neurs que  de  jeunes  moullas.  Il  en  est  aujourd'hui  en  Asie 
comme  chez  nous  au  moyen  âge,  quand,  autour  de  la 
chaire  d'Abélard,  se  pressaient  des  écoliers,  mais  aussi 
des  docteurs,  des  chevaliers,  des  bourgeois,  qui  venaient 
écouter  avec  une  égale  passion  les  leçons  du  métaphysi- 
cien. 

En  outre,  on  a  pu  observer  qu'à  l'exception  du  Hadjy 
Moulla  Hady,  de  Sebzewar,  personnage  absolument  in- 
comparable, et  qu'il  n'était  pas  possible  de  passer  sous 
silence,  les  notes  sur  lesquelles  j'ai  travaillé  ne  s'occu- 
pent que  des  trois  écoles  d'Ispahan,  de  Kazwyn  et  de 
Téhéran.  Mais  il  s'en  faut  que  le  mouvement  intellectuel 
soit  renfermé  dans  ce  cercle.  Il  y  a  eu ,  il  y  a  aujourd'hui, 
des  philosophes  considérés  et  savants  à  Hamadan,  à  Kir- 
manshah,  à  Tebriz,  à  Shyraz,  à  Yezd,  à  Kerman,  à  Mesh- 
hed  et  dans  beaucoup  d'autres  localités.  Si  le  voisinage 
des  Turkomans  inspire  aux  théologiens  d' Asterabad  wwç, 
soif  et  une  icretè  de  polémique  qui  les  tet\d  aws&\  cfôfe- 


106  LE  SOUFYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE. 

bres  qu'insupportables  aux  docteurs  des  autres  villes,  il 
est  d'autre  part  certain  que  l'école  de  Nedjèf,  qui,  bien 
que  située  en  pays  turk,  est  toute  persane,  fournit,  en 
général  des  argumentateurs  beaucoup  plus  doux,  et  que 
la  théologie  n'y  est  pas  tellement  et  si  exclusivement  en 
honneur  qu'on  n'y  rencontre  des  philosophes  habiles.  Il 
faut  compter  parmi  eux  pour  le  savoir,  non  moins  que 
pour  le  rang,  Séyd  Murtéza,  Imam-Djumê  de  Nedjèf, 
le  personnage  le  plus  considérable  du  shyysme  et  qui, 
de  l'aveu  unanime,  est  digne  par  l'ascétisme  de  sa  vie, 
la  pureté  de  ses  mœurs,  l'étendue  de  ses  connaissances 
philosophiques  aussi  bien  que  théologiques,  d'être  com- 
paré à  Hadjy  Moulla  Hady  de  Sebzewar,  bien  que  moins 
érudit. 

Comme,  cependant,  il  faut  être  exact,  on  ne  peut  pas 
nier  que  l'école  de  Nedjèf  a  fourni  dans  ces  derniers 
temps  le  modèle  des  théologiens  emportés.  Mais  ce  doc- 
teur doit  à  cette  réputation  méritée  une  existence  si  avan- 
tureuse  et  si  agitée,  qu'il  porte  avec  lui  la  preuve  que  ses 
procédés  d'enseignement  et  de  discussion  ne  sont  pas  ce 
qu'ils  devraient  être  pour  cadrer  avec  le  goût  général. 

Ce  polémiste  si  turbulent  s'appelle  Moulla  Aga,  et  il  est 
lesghy  de  nation,  né  à  Derbend,  sur  les  bords  de  la  Cas- 
pienne. Cette  origine  est  une  circonstance  atténuante 
assurément  pour  ses  vivacités  ;  mais  si  un  Lesghy ,  de 
Derbend ,  est  fort  excusable  de  se  montrer  peu  endurant, 
il  l'est  moins  de  s'être  fait  docteur.  A  la  vérité,  il  est 
resté  guerrier.  On  le  voit  monter  dans  sa  chaire,  le  gama 
ou  sabre  droit  au  côté,  le  sourcil  froncé  et  l'aspect, 
comme  on  dit,  un  peu  loup-garou.  Cependant,  ses  cours 
sont  très-suivis,  parce  que  sa  science  est  réelle  et  son 
habileté  profonde.  Il  se  plait  même  à  traiter  les  questions 


LE  SOUPYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE.  407 

les  plus  ardues  et  les  plus  épineuses,  et  on  assure  que, 
lorsqu'il  n'est  pas  contredit,  lorsqu'il  ne  suppose  pas 
qu'il  pourrait  l'être,  lorsqu'il  trouve  son  auditoire  atten- 
tif à  son  gré  et  à  son  gré  intelligent,  il  se  laisse  guider 
par  les  idées  seules  et  devient  fort  éloquent,  fort  instruc- 
tif et  très-persuasif.  Mais,  pour  qu'il  en  soit  ainsi,  il  est 
indispensable  que  tout  marche  à  sa  guise ,  et  il  suffit  de 
bien  peu  de  chose  pour  déranger  l'équilibre  très-délicat 
de  ses  facultés.  S'il  s'aperçoit  qu'un  seul  des  auditeurs 
est  inattentif,  ou,  ce  qui  est  pire,  que  ses  élèves  n'ont 
pas  l'air  de  comprendre  ses  déductions ,  il  ne  tarde  pas  à 
s'irriter.  Il  insiste  avec  emportement  sur  les  points  ma- 
lencontreux. Il  commence  à  mêler  d'assez  gros  mots  à 
son  argumentation,  il  s'emporte,  se  jette  en  bas  de  sa  chaire 
et  tire  le  gama  sur  son  troupeau,  qui  crie  et  s'enfuit. 

C'est  surtout  dans  la  controverse  contre  les  hétérodoxes 
qu'il  est  tenté  violemment  de  recourir  aux  armes  tempo- 
relles. Alors  le  zèle  et  la  foi,  très-vifs  chez  lui ,  l'empor- 
tent irrésistiblement,  et  lorsque  ses  arguments  intellec- 
tuels ne  font  pas  tout  l'effet  qu'ils  devraient,  l'indignation 
le  saisit,  et  il  met  encore  la  main  au  sabre.  Mais  il  lui  est . 
arrivé  de  trouver  dans  ce  genre  de  discussion  des  adver- 
saires aussi  véhéments  que  lui-même,  et  d'une  de  ces 
conférences  il  est  sorti  avec  une  large  cicatrice  qui  lui 
partage  le  visage  en  deux. 

Cet  accident  n'a  nullement  refroidi  la  passion  du  théo- 
logien lesghy.  Il  est  venu  il  y  a  quelques  mois  à  Téhéran  ; 
et  précédé  comme  il  l'était  de  sa  grande  réputation,  les 
plus  grands  personnages  de  l'empire  se  sont  disputé 
lhonneur  de  lui  offrir  l'hospitalité.  Le  Moayyir-el-Mema- 
lek,  grand  trésorier,  l'a  emporté  sur  ses  rivaux. 

Ce  dignitaire  est  un  homme  dévot,  ma\s  tfeslfcxvs&vxtfi 


408  LE  SOUFYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE* 

homme  du  monde  qui  a  des  goûts  délicats,  somptueux  et 
variés.  Il  aime  à  bâtir.  L'enceinte  de  son  palais,  ou  plutôt 
de  ses  palais  et  de  ses  jardins,  va  bientôt  avoir  envahi 
tout  un  quartier.  11  est  célèbre  pour  ses  collections  d'an- 
ciennes porcelaines  chinoises,  qu'il  fait  rechercher  et 
acheter  partout.  Il  se  procure  à  grands  frais  toutes  sortes 
de  produits  de  l'industrie  européenne.  Il  veut  avoir,  dans 
ses  serres,  des  arbres  et  des  plantes  de  toutes  les  contrées 
de  la  Perse,  et,  malgré  tant  d'affaires,  il  trouve  des  loi- 
sirs pour  des  distractions  d'une  toute  autre  espèce.  La 
chronique  scandaleuse  du  bazar  s'occupe  fréquemment 
de  lui  ;  il  est  rare  qu'une  anecdote  scabreuse  se  produise 
dans  Téhéran  sans  que  les  beaux  garçons  qui  le  servent 
ou  les  dames  qui  habitent  son  enderoun  n'y  soient  pour 
quelque  chose.  Enfin,  c'est  un  homme  fort  occupé,  très- 
élégant  dans  ses  mœurs,  très-poli ,  on  ne  saurait  lui  con- 
tester ce  mérite;  mais  qui,  malgré  la  grande  piété  dont 
il  se  pique,  ne  peut  naturellement  pas  réunir  des  mérites 
si  différents,  sans  prêter  un  peu  le  flanc  à  la  médisance. 
Le  premier  jour  où  Hadjy  Moulla  Aga  Derbendy,  vint 
s'installer  chez  lui,  il  fut  facile  de  voir  que  l'austère  phi- 
losophe ne  serait  pas  longtemps  satisfait.  On  l'avait  logé 
superbement  dans  un  pavillon  à  trois  étages,  et  on 
s'empressa,  sur  les  ordres  du  Moayyir,  d'apporter  le  thé. 
Le  moulla  crut  remarquer  tout  d'abord  que  le  samovar 
et  les  différents  ustensiles  étaient  d'argent.  C'est  là  ce 
qu'on  peut  appeler  l'abomination  de  la  désolation  pour 
un  musulman  exact;  car  le  prophète  a  défendu,  quoique 
sans  succès,  l'usage  de  ces  superfluités,  voulant  expres- 
sément que  les  métaux  précieux  fussent  réservés  à  l'usage 
exclusif  du  commerce.  Le  moulla  en  fit  l'observation  avec 
quelque  sévérité.  Sur  quoi  le  Moayyir,  un  peu  confus, 


LE  SOU  F YS ME  ET  LA  PHILOSOPHIE.  109 

répondit  que  son  service  à  thé  n'était  qu'en  plaqué.  Le 
moulla  fronça  le  sourcil,  et  jetant  un  coup  d'œil  scanda- 
lisé sur  les  trop  jolis  serviteurs  qui  s'empressaient  à  le 
servir,  demanda  si  ceux-là  aussi  étaient  en  plaqué? 

Après  un  début  pareil,  il  n'était  guère  possible  que  la 
bonne  intelligence  se  maintint  longtemps  entre  le  doc- 
teur et  son  hôte.  Peu  de  jours  s'écoulèrent  et  le  moulla, 
prenant  son  bâton,  déclara  que  ce  n'était  pas  un  séjour 
agréable  pour  lui  qu'une  maison  où  ses  méditations  étaient 
sans  cesse  troublées  par  le  bruit  du  centour  et  du  dombek  ; 
que,  d'ailleurs,  il  avait  cru  saisir  dans  l'air  les  émana- 
tions révoltantes  du  vin  et  de  l'arak  ;  que,  dès  lors,  il 
s'en  allait,  et  il  s'en  alla. 

Il  vint  se  loger  dans  une  petite  maison,  à  l'aspect  tout 
à  fait  ascétique,  auprès  de  la  Mosquée  Royale.  Les  nou- 
vellistes et  les  mauvaises  langues  de  Téhéran,  qui  s'é- 
taient beaucoup  et  joyeusement  occupés  de  ses  débuts, 
attendaient  de  lui  plus  encore,  et  leur  espoir  ne  fut  pas 
trompé. 

Hadjy  Moulla  Aga  Derbendy  ne  tarda  pas  à  monter  en 
chaire,  et  il  commença  une  série  de  sermons  sur  l'état 
moral  du  gouvernement.  Il  dit  que  l'islam  n'existait  pas 
dans  la  capitale  de  la  Perse,  ou  bien  que,  s'il  existait,  il 
y  était  chaque  jour  foulé  aux  pieds  dans  ses  prescriptions 
les  plus  importantes.  Il  consacra  un  sermon  spécial  à 
peindre,  en  traits  fort  accusés,  les  rapines  du  Ministre 
des  Travaux  Publics,  et  comme  son  auditoire  n'était  pas 
moins  plein  de  ce  sujet  que  lui-même,  il  eut  un  succès 
énorme.  A  quelques  jours  de  là,  il  continua  la  démons- 
tration de  sa  thèse,  en  prenant  à  partie  les  vertus  du 
Ministre  de  l'Intérieur,  et  l'enthousiasme  des  auditeurs  ne 
fut  pas  moins  considérable. 

1 


HO  LE  SOUFYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE*. 

Le  roi  ne  tarda  pas  à  être  instruit  par  les  victimes  des 
travaux  apostoliques  d'Hadjy  Moulla  Aga  Derbendy.  Il 
ne  déteste  pas,  en  thèse  générale,  que  ses  ministres  soient 
vilipendés  et  il  ne  parait  tenir,  en  aucune  occasion,  à  ce 
que  le  public  ait  sur  leur  compte  des  illusions  qu'il  serait 
d'ailleurs  difficile  de  lui  imposer.  Cependant,  quand  le 
prédicateur  eut  paisiblement  raconté  à  un  auditoire,  aussi 
attentif  que  nombreux,  pourquoi  \e  Débyr-el-Moulk,  se- 
crétaire général  de  l'État,  n'avait  pas  d'enfants  et  ne  ju- 
geait pas  même  à  propos  d'entrer  jamais  dans  son  ende- 
roun,  trouvant  ailleurs  son  plaisir,  le  roi  parut  trouver 
que  les  choses  avaient  été  poussées  assez  loin  et  il  fit 
prier  l'Imam-Djumé  d'interdire  l'abord  de  la  chaire  au 
savant  professeur.  L'Imam-Djumé  mit  beaucoup  d'égards 
dans  l'accomplissement  de  sa  mission  et  Hadjy  Moulla 
Aga  promit  de  ne  plus  prêcher.  Mais  il  ne  promit  pas  de 
s'enfermer  dans  la  solitude.  Il  était  devenu  le  personnage 
populaire  de  la  capitale.  Une  foule  d'admirateurs  l'entou- 
rait sans  cesse  et  l'entourait  pour  recueillir  de  sa  bouche 
tous  les  jugements  hardis  dont  on  était  devenu  si  friand 
et  qu'il  ne  croyait  pas  devoir  celer  à  ce  qu'il  voulait 
bien  considérer  comme  son  intimité.  De  sorte  que  les 
Colonnes  de  l'État,  pour  employer  l'expression  persane 
officielle,  n'avaient  presque  rien  gagné  à  l'intervention 
royale.  Ces  Colonnes  firent  tant  que  le  roi  finit  par  nommer 
Hadjy  Moulla  Derbendy  à  un  grand  emploi  ecclésiastique 
qui  l'envoyait  à  Kermanshah  et  lui  fixa,  dans  cette  rési- 
dence, de  beaux  appointements.  Comme  le  moulla,  dont  les 
mœurs  sont  d'ailleurs  austères  et  justifient  l'âpreté  de  ses 
principes,  n'est  pas,  tout  à  fait,  à  l'abri  du  soupçon  d'ai- 
mer l'argent,  il  est  parti  pour  se  rendre  à  son  poste.  Le 
public  se  moque  de  M  et  les  dignitaires  respirent. 


LE  SOUFYSME  ET  LA  PHILOSOPHIE.  H  4 

Je  dois  ajouter  en  finissant  que  Hadjy  Moulla  Aga  peut 
être  cité  comme  un  exemple  rare  en  Perse  d'un  théologien 
ouvertement  hostile  à  toute  étude  hétérodoxe.  Il  n'est 
nullement  soufy  ;  il  proteste  avec  emportement  contre  les 
idées  des  sheykhys  ;  il  proscrit  les  akhbarys  ;  c'est  un 
moushtehedy  opiniâtre.  En  un  mot,  il  se  renferme  avec 
soin  dans  les  limites  rigoureusement  tracées  de  l'isla- 
misme  shyyte.  Aussi,  faut-il  observer,  une  fois  de  plus, 
que  cet  argumenta teur  si  rigoureux  est  un  Lesghy  et  qu'il 
porte  sur  un  terrain  mouvant  et  varié  par  excellence  les 
habitudes  raides  et  absolues  de  sa  race. 


CHAPITRE  V 


LES    LIBRES     PENSEURS 
LE    CONTACT    DES    IDÉES    EUROPÉENNES 

Le  moulla  Nasreddin  avait  deux  veaux.  L'un  tira  telle- 
ment sur  sa  corde  qu'il  réussit  à  la  casser  et  il  s'enfuit  dans 
le  désert.  Le  moulla,  fort  en  colère,  prit  un  bâton  et  il  se 
mit  à  frapper  à  coups  redoublés  sur  le  veau  qui  était 
resté  tranquille  à  son  piquet.  —  Vous  n'y  pensez  pas, 
moulla  I  lui  crièrent  ses  voisins.  La  pauvre  béte  ne  vous 
a  donné  aucun  ennui,  vous  feriez  beaucoup  mieux  de 
courir  après  celle  qui  s'échappe.  —  On  voit  bien,  répon- 
dit le  moulla,  que  vous  ne  connaissez  guère  celle-ci  !  S'il 
arrive  jamais  qu'elle  rompe  sa  corde,  elle  me  donnera 
bien  autrement  de  mal  que  l'autre  ! 

Le  moulla  Nasreddin,  Marforio  asiatique,  n'aurait  ja- 
mais pu  mieux  dépeindre,  s'il  l'avait  voulu  faire,  le  na- 
turel de  ses  compatriotes,  de  leur  nature  fort  attachés  aux 
idées  religieuses  et  très-préoccupés  des  questions  philo- 
sophiques ;  mais,  s'il  leur  arrive  de  rompre  la  corde, 
ils  vont  plus  loin  au  hasard  que  personne,  et  leurs  diva- 
gations irrespectueuses  ne  connaissent  pas  de  limites  ni 
de  points  d'arrêt. 

Un  ghoulam  ou  cavalier  nomade  en  voyage  rencontra 
un  jour,  à  la  porte  d'une  ville,  et  je  crois  ma  TOççft\fte  ^a 


M 4  LES  LIBRES  PENSEURS. 

c'était  Zendjan,  dans  le  Khamsèh,  un  vieux  prêtre  courbé 
par  l'âge  qui,  d'une  main,  s'appuyait  sur  son  bâton,  et, 
de  l'autre,  tenait  tout  près  de  son  œil  droit  un  livre  que, 
tout  en  cheminant,  il  paraissait  lire  avec  beaucoup  d'at- 
tention. En  même  temps,  il  pleurait. 

Le  ghoulam  lui  cria  :  Salut  à  vous,  séyd  ! 

—  Et  à  vous  le  salut  !  répondit  l'autre. 

—  Pourquoi,  séyd,  vous  en  allez-vous  ainsi  pleurant? 

—  Ah  !  mon  fils  I  c'est  que  je  suis  vieux  et  que  je  n'y 
vois  plus  du  tout  de  l'œil  gauche. 

—  Voilà,  certes,  un  grand  mal,  dit  le  cavalier,  mais 
.  puisque  vous  n'êtes  plus  jeune,  n'avez-vous  pas  eu  le 

temps  de  vous  y  faire?  Ce  n'est  pas  pour  cela  que  vous 
gémissez  si  fort. 

—  Je  pleure  sans  doute  pour  une  autre  cause  encore, 
répliqua  le  séyd;  c'est  que  je  lis  en  ce  moment  le  Livre 
de  Dieu,  et  en  considérant  combien  c'est  beau,  juste  et 
bien  dit,  je  ne  saurais  me  défendre  de  verser  des  larmes 
de  tendresse. 

—  Vous  en  avez  sujet  assurément,  repartit  le  cavalier  ; 
mais,  à  votre  âge,  sans  doute  ce  n'est  pas  la  première 
fois  que  le  Koran  est  dans  vos  mains,  et  le  connaissant 
de  reste,  votre  admiration  a  eu  le  temps  de  s'émousser. 

—  Vous  avez  raison,  mon  fils  ;  mais  c'est  que,  voyez- 
vous,  à  bien  considérer  plus  d'un  passage,  on  croit  com- 
prendre que  si  l'apôtre  de  Dieu  avait  écouté  plus  attenti- 
vement la  révélation  de  l'archange  Gabriel,  il  nous  y 
serait  commandé  tout  le  contraire  de  ce  que  nous  y  trou- 
vons. 

—  Vous  avez  peut-être  raison,  Séyd  ;  mais  pourquoi 
en  gémir?  Ce  qui  est  juste  en  soi,  faites-le  sans  vous  sou- 
cier  des  prescriptions  maladroites. 


LES  LIBRES  PENSEURS.  145 

Ici  le  séyd  se  mit  à  sangloter  beaucoup  plus  fort  et, 
d'une  voix  entrecoupée,  il  s'écriait,  tout  en  branlant  les 
mains  : 

— Si  ce  n'était  encore  que  cet  imbécile  de  Prophète  I  Mais 
n'est-il  pas  évident,  en  plus  de  dix  endroits,  que  Gabriel 
lui-même  n'a  pas  compris  le  premier  mot  de  ce  que  le 
Tout-Puissant  lui  dictait  I 

Ici  le  cavalier  se  mit  à  rire,  et  il  allait  encore  chercher 
à  presser  le  séyd  de  prendre  ses  propres  réflexions  en 
patience  ;  mais,  tout  en  devisant,  ils  avaient  dépassé  la 
porte  de  la  ville,  et  comme  ils  se  trouvaient  à  l'entrée 
d'une  ruelle,  le  vieillard,  se  détournant,  y  entra  sans 
prendre  congé  de  son  compagnon  qui  l'entendit  mur- 
murer : 

—  Que  le  Prophète,  que  l'ange  Gabriel  n'aient  pas  su 
ce  qu'ils  disaient,  il  n'y  aurait  que  demi-mal  ;  mais  quand 
on  voit  que  l'autre  lui-même... 

Ici  le  séyd  disparut  derrière  l'angle  d'un  mur  et  le  ca- 
valier ne  put  savoir  ce  qu'au  juste  son  interlocuteur  avait 
prétendu  insinuer. 

Il  faut  voir  cette  espèce  de  dialogue  joué  par  deux 
esprits  forts  persans,  avec  les  gestes,  les  grimaces,  les 
attitudes,  toute  la  mimique,  enfin,  qui  s'y  peut  rattacher. 

Je  raconterai  encore  quelque  chose  dans  le  même  goût. 
De  telles  historiettes  sont  aussi  des  documents. 

Un  homme  aimable  de  ma  connaissance  était  allé  faire 
une  visite  chez  un  de  ses  amis.  Il  le  trouva  fort  occupé 
d'une  question  qui  le  tourmentait  grandement  et  non  sans 
motif,  car  il  ne  cherchait  rien  moins  que  l'accord  du  libre 
arbitre  et  de  la  grâce,  problème  tout  aussi  délicat  et  non 
moins  sérieux  chez  les  musulmans  que  chez  nous.  D'une 
part,  on  ne  saurait  mettre  de  bornes  à  l'omnipotence  di- 


146  LES  LIBRES  PENSEURS. 

vine  ;  d'autre  part,  il  serait  hérétique  d'émettre  le  plus 
léger  doute  sur  la  responsabilité  de  l'homme  ;  le  Prophète 
l'a  dit,  Aly  l'a  affirmé,  l'imam  Djafer  Sadek  Ta  confirmé. 
Incliner  à  droite,  pencher  à  gauche,  c'est  sortir  de  l'or- 
thodoxie et  verser  on  ne  sait  pas  où.  Gomment  donc  faire  ? 
Tel  était  le  problème  dont  se  tourmentait  l'ami  de  mon 
ami.  La  conversation  s'engagea  sur  cette  thèse,  avec  pas- 
sion de  la  part  du  maître  de  la  maison,  complaisance 
du  côté  de  son  visiteur.  Tandis  qu'ils  argumentaient  de 
leur  mieux,  ce  dernier,  assis  près  de  la  fenêtre,  crut  aper- 
cevoir un  homme  qui  se  cachait  et  semblait  vouloir  péné- 
trer dans  la  maison  sans  être  vu. 

Tout  en  suivant  la  discussion,  il  guettait  les  mouve- 
ments du  personnage  mystérieux  et  il  les  trouva  si  sus- 
pects qu'il  interrompit  son  savant  interlocuteur  au  milieu 
d'un  dilemme  de  la  plus  intéressante  obscurité,  pour  ap- 
peler son  attention  sur  le  manège  de  l'inconnu. 

Mais  juste  au  moment  où,  avec  impatience,  le  philo- 
sophe jetait  un  regard  du  côté  que  le  doigt  de  son 
hôte  lui  indiquait,  l'homme  avait  disparu  et  la  disserta- 
tion flambait  plus  brillante  que  jamais,  quand,  tout  à 
coup,  on  entendit  de  grands  cris,  et  les  domestiques  se 
précipitèrent  dans  la  chambre ,  brandissant  des  bâtons  et 
gesticulant  :  un  voleur  venait  d'emporter  plusieurs  usten- 
siles de  prix. 

Là-dessus,  mon  ami  partit  d'un  éclat  de  rire,  et  s'a- 
dressant  à  son  disputeur  contrarié  :  Vous  me  rappelez, 
lui  dit-il,  l'histoire  d'un  astrologue  qu'un  jeune  homme 
s'était  chargé  d'entretenir  et  de  distraire  pendant  que  le 
camarade  du  jeune  homme  faisait  la  cour  à  sa  femme.  — 
Il  lui  disait  :  Seigneur  astrologue,  vous  êtes  un  homme 
d'une  science  profonde,  et  je  suis  venu  vous  demander  si 


LES  LIBRES  PENSEURS.  H  7 

demain  est  un  bon  jour  pour  entreprendre  un  voyage  que 
je  médite. 

L'astrologue  prit  ses  tables  et  son  livre,  jeta  ses  points 
et,  plongé  dans  son  calcul,  se  prit  la  barbe  et  laissa 
tomber  ces  paroles  :  Saturne  est  dans  le  bélier...  En  soi, 
ce  n'est  pas  mauvais.  Mais,  quoi?  Vénus  est  en  opposi- 
tion avec  Saturne?  Oh!  oh!  cela  ne  vaut  rien!...  AhJ 
diable!  Voici  encore  Mercure  qui  entre  dans  le  Scorpion  I 
Monsieur,  renoncez  à  ce  voyage,  il  vous  serait  assuré- 
ment funeste. 

Le  jeune  homme,  pendant  que  l'astrologue  parlait,  le 
contemplait  avec  une  profonde  admiration,  et  quand  il 
eut  fini,  il  lui  dit  humblement  :  Tant  de  perspicacité  me 
rend  confus.  Mais  j'y  vois  des  limites, 

—  Et  lesquelles  donc? 

—  Gageons  que  vous  ne  sauriez  me  raconter  par  le 
détail  ce  qui  se  passe  en  ce  moment  dans  votre  enderoun. 

—  Ainsi,  continua  le  narrateur,  vous  vous  occupez  du 
libre  arbitre  et  de  la  grâce,  de  ce  qu'a  prétendu  le  Pro- 
phète, et  si  l'imam  Djafer  le  Véridique  nous  a  fait  des 
contes  ou  non,  et  vous  laissez  voler  vos  tasses.  Vous 
trouvez-vous  bien  raisonnable? 

On  voit  ainsi  que,  parmi  les  Persans,  il  existe  aussi  ce 
qu'on  pourrait  appeler  l'école  de  la  grosse  raison,  une 
théorie  qui  porterait  les  hommes  à  s'occuper  uniquement 
des  objets  qui  tombent  sous  leurs  sens  et  à  s'attacher,  sans 
distraction,  à  leurs  intérêts  les  plus  matériels  et  les  plus 
prochains.  Pour  les  partisans  de  cet  ordre  d'idées,  la  reli- 
gion est  une  convention  qu'il  faut  respecter  de  peur  des 
inconvénients  qu'entraînerait  l'affectation  contraire  ;  mais 
la  philosophie  n'étant  pas  commandée,  on  doit  la  fuir 
avec  soin,  comme  on  fuirait  un  magasitv  te  YwKtofefc*  Ç«sv 


118  LES  LIBRES  PENSEURS. 

de  ces  projectiles  qui  ne  sont  pas  dangereux,  sont  creux. 
Il  n'en  existe  pas  dont  il  soit  bon  de  s'approcher. 

On  ne  rencontre  guère  de  ces  sceptiques  que  dans  les 
grandes  villes,  à  Téhéran  surtout.  Ils  se  voient  parmi  les 
Mirzas  et  les  membres  de  l'administration.  Ce  sont  de 
bons  compagnons,  et  je  ne  dirai  pas  des  gens  d'esprit, 
parce  que  les  sots  sont  si  rares  en  Asie  qu'on  ne  saurait 
faire  une  catégorie  de  leurs  contraires  ;  mais  ce  sont  des 
gens  joyeux  et  d'entretien  agréable.  Après  tout,  leurs 
négations  n'ont  pas  grande  importance  et  n'exercent  guère 
d'influence,  parce  que  l'action  irrésistible  de  la  race  les 
rend  extrêmement  intermittentes  et  incomplètes. 

On  a  souvent  remarqué,  en  Europe,  que  les  gens  de 
Thumeur  que  je  décris,  tout  en  s' élevant  contre  des  idées 
religieuses  ou  philosophiques  coordonnées,  entretiennent 
assez  souvent  des  superstitions  qui  ne  le  sont  pas.  On  les 
voit  fortement  contraires  à  toute  doctrine  précise  et  dé- 
finie, mais  ils  ont  une  peur  terrible  du  hasard.  Ils  ne 
croient  pas  en  Dieu  ;  mais  ils  voudraient  que  le  ven- 
dredi n'existât  pas  dans  le  calendrier,  ou,  s'ils  se  sont 
glorieusement  affranchis  de  cette  inquiétude  et  s'ils  la 
proclament  puérile,  c'est  au  lundi  qu'ils  en  veulent.  La 
statistique  des  voyageurs  en  chemin  de  fer  porte  cet  irré- 
fragable témoignage,  qu'à  certains  jours,  comme  le  treize 
de  chaque  mois,  une  dépression  de  recette  considérable 
se  manifeste  ;  et  les  gens  du  métier  considèrent  le  fait 
comme  normal.  On  ne  peut  donc  se  soustraire  à  cette 
conclusion  scientifique,  que  la  population  rationaliste 
des  grands  centres  n'admet  que  sous  bénéfice  d'inven- 
taire l'autorité  de  l'Église,  mais  ne  fléchit  pas  dans  son 
respect  profond  pour  l'influence  astrologique  du  treizième 
jour. 


LES  LIBRES  PENSEURS.  119 

Si  cette  inconséquence  remarquable  a  lieu  en  Europe, 
on  ne  s'étonnera  pas  de  la  trouver  en  Asie.  Les  gens  qui 
expriment  les  opinions  que  j'ai  indiquées  plus  haut  ne  les 
ont  pas  à  un  égal  degré  à  toutes  les  heures  de  la  journée 
et  surtout  de  la  nuit,  et  quand  ils  voyagent  en  pays  sus- 
pect, et  quand  ils  craignent  une  disgrâce  de  leurs  supé- 
rieurs, ou  que  la  disgrâce  est  arrivée.  Or,  comme  l'exis- 
tence des  Orientaux  est  beaucoup  trop  agitée  par  leurs 
passions,  leurs  convoitises,  leurs  plaisirs,  leurs  indis- 
crétions, leurs  audaces,  leurs  faiblesses,  pour  qu'une  tran- 
quillité et  une  sécurité  uniformes  donnent  tout  à  fait  libre 
carrière  à  leur  esprit  d'opposition,  on  doit  considérer 
l'état  de  présomptueuse  confiance  décrit  tout  à  l'heure 
comme  exceptionnel  dans  la  vie  de  tout  homme  qui  en 
fait  parade,  comme  une  fanfaronnade  qu'il  n'aurait  pas 
osé  faire  la  veille  et  dont  il  se  repentira  le  soir  ;  enfin, 
très-souvent,  comme  une  exhibition  hypocrite  qu'il  sup- 
pose de  nature  à  plaire  à  un  Européen,  à  un  Ketmân 
qui  n'est  pas  dans  son  cœur,  tout  en  courant  sur  ses 
lèvres.  Vous  retrouverez  le  même  homme,  à  peu  de  • 
temps  de  là,  partant  en  pèlerinage  pour  Kerbela  ou  pour 
Meshhed. 

On  ne  saurait  donc  accorder  aucune  importance  géné- 
rale à  des  façons  de  parler  qui,  si  hardies  qu'elles  soient, 
et  même  d'autant  qu'elles  sont  plus  hardies,  restent  tou- 
jours sans  portée.  Seulement,  telles  qu'on  les  voit,  on 
peut  se  demander  si  elles  ne  sont  pas  le  résultat  du  con- 
tact des  Étrangers,  si  la  fréquentation  européenne  n'est 
pas  de  nature  à  en  répandre,  dès  à  présent,  le  goût,  et, 
plus  tard,  à  leur  donner  du  corps,  de  la  solidité,  une  soi  to 
de  raison  d'être  qui  leur  manque  aujourd'hui.  Pour  u'O', 
je  ne  le  pense  pas. 


120  LES  LIBRES  PENSEURS. 

Je  sais  bien  que  les  Russes  ont  appris  aux  Persans 
l'existence  de  Voltaire.  Les  Mirzas  dont  je  parlais  tout  à 
l'heure  ont  volontiers  à  la  bouche  le  nom  de  cet  écri- 
vain. Mais  soit  que  les  rapports  qu'on  leur  en  a  faits  aient 
été  singulièrement  ^incomplets,  ou  qu'ils  les  aient  eux- 
mêmes  compris  d'une  façon  fort  étrange,  le  Voltaire  que 
l'on  connaît  en  Perse  est  un  personnage  absolument 
étranger  à  celui  que  le  xtiii*  siècle  appelait  dévotement 
le  Patriarche  de  Ferney.  Je  me  suis  fait  décrire  ce  Vol- 
taire asiatique  par  un  bon  vivant,  grand  rieur,  qui  en  fai- 
sait un  cas  extrême,  et  qui  en  parlait  avec  une  telle  assu- 
rance, qu'on  eût  juré  qu'il  l'avait  connu  et  beaucoup 
fréquenté. 

—  Valatèr,  me  dit-il  gravement,  était  un  écrivain  fran- 
çais, mais  quel  homme  !  Un  vrai  chenapan  1  II  se  prome- 
nait dans  les  bazars,  le  bonnet  sur  l'oreille  et  la  chemise 
déboutonnée,  une  main  sur  le  gama,  le  poing  sur  la  han- 
che. Il  passait  ses  jours  chez  les  Arméniens,  à  boire,  et 
ses  nuits  ailleurs.  Ce  qu'il  avait  surtout  en  haine,  bien 
qu'il  fît  des  malices  à  chacun,  c'étaient  les  Moullasl  Oh  ! 
pour  les  Moullas,  il  n'était  misères  dont  il  ne  les  assommât  ! 
Aussi  ne  l'aimaient-ils  point  et  se  plaignaient-ils  toujours 
de  lui  au  chef  de  police.  Mais  il  était  madré  ;  il  échappait 
sans  peine  à  toutes  les  poursuites.  Dans  ses  moments  de 
bonne  humeur,  il  a  composé  une  quantité  de  chansons 
qu'on  lit  encore  :  les  unes  sont  sur  ces  infortunés  Moul- 
las, qu'il  arrange  de  toutes  pièces,  et  les  autres  sur  le  vin 
des  Arméniens  et  les  charmes  des  femmes  qu'il  fréquen- 
tait. C'était  un  terrible  vaurien  I 

Voilà  le  Voltaire  que  l'on  connaît  en  Perse,  et,  à  ce  su- 
jette remarquerai  qu'on  ne  se  rend  peut-être  pas  assez 
compte,  delà  difficulté  extrême  de  faire  voyager  une  idée, 


LES  LIBRES  PENSEURS.  121 

dépeuple  à  peuple,  sans  la  casser,  j'entends  sans  la  modi- 
fier beaucoup,  et,  tellement,  que  lorsqu'elle  est  rendue  à 
destination,  elle  n'a  plus  généralement  de  ressemblance 
avec  ce  qu'elle  était  à  son  point  de  départ.  Je  viens  de  le 
montrer  pour  Voltaire;  je  le  montrerai  maintenant  pour 
Napoléon. 

On  sait  de  quelle  gloire  le  nom  de  ce  conquérant  res- 
plendit en  Asie.  On  trouve  des  portraits  du  premier  em- 
pereur partout,  et  chacun  s'en  entretient  volontiers.  Voici 
ce  que  m'en  racontait  un  fonctionnaire  supérieur  d'une 
petite  ville  située  sur  le  littoral  de  la  Caspienne  : 

«  Naplyoun,  me  disait-il,  était  un  prince  d'une  valeur, 
d'une  intrépidité,  d'une  sagesse  et  d'une  science  incom- 
parables! Jamais,  dans  les  souverains  des  temps  anciens, 
on  n'en  a  connu  un  qui  approchât  de  sa  poussière. 
Alexandre  aux  Deux  Cornes  et  Petry  (Pierre  le  Grand),  de 
qui  sont-ils  les  chiens?  Mais  ce  qui  était  surtout  remar- 
quable en  Naplyoun,  c'était  sa  perspicacité.  Je  vais  vous 
en  donner  une  preuve  : 

«  Un  jour,  un  de  ses  domestiques  résolut  de  gagner  sa 
faveur.  Pour  cela,  il  se  proposa,  après  y  avoir  beaucoup 
rêvé,  de  lui  faire  hommage  d'un  chapeau.  Au  fond,  ce 
n'était  que  fourberie  ;  car  cet  homme,  scélérat  consommé, 
cet  homme  ne  cherchait  rien  moins  qu'un  moyen  sûr 
d'assassiner  son  maître,  et,  par  l'idée  de  ce  chapeau,  il 
crut  l'avoir  trouvé. 

«  Il  se  présenta  devant  Naplyoun,  un  jour  que  celui-ci 
était  assis  sur  son  trône,  entouré  de  toutes  les  Colonnes 
de  l'empire,  c'est-à-dire  de  tous  les  Grands  de  l'État.  Il 
s'approcha  humblement,  tenant  dans  ses  mains  un  plateau 
d'argent,  sur  lequel  était  placé  un  chapeau  magnifique,  un 
chapeau  tellement  beau,  que  tous  les  «metasto  %'te&- 


122  LES  LIBRES  PENSEURS. 

rent  en  le  voyant  qu'un  tel  chapeau  ne  pouvait  pas  avoir 
été  fait  au  bazar. 

«  Le  traître  domestique,  voyant  cet  enthousiasme  géné- 
ral, en  éprouva  un  surcroît  d'espérance  pour  l'accomplis- 
sement de  ses  ténébreux  desseins,  et  s'agenouillant  au 
pied  du  trône,  il  y  déposa  son  plat  et  son  chapeau,  en 
murmurant  d'une  voix  modeste  : 

«  Que  je  sois  votre  sacrifice!  Je  supplie  l'Oratoire  du 
monde  d'accepter  ce  misérable  chapeau,  que  je  mets  dans 
la  poussière  bienheureuse  de  vos  pieds.  » 

«  Naplyoun,  qui  avait  d'abord  partagé  l'admiration  uni- 
verselle soulevée  par  la  beauté  merveilleuse  du  chapeau, 
n'en  était  cependant  pas  aveuglé.  Il  se  méfia  de  quelque 
chose,  et  d'une  voix  terrible,  auprès  de  laquelle  un 
coup  de  tonnerre  eût  pu  à  peine  se  faire  entendre,  il  or- 
donna au  domestique  d'avoir  à  mettre  immédiatement  le 
chapeau  sur  sa  propre  tête. 

«  Le  misérable  (puisse-t-il  être  maudit  pendant  toute 
l'éternité  1)  pâlit  à  cette  proposition;  mais  il  dut  obéir;  il 
mit  en  frémissant  le  chapeau  sur  sa  tête  coupable.  Aussi- 
tôt on  entendit  une  détonation,  et  le  monstre  roula  mort 
sur  le  tapis.  Le  chapeau  contenait  un  pistolet  chargé  ! 
Jugez,  d'après  ce  fait,  à  quel  degré  Naplyoun  possédait 
l'art  de  lire  sur  les  visages  et  dans  les  cœurs  I  » 

Tous  les  Persans  qui  entendaient  ce  récit  firent  des  ex- 
clamations enthousiastes,  et  ne  parurent  pas  concevoir  le 
plus  léger  doute  sur  la  parfaite  authenticité  de  l'histoire. 
Le  narrateur  se  tourna  de  mon  côté,  et  me  dit  négligem- 
ment que,  sans  doute,  nos  livres  devaient  avoir  conservé 
le  souvenir  de  l'anecdote,  mais  qu'il  y  en  avait  tant  du 
même  genre...  Je  m'échappai  en  phrases  générales,  et  on 
parla  d'autres  choses. 


LES  LIBRES  PENSEURS.  123 

Assurément,  cette  façon  de  représenter  l'empereur 
Napoléon  n'est  pas  absolument  conforme  à  la  réalité. 
Mais  pour  peu  qu'on  y  réfléchisse,  il  est  impossible  qu'un 
Asiatique  voie  les  choses  sous  un  autre  aspect.  On  lui  dit 
que  le  premier  empereur  des  Français  était  un  souverain 
d'un  génie  extraordinaire.  Immédiatement,  son  esprit 
commente  ce  qu'il  y  a  de  nécessairement  vague  dans  ces 
expressions,  au  moyen  des  détails  plus  précis  qu'il  pos- 
sède lui-même  sur  ce  qui  constitue  un  monarque  de  cette 
qualité.  Il  s'explique  alors  un  tel  potentat  comme  posses- 
seur d'un  pouvoir  illimité  et  soumis  aux  conditions  d'une 
telle  situation,  c'est-à-dire,  prodigieusement  méfiant  et 
impossible  à  tromper ,  d'une  sagacité  sournoise  que  rien 
ne  saurait  distraire  et  d'une  équité  expéditive  qui  n'hé- 
site pas  plus  sur  les  conséquences  que  sur  les  moyens. 
Voilà  pour  ce  qui  concerne  le  grand  homme. 

En  ce  qui  est  de  l'homme  proprement  dit,  l'Asiatique 
le  plus  blasé  ne  comprendrait  pas  que  devant  un  objet 
quelconque,  pour  peu  qu'il  soit  d'aspect  agréable,  le  désir 
de  la  possession  ne  s'élevât  pas  chez  le  spectateur.  Il  est 
donc  tout  à  fait  naturel  que  les  grands  officiers  de  Napo- 
léon, que  Napoléon  lui-même,  à  la  vue  du  plus  beau 
chapeau  que  le  bazar  de  Paris  ait  pu  fournir,  éprouvassent 
une  admiration  très-vive.  Les  Asiatiques  ressentent  pas- 
sionnément le  coup  de  foudre  de  la  convoitise  ;  tout  les 
attire,  et  tout  ce  qui  les  attire  leur  fait  étendre  les  mains. 
L'ascétisme  religieux  ou  philosophique  le  plus  élevé  peut 
seul  leur  faire  étouffer  ces  instincts,  et  c'est,  précisément, 
parce  qu'un  tel  résultat  est  contre  la  nature  des  Orientaux 
que,  là  où  ils  l'observeront,  ils  en  éprouveront  un  étonne- 
ment  si  enthousiaste.  On  remarquera  de  plus  que  Napo- 
léon, étant  le  seul  de  toute  sa  cour  qui  résiste  k  la&^.<& 


124  LES  LIBRFS  PENSEURS. 

séducteur  du  chapeau,  pour  conserver  entière  sa  clair- 
voyance, en  parait  bien  plus  grand,  bien  plus  extraordi- 
naire. Tous  les  auditeurs  asiatiques  d'un  tel  récit  sont 
d'autant  plus  stupéfaits  du  fait  qu'on  leur  présente,  qu'ils 
le  trouveraient  merveilleux  chez  un  sage  dont  Dieu  seul 
et  la  contemplation  de  la  nature  occupent  toutes  les  pen- 
sées; mais  le  rencontrer  chez  un  conquérant,  chez  un 
maître,  chez  un  homme  que  sa  puissance  investit  du 
droit  de  s'abandonner  sans  scrupule  à  ses  passions,  voilà 
ce  qui  sort  assurément  de  tout  ce  qu'on  savait,  et  qui  fait 
du  prince  dont  on  peut  le  raconter,  le  modèle  désespé- 
rant non-seulement  du  monarque,  mais  encore  de  toutes 
les  créatures. 

Enfin,  la  couleur  locale  du  récit  ne  reproduit  pas  très- 
exactement  la  Cour  des  Tuileries  en  1 805  ou  1 81 0,  et  lors- 
qu'on  voit  le  domestique  aller  acheter  son  fameux  chapeau 
au  bazar,  on  ne  se  rend  pas  parfaitement  compte  du  lieu  où 
ce  bazar  peut  être  situé  dans  Paris.  Mais  quel  Paris  veut- 
on  qu'un  habitant  des  rives  de  la  Caspienne  s'imagine?  A- 
t-il  seulement  vu  en  rêve  une  bourgade  européenne?  En 
connaît-il  les  mœurs?  Sait-il  comment  on  y  vend,  comment 
on  y  achète,  comment  on  s'y  comporte?  En  aucune  ma- 
nière. Napoléon  est  assis  au  milieu  de  sa  Cour.  Rien  de 
mieux.  Puisqu'il  est  l'Empereur,  sa  robe  est  d'une  étoffe 
magnifique,  assurément  de  soie  brochée  d'or;  les  perles 
et  les  pierres  les  plus  précieuses  s'incrustent  en  dessins 
somptueux  sur  sa  couronne,  sur  sa  ceinture,  son  poignard 
et  son  sabre.  Le  sabre  est  de  rigueur,  il  s'agit  d'un  con- 
quérant. Que  si  l'on  disait  au  narrateur  :  Mais  vous  vous 
trompez  du  tout  au  tout!  Le  maître  de  l'Europe  était  vêtu 
d'une  redingote  grise,  d'un  habit  vert  très-simple  ;  il  por- 
te/* une  épée  moins  redoutable,  en  elle-même,  qu'un  bà- 


LES  LIBRES  PENSEURS.  125 

Ion.  Au  cas  où  l'auditeur  daignerait  vous  croire,  j'a- 
voue que  je  regarderais  comme  impossible  de  lui  faire 
comprendre  le  long  enchaînement  de  faits  anciens  et  nou- 
veaux, de  causes  si  variées,  de  raisons  historiques,  philo- 
sophiques, poétiques,  morales  et  autres  nécessaires  à  con- 
naître pour  accepter,  comme  nous  le  faisons,  que  plus  un 
homme  est  considérable,  plus  il  est  simple  dans  sa  vie,  et 
plus  on  admet  et  Ton  approuve  qu'il  le  soit.  Pour  triom- 
pher sur  ce  sujet  des  notions  acquises  par  celui  qu'on  vou- 
drait corriger ,  il  ne  faudrait  rien  moins  que  refaire  son 
éducation  de  fond  en  comble,  et  comme  un  tel  travail 
est  impossible,  à  plus  forte  raison  en  est-il  de  même  quand 
il  s'agit,  non  plus  d'un  individu,  mais  de  la  masse  entière 
de  ceux  qui  admirent  ou  admireront  Napoléon  en  Asie.  Il 
faut  donc  bien  accepter  que  Napoléon  sur  son  trône  était 
assis  sur  les  genoux  dans  le  milieu  d'un  séryr  ou  trône 
persan,  en  marbre  de  Maragha  incrusté  d'or,  le  tadj  ou 
couronne  à  trois  pointes  sur  la  tête,  et  que  ses  maréchaux, 
rangés  en  files  des  deux  côtés,  se  tenaient  là  debout, 
immobiles,  les  bras  croisés  sur  la  poitrine,  dans  un  reli- 
gieux silence  et  affectant  un  léger  tremblement  de  ter- 
reur, toutes  les  fois  que  l'œil  terrible  du  conquérant  ren- 
contrait les  leurs.  Et  tout  cela  se  passe  dans  un  Paris 
ressemblant  plus  ou  moins  à  Ispahan ,  où  l'on  entrevoit 
bien,  vaguement,  que  les  constructions  sont  un  peu 
différentes,  où  l'on  sait  qu'il  y  a  des  églises  et  point 
de  mosquées,  et  pas  davantage.  C'est  ainsi  que  la  civili- 
sation d'un  peuple  reste,  en  définitive,  incommunicable 
à  un  autre  peuple.  La  raison  principale  de  ce  fait,  la  pre- 
mière et  la  plus  décisive,  n'est  pas  là,  sans  doute; 
elle  est  dans  la  différence  de  la  race,  qui  fait  qu'une  na- 
tion asiatique  n'a  pas  le  cerveau  fait  comme  une  na- 


126  LES  LIBRES  PENSEURS. 

tion  européenne  et  qu'elle  ne  perçoit  pas  les  mêmes  idées 
de  la  même  manière,  tellement  qu'une  même  énonciation 
emporte,  suivant  les  lieux,  des  compréhensions  et  des  dé- 
ductions fort  différentes.  Mais  cette  vérité  princeps  n'exis- 
tât-elle pas,  on  voit  que  l'état  des  mœurs ,  des  habi- 
tudes, des  expériences,  divers  suivant  les  milieux  et 
constamment  interposé  entre  l'esprit  et  les  objets  de  sa 
contemplation,  suffirait  à  lui  seul  pour  rendre  plus  que 
difficile  toute  fusion  entre  les  idées. 

Le  sujet  est  intéressant,  je  crois,  et  je  veux  apporter 
encore  quelques  faits  à  l'appui  de  mon  sentiment.  Je 
voyais  un  Persan ,  très-novateur  et  très-épris  de  ce  qu'il 
croit  être  les  idées  de  l'Occident,  en  grande  extase  devant 
les  journaux,  et  il  exprimait  ainsi  son  sentiment  : 

«  Quel  peuple  étonnant  que  le  vôtre  I  s'écriait-il. 
Vous  n'oubliez  jamais  les  intérêts  capitaux  de  l'esprit,  et 
quels  esprits  aveugles  sont  ceux  de  nos  gens  qui  vous 
disent  si  ignorants  de  toutes  sciences  intellectuelles  I  Est- 
il  une  plus  forte  preuve  du  contraire  que  la  quatrième 
page  de  vos  journaux?  Tandis  que,  dans  la  première,  vous 
traitez  à  fond  et  avec  une  pénétration  étonnante,  de  l'in- 
térêt politique  de  tous  les  peuples,  vous  avez  décidé  que 
dans  la  seconde  vous  raconteriez,  pour  détendre  les  ima- 
ginations, que  trop  de  contention  pourrait  fatiguer,  les 
histoires  agréables  et  les  faits  singuliers  que  vous  re- 
cueillez chaque  jour  dans  tous  les  coins  du  monde.  Dans 
la  troisième,  vous  ne  voulez  plus  qu'il  soit  question  ni 
des  grandes  affaires  d'État,  ni  de  récits  curieux;  vous 
vous  occupez  des  sciences  qui  ont  trait  à  l'agriculture  et 
au  commerce  ;  mais  c'est  dans  la  quatrième  que  vous  vous 
élevez  le  plus  haut  I  J'imagine,  quelque  bonne  opinion  que 
j'aie  de  la  science  européenne,  que  les  sages  seuls  peuvent 


LES  LIBRES  PENSEURS.  127 

comprendre  cette  quatrième  page.  Vous  y  indiquez  les 
moyens  de  conclure  les  mariages  avec  une  prudence,  une 
maturité  que  les  intéressés  ou  leurs  parents  ne  sauraient 
pas  toujours  avoir  et  qu'un  homme  entouré,  depuis  vingt 
ans,  de  la  vénération  publique,  arrange  avec  toutes  les 
garanties  désirables.  Ce  n'est  rien  que  cela  I  Vous  prenez 
soin  d'y  indiquer  des  remèdes  précieux  et  vénérables  par 
le  mystère  dont  ils  sont  entourés,  pour  venir  à  bout  des 
plus  redoutables  maladies.  Quels  hommes  vous  êtes  I  » 

C'est  ainsi  que  j'ai  vu  un  homme  d'une  rare  intelli- 
gence comprendre  et  expliquer  le  journalisme  européen. 
On  se  flattait  naguère  à  Londres  et  dans  quelques  sa- 
lons de  Paris  que  la  vaste  distribution  de  Bibles  organisée 
à  si  grands  frais  en  Chine  y  avait  enfin  porté  ses  fruits, 
quand  on  apprit  que  les  rebelles,  les  Taë-pings,  instituant 
une  religion,  avaient  proclamé  l'unité  divine  et  l'adora- 
tion du  Christ.  Mais,  quelque  temps  après,  on  connut 
mieux  ce  que  les  novateurs  avaient  agréé  de  nos  livres 
saints,  et  l'on  s'en  étonna. 

Dieu  le  père  n'est  plus  là  qu'un  roi  constitutionnel.  Le 
pouvoir  réel  réside  dans  ses  fils;  car,  puisqu'il  a  un  fils, 
pourquoi  n'en  aurait-il  pas  plusieurs? Le  fils  aîné,  qui  est 
Jésus-Christ,  a  toute  confiance  dans  le  fils  cadet,  son 
frère,  qui  est  le  chef  des  Taë-pings,  et  celui-ci,  en  sa  dou- 
ble qualité  de  fils  et  de  frère  de  Dieu,  Dieu  lui-même, 
fait,  refait,  défait  la  morale  et  les  lois,  suivant  qu'il  le 
juge  convenable.  Et  la  preuve  que  les  Taë-pings  ont  très- 
bien  lu  et  très-bien  compris  l'Évangile,  c'est  que  le 
baptême  est  devenu  pour  eux  une  cérémonie  où  le  thé 
joue  le  rôle  principal. 

Les  Persans  n'ont  pas  été  moins  habiles  que  les  Chi- 
nois. Depuis  longtemps  on  leur  parle  de  christianisme. 


428  LES  LIBRES  PENSEURS. 

Je  ne  dis  rien  des  chrétiens  orientaux,  qui  ont  toujours 
existé  là;  ceux-ci,  à  vrai  dire,  ne  sont  pas  des  informa- 
teurs sérieux.  Mais  il  y  a  longtemps  aussi  que  les  sociétés 
bibliques  poursuivent  les  musulmans.  Sans  parler  des  mis- 
sionnaires américains  établis  à  Ourmyah  et  qui  s*  occupent 
surtout  des  Chaldéens,  une  distribution  de  Bibles  s'est 
établie  à  Ispahan,  et  à  force  de  donner  gratis  à  tout  le 
monde  la  traduction  de  nos  livres  saints,  elle  a  eu  deux 
résultats  :  le  premier,  de  rendre  les  Persans  très-avides  de 
ces  sortes  de  cadeaux,  à  cause  de  la  couverture  en  veau 
qu'ils  admirent.  Ils  arrachent  le  texte,  s'en  débarrassent 
et  couvrent  leurs  propres  livres  de  l'habit  qu'ils  ont  ainsi 
gagné.  Voilà  l'usage  premier  et  le  plus  fréquent. 

Le  second  résultat,  c'est  que  quelques  curieux  lisent 
le  livre,  le  trouvent,  à  bon  droit,  ridiculement  traduit,  et 
si  dénué  de  toute  élégance  et  de  toute  beauté  de  style, 
que,  le  plus  souvent,  ils  le  jettent  avant  d'être  arrivés  à 
la  fin  du  volume.  A  leur  place,  j'en  ferais  tout  autant.  On 
ne  s'imagine  pas  assez  ce  que  deviennent  les  choses  les 
plus  belles  quand  elles  ne  sont  pas  dites  comme  il  convient. 
C'est  une  profanation  ;  et  assurément,  si  les  sociétés  bibli- 
ques ne  servaient  pas  à  faire  vivre  dans  l'aisance  un  grand 
nombre  de  familles  anglaises  et  suisses,  considérant  les 
abominables  rapsodies  dont  elles  déshonorent  notre  foi  et 
nos  livres  saints  aux  yeux  des  peuples  étrangers ,  il  les 
faudrait  supprimer  par  acte  du  Parlement. 

Et  voilà  comment  nos  idées  religieuses,  non  plus  que 
nos  idées  sociales,  ne  gardent  pas  en  entrant  en  Perse 
leur  vraie  physionomie.  J'en  donnerai  encore  d'autres 
motifs. 

Le  nombre  des  Européens  établis  dans  l'Asie  centrale , 
et  y  entretenant  avec  les  natifs  des  rapports  suivis,  est 


LES  LiBHES  PENSEURS.  429 

loin  d'être  considérable.  Aujourd'hui ,  toute  la  Perse  n'en 
compte  pas  plus  d'une  centaine,  hommes,  femmes  et  en- 
fants, et  jamais  on  n'en  avait  tant  vu.  Ils  vivent,  pour  la 
plupart  et  l'on  peut  dire  presque  tous,  à  Téhéran.  Cette 
circonstance  n'est  pas  propre  à  leur  assurer  un  contact 
fécond  avec  une  population  de  dix  à  douze  millions  d'indi- 
vidus. Le  jour  sous  lequel  les  indigènes  les  considèrent 
et  ce  qu'ils  sont  par  eux-mêmes,  vient  diminuer  encore 
l'influence  de  propagande  que  l'Europe  est  toujours  por- 
tée à  supposer  à  ses  émigrants. 

Il  y  a  une  vingtaine  d'années  encore,  les  Persans  se  fai- 
saient à  eux-mêmes  un  portrait  moral  des  Européens  qu'ils 
supposaient  d'autant  plus  exact  que,  pour  le  composer,  ils 
avaient  pris  juste  le  contre-pied  de  leur  propre  ressem- 
blance. L'Européen  était,  suivant  eux,  un  homme  fier, 
impétueux,  violent,  peu  compréhensif,  d'une  intelli- 
gence bornée,  d'une  ignorance  crasse,  mais  d'une  sincé- 
rité parfaite,  d'une  loyauté  incontestable,  extrêmement 
adroit  de  ses  mains,  connaissant  tous  les  métiers,  mili- 
taire excellent  et  médecin  très-habile. 

Ce  n'était  pas  seulement  le  peuple  qui  raisonnait  ainsi; 
c'était  aussi  le  gouvernement,  et  si  bien  que  j'ai  trouvé 
encore  en  vigueur,  il  n'y  a  pas  plus  de  neuf  ans,  un 
usage  aussi  flatteur  que  singulier.  Tandis  que  la  loi  mu- 
sulmane n'admet  pas  le  serment  d'un  chrétien  en  tant 
qu'infidèle,  l'administration  persane  ne  le  demandait 
pas,  attendu  qu'il  n'était  pas  supposable  qu'un  Européen 
pût  mentir.  Ces  illusions  sont  aujourd'hui  dissipées;  l'an- 
cien portrait  est  effacé,  et  l'opinion  générale  est  désor- 
mais que,  sous  aucun  rapport,  la  moralité  des  Occiden- 
taux n'a  rien  à  reprocher  à  la  moralité  asiatique.  On  a 
Va  les  Européens  très-bien  voler,  très-bien  mentir,  sou- 


430  LES  LIBRES  PENSEURS. 

pies,  rampants,  rapaces  et  pas  plus  fiers  que  des  natifs. 
On  en  a  vu  et  j'en  ai  vu,  pour  gagner  quelque  bienveil- 
lance, se  mettre  à  genoux  devant  des  chefs,  afin  de  leur 
tâter  le  pouls  d'une  façon  plus  respectueuse;  d'autres,  bien 
que  portant  de  grands  sabres ,  se  sont  édifié  une  réputa- 
tion de  lâcheté  des  mieux  établies  ;  d* autres,  enfin,  ont 
disputé  aux  roués  du  pays  les  faveurs  des  garçons  à  la 
mode,  tandis  que  le  delirium  tremens  s'abattait  sur  quel- 
ques-uns dévoués  à  l' eau-de-vie.  On  ne  trouvera  pas 
extraordinaire  qu'une  telle  immigration,  dans  laquelle 
des  exceptions  se  pourraient  compter,  sans  doute ,  mais 
sur  quelques  doigts,  n'ait  pas  exercé  une  bien  grande 
action  morale  ou  intellectuelle  dans  l'Asie  centrale.  Toute- 
fois, grâce  au  désir  des  Persans  de  savoir  de  l'Europe  le 
plus  possible ,  il  reste  vrai  que  les  Européens  ont  traduit 
ou  fait  composer  sous  leur  dictée  quelques  livres. 

Mais  ces  ouvrages  ne  sont  pas  de  l'espèce  de  ceux  qui 
apportent  des  idées.  Ce  ne  sont,  à  proprement  parler,  que 
des  manuels,  des  traités  d'artillerie  ou  de  théorie  d'infan- 
terie; des  résumés  de  pratique  médicale,  des  essais  de 
grammaire  française.  Aussi  le  monde  scientifique  persan 
ne  s'en  est-il  nullement  ému.  11  n'en  a  pris  connaissance 
que  pour  se  confirmer  dans  l'idée  que  les  Européens 
sont  principalement  des  ouvriers  habiles  et  peu  de 
chose  outre  cela.  Le  roi  a  eu  beau  créer  un  collège  spécial 
où  s'enseignent,  sous  des  maîtres  européens,  à  deux  ou 
trois  exceptions  près,  fort  ignorants,  les  connaissances 
pratiques  de  l'Europe,  dans  ce  qu'elles  ont  de  plus  immé- 
diatement applicable,  le  public,  sauf  les  élèves  qu'il  faut 
payer  pour  qu'ils  assistent  aux  cours,  n'y  prend  aucune 
espèce  d'intérêt,  non  plus  qu'il  ne  fait  tous  les  jours,  lors- 
qu'en  traversant  le  bazar  des  menuisiers ,  il  voit  un  de 


LES  LIBRES  PENSEURS.  J3J 

ces  artisans  ajuster  ses  planches.  Quant  aux  professeurs 
exotiques,  ils  ne  s'occupent  pas  plus  du  pays  que  le  pays 
ne  s'occupe  d'eux,  et  lorsqu'ils  ont  touché  leurs  trai- 
tements, leurs  préoccupations  ne  vont  pas  ailleurs  qu'à 
les  grossir  par  l'obtention  de  quelques  cadeaux,  soit  du 
roi,  soit  des  grands.  Ils  y  parviennent  en  construisant  de 
petits  ballons ,  en  essayant  de  petits  appareils  à  gaz ,  en 
faisant  de  petits  feux  d'artifice,  ou,  encore,  en  envoyant 
les  dames  qui  veulent  bien  leur  tenir  compagnie  (car,  en 
général,  le  mariage  est  peu  en  honneur  parmi  eux),  en 
les  envoyant,  dis-je,  dans  l'enderoun  du  roi  pour  offrir 
des  coussins  brodés  ou  d'autres  inventions.  C'est  sans 
doute  de  ces  emplois  utiles  et  variés  que  l'Européen  en 
Perse  a  déduit  la  fierté  intraitable  qu'il  affiche,  et  le  mé- 
pris souverain  dont  il  écrase  les  natifs. 

Cependant,  si  j'ai  dit  que  les  idées  persanes  n'étaient 
pas  transformables,  je  n'ai  pas  entendu  par  là  qu'elles  ne 
fussent  pas  susceptibles  de  modifications.  Il  s'en  faut  de 
tout,  et  après  avoir  montré  dans  les  chapitres  précédents 
quelle  agitation  incessante  fait  tourbillonner  ces  imagi- 
nations mobiles,  il  n'est  assurément  pas  nécessaire  que  je 
m'occupe  de  démontrer  cette  thèse.  Puisque  les  opinions 
sont  modifiables  et  que  les  nouveautés  abondent,  présen- 
tant sans  cesse  des  formes  nouvelles  et  cherchant  néces- 
sairement d'autres  alliances,  il  serait  inadmissible  que  les 
conceptions  européennes  fussent  à  jamais  exclues  de  leur 
orbite  et  de  toute  combinaison  avec  elles.  Aussi  n'est-ce 
point  ce  que  j'ai  prétendu  dire;  j'ai  voulu  montrer  seule- 
ment qu'en  tant  qu'apportées  par  les  Européens,  ou  livrées 
par  l'observation  lointaine  et  la  lecture  solitaire,  ces  no- 
tions n'avaient  pu  jusqu'à  présent  pénétrer  même  l'épi- 
derme  de  la  société  persane. 


432  LES  LIBRES  PENSEURS. 

Peut-être  sommes-nous  à  la  veille  du  moment  où  cet  état 
de  choses  cessera.  Des  jeunes  gens  persans,  en  assez 
grand  nombre,  s'en  vont  en  Europe  fréquenter  les  écoles 
et  y  passent  plus  ou  moins  d'années.  Je  doute  qu'on  remar- 
que chez  eux  la  même  difficulté  de  compréhension  que  Ion 
a  signalée  longtemps  chez  les  Turcs.  Dans  les  différents 
convois  d'étudiants  que  l'on  a  vus  aller  et  revenir,  il  s'est 
toujours  trouvé,  en  minorité,  sans  doute,  comme  il  faut 
partout  s'y  attendre,  mais  en  minorité  suffisante,  quel- 
ques esprits  vifs  qui,  dans  une  direction  ou  dans  une 
autre,  recueillaient  des  expériences,  concevaient  des 
impressions,  rapportaient  chez  eux  des  sentiments  qu'ils 
n'auraient  point  pris  ailleurs.  Autant  que  j'ai  pu  le  re- 
marquer, ces  observateurs  n'ont  jamais  manqué,  dans 
une  mesure  ou  dans  une  autre,  de persianiser  leur  butin. 
C'est  là,  je  ne  saurais  trop  y  insister,  la  faculté  puissante 
et  redoutable  des  Asiatiques.  Us  conquièrent  et  ne  sont 
pas  conquis.  11  n'en  est  pas  moins  vrai  que  ces  arrivants 
d'Europe  jettent  des  aliments  particuliers  dans  la  four- 
naise intellectuelle  où  ils  rentrent  eux-mêmes,  et  qu'ainsi 
le  métal  natif  s'en  trouve  et,  plus  tard,  s'en  trouvera  bien 
davantage  encore  modifié.  Ce  seront,  je  le  crois,  ces  pè- 
lerins et  non  pas  les  Européens  grossiers  qui  viennent 
ici,  qui  apporteront  le  plus  d'alliage  utile.  Mais  quel  sera 
le  résultat  de  ce  travail?  En  proviendra-t-il  un  rapproche- 
ment moral  de  telle  nature  que  l'Asie  centrale  descende 
au  rôle  de  satellite  confiant  des  doctrines  européennes?  Je 
ne  le  crois  pas  un  instant. 

On  a  connu  ici  un  certain  Husseïn-Kouly-Agha,  rempli 
d'intelligence  et  de  feu.  11  avait  été  élevé  à  Saint-Cyr  et 
avait  passé  pour  un  des  élèves  remarquables  de  cette 
école  militaire.  Au  mois  de  mai  1848,  il  avait  monté  la 


LES  LI&RES  PËNSEUftS.  *33 

garde  à  l'Assemblée  Nationale,  envahie  par  l'émeute,  et 
avait  arrêté  de  ses  mains  et  conduit  à  la  caserne  du  quai 
d'Orsay  tel  et  tel  des  agitateurs.  11  connaissait  bien  l'his- 
toire de  nos  troubles  et  avait  ainsi  sur  l'état  de  la  société 
française  des  vues  plus  complètes  qu'il  n'aurait  pu  en  ac- 
quérir en  temps  de  calme. 

Revenu  en  Perse ,  il  avait  refusé ,  en  se  présentant  de- 
vant le  roi,  d'ôter  ses  chaussures,  suivant  l'usage  du 
pays. 

—  «  Ce  n'est  pas  militaire,  disait-il.  Vous  m'avez  en- 
voyé en  France  pour  apprendre  ce  qui  convient  à  un 
soldat.  Je  le  sais  et  même  dans  les  plus  petits  détails;  je 
ne  consentirai  donc  pas  à  m'en  écarter.  » 

On  voulut  le  nommer  général  du  génie  et  inspecteur 
des  travaux  dans  l'Azerbeydjan.  11  répondit  qu'il  était  offi- 
cier d'infanterie  et  pas  autre  chose  ;  qu'instruire  des  ré- 
giments ,  il  était  prêt  à  le  faire  ;  mais  que  sortir  de  son 
état,  ce  serait  tromper  le  roi  et  s'inutiliser  lui-même,  et 
qu'il  s'y  refusait. 

Husseïn-Kouly-Agha  n'avait  pas  de  souvenir  dont  il  fût 
plus  fier  que  son  séjour  à  Saint-Cyr,  et,  dans  les  grandes 
occasions,  il  affectait  de  laisser  de  côté  son  uniforme 
brodé  persan  pour  se  couvrir  de  l'habit  bleu,  du  panta- 
lon rouge  et  des  épaulettes  de  laine.  11  parlait  français 
dans  la  perfection.  11  racontait,  avec  une  gaieté  sympa- 
thique, mille  anecdotes  sur  tout  Paris;  il  lisait  avec  pas- 
sion les  romans  français.  En  regard  de  tous  ces  indices 
de  transformation,  il  faut  savoir  ce  qu'étaient  ses  préoc- 
cupations intimes; 

Sa  haine  pour  l'islamisme  n'avait  pas  de  bornes.  Il 
voyait  dans  cette  religion  l'importation  et  la  marque  de 
l'oppression  arabe  sur  son  pays,  et  toute  sa  s^«rçaXlvteN 


134  LES  LIBRES  PENSEURS. 

tout  son  amour  était  pour  la  foi  des  Guèbres,  sous  laquelle 
la  Perse  a  été  si  grande.  Quant  au  christianisme,  il  ne 
's'en  occupait  en  aucune  manière.  Il  pensait  que  pour 
régénérer  son  pays ,  il  fallait  purger  la  langue  de  toutes 
les  expressions  et  de  tous  les  mots  arabes.  Afin  de  tra- 
vailler lui-même  à  cette  réforme,  il  s'occupait  avec  ardeur 
à  écrire  dans  un  style  qui  n'admettait  rien  de  la  phra- 
séologie proscrite,  ce  qui,  soit  dit  en  passant,  constituait 
un  logogryphe  perpétuel,  quelque  chose  comme  le  style  de 
l'abbé  Delille,  où  rien  ne  s'appelle  par  son  nom.  11  com- 
posait, dans  ce  galimatias,  des  poésies  extrêmement  admi- 
rées de  ses  partisans.  En  somme,  il  ne  voyait  d'avenir  et 
de  salut  pour  sa  patrie  que  dans  le  retour,  aussi  complet 
que  possible,  aux  choses  du  passé  le  plus  ancien,  et  à  ce 
qu'il  s'imaginait,  dans  ses  théories  archéologiques  fort 
approximatives ,  avoir  été  la  religion  et  la  philosophie 
des  plus  anciens  aïeux. 

Husseïn-Kouly-Agha  n'était  pas  une  exception,  et,  dans 
un  sens  ou  dans  un  autre,  les  Persans  que  j'ai  vus  reve- 
nant d'Europe  ceux-là  même  qui  y  ont  été  élevés,  ont 
tous  compris,  d'une  façon  particulière  et  qui  n'est  aucune- 
ment la  nôtre,  ce  que  nous  leur  avons  appris  ou  montré 
et  ce  qu'ils  ont  vu  ou  étudié  d'eux-mêmes.  Leurs  idées 
natives  s'en  sont  trouvées  profondément  altérées,  mais 
nullement  dans  un  sens  européen.  En  général,  leur  ortho- 
doxie musulmane  y  succombe;  mais  ce  n'est  pas  là  un 
fait  de  grande  conséquence,  puisqu'on  a  vu  plus  haut  que, 
dans  le  pays  même,  elle  était  battue  par  la  base  et  cons- 
tamment assaillie  par  des  forces  philosophiques  dissol- 
vantes, en  même  temps  qu'une  luxuriante  moisson  d'idées 
hétérodoxes  fleurissait  dans  toutes  ses  brèches.  En  somme, 
^'Asiatique  revenu  d'Europe  rapportera  des  idées  euro- 


LES  LIBRES  PENSEURS.  435 

péennes  asiatisées  par  lui.  et  il  en  résultera  un  surcroit  de 
flux  et  de  reflux  tout  à  fait  original  dans  le  mouvement 
déjà  et  de  tous  temps  si  caractérisé  qui  fait  la  vie  même 
de  l'Asie. 

Je  suis  bien  fermement  convaincu  que  ce  qui  sortira 
de  là,  ce  ne  sera  nullement  une  tendance  à  s'associer  ser- 
vilement à  notre  civilisation.  Je  ne  saurais  m'expliquer  à 
moi-même  ce  que  ce  pourra  être;  mais  je  suis  porté  à 
croire  que  les  dangers  n'y  seront  pas  médiocres  pour  nous. 
Non  pas  les  dangers  matériels,  on  doit  être  plus  que  ras- 
suré de  ce  côté  ;  les  Asiatiques  n'ont  pas  de  sabres  si  forts 
qu'ils  puissent  résister  à  nos  baïonnettes.  C'est  de  dan- 
gers moraux  qu'il  est  question.  Il  se  produira  dans  ce 
grand  marécage  intellectuel  quelque  combustion  nou- 
velle de  principes,  d'idées,  de  théories  pestilentielles, 
et  l'infection  qui  s'en  exhalera  se  communiquera  par 
le  contact  d'une  manière  plus  ou  moins  prompte,  mais 
certainement  assurée.  L'histoire  entière  nous  en  ré- 
pond. 

Cependant,  comme  la  chose  est  inévitable,  il  en  faut 
prendre  son  parti  et  n'en  pas  faire  un  sujet  de  gémissements 
inutiles,  mais  un  objet  d'études  curieuses.  Il  est  remar- 
quable de  voir  comme  cette  Asie  est ,  depuis  tant  de  siè- 
cles, que  dis-je,  depuis  tant  de  milliers  d'années,  un 
amas  stagnant,  sans  doute,  mais  non  pas  mort.  Parce 
que  l'eau  ne  coule  pas,  on  la  croit  stérile,  et  Homère  a 
eu  le  tort,  lui,  le  grand  observateur,  le  grand  divinateur, 
de  donner  cette  épithète  à  la  verte  mer.  Une  telle  erreur 
ne  saurait  être  admise,  à  moins  qu'on  entende  le  mot  de 
stérile  en  ce  sens  que  l'eau  stagnante  ne  produit  rien  de 
bon  pour  l'homme;  mais  elle  est,  au  contraire,  horrible- 
ment féconde  en  monstres  et  en  existences  hostiles  à  notre 


436  LES  LIBRES  PENSEURS. 

espèce.  Pour  l'Asie,  il  en  est  de  même,  au  point  de  vue 
intellectuel ,  et  rien  ne  saurait  faire  concevoir  l'anarchie 
dépensées  et  d'opinions  que  les  croisements  incessants  des 
théories  les  plus  naturellement  antipathiques  y  engen- 
drent ,  et  cela  tous  les  jours  ;  ce  sont  des  pensées,  ce  sont 
des  opinions  d'où  rien  d'heureusement  pratique  ne  saurait 
sortir,  et  qui,  néanmoins,  frappent  l'observateur  désinté- 
ressé d'une  sorte  d'étonnement  voisin  de  l'admiration  par 
leur  hardiesse  et  leur  nombre,  et  leur  fécondité,  et  leur 
vitalité  terrible.  Dans  cet  état  de  choses,  il  importe  peu, 
sans  doute,  au  point  de  vue  de  l'utilité,  qu'une  doctrine 
bonne  en  soi  s'ajoute  à  celles  que  contient  déjà  ce  pandé- 
monium  ou  qu'elle  se  refuse  à  y  entrer.  Le  bien  qu'elle 
pourrait  faire  serait,  en  tout  cas,  moins  que  peu  de  chose. 
Mais  il  est  intéressant  de  voir  s'augmenter  sans  cesse,  ou 
du  moins  se  soutenir  ce  désordre,  et  l'on  y  prend  un  cer- 
tain plaisir  nerveux. 

On  aime  à  voir  se  multiplier  les  causes  de  lutte,  et 
les  difficultés  naître  des  solutions.  Là  où  les  théoriciens 
tombent,  on  voit  se  relever  leurs  adversaires  ou  paraître 
leurs  continuateurs.  Dans  certaines  situations  données, 
où  l'on  peut  soi-même  compliquer  le  nœud  qu'ils  cher- 
chent à  résoudre,  il  y  a  du  plaisir  à  le  faire.  Cet  antique 
et  mystérieux  pontife  qui  s'amusa  jadis  à  attacher  le 
joug  de  Gordes  au  timon  du  char  d'une  telle  façon,  que 
peu  de  gens  assez  subtils  pour  défaire  le  nœud  pouvaient 
être  supposés,  ce  vénérable  prêtre,  j'imagine,  ne  laissa 
pas  que  d'avoir  dans  sa  vie  un  moment  de  malice  bien 
satisfaite. 

C'est  dans  un  sentiment  analogue  que,  considérant  le 
tumulte  et  le  tournoiement  des  théories  dans  les  ima- 
ginations asiatiques,  on  peut  regretter  que  des  inven- 


LES  LIBRES  PENSEURS.  137 

tions  sous  formes  européennes  ne  viennent  pas  plus 
vite  s'y  ajouter.  Ce  n'est  pas  qu'il  en  puisse  résulter  jamais 
quelque  bien  absolu  :  seulement  le  désordre  déjà  incu- 
rable s'en  augmentera  et  n'en  sera  que  plus  égayé.  On 
n'a  qu'à  voir,  pour  en  être  bien  convaincu  ce  qui  arrive 
à  Bombay  et  à  Benarès,  au  sein  d'une  société  moins  agitée 
assurément  que  celle  de  l'Asie  Centrale,  mais  que  le 
contact  avec  les  idées  anglaises  a  cependant  émue  à  nou- 
veau, alors  que  l'ébranlement  communiqué  jadis  par  les 
axiomes  religieux  et  philosophiques  des  musulmans,  puis 
par  les  suggestions  rationalistes  d' Akhbar,  commençait  à 
se  calmer.  Dans  l'Inde,  en  effet,  il  n'y  a  pas  eu  que  des 
aventuriers  européens  de  bas  étage  ou  à  peu  près  igno- 
rants, comme  en  Perse.  La  Compagnie  des  Indes  y  a  con- 
duit, depuis  soixante-dix  ans  surtout,  des  hommes  d'un 
caractère  élevé,  d'un  esprit  éminent,  d'une  science  pro- 
fonde. Les  Brahmanes  ont  eu  en  face  d'eux  des  adversaires 
dignes  d'eux,  des  hommes  avec  qui  ils  ont  pu  discuter  et 
dont  ils  ont  eu  beaucoup  à  apprendre,  et  des  choses  qui 
les  ont  surpris.  Il  en  est  résulté,  sur  deux  points  géogra- 
phiques différents,  des  résultats  remarquables.  A  Bombay 
parmi  les  Parsys,  il  s'est  créé  une  école  de  novateurs  qui 
tend  à  faire  de  la  religion  de  Zoroastre  un  déisme  relati- 
vement débarrassé  de  ces  amas  informes  de  cérémonies 
qui  l'entourent  aujourd'hui.  Les  zélateurs  de  cette  con- 
ception nouvelle  paraissent  marcher  vers  un  unitarisme 
très-opposé  au  dualisme  primitif,  mais  tout  à  fait  d'accord 
avec  les  idées  sémitisées  qui  se  sont  implantées  chez  leurs 
pères  au  temps  des  premiers  Khalifes.  Voilà  où  ils  revien- 
nent sous  l'influence  européenne.  Dans  le  nord  de  l'Inde 
et  même  à  Benarès,  beaucoup  de  Brahmanes,  familiers 
avec  les  livres  anglais,  tendent  à  une  réforme  du  culte, 


138  LES  LIBRES  PENSEURS. 

même  de  leurs  dogmes,  qui  les  rapprocherait,  à  leur  sens, 
d'une  compréhension  plus  vraie  des  livres  védiques.  A 
cela  il  faut  ajouter  des  penchants  philanthropiques  un 
peu  vagues  qui  leur  font  rebrousser  chemin  vers  ce  que 
leurs  anciens  codes  contiennent  dans  le  même  ordre 
d'idées.  En  somme,  Brahmanes  libres  penseurs  comme 
Parsys  régénérés,  apportent  dans  leurs  aspirations  un 
génie  absolument  asiatique  et  quelque  chose  d'aussi  dé- 
cousu, d'aussi  incomplet  qu'on  a  pu  l'observer,  il  y  a  une 
trentaine  d'années,  dans  les  doctrines  de  ce  Ram-Mahun- 
Roy,  fort  oublié  aujourd'hui,  mais  alors  si  célèbre  et  que 
les  journaux  de  France  et  d'Angleterre  considéraient 
comme  l'initiateur  certain  de  son  pays  aux  croyances  de 
l'Occident. 

En  voyant,  dans  l'Inde,  un  tel  état  de  choses,  il  m'a 
paru  qu'il  y  aurait  un  intérêt  de  curiosité  à  fournir  aux 
gens  de  l'Asie  Centrale  quelque  nouvelle  pâture  intellec- 
tuelle pour  redoubler  leur  activité  et  produire  de  nou- 
velles combinaisons  philosophiques ,  n'importe  les- 
quelles. J'ai  donc  procuré  aux  Persans  le  Discours  sur  la 
Méthode.  Il  m'a  paru  que,  dans  toute  notre  philosophie, 
rien  ne  pouvait  avoir  chance  de  produire  des  résul- 
tats plus  singuliers  parmi  eux.  Ils  ne  sont  pas  gens  à 
tomber  dans  les  excès  de  la  méthode  expérimentale,  et 
il  n'y  a  pas  d'apparence  qu'on  supprime  jamais  chez  eux 
l'abus  de  l'induction.  On  n'en  voit  pas  davantage  qu'ils 
arrivent  à  tirer  du  cogito,  ergo  sum  le  parti  modéré  au- 
quel les  Européens  ont  la  prétention  de  s'arrêter.  En 
réalité,  il  est  impossible  de  deviner  ce  qu'ils  en  feront, 
mais  ils  en  feront  probablement  quelque  chose,  et,  pour 
moi,  je  ne  saurais  oublier  les  séances  dans  lesquelles 
les  cinq  chapitres  du  chef-d'œuvre  de  Descartes  ont  été 


LES  LIBRES  PENSEURS.  139 

communiqués  à  quelques  hommes  d'une  vraie  intelligence 
el  d'une  science  hors  ligne.  Ils  en  ont  éprouvé  une  impres- 
sion remarquable,  et  il  n'est  pas  probable  que  cette  im- 
pression s'efface  sans  résultats.  Ce  qui  les  a  surtout  frap- 
pés, c'est  l'emploi  nouveau  pour  eux  qui  était  fait  de  la 
formule  fondamentale.  En  tant  que  formule,  la  découverte 
et  l'emploi  en  sont  très-anciens  en  Orient.  Il  y  a  long- 
temps que  rapprochant  les  mots  hyy ,  vivre,  et  wehy  «  expri- 
mer, »  «  manifester,  »  «  parler,  »  et  les  ramenant  à  une 
même  racine  fictive,  les  métaphysiciens  du  Talmud  et  de 
l'Islam  ont  prononcé  que  vivre  ou  parler  supposait  la 
pensée,  mais  la  conséquence  qu'ils  en  tirent  est  celle-ci  : 
que  Dieu  étant  l'existence  par  excellence,  l'existence  uni- 
que, il  est,  en  même  temps,  l'unique  pensée  et  l'unique 
parole,  ce  qui  ne  va  pas  au  résultat  cherché  par  Descartes. 
Aussi,  ne  fût-ce  que  pour  cette  raison,  cet  auteur  leur  pa- 
rait très-curieux.  Mais,  toutefois,  les  deux  hommes  que  les 
philosophes  de  ma  connaissance  ont  la  plus  grande  soif 
de  connaître,  c'est  Spinosa  et  Hegel;  on  le  comprend 
sans  peine.  Ces  deux  esprits  sont  des  esprits  asiatiques  et 
leurs  théories  touchent  par  tous  les  points  aux  doctrines 
connues  et  goûtées  dans  le  pays  du  soleil.  Il  est  vrai  que, 
pour  cette  raison  même,  elles  ne  sauraient  introduire  là 
des  éléments  vraiment  nouveaux. 


CHAPITRE  VI 


COMMENCEMENTS   DU    BABTSME 


On  a  remarqué,  dans  tous  les  temps,  dans  tous  les  pays, 
qu'un  changement  quelconque  dans  l'état  d'un  peuple, 
a  pour  production  parallèle  un  changement  dans  l'amé- 
nagement de  ses  doctrines.  La  Perse  moderne  se  trouve 
placée  dans  des  Circonstances  toutes  nouvelles;  on  devait 
s'attendre  à  ce  que  de  nouvelles  opinions  se  produisis- 
sent, et  cela  a  eu  lieu  en  effet. 

Aujourd'hui,  on  ne  voit  plus  de  très-grands  philosophes 
attachés  à  la  tradition .  Hadjy-Moulla-Hady  est  Avicenniste 
sans  doute,  mais,  sans  doute  aussi,  il  a  cherché  et  voudrait 
trouver  quelque  chose  de  plus  neuf  que  les  théories 
même  les  plus  avancées  de  l'ancien  maître.  D'autres  doc- 
teurs, que-  je  ne  saurais  nommer,  parce  qu'ils  sont  vi- 
vants et  moins  puissants  que  le  Sage  de,Sebzewar,  par- 
tant plus  obligés  au  secret,  voudraient  bien  aussi  tomber 
sur  quelque  notion  encore  inaperçue,  qui  pût  s'appli- 
quer à  l'état  actuel  des  choses.  Le  soufysme  commence 
à  devenir  insuffisant;  et  ce  qui  en  est  la  preuve,  c'est 
qu'on  lui  voit  des  détracteurs;  plusieurs  polémistes  ten- 
dent à  le  considérer  comme  au-dessous  des  besoins  ac- 


142  COMMENCEMENTS  DU   BABYSME. 

tuels,  en  ce  sens  qu'on  le  trouve  trop  énervant,  précisé- 
ment ce  qui  lui  avait  été  jusqu'ici  compté  comme  mérite 
suprême.  On  s'irrite  contre  l'Islam  ,  même  contre  cet 
Islam  si  étrangement  défiguré  que  présente  le  shyysme, 
parce  qu'on  le  déclare  étroit,  et  Dieu  sait  s'il  mérite  ce 
reproche,  au  point  de  vue  panthéistique  où  on  le  lui  fait. 
On  veut  autre  chose.  Quoi?  —  Il  n'existe  plus  dans  l'Asie 
centrale  de  grands  seigneurs  d'origine  mongole  ou  tur- 
que, ou  même  arabe,  conservant  des  idées  étrangères  au 
sol  ;  il  n'y  a  plus  de  ces  fonctionnaires  si  riches  et  si  so- 
lidement établis  qu'ils  puissent  prétendre  à  en  jouer  le  rôle. 
Il  ne  se  voit  que  la  noblesse  locale,  la  chevalerie  peu  let- 
trée et  toute  chasseresse  des  tribus,  et  l'immense  démo- 
cratie des  villes.  Cette  dernière  ne  saurait  tendre  qu'à  une 
chose  :  la  même  à  laquelle  aspirait,  vers  le  milieu  du 
vne  siècle,  la  démocratie  grecque  et  syrienne  de  la  côte  en- 
vahie par  les  premières  armées  musulmanes,  et  qu'ont 
voulue  ensuite  les  aïeux,  les  pères  de  ceux  qui  vivent 
aujourd'hui,  c'est-à-dire  l'objet  de  l'antique  passion,  la  foi 
sémitique  par  excellence.  Elle  y  court,  et  voilà  comme, 
mathématiquement,  s'est  produit  un  mouvement  religieux 
tout  particulier  dont  l'Asie  Centrale,  c'est-à-dire  la  Perse, 
quelques  points  de  l'Inde  et  une  partie  de  la  Turquie 
d'Asie,  aux  environs  de  Bagdad,  est  aujourd'hui  vive- 
ment préoccupée,  mouvement  remarquable  et  digne  d'être 
étudié  à  tous  les  titres.  11  permet  d'assister  à  des  déve- 
loppements de  faits,  à  des  manifestations,  à  des  catas- 
trophes telles  que  l'on  n'est  pas  habitué  à  les  imaginer 
ailleurs  que  dans  les  temps  reculés  où  se  sont  produites 
les  grandes  religions. 

11  existait  à  Shyraz,  vers  1843,  un  jeune  homme  ap- 
pelé Mirza-Aly-Mohammed,  qui  n'avait  pas  plus  de  dix- 


COMMENCEMENTS  DU  BABYSME.  443 

neuf  ans,  si  encore  il  les  avait  atteints.  On  a  attaché 
beaucoup  d'importance,  d'une  part,  à  soutenir  qu'il  était 
descendu  du  prophète  par  l'Imam  Husseïn,  c'est-à-dire 
à  lui  assurer  le  rang  et  les  prérogatives  d'un  Séyd; 
d'autre  part,  à  lui  nier  cette  qualité.  Ce  qui  est  in- 
contestable, c'est  que  s'il  était  Séyd,  il  l'était  de  cette 
manière  obscure  qui  jette  plus  que  du  doute  sur  les  pré- 
tentions des  nombreuses  familles  persanes  qui  se  flattent 
du  même  honneur.  Les  gens  sérieux  font  remarquer  que, 
pendant  les  longues  persécutions  subies  par  les  Alydes 
sous  les  Khalifes  Ommiades  et  surtout  sous  les  Abbassides, 
tous  les  documents  généalogiques  propres  à  établir  la 
descendance  sacrée  ont  été  ou  détruits  ou  perdus;  les 
proscrits  sont  tombés  en  grand  nombre  sous  le  sabre 
de  leurs  ennemis,  le  reste  s'est  dissimulé  du  mieux  qu'il 
a  pu  faire,  et,  en  admettant  que  le  sang  des  Imams  se 
soit  conservé,  il  n'est  au  pouvoir  de  personne  de  prouver 
qu'il  a  dans  les  veines  ce  sang  précieux.  Quatre  familles 
et  pas  davantage  sont  considérées  comme  plus  en  situa- 
tion que  les  autres  de  se  dire  Séyds,  et  encore  les  raisons 
qu'elles  allèguent  ne  paraîtraient-elles  sérieuses  à  aucun 
généalogiste  d'Europe.  Elles  sont  anciennes,  elles  sont 
considérables,  il  y  a  des  siècles  qu'on  les  voit  en  posses- 
sion du  respect  public;  mais  pour  atteindre  aux  Imams, 
il  leur  reste  une  lacune  de  deux  siècles  au  moins  qu'elles 
ne  peuvent  combler  et  les  monuments  révérés  qu'el- 
les présentent  comme  leur  étant  parvenus  de  leurs 
glorieux  ancêtres,  ëoit  cachets,  soit  prières  écrites  de  la 
main  même  des  saints  personnages  en  question,  ou  autres 
objets  semblables,  passeraient  à  peine  chez  nous  pour 
des  présomptions. 

Quoiqu'il  en  soit,  Mirza-Aly-Mohammedn'aççaï^w^ 


144  COMMENCEMENTS  DU  BABYSME. 

à  aucune  de  ces  quatre  maisons,  et  si  ses  pères,  malgré 
ce  qu'en  disent  les  malveillants,  ont  porté  ou  réclamé  la 
qualification  de  Séyd,  c'était  à  un  titre  peu  sûr.  Quoi  qui  1 
en  soit,  sa  famille  n'était  pas  tout  à  fait  du  peuple,  elle 
possédait  quelque  peu  de  bien,  et  les  résultats  doivent 
porter  à  croire  que  Mirza-Aly-Mohammed  avait  reçu  une 
éducation  distinguée. 

Comme  la  grande,  la  presque  totalité  des  Asiatiques, 
il  se  montra  de  bonne  heure  possédé  par  des  idées  reli- 
gieuses très-actives.  11  ne  se  contenta  pas  de  la  pratique 
des  devoirs  religieux  ni  de  la  profession  des  doctrines 
orthodoxes,  il  se  jeta  avec  passion  dans  la  poursuite 
et  l'examen  des  nouveautés.  Tout  porte  à  croire  que 
son  esprit  était  dès  le  début  ouvert  et  hardi.  Il  lut  cer- 
tainement les  évangiles  dans  les  traductions  des  mission- 
naires protestants,  il  conféra  souvent  avec  les  Juifs  de 
Shyraz,  rechercha  la  connaissance  des  doctrines  guè- 
bres,  et  s'occupa  avec  une  prédilection  marquée  de 
ces  livres  singuliers,  un  peu  suspects,  fort  honorés,  re- 
doutés même,  qui  traitent  des  sciences  occultes  et  de  la 
théorie  philosophique  des  nombres.  C'est,  dans  l'Asie  mu- 
sulmane, la  passion  des  plus  brillants  esprits,  et  de  très- 
bonne  heure  ce  fut  la  sienne;  autant  vaut  dire  qu'il  se 
reporta  de  tous  ses  efforts  vers  ce  qui  reste  de  l'antique  phi- 
losophie araméenne,  et  il  n'y  aurait  rien  d'impossible,  on 
le  peut  soupçonner  à  différents  indices,  qu'il  ait  eu  en  sa 
possession  certains  documents  rares  et  d'une  valeur  ines- 
timable, probablement  anciens  ou* composés  sur  des 
textes  anciens  et  relatifs  à  ce  corps  de  doctrines. 

Il  fit  très-jeune  le  pèlerinage  de  la  Mecque.  Mais,  au 
lieu  d'être  ramené  par  la  vue  de  la  Kaaba  à  des  idées  net- 
tement musulmanes,  ce  qu'il  vit,  ce  qu'il  entendit,  ce 


COMMENCEMENTS  DU  BABYSME.  145 

qu'il  éprouva,  le  jeta  de  plus  en  plus  hors  des  voies  ordi- 
naires. Il  est  bien  probable  que  ce  fut  dans  la  ville  sainte 
elle-même  qu'il  se  détacha  absolument  et  définitivement 
de  la  foi  du  Prophète,  et  qu'il  conçut  la  pensée  de  ruiner 
cette  foi  pour  mettre  à  sa  place  tout  autre  chose. 

Renfermé  en  lui-même,  toujours  occupé  de  pratiques 
pieuses,  d'une  simplicité  de  mœurs  extrême,  d'une  dou- 
ceur attrayante,  et  relevant  ces  dons  par  son  extrême 
jeunesse  et  le  charme  merveilleux  de  sa  figure,  il  attira 
autour  de  lui  un  certain  nombre  de  personnes  édifiées. 
Alors  on  commença  à  s'entretenir  de  sa  science  et  de 
l'éloquence  pénétrante  de  ses  discours.  Il  ne  pouvait  ou- 
vrir la  bouche,  assurent  les  hommes  qui  l'ont  connu,  qu'il 
ne  remuât  le  fond  du  cœur.  S' exprimant,  du  reste,  avec 
une  vénération  profonde  sur  le  compte  du  Prophète,  des 
Imams  et  de  leurs  saints  compagnons,  il  charmait  les  ortho- 
doxes sévères,  en  même  temps  que,  dans  des  entretiens 
plus  intimes,  les  esprits  ardents  et  inquiets  se  réjouissaient 
de  ne  pas  trouver  en  lui  cette  raideur  dans  la  profession 
des  opinions  consacrées  qui  leur  eût  pesé.  Au  contraire, 
sa  conversation  leur  ouvrait  tous  ces  horizons  infinis, 
variés,  bigarrés,  mystérieux,  ombragés  et  semés  çà  et  là 
d'une  lumière  aveuglante,  qui  transportent  d'aise  les 
imaginations  de  ce  pays-là.  Ce  fut  au  pied  de  la  Kaaba, 
de  la  maison  d'Abraham  et  d'Ismaël,  qu'Aly-Mohammed 
s'acquit  ces  premiers  dévouements  qui  devaient  plus  tard, 
à  très-peu  de  temps  de  là,  prendre  un  tout  autre  caractère 
et  dépasser  de  bien  loin  l'énergie  commune  des  attache- 
ments mondains  et  passagers. 

#Aly-Mohammed  revint  donc  de  la  Mecque  bien  plus 
complètement  dissident  qu'il  n'y  était  arrivé.  Quand  il  se 
trouva  à  Bagdad,  il  voulut,  cependant,  compléter  ses  im* 


146  COMMENCEMENTS  DU  BÀBYSME. 

pressions  en  se  rendant  à  Koufa  pour  y  visiter  la  mosquée 
ruinée,  sans  voûtes,  sans  piliers,  presque  sans  murs  au- 
jourd'hui, où  Aly  fut  assassiné,  et  où  la  tradition  montre 
encore  la  place  du  meurtre.  Il  y  passa  plusieurs  jours 
en  méditations.  Il  semble  que  ce  lieu  ait  fait  sur  lui  une 
grande  impression,  et  qu'au  moment  d'entrer  dans  une 
voie  qui  pouvait,  qui  devait  même  aboutir  à  quelque  drame 
pareil  à  celui  qui  avait  eu  lieu  à  cette  mérrçe  place  sur  la- 
quelle ses  yeux  étaient  fixés,  il  ait  eu  des  combats  pénibles 
à  soutenir  contre  lui-même.  Un  de  ses  partisans  les  plus 
résolus  me  disait  un  jour,  en  faisant  du  ketmàn  avec  moi, 
à  cause  des  personnes  qui  nous  écoutaient  :  «  C'est  dans 
cette  mosquée  de  Koufa  que  le  diable  l'a  tenté  et  l'a  fait 
sortir  de  la  droite  voie.  »  Mais,  à  l'expression  de  son  re- 
gard, je  compris  qu'il  considérait,  au  contraire,  l'espèce 
d'agonie  morale  éprouvée  par  Aly-Mohammed  devant  le 
lieu  où  les  yeux  de  l'esprit  lui  avaient  montré  l'Imam 
Aly  gisant  à  ses  pieds,  le  corps  ouvert,  tout  ensanglanté, 
comme  la  fin  des  hésitations  humaines  et  le  triomphe  de 
l'esprit  prophétique  dans  la  personne  de  son  maître.  Il 
est  certain  que,  quand  celui-ci  arriva  à  Shyraz,  il  était 
tout  autre  qu'à  son  départ.  Nul  doute  ne  l'agitait  plus.  Il 
était  pénétré,  persuadé;  son  parti  était  pris;  et  pour  peu 
qu'il  trouvât  devant  lui,  à  sa  portée,  des  matières  inflam- 
mables, il  était  résolu  à  y  mettre  le  feu.  Il  en  trouva. 

De  Koufa  il  était  venu  par  une  barque  arabe,  un  ban- 
galow,  jusqu'à  Boushyr,  et,  de  là,  avait  gagné  sa  ville  na- 
tale en  s'unissant  à  une  caravane  qui  devait  traverser  les 
montagnes.  A  peine  arrivé,  il  rassembla  autour  de  lui 
quelques-uns  de  ses  compagnons  de  voyage,  déjà  séduits, 
et  nombre  d' auditeurs  anciens,  et,  à  cette  troupe  de  pre- 
miers fidèles,  il  communiqua  ses  premiers  écrits.  C'était 


OOHEXCElfESIS  PU  1ÂBTSVE.  147 

un  journal  de  son  pèlerinage  et  on  commentaire  sur  h 
Sourat  du  Koran.  appelée  Joseph. 

Dans  le  premier  de  ces  livres,  il  était  surtout  pieux  et 
mystique;  dans  le  second,  la  polémique  et  la  dialectique 
tenaient  une  grande  place,  et  les  auditeurs  remarquaient 
avec  étonnement  qu'il  découvrait,  dans  le  chapitre  du 
Livre  de  Dieu  qu'il  avait  choisi,  des  sens  nouveaux  dont 
personne  ne  s'était  avisé  jusqu'alors,  et  qu'il  en  tirait 
surtout  des  doctrines  et  des  enseignements  complète- 
ment inattendus.  Ce  qu'on  ne  se  lassait  pas  d'admirer, 
c'étaient  l'élégance  et  la  beauté  du  style  arabe  employé 
dans  ces  compositions.  Elles  eurent  bientôt  des  admira- 
teurs exaltés  qui  ne  craignirent  pas  de  les  préférer  aux 
plus  beaux  passages  du  Koran. 

Tavoue  que  je  ne  partage  pas  cette  manière  de  voir. 
Le  style  d'Aly-Mohammed  est  terne  et  sans  éclat,  d'une 
raideur  fatigante,  d'une  richesse  douteuse,  d'une  correc- 
tion suspecte.  Les  obscurités  qu'on  y  relève  en  foule  ne 
viennent  pas  toutes  de  sa  volonté,  mais  plusieurs  ont 
pour  raison  d'être  une  inhabileté  manifeste.  Il  s'en  faut  de 
tout  que  le  Koran  ait  à  craindre  la  comparaison;  s'il 
arrive  un  jour  où  les  ouvrages  du  nouveau  prophète  au- 
ront remplacé  cet  ancien  livre,  ils  ne  trouveront  eux- 
mêmes  l'admiration  qu'à  l'aide  d'une  esthétique  nouvelle. 
Comme  nous  sommes  encore  sous  les  lois  et  les  habitudes 
de  l'ancienne,  le  Koran  pour  nous  est  incontestablement, 
à  parler  littérature,  l'œuvre  d'un  grand  génie,  tandis  que 
la  Sourat  de  Joseph,  ou,  pour  mieux  dire,  son  commen- 
taire ressemble  beaucoup  au  travail  d'un  écolier. 

Quoi  qu'il  en  soit,  l'impression  produite  fut  immense  à 
Shyraz,  et  tout  le  monde  lettré  et  religieux  se  preésa  au- 
tour d'Aly-Mohammed.  Aussitôt  qu'il  paraissait  datia  la 


148  COMMENCEMENTS  DU  BABYSME. 

mosquée,  on  l'entourait.  Aussitôt  qu'il  s'asseyait  dans  la 
chaire,  on  faisait  silence  pour  l'écouter.  Ses  discours  pu- 
blics n'attaquaient  jamais  le  fond  de  l'islam  et  respec- 
taient la  plus  grande  partie  des  formes;  le  ketmân,  en 
somme,  y  dominait.  C'étaient,  néanmoins,  des  discours 
hardis.  Le  clergé  n'y  était  pas  ménagé  ;  ses  vices  y  étaient 
cruellement  flagellés.  Les  destinées  tristes  et  douloureuses 
de  l'humanité  en  étaient  généralement  le  thème,  et,  çà  et 
là,  certaines  allusions  dont  l'obscurité  irritait  les  passions 
curieuses  des  uns,  tandis  qu'elle  flattait  l'orgueil  des  au- 
tres, déjà  initiés  en  tout  ou  en  partie,  donnaient  à  ces  pré- 
dications un  sel  et  un  mordant  tels  que  la  foule  y  grossis- 
sait chaque  jour,  et  que,  dans  toute  là  Perse,  on  com- 
mença à  parler  d'Aly-Mohammed. 

Les  Moullas  de  Shiraz  n'avaient  pas  attendu  tout  ce 
bruit  pour  se  réunir  contre  leur  jeune  détracteur.  Dès 
ses  premières  apparitions  en  public,  ils  lui  avaient  en- 
voyé les  plus  habiles  d'entre  eux,  afin  d'argumenter  contre 
lui  et  de  le  confondre,  et  ces  luttes  publiques,  qui  se  te- 
naient soit  dans  les  mosquées,  soit  dans  les  collèges,  en 
présence  du  gouverneur,  des  fchefs  militaires,  du  clergé, 
du  peuple,  de  tout  le  mondé  enfin,  au  lieu  de  profiter  aux 
prêtres,  ne  contribuèrent  pas  peu  à  répandre  et  à  exalter 
à  leurs  dépens  la  renommée  de  l'enthousiaste.  Il  est  cer- 
tain qu'il  battit  ses  contradicteurs;  il  les  condamna  j  ce 
qui  n'était  pas  très-difficile,  le  Koran  à  la  main.  Ce  fut  un 
jeu  pour  lui  de  montrer  à  la  face  de  ces  multitudes ,  qui 
les  connaissaient  bien ,  à  quel  point  leur  conduite,  à  quel 
point  leurs  préceptes,  à  quel  point  leurs  dogmes  mêmes 
étaient  en  contradiction  flagrante  avec  le  Livre,  qu'ils  ne 
pouvaient  récuser.  D'une  hardiesse  et  d'une  exaltation 
extraordinaires,  il  flétrissait,  sans  ménagement  aucun, 


COMMENCEMENTS  DU  BÀBYSME.  149 

sans  souci  aucun  des  conventions  ordinaires,  les  vices 
de  ses  antagonistes,  et,  après  leur  avoir  prouvé  qu'ils 
étaient  infidèles  quant  à  la  doctrine,  il  les  déshonorait 
dans  leur  vie  et  les  jetait  à  croix  ou  pile  à  l'indignation 
ou  au  mépris  des  auditeurs.  Les  scènes  de  Shyraz,  ces 
débuts  de  sa  prédication  furent  si  profondément  émou- 
vants, que  les  musulmans  restés  orthodoxes,  qui  y  ont  as- 
sisté, en  ont  conservé  un  souvenir  ineffaçable  et  n'en 
parlent  qu'avec  une  sorte  de  terreur.  Ils  avouent  unani- 
mement que  l'éloquence  d'Aly-Mohammed  était  d'une  na- 
ture incomparable  et  telle  que,  sans  en  avoir  été  témoin , 
on  ne  saurait  l'imaginer. 

Bientôt  le  jeune  théologien  ne  parut  plus  en  public 
qu'entouré  d'une  troupe  nombreuse  de  partisans.  Sa  mai- 
son en  était  toujours  pleine.  Non-seulement  il  enseignait 
dans  les  mosquées  et  dans  les  collèges ,  mais  c'était  chez 
lui,  surtout,  et  le  soir,  que,  retiré  dans  une  chambre  avec 
l'élite  de  ses  admirateurs,  il  soulevait  pour  eux  les  voiles 
d'une  doctrine  qui  n'était  pas  encore  parfaitement  arrêtée 
pour  lui-même .  Il  semblerait  que,  dans  ces  premiers  temps, 
ce  fût  plutôt  la  partie  polémique  qui  l'occupât  que  la 
dogmatique,  et  rien  n'est  plus  naturel.  Dans  ces  confé- 
rences secrètes,  les  hardiesses,  bien  autrement  multi- 
pliées qu'en  public,  grandissaient  chaque  jour,  et  elles 
tendaient  si  évidemment  à  un  renversement  complet  de 
l'islam,  qu'elles  servaient  bien  d'introduction  à  une  nou- 
velle profession  de  foi.  La  petite  Église  était  ardente, 
hardie,  emportée,  prête  à  tout,  fanatisée  dans  le  vrai  sens 
et  le  sens  élevé  du  mot,  c'est-à-dire  que  chacun  de  ses 
membres  ne  se  comptait  pour  rien  et  brûlait  de  sacrifier 
sang  et  argent  à  la  cause  de  la  vérité.  Ce  fut  alors  qu'Aly- 
Mohammed  prit  son  premier  titre  religieux.  Il  annonça 


150  COMMENCEMENTS  DU  BABYSME. 

qu'il  était  le  Bàb,  la  Porte  par  laquelle  seule  on  pouvait 
parvenir  à  la  connaissance  de  Dieu.  On  ne  l'appela  plus 
désormais  que  de  ce  nom  à  Shyraz  et  partout  où  il  fut 
question  de  lui.  Ses  adversaires  mêmes  lui  donnèrent  et 
lui  donnent  encore  ce  titre.  11  n'est  pas  connu  autrement. 
Toutefois  les  Bâbys,  les  gens  de  sa  secte,  ne  le  qualifient 
plus  ainsi,  parce  qu'il  arriva  un  moment  où  ils  appri- 
rent que  le  titre  de  Bàb  ne  lui  est  pas  particulier,  et  ils  le 
nommèrent  et  le  nomment  Hezret-è-Alà ,  •  ou  Y  Altesse* 
Sublime.  Mais,  pour  être  plus  simple,  nous  suivrons  ici 
l'usage  des  hétérodoxes,  en  lui  conservant,  dans  toute 
cette  histoire,  le  titre  de  Bàb. 

Extrêmement  irrités,  mécontents  et  inquiets,  les  Moul- 
las  du  Fars ,  ne  pouvant  d'ailleurs  prévoir  où  s'arrêterait 
le  mouvement  qui  se  prononçait  si  fortement  contre  eux, 
n'étaient  pas  les  seuls  à  se  sentir  dans  l'embarras.  Les 
autorités  de  la  ville  et  de  la  province  comprenaient  trop 
bien  que  le  peuple  qui  leur  était  confié  et  qui  n'est  ja- 
mais beaucoup  dans  leurs  mains ,  cette  fois  n'y  était  plus 
du  tout.  Les  hommes  de  Shyraz ,  légers,  railleurs,  turbu- 
lents, belliqueux,  toujours  prêts  à  la  révolte,  insolents 
en  perfection,  rien  moins  qu'attachés  à  la  dynastie  kadjare, 
n'ont  jamais  été  faciles  à  mener,  et  leurs  administrateurs  - 
ont  souvent  des  journées  pénibles.  Quelle  serait  la  situa- 
tion de  ces  administrateurs,  si  le  chef  réel  de  la  ville  et 
du  pays,  l'arbitre  des  idées  de  tout  le  monde,  l'idole  de 
chacun,  allait  être  un  jeune  homme  que  rien  ne  soumettait, 
n'attachait  ou  ne  gagnait  à  rien,  qui  se  faisait  un  piédestal 
de  son  indépendance  et  qui  n'en  tirait  qu'un  trop  grand 
parti  en  attaquant  chaque  jour  impunément  et  publique- 
ment tout  ce  qui  jusqu'alors  s'était  considéré  comme  puis- 
sant et  respecté  dans  la  ville?  A  la  vérité,  les  gens  du  roi, 


COMMENCEMENTS  DU  BABYSME.  loi 

la  politique,  l'administration  proprement  dite  n'avaient 
encore  été  l'objet  d'aucune  des  virulentes  apostrophes  du 
novateur;  mais  à  le  voir  si  rigide  dans  ses  mœurs,  si 
inexorable  pour  la  fraude  et  l'esprit  de  rapine  des  mem- 
bres du  clergé ,  il  était  fort  douteux  qu'il  pût  approuver 
au  fond  la  même  rapacité ,  la  même  fraude  si  florissantes 
chez  les  fonctionnaires  publics ,  et  on  pouvait  bien  croire 
que  le  jour  où  ses  regards  tomberaient  sur  eux,  il  ne 
manquerait  pas  d'apercevoir  et  de  vitupérer  ce  qu'on  n'a- 
vait guère  le  moyen  de  cacher. 

Ces  appréhensions,  qui  se  présentaient  d'elles-mêmes 
à  tous  les  esprits,  ne  manquèrent  pas  de  frapper  les  offi- 
ciers royaux  et,  d'ailleurs,  les  Moullas  prenaient  soin  de 
leur  démontrer  que  cette  fois  les  intérêts  étaient  com- 
muns entre  eux.  Des  conférences  nombreuses  eurent  lieu, 
et  il  fut  résolu  que,  tandis  que  le  gouverneur,  Mirza  Hus- 
seïn  Khan,  décoré  du  titre  de  Nizam  Eddooulèh,  «  l'Or- 
ganisateur du  gouvernement,  »  écrirait  à  Téhéran  pour  ' 
exposer  l'état  des  choses  au  point  de  vue  de  l'intérêt  d'É- 
tat,  les  grands  moudjteheds  de  la  ville  en  feraient  autant 
pour  se  plaindre  au  nom  de  la  religion  attaquée  et  si- 
gnaleraient les  périls  graves  qui  s'annonçaient  d'une 
manière  si  énergique  et  si  bruyante. 

Le  Bâb  et  ses  partisans  furent  immédiatement  informés 
du  coup  qu'on  prétendait  leur  porter.  Ils  ne  s'en  étonnè- 
rent nullement.  Au  lieu  de  cherchera  le  détourner,  Aly- 
Mohammed  écrivit  lui-même  à  la  Cour,  et  sa  lettre  arriva 
en  même  temps  que  ies  accusations  de  ses  adversaires. 
Sans  prendre  aucunement  une  attitude  agressive  vis-à- 
'  vis  du  roi,  s'en  remettant,  au  contraire,  à  son  autorité  et 
à  sa  justice,  il  remontrait  que,  depuis  longtemps,  la  dé- 
pravation du  clergé  était,  en  Perse,  un  fait  connu' de  tout 


152  COMMENCEMENTS  DU   BABYSME. 

le  monde;  que  non-seulement  les  bonnes  mœurs  s'en 
trouvaient  corrompues  et  le  bien-être  de  la  nation  tout 
à  fait  atteint,  mais  encore  que  la  religion  même,  viciée 
par  la  faute  de  tant  de  coupables,  était  en  péril  et  mena- 
çait de  disparaître  en  laissant  le  peuple  dans  les  plus 
fâcheuses  ténèbres;  que,  pour  lui,  appelé  de  Dieu,  en 
vertu  d'une  mission  spéciale,  à  écarter  de  tels  mal- 
heurs, il  avait  déjà  commencé  à  éclairer  le  peuple  du 
Fars,  que  la  saine  doctrine  avait  fait  les  progrès  les 
plus  évidents  et  les  plus  rapides,  que  tous  ses  adver- 
saires avaient  été  confondus  et  vivaient  désormais  dans 
l'impuissance  et  le  mépris  public;  mais  que  ce  n'était 
qu'un  début,  et  que  le  Bâb,  confiant  dans  la  magna- 
nimité du  roi ,  sollicitait  la  permission  de  venir  dans  la 
capitale  avec  ses  principaux  disciples,  et,  là,  d'établir  des 
conférences  avec  tous  les  Moullas  de  l'Empire,  en  pré- 
sence du  souverain,  des  grands  et  du  peuple  ;  que,  cer- 
tainement, il  les  couvrirait  de  honte;  il  leur  prouverait 
leur  infidélité  ;  il  les  réduirait  au  silence  comme  il  avait 
fait  des  Moullas  grands  et  petits  qui  avaient  prétendu 
s'élever  contre  lui;  que  s'il  était,  contre  son  attente, 
vaincu  dans  cette  lutte,  il  se  soumettait  d'avance  à  tout 
ce  que  le  roi  ordonnerait,  et  était  prêt  à  livrer  sa  tête  et 
celle  de  chacun  de  ses  partisans. 

Le  gouvernement  fut  extrêmement  embarrassé  de  l'ar- 
bitrage qu'on  lui  déférait  ainsi.  En  général,  il  n'est  pas, 
depuis  plusieurs  siècles,  dans  la  politique  des  souverains 
persans,  de  chercher  de  pareilles  occasions.  Depuis  Shah- 
Abbas  le  Grand ,  la  tradition  politique  veut  que  la  pro- 
tection officielle  accordée  à  l'Islam  s'effectue  plus  en  pa- 
roles qu'en  faits.  En  réalité,  on  ne  laisse  pas  que  d'avoir 
un  certain  goût  pour  les  dissidents  de  toute  espèce,  et,  en 


COMMENCEMENTS  DU  BABYSME.  153 

général,  pour  tout  ce  qui  peut  tenir  en  échec  la  puis- 
sance du  clergé.  Le  règne  actuel  a,  sur  ce  point,  les 
mêmes  tendances  que  les  règnes  précédents.  Il  suit  un 
peu  l'exemple  dé  Mohammed-Shah,  quoique  avec  plus  de 
douceur,  car  celui-ci  avait  inauguré  son  gouvernement  en 
faisant  mettre  à  mort  un  des  principaux  Moudjteheds  de 
Tebriz,  qui  cherchait  à  exciter  une  sédition.  Cependant 
Nasreddin-Shah  lui-même  n-a  pas  hésité,  plus  tard,  à  dé- 
pouiller et  à  humilier  l'Imam  Djumè  d'Ispahan,  dont  le 
courage  ne  s'est  pas  montré  aussi  haut  que  l'ambition. 
De  sorte  que  lorsque  les  plaintes  et  les  accusations  mu- 
tuelles des  Moullas  et  des  Bâbys  arrivèrent  à  Téhérau,  il 
en  résulta  plus  d'humeur  et  d'ennui  que  d'empressement 
à  venger  l'orthodoxie  offensée. 

Il  paraît  même  que,  d'abord,  l'impression  fut  favorable 
aux  novateurs.  Le  premier  ministre,  Hadjy  Mirza  Aghassy, 
personnage  bizarre,  non  sans  capacité,  au  milieu  de  ses 
folies,  et  curieux  à  l'excès  de  discussions  théologiques,  en 
outre  fort  peu  orthodoxe,  se  montra  disposé  à  accéder  au 
désir  qu'exprimait  le  Bàb  et  à  le  faire  venir  à  Téhéran 
pour  y  tenir  des  conférences.  Le  roi,  dominé  par  son  mi 
nistre,  ne  s'exprimait  pas  en  termes  malveillants  sur 
Mirza  Aly-Mohammed.  Les  gens  d'esprit  et  les  curieux  se 
promettaient  déjà  un  spectacle  intéressant  et  dont  la 
moindre  partie  n'eût  pas  été  le  scandale  des  accusations 
portées  contre  tel  ou  tel  ecclésiastique  dont  la  chronique 
scandaleuse  s'occupait  avec  prédilection.  Mais  un  homme 
fort  sage,  le  Sheykh  Abdoul-Housseïn ,  Moudjtehed  lui- 
même,  alla  trouver  Hadjy  Mirza  Aghassy,  et  lui  ayant  fait 
apprécier  les  raisons  sérieuses  qui  devaient  le  porter  à 
changer  d'avis,  ce  qui  semblait  sur  le  point  de  se  faire, 
fut  arrêté  tout  net  et  le  cours  des  idées  c\fflxt%3&. 


154  COMMENCEMENTS  DU   BÀBYSME. 

Le  sheykh  Abdoul-Housseïn,  bien  que  personnage  reli- 
gieux, est  plutôt  ce  que  nous  appellerions  un  juriscon- 
sulte. Il  s'occupe  assez  peu  de  théologie ,  beaucoup  de 
questions  légales  :  sa  sagacité  et  sa  froide  raison  inspi- 
rent en  général  une  grande  confiance,  en  même  temps 
que  la  sévérité  de  ses  mœurs  et  leur  gravité  lui  ont 
acquis  un  crédit  considérable.  Il  est  aujourd'hui  admi- 
nistrateur, pour  le  roi,  des  fonds  destinés  à  l'embellis- 
sement et  aux  réparations  des  édifices  sacrés  à  Kerbela 
et  à  Nedjef.  Mais,  alors,  il  habitait  Téhéran.  Il  insista 
donc  auprès  du  premier  ministre  et  des  grands  en  deman- 
dant s'il  entrait  dans  leurs  vues,  s'il  était  sage  de  détruire 
la  religion  existante,  pour  lui  en  substituer  une  nouvelle 
que  l'on  ne  connaissait  pas  encore.  L'État,  disait-il,  avait 
assez  à  fairç^à  se  relever  des  décombres,  où  tant  et  de  si 
longs  malheurs  l'avaient  enseveli,  sans  qu'on  le  jetât 
encore  dans  les  convulsions  d'une  crise  et  probablement 
d'une  guerre  religieuse.  Était-on  tellement  assuré  des 
intentions  ultérieures  du  Bâb  et  des  dernières  consé- 
quences de  ses  doctrines  qu'on  pût  se  croire  avisé  en  le 
favorisant?  Si  le  clergé  devait  se  mettre  une  fois  en  dé- 
fense, non  plus  contre  le  Bâb,  mais  contre  le  gouverne- 
ment, de  qui  il  était  en  droit  d'attendre  protection,  pou- 
vait-on penser  qu'il  ne  trouverait  pas  des  forces  et  savait- 
on  bien  ce  qui  pourrait  s'ensuivre?  Bref,  il  fit  réfléchir 
Hadjy  Mirza  Aghassy  et  tous  ceux  que  l'étourderie  natio- 
nale  avait  un  moment  emportés,  et  il  obtint  l'assurance 
que,  non-seulement  les  conférences  n'auraient  pas  lieu  et 
qu'Ali-Mohammed  recevrait  la  défense  de  venir  à  Téhéran, 
mais  encore  qu'on  prendrait  contre  lui  et  contre  ses  par- 
tJsans  des  mesures  qui  les  réduiraient  tous  au  silence. 
Le  ministre  ne  tint  pas  bien  fidèlement  cette  dernière 


COMMENCEMENTS  DU  BABYSME.  i53 

partie  de  sa  promesse.  Il  eut  peur  d'incliner  au  delà 
du  besoin  du  côté  du  clergé,  et  en  même  temps,  ne 
voulant  point,  par  une  sévérité  que  sa  conscience  n'exi- 
geait pas,  susciter  peut-être  des  résistances  et  des  scan- 
dales, il  se  contenta  d'écrire  au  gouverneur  de  Shyraz, 
Nizam  Eddopulèh ,  que  toutes  prédications  publiques 
relatives  aux  doctrines  nouvelles  eussent  à  cesser  des 
deux  parts,  qu'on  ne  permît  pas  plus  la  défense  que  l'at- 
taque, et  qu'Aly-Mohammed  eût  à  se  renfermer  dans  sa 
maison,  d'où,  jusqu'à  nouvel  ordre,  il  lui  était  défendu 
de  sortir.  Le  Bâb  et  les  siens  se  soumirent  sans  hési- 
tation. Mais  les  -Moullas  s'écrièrent  unanimement  que 
la  prétendue  protection  dont  on  les  couvrait  était  illu- 
soire et  insultante  pour  la  religion,  dont  elle  avait  l'air 
de  mettre  en  doute  le  droit  souverain  ;  ils  prétendirent 
que  le  danger  était  plus  imminent  que  jamais  et  le  Bâb 
plus  puissant  qu'il  ne  l'avait  encore  été.  Ils  avaient 
raison. 

Quand  les  Bâbys  eurent  appris  qu'on  ne  sévissait  pas 
contre  leur  chef  et  que,  par  conséquent,  les  espérances 
de  l'ennemi  étaient  trompées,  quand  ils  virent  qu'on  se 
bornait  à  demander,  à  commander  un  repos  impossible, 
ils  triomphèrent.  Provisoirement,  Aly-Mohammed  obéis- 
sant restait  dans  sa  maison.  Mais  disciples  et  partisans, 
fort  encouragés,  ne  se  firent  pas  faute  de  répéter  partout 
que  le  refus  de  conférer  avec  leur  chef  équivalait  à  un 
aveu  d'impuissance  et  qu'il  était  désormais  bien  mani- 
feste que  les  musulmans  n'avaient  pas  d'arguments  sé- 
rieux à  opposer  à  leur  doctrine  non  plus  qu'à  leurs 
attaques.  Les  populations  trouvèrent  cette  façon  de  rai- 
sonner assez  juste.  Dès  ce  moment,  les  conversions  de- 
vinrent journalières  et  parmi  les  savants,  fcV^rck\\fô$> 


156  COMMENCEMENTS  DU  BABYSME. 

Moullas  eux-mêmes  on  put  signaler  des  défections  impor- 
tantes. 

Dans  le  sein  du  cénacle,  les  passions,  de  plus  en  plus 
excitées,  redoublèrent  d'ardeur.  Le  Bâb  parla  de  lui-même 
d'une  façon  plus  explicite  qu'il  ne  l'avait  encore  fait.  Il 
ne  se  présenta  plus  comme  un  voyant  pourvu  de  grâces 
spéciales  ;  non  plus  même  comme  un  prophète  plus  ou 
moins  directement  inspiré  de  Dieu,  ainsi  que  l'avait  été 
Mohammed.  Il  déclara  qu'il  n'était  pas  le  Bâb,  comme  on 
l'avait  cru  jusqu'alors,  comme  il  l'avait  pensé  lui-même, 
c'est-à-dire  la  Porte  de  la  connaissance  des  vérités,  mais 
qu'il  était  le  Point,  c'est-à-dire  le  générateur  même  dé  la 
vérité,  une  apparition  divine,  une  manifestation  toute-puis- 
sante, et,  c'est  en  tant  que  Point,  qu'il  reçut  la  qualifica- 
tion $  Altesse-Sublime. 

Le  titre  de  Bâb,  ainsi  devenu  libre,  pouvait  désor- 
mais récompenser  le  pieux  dévouement  de  l'un  des  néo- 
phytes. 11  appartenait  de  droit  à  quelqu'un  de  cette 
troupe  choisie  dont  Aly-Mohammed  était  entouré  et  qui 
lui  témoignait  la  plus  aveugle  confiance  et  l'attache- 
ment le  plus  illimité.  Ces  apôtres ,  élus  parmi  tous 
leurs  compagnons,  étaient  au  nombre  de  dix-huit.  La  vé- 
nération des  Bâbys  reste  attachée  à  leurs  noms;  ils  sont 
tous  plus  que  des  saints,  ils  sont  à  peu  de  distance  de  la 
divinité  absolue,  pourtant  ils  ne  sont  pas  égaux  et  celui 
qui  prit,  parmi  eux,  le  plus  haut  rang  après  le  Révélateur, 
celui  à  qui  fut  conféré  le  titre  de  Bâb  quand  le  Point  fut 
manifesté,  ce  fut  un  certain  prêtre  du  Khorassan,  appelé, 
du  lieu  de  sa  naissance,  Moulla  Housseïn-Boushrewyèh. 
Après  le  Bâb,  il  n'est  personne  qui  ait  rempli  un  rôle 
aussi  considérable  dans  les  débuts  de  la  religion  nouvelle. 
Moulla  Jîousseïn-Boushrewyèh  était  un  homme  auquel 


COMMENCEMENTS  DU  BABYSME.  157 

ses  adversaires  reconnaissaient  eux-mêmes  un  grand 
savoir  et  une  extrême  énergie  de  caractère.  Il  s'était 
livré  à  Tétude  dès  son  enfance ,  et  avait  fait  dans  la  théo- 
logie et  la  jurisprudence  des  progrès  qui  lui  avaient 
acquis  de  la  considération.  Aux  premiers  temps  des 
prédications  d' Aly-Mohammed ,  ce  qu'il  put  apprendre 
dans  le  Khorassan  des  idées  et  des  doctrines  de  ce  per- 
sonnage, dont  on  commençait  à  parler  par  toute  la  Perse, 
frappa  vivement  son  imagination,' et,  quittant  son  pays, 
il  se  rendit  à  Shyraz,  où  on  le  vit  bientôt  figurer  paftni 
les  adeptes  les  plus  ardents  de  l' Altesse-Sublime.  C'était 
une  conversion  marquante,  importante.  Le  Bâb  en  jugea 
ainsi;  car  il  le  choisit  pour  son  principal  lieutenant  et  lui 
conféra  le  titre  qu'il  avait  porté  lui-même.  11  semblerait 
que  Moulla  Housseïn-Boushrewyèh  ait  procédé  avec  beau- 
coup de  précaution  dans  l'examen  des  doctrines  dont  il 
allait  devenir  un  des  principaux  propagateurs.  L'histoire 
universelle  intitulée  :  Nasekh  Attewarikh,  ou  «  Efface- 
ments des  Chroniques,  »  qui  a  donné,  au  point  de  vue 
officiel  et  strictement  musulman,  l'histoire  des  événe- 
ments que  je  rapporte,  assure  que  les  premières  fois  que 
Moulla  Housseïn-Boushrewyèh  vitle  Bâb,  ce  fut  en  secret, 
et  qu'il  eut  avec  lui  de  nombreux  entretiens  avant  de 
se  déclarer  publiquement  son  auditeur.  Il  fut  convaincu. 
Alors  il  ne  ménagea  plus  rien ,  et ,  comme  obéissant  aux 
ordres  de  la  Cour,  le  Bâb  ne  sortait  pas  de  sa  maison, 
Moulla  Housseïn-Boushrewyèh  vivait,  en  quelque  sorte, 
enfermé  avec  lui ,  ne  le  quittant  pas  et  excitant  par  ses 
discours,  par  son  exemple,  la  foi  de  ses  compagnons,  et 
même  le  zèle,  pourtant  bien  ardent  déjà,  du  Révélateur. 
On  a  vu  par  ce  qui  précède  que  la  réputation  du  Bâb 
et  l'intérêt  pour  ses  doctrines  ne  s'étaient  nullement  ren- 


158  COMMENCEMENTS  DU  BABYSME. 

fermés  dans  la  seule  ville  de  Shyraz ,  ni  même  dans  la 
province  du  Fars.  Dans  toute  retendue  de  l'Empire,  on 
s'en  entretenait  et  on  désirait  vivement  être  instruit  des 
vues  et  des  idées  qui  faisaient  déjà  tant  parler.  Moulla 
Housseïn-Boushrewyèh,  désigné  par  son  chef  et  emporté 
par  son  zèle ,  fut  le  premier  missionnaire  qu'aient  eu  les 
Bâbys.  Il  reçut  Tordre  de  se  rendre  dans  l'Irak  et  dans  le 
Khorassan,  de  prêcher  dans  toutes  les  villes  et  dans  tous 
les  villages,  d'attaquer  la  foi  anoienne  et  d'exposer  la 
nouvelle,  et  de  multiplier  les  conversions  le  plus  qu'il  le 
pourrait  faire.  Afin  de  ne  point  paraître,  aux  yeux  des 
gens  méfiants,  comme  un  aventurier  sans  droits,  sans 
témoignages  et  sans  preuves,  il  emporta  le  Récit  du  Pè- 
lerinage et  le  Commentaire  sur  la  Sourat  de  Joseph,  qui 
composaient  alors  toute  la  somme  des  ouvrages  bâbys. 
Pour  le  reste,  c'était  à  sa  science  et  à  sa  foi  d'y  sup- 
pléer. 

Moulla  Housseïn  prit  congé  de  son  maître  et  des  autres 
disciples ,  et ,  ainsi  que  cela  lui  était  commandé ,  il  se 
rendit  d'abord  à  lspahan .  Cette  ville,  déchue  qu'elle  est  du 
rang  de  capitale ,  est  tombée ,  quant  à  sa  population,  du 
chiffre  de  600,000  ou  700,000  âmes  qu'elle  a  eu  sous  les 
Sefewyèhs,  à  celui  de  80,000  ou  90,000;  elle  est  encore 
néanmoins,  avec  Téhéran  et  Tébriz,  une  cité  importante 
de  la  Perse.  Sa  gloire  ancienne  n'a  pas  complètement  dis- 
paru. Ses  collèges  n'ont  point  perdu  toute  leur  réputation  ; 
de  nombreux  écoliers  les  fréquentent,  et  son  clergé  occupe 
peut-être  le  premier  rang  parmi  les  clergés  de  l'empire. 
Moulla  Housseïn-Boushrewyèh  se  présenta  hardiment,  prê- 
cha, montra  ses  livres,  et,  presque  à  son  début,  convertit 
un  homme  considérable,  Moulla  Mohammed Taghy,  liera ty, 
yrjsconsulte  de  mérite,  qui  devint,  lui  aussi,  un  des 


COMMENCEMENTS  DU  BABYSME.  159 

principaux  de  la  secte.  On  se  pressait  en  foule  pour  en- 
tendre le  prédicateur.  Il  occupait,  tour  à  tour,  toutes  les 
chaires  d'Ispahan,  où  il  faisait  en  liberté  ce  qui  avait  été 
interdit  à  Shyraz.  Il  ne  craignait  pas  de  dire  publique- 
ment et  d'annoncer  que  Mirza  Aly-Mohammed  était  le 
douzième  Imam ,  l'Imam  Mehdy  ;  il  montrait  et  lisait  les 
livres  de  son  maître;  il  en  faisait  remarquer  l'éloquence 
et  la  profondeur,  faisait  ressortir  l'extrême  jeunesse  du 
Voyant,  en  racontait  des  miracles.  Bref,  il  produisit  une 
impression  telle  que  le  vieux  gouverneur,  personnage 
redouté  et  redoutable  par  ses  talents  et  un  peu  aussi  par 
sa  cruauté,  leM6temed-Eddooulèh,Menoutjehr-Khan,  eu- 
nuque géorgien,  avoua  qu'il  ne  trouvait  rien  d'impossible  à 
ce  qu'un  personnage  aussi  extraordinaire  que  Moulla  Hous- 
seïn-Boushrewyèh  fût  un  saint,  et  à  ce  que  celui  qui  l'avait 
envoyé  et  qui  avait  composé  les  belles  choses  qu'on  lui 
lisait,  ne  fût  aussi  l'Imam  Mehdy,  le  Caché.  11  faut  dire 
ici ,  pour  prévenir  toute  erreur,  qu'en  assimilant  le  Bàb 
au  douzième  Imam ,  le  missionnaire  cherchait  à  se  faire 
comprendre  de  la  foule  et  à  gagner  ses  sympathies,  abso- 
lument comme  saint  Paul  lorsqu'il  révélait  aux  Athéniens 
que  le  Dieu  qu'il  leur  annonçait  était  ce  Dieu  inconnu 
auquel  ils  avaient  déjà  élevé  un  autel.  C'était  des  deux 
parts  une  façon  de  parler,  et  on  verra  plus  tard  qu'il  n'y 
a  aucun  rapport  entre  l'idée  que  les  Bèbys  se  font  du 
Point,  et  ce  que  les  musulmans  pensent  au  sujet  de  l'I- 
mam Mehdy. 

Après  avoir  réussi,  à  Ispahan,  au  delà  de  toute  espé- 
rance, Moulla  Housseïn-Boushrewyèh  se  dirigea  sur 
Kashan,  et,  à  peine  arrivé,  il  y  commença  ses  prédi- 
cations. 11  convertit  encore  plusieurs  personnes,  tant 
dans  le  peuple  que  parmi  les  savants,  et  entre  autres, 


160  COMMENCEMENTS  DU  BÀBYSME. 

en  ce  qui  est  de  cette  dernière  classe,  un  certain  Hadjy 
Mirza  Djany,  marchand  de  la  ville;  mais  il  échoua  dans 
une  tentative  pour  convaincre  un  des  grands  Moudj- 
teheds,  Hadjy  Moulla  Mohammed.  Au  dire  des  musul- 
mans, il  eut  affaire  à  trop  forte  partie,  et,  après  une 
très-longue  discussion ,  le  Hadjy,  voyant  le  missionnaire 
bâby  réduit  au  silence,  le  chassa  de  sa  présence.  Cepen- 
dant, ce  qui  pourrait  faire  douter  quelque  peu  d'une  vic- 
toire si  complète,  c'est  que  le  vainqueur  se  montrant  plus 
que  modéré;  n'osa  pas  interdire  les  prédications  ulté- 
rieures ;  que  Moulla  Housseïn-Boushrewyèh  resta  à  Ka- 
shan  tant  qu'il  lui  plut,  et  en  partit  en  pleine  liberté 
pour  se  rendre  à  Téhéran. 

11  passa  quelques  jours  dans  cette  capitale,  mais  il  ne 
s'y  produisit  pas  en  public,  et  se  contenta  d'avoir  avec 
les  personnes  qui  vinrent  le  visiter  des  entretiens  qui 
pouvaient  passer  pour  confidentiels.  Il  ne  laissa  pas  que  de 
recevoir  ainsi  beaucoup  de  monde  et  d'amener  à  ses  opi- 
nions un  assez  grand  nombre  de  curieux.  Chacun  voulait  le 
voir  ou  l'avoir  vu ,  et  le  roi  Mohammed-Shah  et  son  mi- 
nistre, Hadjy  Mirza  Aghassy,  en  vrais  Persans  qu'ils 
étaient,  ne  manquèrent  pas  de  le  faire  venir.  Il  leur  ex- 
posa ses  doctrines  et  leur  remit  les  livres  du  maître, 

Mohammed-Shah ,  dont  j'ai  déjà  parlé,  était  un  prince 
d'un  caractère  tout  particulier,  non  point  rare  en  Asie, 
mais  tel  que  les  Européens  n'ont  guère  su  l'y  voir,  et 
encore  moins  l'y  comprendre.  Bien  qu'il  ait  régné  dana 
un  temps  où  les  habitudes  de  la  politique  locale  étaient 
encore  assez  dures,  il  était  doux  et  endurant,  et  sa  tolé- 
rance s'étendait  jusqu'à  assister  d'un  œil  fort  placide  aux 
désordres  de  son  harem,  qui,  pourtant,  auraient  eu  quel- 
que droit  de  le  fâcher;  car,  même  sous  Feth-Aly-Shah > 


COMMENCEMENTS  DU  BÀBYSME.  161 

le  laisser-aller  et  le  caprice  des  fantaisies  ne  furent  jamais 
portés  aussi  loin.  On  lui  prête  ce  mot,  digne  de  notre 
xvme  siècle  :  «  Que  ne  vous  cachez-vous  un  peu,  ma- 
dame? Je  ne  veux  pas  vous  empêcher  de  vous  amuser.  » 
Mais  chez  lui  ce  n'était  point  affectation  d'indifférence, 
c'était  lassitude  et  ennui.  Sa  santé  avait  toujours  été  dé- 
plorable; goutteux  au  dernier  degré,  il  souffrait  des  dou- 
leurs continuelles  et  avait  à  peine  du  relâche.  Son  carac- 
tère, naturellement  faible,  était  devenu  très-mélancolique, 
et,  comme  il  avait  un  grand  besoin  d'affection  et  qu'il  ne 
trouvait  guère  de  sentiments  de  ce  genre  dans  sa  famille, 
chez  ses  femmes,  chez  ses  enfants,  il  avait  concentré 
toutes  ses  affections  sur  le  vieux  Moulla,  son  précepteur. 
Il  en  avait  fait  son  unique  ami,  son  confident,  puis  son 
premier  et  tout-puissant  ministre,  et  enfin,  sans  exagéra- 
tion ni  manière  de  parler,  son  Dieu. 

Élevé  par  cette  idole  dans  des  idées  fort  irrévéren- 
cieuses pour  l'Islamisme,  il  ne  faisait  non  plus  de  cas  des 
dogmes  du  prophète  que  du  Prophète  lui-même.  Les 
Imams  lui  étaient  très-indifférents ,  et  s'il  avait  quelques 
égards  pour  Aly ,  c'était  en  raison  de  cette  bizarre  opéra- 
tion de  l'esprit  par  laquelle  les  Persans  identifient  ce 
vénérable  personnage  avec  leur  nationalité.  Mais,  en 
somme,  Mohammed-Shah  n'était  pas  musulman,  non  plus 
que  chrétien ,  guèbre  ou  juif.  Il  tenait  pour  certain  que 
la  substance  divine  s'incarnait  dans  les  Sages  av.ec  toute 
sa  puissance  ;  et  comme  il  considérait  Hadjy  Mirza 
Aghassy  comme  le  Sage  par  excellence,  il  ne  doutait  pas 
qu'il  ne  fût  Dieu,  et  lui  demandait  dévotement  quelque 
prodige.  Souvent  il  lui  arriva  de  dire  à  ses  officiers,  d'un 
air  pénétré  et  convaincu  :  «  Le  Hadjy  m'a  promis  un 
miracle  pour  ce  soir,  vous  verrez I  »  En  dehors  du  Hadjy, 


162  COMMENCEMENTS  DU  BABYSME. 

Mohammed-Shah  était  donc  d'une  prodigieuse  indifférence 
pour  le  succès  ou  les  revers  de  telle  ou  telle  doctrine 
religieuse;  il  lui  plaisait,  au  contraire,  de  voir  s'élever 
des  conflits  d'opinions  qui  témoignaient  à  ses  yeux  de 
l'aveuglement  universel. 

Le  Hadjy,  de  son  côté,  était  un  Dieu  d'une  espèce  toute 
particulière.  11  n'est  pas  absolument  certain  qu'il  ne  crût 
pas  de  lui-même  ce  dont  Mohammed-Shah  était  per- 
suadé. Dans  tous  les  cas,  il  professait  les  mêmes  principes 
généraux  que  le  roi ,  et  les  lui  avait  de  bonne  foi  incul- 
qués. Mais  cela  ne  l'empêchait  pas  de  bouffonner.  La 
bouffonnerie  était  le  système,  la  règle,  l'habitude  de  sa 
conduite  et  de  sa  vie.  Il  ne  prenait  rien  au  sérieux,  à 
commencer  par  lui-même  :  «  Je  ne  suis  pas  un  premier 
ministre ,  répétait-il  constamment  et  surtout  à  ceux  qu'il 
maltraitait;  je  suis  un  vieux  moulla,  sans  naissance  et 
sans  mérite,  et  si  je  me  trouve  à  la  place  où  je  suis, 
c'est  que  le  roi  l'a  voulu.  » 

Il  ne  parlait  jamais  de  ses  fils  sans  les  appeler  fils  de 
drôlesse  et  fils  de  chien.  C'est  dans  ces  termes  qu'il  de- 
mandait de  leurs  nouvelles  ou  leur  faisait  transmettre 
des  ordres  par  ses  officiers  quand  ils  étaient  absents.  Son 
plaisir  particulier  était  de  passer  des  revues  de  cavaliers 
où  il  réunissait,  dans  leurs  plus  somptueux  équipagçs> 
tous  les  Khans  nomades  de  la  Perse.  Quand  ces  belli- 
queuses tribus  étaient  rassemblées  dans  la  plaine,  on  voyait 
arriver  le  Hadjy,  vêtu  comme  un  pauvre ,  avec  un  vieux 
bonnet  pelé  et  disloqué,  un  sabre  attaché  de  travers  sur 
sa  robe,  et  monté  sur  un  petit  âne.  Alors  il  faisait  ranger 
les  assistants  autour  de  lui^  les  traitait  d'imbéciles, 
tournait  en  ridicule  leur  attirail,  leur  prouvait  qu'ils 
n'étaient  bons  à  rien,  et  les  renvoyait  chez  eux  avec  des 


COMMENCEMENTS  DU   BABYSME.  163 

cadeaux;  car  son  humeur  sarcastique  s'assaisonnait  de 
générosité. 

En  dehors  de  ses  idées  mystiques ,  il  avait  deux  pas- 
sions qui  jouaient  un  rôle  considérable  dans  sa  vie  :  l'ar- 
tillerie  et  l'agriculture. 

En  ce  qui  est  de  la  première ,  il  est  le  premier  qui  ait 
installé  à  Téhéran  une  fonderie  de  canons  ;  il  faisait  ras- 
sembler de  partout  et  venir  d'Europe  les  modèles  des 
inventions  et  des  perfectionnements  les  plus  récents.  Il 
inventait  lui-même,  et  j'ai  vu- un  appareil  de  sa  création. 
C'est  une  espèce  de  cône  de  huit  ou  dix  pieds  de  long,  en 
tôle,  et  monté  sur  des  roues.  L'intérieur  devait  être  rempli 
de  mitraille  et  de  poudre  avec  une  mèche  saillant  à  l'ex- 
térieur.  Le  Hadjy  se  proposait  de  faire  confectionner  un 
grand  nombre  de  ces  machines,  que,  dans  un  jour  de 
bataille,  on  ferait  atteler  et  qui  marcheraient  sur  le  front 
de  l'armée  persane.  Au  moment  d'engager  Faction,  on 
mettrait  le  feu  aux  mèches,  on  détellerait  les  chevaux 
et  les  conducteurs  s'enfuiraient  avec  toutes  les  troupes* 
L'ennemi,  alors,  ne  manquerait  pas  de  se  précipiter  à 
leur  poursuite,  il  se  jetterait  aveuglément  sur  les  ma- 
chines infernales,  il  sauterait;  et  les  Persans  n'auraient 
plus  qu'à  se  réjouir  d'une  victoire  si  ingénieusement 
obtenue. 

Sans  me  permettre  aucune  objection  contre  le  système 
du  Hadjy,  je  suis  plus  heureusement  frappé  de  ce  qu'il  a 
fait  en  agriculture.  Il  a  réellement  créé  autour  de  Té- 
héran un  grand  nombre  de  villages,  et  donné  à  la  Perse 
beaucoup  de  plantes  d'utilité  ou  d'agrément  qu'elle  ne 
possédait  pas  avant  lui,  ce  qui  constitue,  après  tout,  un 
service  réel.  Mais,  au  milieu  de  tous  ces  travaux  et  de 
prodigalités  sans  nom,  la  bouffonnerie  l'emportait  tou 


164  COMMENCEMENTS  DU   BABYSME. 

jours,  et  c'est  là  ce  qui  a  donné  à  l'administration  du 
Hadjy  son  principal  trait  de  caractère.  Rien  de  sérieux^ 
un  grand  laisser-aller  en  toutes  choses,  un  fonds  d'idées 
religieuses  qui  n'étaient  les  idées  de  personne,  et,  pour 
ce  motif,  un  vif  penchant  à  voir  sans  déplaisir  les  idées 
de  tout  le  monde  plus  ou  moins  tenues  en  échec,  combiné 
avec  la  passion  de  ne  pas  se  donner  d'ennui  en  ordonnant 
quoi  que  ce  fût  de  définitif,  telle  était  la  situation  que  le 
Bàb  avait  déjà  trouvée  quelques  mois  auparavant  et  qui 
n'existait  pas  moins  au  moment  où Moulla  Housseïn-Boush- 
rewyèh  eut  ses  entretiens  avec  le  roi  et  avec  son  ministre. 
Le  novateur  apportait  de  la  part  du  Bàb  des  paroles 
toutes  de  dévouement  et  de  soumission.  Les  nouveaux 
religionnaires  désiraient  être  tes  plus  fermes  soutiens  de 
la  dynastie  et  travailler  à  sa  gloire.  Il  n'était  plus  besoin 
désormais  de  montrer  que  l'opinion  publique  recevait 
avec  faveur  la  doctrine  nouvelle  ;  le  fait  était  évident  de 
lui-même,  et  non-seulement  à  Shyraz,  à  lspahan,  à  Kashan, 
à  Téhéran  même,  le  bâbysme  faisait  chaque  jour  dep  pro- 
grès dans  toutes  les  classes  de  la  société,  mais  on  savait 
encore  qu'il  en  était  de  même  à  Hamadan,  à  Kazwyn,  à 
Zendjan,  à  Kerman,  à  Yezd.  Moulla  Housseïn-Boushrewyèh 
pouvait  donc  insinuer  avec  raison  qu'il  était  plus  à  propos 
de  compter  avec  son  maître  que  de  le  combattre,  et  meil- 
leur de  se  le  donner  pour  ami  que  pour  adversaire.  Défendre 
l'intérêt  de  la  foi  musulmane,  c'était  assurément  ce  que  le 
roi  et  son  ministre  ne  pouvaient,  au  sentiment  de  leur 
interlocuteur,  avoir  la  moindre  velléité  de  faire,  puis- 
que, aussi  complètement  que  personne,  ils  étaient  détachés 
des  intérêts  du  Prophète  ;  quant  à  leurs  opinions  parti- 
culières, il  n'y  avait  rien,  précisément;  qui  s'opposât  à 
des  compromis,  et  du  moment  que  le  Hadjy  était  dieu,  à 


COMMENCEMENTS  DU  BABYSME.  165 

un  titre  quelconque,  il  ne  pouvait  pas  lui  sembler  trop 
illogique,  à  lui  ni  à  son  royal  adorateur,  que  le  Bâb  fût 
aussi  une  émanation  divine. 

A  ces  considérations,  Moulla  Housseïn-Boushrewyèh 
ajouta  que  la  Perse  paraissait  entrer  dans  des  voies 
nouvelles;  que  les  rapports  avec  l'Europe  devenant 
chaque  jour  plus  multipliés  et  plus  certains,  il  n'était  pas 
sans  importance  de  favoriser  des  dogmes  qui,  comme  ceux 
du  Bâb,  se  rapprochaient  des  notions  généralement  ré- 
pandues dans  le  monde,  comme,  par  exemple,  l'abolition 
dé  l'impureté  légale  et,  à  peu  près,  celle  de  la  polygamie  ; 
qu'en  outre,  à  raisonner  suivant  la  pure  politique,  c'était 
un  dessein  qui  avait  occupé  les  souverains  les  plus  consi- 
dérables de  l'Asie  centrale  dans  ces  trois  derniers  siècles, 
c'est-à-dire  le  Grand  Mogol  Shah-Akhbar,  le  fondateur  des 
Séféwyehs,  Shah-Ismaïl  et  le  conquérant  Nader-Shàh, 
que  celui  de  fonder  une  religion  qui  rassemblât  dans  son 
sein,  en  les  conciliant,  les  doctrines  des  musulmans,  des 
chrétiens  et  des  juifs.  Or,  le  Bâb  opérait  précisément  cette 
fusion,  et  le  roi  allait  se  couvrir  d'une  gloire  immortelle 
en  acceptant  la  conduite  d'une  si  glorieuse  réforme. 

A  en  juger  d'après  le  caractère  et  les  mœurs  de  Mo- 
hammed-Shah et  de  son  favori,  ce  dut  être  précisément 
cette  possibilité  de  gloire  qui  dut  les  dégoûter  décidément 
du  bâbysme  et  les  rendre  hostiles  aux  vues  de  Moulla 
Housseïn-Boushrewyèh.  Ils  furent  forcés  de  comprendre 
qu'on  leur  demandait  de  prendre  de  la  peine  pour  un  but 
qui  ne  les  intéressait  pas.  La  goutte,  le  mysticisme,  l'in- 
différence et  la  bouffonnerie  ne  sont  pas  des  soutiens  natu- 
rels de  l'ambition,  et  quand  on  eut  raisonné  suffisamment 
avec  l'apôtre,  qu'on  eut  lu,  goûté  et  critiqué  les  ouvrages 
du  Bâb,  on  se  trouva  fatigué  de  cette  affaire,  iaqjûfcl  <kt 


\m  COMMENCEMENTS  DU  BABYSME. 

suites  qu'elle  pouvait  avoir,   ennuyé  des  réclamations 
quelle  soulevait. 

On  prit  donc  avec  le  missionnaire  bàby  un  ton  rigoureux, 
et  afin  de  se  débarrasser  de  lui  une  fois  pour  toutes,  on  lui 
déclara  que  s'il  voulait  conserver  ses  membres  et  même 
la  vie,  il  n'avait  qu'à  quitter  Téhéran  dans  le  plus  bref 
délai.  Du  reste,  on  ne  lui  prescrivait  absolument  rien 
autre  chose  et  on  ne  s'expliquait  pas  sur  le  fond.  Ainsi 
repoussé,  Moulla  Housseïn  aurait  été  dans  un  grand  em- 
barras peut-être  pour  maintenir  la  position  favorable  qu'il 
avait  créée,  si  de  nouvelles  ressources  n'avaient  été  pré- 
parées à  la  religion  nouvelle  par  le  Bàb  dans  le  moment 
même  que  son  premier  mandataire  obtenait  ses  premiers 
succès. 

En  effet,  très-peu  de  temps  après  que  Moulla  Housseïn. 
était  parti  de  Shyraz,  le  Bàb  avait  envoyé,  dans  d'autres 
directions,  deux  émissaires  sur  lesquels  il  fondait  égale- 
ment de  grandes  espérances,  et  qui,  avec  non  moins  de 
talents  peut-être,  n'avaient  pas  moins  de  zèle,  de  foi  et, 
par  la  suite,  ne  devaient  guère  acquérir  moins  de  renom- 
mée que  leur  devancier.  L'un  de  ces  fidèles  était  Hadjy 
Mohammed-Aly-Balfouroushy,  l'autre  était  une  femme. 

Hadjy  Mohammed-Aly-Balfouroushy  est,  aux  yeux  des 
bàbys,  un  grand  saint,  un  personnage  qui  ne  saurait  être 
trop  vénéré.  Sa  science,  la  pureté  de  sa  doctrine,  l'éclat 
de  son  dévouement,  tout  ce  qui  lui  arriva  par  la  suite,  le 
recommandent  de  la  façon  la  plus  expresse  à  la  vénération 
des  croyants.  11  fut  député  par  le  Bàb  dans  son  propre 
pays,  le  Mazendéran,  et  il  y  obtint  de  très-grands  succès, 
qui  devaient  tenir  une  place  considérable  dans  l'histoire 
du  bàbysme.  Sachant  Moulla  Housseïn-Boushrewyèh  à 
Téhéran,  il  s'était  mis  en  rapport  avec  lui  et  l'avait  ins- 


COMMENCEMENTS  DU  BABYSME.  167 

truit  de  tout  ce  qu'il  faisait,  car  ses  propres  démarches 
dépendaient  à  l'avenir  du  succès  ou  de  l'échec  du  premier 
vicaire  du  Bâb. 

L'autre  missionnaire,  la  femme  dont  je  parle,  était, 
elle,  venue  à  Kazwyn,  et  c'est  assurément,  en  même 
temps  que  l'objet  préféré  de  la^vénération  des  Bâbys,  une 
des  apparitions  les  plus  frappantes  et  les  plus  intéres- 
santes de  cette  religion.  Cette  femme,  donc,  s'appelait  de 
son  vrai  nom  Zerryn-Tadj,  «  la  Couronne  d'Or,  »  et  était 
surnommée  Gourret-Oul-Ayn,.  «  la  Consolation  des  Yeux,  » 
nom  sous  lequel  elle  est  surtout  connue  ;  mais  on  l'appelle 
aussi  Hezret-è-Taherêh,  «  Son  Altesse  la  Pure,  »  et  encore 
Nokteh  ou  le  Point,  c'est-à-dire  la  partie  culminante  de 
la  prophétie  incarnée.  Elle  était  de  Kazwyn  et  apparte- 
nait à  une  famille  sacerdotale.  Son  père,  Hadjy  Moulla 
»  45aleh,  passait  pour  un  jurisconsulte  des  plus  distingués,  et 
on  l'avait  mariée  de  bonne  heure  à  son  cousin  Moulla 
Mohammed,  qui  avait  aussi  une  bonne  réputation  d'homme 
instruit.  On  a  vu,  dans  les  chapitres  précédents,  que  la 
ville  de  Kazwyn  était,  en  quelque  sorte,  depuis  une  qua- 
rantaine d'années,  le  centre  de  la  doctrine  des  Shey 
khys  et  que  des  hommes  habiles  en  philosophie  y  ensei- 
gnent encore.  La  famille  de  Gourret-oul-Ayn  jouait  un 
rôle  dans  ce  mouvement  et  y  prenait  grande  part,  sur- 
tout par  le  père  de  son  mari,  Moulla  Mohammed-Taghy, 
l'homme  éminent  de  la  ville,  moudjtehed  des  plus  consi- 
dérés et  traditionniste  fameux  dans  toute  la  Perse. 

Bien  que  musulmans  et  Bâbys  se  répandent  aujourd'hui 
en  éloges  extraordinaires  sur  la  beauté  de  la  Consolation 
des  Yeux,  il  est  incontestable  que  l'esprit  et  le  caractère 
de  cette  jeune  femme  étaient  beaucoup  plus  remarquables 
encore.  Ayant  souvent,  et,  pour  ainsi  dire,  quotidienne* 


168  COMMENCEMENTS  DU  BABYSME. 

ment  assisté  à  des  entretiens  fort  doctes,  il  paraît  que, 
de  bonne  heure,  elle  y  avait  pris  un  grand  intérêt,  et  il 
se  trouva,  un  jour,  qu'elle  était  parfaitement  en  état  de 
suivre  les  subtiles  discussions  de  son  père,  de  son  oncle, 
de  son  cousin,  devenu  son  mari,  et  même  de  raisonner  avec 
eux,  et,  souvent,  de  les  étonner  par  la  force  et  l'acuité  de 
son  intelligence.  En  Perse,  ce  n'est  pas  chose  ordinaire 
que  de  voir  des  femmes  appliquer  leur  esprit  à  de  pareils 
emplois,  mais  ce  n'est  pas  non  plus  un  phénomène  tout  à 
fait  rare;  ce  qui  est  là,  comme  ailleurs,  vraiment  extra- 
ordinaire, c'est  de  rencontrer  une  femme  égale  à  Gourret- 
Oul-Ayn.  Non-seulement  ellepoussa  la  connaissance  de 
l'arabe  jusqu'à  une  perfection  inusitée,  mais  elle  devint 
encore  éminente  dans  la  science  des  traditions  et  celle 
des  sens  divers  que  l'on  peut  appliquer  aux  passages  dis- 
cutés du  Koran  et  des  grands  auteurs.  Enfin  elle  passait  à 
Kazwyn,  et,  à  bon  droit,  pour  un  prodige. 

Ce  fut  dans  sa  famille  qu'elle  entendit  parler  pour  la 
première  fois  des  prédications  du  Bâb  à  Shyraz  et  de  la 
nature  des  doctrines  qu'il  prêchait.  Ce  qu'elle  en  apprit, 
tout  incomplet  et  imparfait  que  ce  fût,  lui  plut  extrétae- 
ment.  Elle  se  mit  en  correspondance  avec  le  Bâb,  et  bien- 
tôt embrassa  toutes  ses  idées.  Elle  ne  se  contenta  pas 
d'une  sympathie  passive  ;  elle  confessa  en  public  la  foi  de 
son  maître;  elle  s'éleva  non-seulement  contre  la  poly- 
gamie, mais  contre  l'usage  du  voile,  et  se  montra  à  visage 
découvert  sur  les  places  publiques,  au  grand  effroi  et  au 
grand  scandale  des  siens  et  de  tous  les  musulmans  sin- 
cères, mais  aux  applaudissements  des  personnes  déjà 
nombreuses  qui  partageaient  son  enthousiasme  et  dont  ses 
prédications  publiques  augmentèrent  de  beaucoup  le  cer- 
c)e.  Son  oncle,  le  docteur,  son  père,  le  juriste,  son  mari, 


COMMENCEMENTS  DU  BABYSME.  169 

épuisèrent  tout  pour  là  ramener  au  moins  à  une  conduite 
plus  placide  et  plus  réservée.  Elle  les  repoussa  par  ces 
arguments  sans  réplique  de  la  foi  impatiente  du  repos. 
On  l'accuse  même  (le  fait  ne  parait  nullement  prouvé) 
devoir  dirigé  les  coups  d'une  troupe  de  ses  partisans,  qui 
massacrèrent  son  beau-père  dans  la  grande  mosquée, 
pendant  que  le  vieillard  faisait  sa  prière.  Ce  fut  la  pre- 
mière violence  née  du  bâbysme.  A  la  fin,  lasse  des  impor- 
tunités,  la  Consolation  des  Yeux  quitta  sa  famille  et  se 
consacra  hautement  à  l'apostolat  dont  le  Bàb  lui  avait 
conféré  tous  l'es  droits  et  confié  tous  les  devoirs.  Sa 
réputation  théologique  devint  immense,  et  l'idée  qu'elle 
avait  elle-même  de  sa  valeur  était  telle,  qu'un  jour, 
raconte-t-on,  Moulla  Mohammed-Aly-Balfouroushy  s'é- 
tant  tourné  vers  la  Kibla  musulmane  pour  faire  sa  prière, 
Gourret-Oul-Ayn  le  prit  par  le  bras  et  lui  dit  :  «  Non! 
c'est  à  moi  qu'il  faut  t' adresser  :  je  suis  la  Kibla  I  »  Je  n'ai 
jamais  entendu  personne  parmi  les  musulmans  mettre 
en  doute  la  vertu  d'une  personne  si  singulière. 

Tels  étaient  les  deux  associés,  l'apôtre  du  Mazendéran 
et  la  Voyante  de  Kazwyn,  que  Moulla  Housseïn  fit  préve- 
nir lorsque  l'ordre  de  quitter  Téhéran  lui  parvint.  Ce  fut 
avec  ces  deux  collègues  qu'il  consulta  sur  ce  qu'il  avait  à 
faire.  11  ne  fallait  plus  penser,  pour  le  moment  du  moins, 
à  ranger  le  pouvoir  laïque  du  côté  du  Bàb  et  à  décider  par 
un  coup  de  main  la  victoire  contre  l'Islam.  D'autre  part, 
il  eût  été  fâcheux  de  compromettre,  par  une  résistance 
hors.de  saison,  la  situation,  en  définitive  très-bonne,  que 
l'on  avait  conquise  dans  la  nation  elle-même,  en  s' obsti- 
nant, par  un  séj  our  orgueilleux  à  Téhéran,  à  appeler  sur  soi 
des  rigueurs  qu'évidemment  le  Roi  et  son  ministre  ne  te- 
naient pas  à  réaliser.  On  résolut  donc  que  Moulla  Housseïn- 


i70  COMMENCEMENTS  DU  BABYSME. 

Boushrewy èh  obéirait  et  irait  dans  les  provinces  continuer 
le  cours  de  ses  prédications  et  de  ses  conquêtes.  Le  tra- 
vail serait  plus  lent,  mais  il  n'en  serait  pas  moins  sûr,  si 
l'on  en  pouvait  juger  par  le  passé.  La  direction  qu'il  con- 
venait de  suivre  et  les  pays  à  convertir  étaient  bien  indi- 
qués :  Moulla  Housseïn  avait  traversé  victorieusement  le 
Sud  de  la  Perse;  Gourret-Oul-Ayn  s'occupait  de  l'Ouest; 
le  Balfouroushy  réussissait  dans  le  Nord.  L'apostolat  de 
l'Est  restait  à  entreprendre,  et  le  lieutenant  du  Bâb,  pre- 
nant congé  de  ses  deux  ardents  coreligionnaires,  quitta  la 
capitale  et  se  dirigea,  sans  rien  dire,  vers  le  Khorassan. 
On  était  alors  à  la  fin  de  4847.  Le  pèlerin  mettait  à 
profit,  suivant  son  usage,  un  séjour,  qu'il  prolongeait  au 
besoin,  dans  tous  les  villages,  les  bourgs  et  les  villes  de  sa 
route,  pour  tenir  des  conférences,  argumenter  contre  les 
moullas,  faire  connaître  les  livres  du  Bàb  et  prêcher  ses 
doctrines.  Partout  on  l'appelait,  on  l'attendait  avec  impa- 
tience; il  était  recherché  avec  curiosité,  écouté  avide- 
ment, cru  sans  beaucoup  de  peine.  Ce  fut  surtout  à  Nisha- 
pour  qu'il  fit  deux  conversions  importantes,  dans  les 
personnes  de  Moulla  Abd-el-Khalek  de  Yezd,  et  de  Moulla 
Aly  le  Jeune.  Le  premier  de  ces  docteurs  avait  été  élève 
du  sheykh  Ahmed-Ahsayy.  C'était  un  personnage  célèbre 
et  par  sa  science  et  par  son  éloquence  et  par  son  crédit 
sur  le  peuple.  L'autre,  sheykhy  comme  le  premier,  de 
mœurs  sévères  et  de  grande  considération,  occupait  le 
poste  considérable  de  principal  moudjtehed  de  la  ville. 
Tous  deux  devinrent  Bâbys  emportés  et  firent  retentir 
les  chaires  des  mosquées  des  prédications  les  plus  violen- 
tes contre  l'Islam.  Pendant  quelques  semaines  on  eût  pu 
croire  que  la  religion  ancienne  était  décidément  vaincue. 
Le  clergé,  démoralisé  par  la  défection  de  son  chef,  effrayé 


COMMENCEMENTS  DU  BÀBYSME.  171 

des  discours  publics  qui  le  ménageaient  si  peu,  ou  n'osait 
se  montrer  ou  avait  pris  ta  fuite.  Quand  Moulla  Housseïn- 
Boushrewyèh  arriva  à  Meshhed,  il  trouva,  d'une  part,  la 
population  émue  et  divisée  à  son  sujet;  de  l'autre,  le 
clergé  averti,  très-inquiet,  mais  poussé  à  bout  et  décidé  à 
faire  une  vigoureuse  résistance  aux  attaques  dont  il  allait 
être  l'objet. 

Toute  cette  cléricature  était  si  résolue,  qu'elle  prit  vi- 
goureusement l'offensive.  A  peine  le  missionnaire  bâby 
avaitril  mis  le  pied  dans  la  ville,  qu'une  députation  de 
moullas  en  sortit  pour  aller  le  dénoncer  au  gouverneur, 
Hamzé-Mirza,  alors  engagé  dans  une  expédition  contre  les 
Turkomans  de  la  frontière,  et  campé  dans  la  plaine  nom- 
mée la  Prairie  de  Redgân.  Ces  mandataires  dénoncèrent 
violemment  au  Prince  l'homme  dangereux  qui  venait 
d'entrer  dans  leur  cité.  Ils  racontèrent  les  scandales  arri- 
vés à  Nishapour  de  son  fait,  ils  s'étendirent  sur  l'impossi 
bilité  de  tolérer  dans  la  ville  sainte  par  excellence,  celle 
qui  a  le  bonheur  d'être  le  sanctuaire  de  l'Imam  Rïza,  un 
aussi  scandaleux  infidèle.  Ils  persuadèrent  le  Prince,  au- 
tant que  l'on  pouvait  persuader  un  personnage  aussi  dif- 
ficile à  émouvoir  par  des  considérations  de  cet  ordre,  et 
il. commanda  que  Moulla  Housseïn-Boushrewyèh  fût  con- 
duit au  camp  et  eût  à  comparaître  devant  lui.  Par  ses  ordres 
également,  on  arrêta  à  Nishapoiy*  ce  fougueux  néophyte, 
Moulla  Aly  le  Jeune,  et  on  le  lui  amena.  Celui-ci  ne  se 
tira  pas  de  l'entrevue  avec  beaucoup  d'honneur  pour  son 
courage  et  pour  sa  fermeté.  Soit  que  les  menaces  l'eussent 
effrayé,  soit  que  les  cadeaux  l'eussent  gagné,  il  revint  du 
camp  à  Meshhed  pour  monter  dans  la  chaire  de  la  grande 
mosquée  et  renoncer,  devant  les  moullas  et  le  peuple  as- 
semblés, à  ce  qu'il  avait  professé  peu  de  jours  auparavant 


172  COMMENCEMENTS  DU   BABYSME. 

avec  un  zèle  si  furieux.  Il  détesta  les  doctrines  qu'il  avait 
tant  louées,  et  maudit  solennellement  le  Bàb  et  ses  com- 
pagnons. Sur  quoi  on  le  laissa  libre,  et  ils  'en  retourna  la 
tête  basse  à  Nishapour.  A  son  exemple,  un  certain  nombre 
des  convertis  de  cette  ville  firent  défection  ;  mais  Moulla 
Abd-el-Khalek  ne  les  imita  pas  et  ne  voulut  rien  enten- 
dre. Il  s'obstina,  au  contraire,  et  jura  que  rien  ne  le  dé- 
tournerait de  la  voie  dans  laquelle  il  s'était  engagé.  Alors 
le  clergé,  tout  ranimé,  tout  réuni,  et  plein  de  courage  à 
suivre  la  direction  qui  lui  venait  de  Meshhed,  chassa  su- 
bitement Moulla  Abd-el-Khalek  de  la  chaire  et  lui  interdit 
l'entrée  des  mosquées.  Puis  on  lui  ordonna  de  se  tenir 
enfermé  dans  sa  maison  et  de  ne  plus  paraître  dans  les 
rues. 

Pour  Moulla  Housseïn-Boushrewyèh,  conduit  au  camp,  il 
fut  mis  dans  une  tente,  et  des  karaouls  ou  sentinelles,  éta- 
blies à  Tentour,  empêchèrent  qu'il  ne  put  communiquer 
avec  personne. 

Pendant  qu'on  discutait  pour  savoir  ce  qu'il  fallait  faire 
de  lui,  une  révolte  de  soldats,  éclata  à  Meshhed.  Hamzé- 
Mirza  fut  forcé  de  lever  le  camp,  et  comme  les  insurgés, 
avec  leur  chef,  le  Salar,  avaient  réussi  à  s'emparer  de  la 
ville,  le  Prince,  fort  embarrassé  et  inquiet  d'un  événe- 
ment qui,  en  effet,  compromit  un  instant  l'existence  de  la 
dynastie,  cessa  de  songer  à  son  prisonnier.  Celui-ci  mit 
le  temps  à  profit,  s'échappa  et  courut  vers  Meshhed,  espé- 
rant y  gagner  quelque  chose  à  la  faveur  du  tumulte. 
Mais  il  n'en  alla  pas  ainsi  ;  à  peine  reconnu,  on  lui  intima 
l'ordre  de  sortir.  Le  Salar  avait  assez  d'affaires  sur  les 
bras  sans  se  donner  encore  le  souci  d'une  querelle  avec 
le  puissant  clergé  de  la  Ville  Sainte,  soutenu  par  une 
poputetion  considérable  de  fainéants  qui.  ne  vivant  que 


COMMENCEMENTS  DU  BABYSME.  173 

de  la  cuisine  de  là  grande  mosquée,  est  nécessairement  à 
la  dévotion  absolue  des  personnages  qui  en  disposent. 
MoullaHousseïn-Boushrewyèh  n'eut  donc  rien  autre  chose 
à  faire  que  de  s'enfuir  encore,  et  il  retourna  à  Nishapour. 

Là,  son  attitude,  qui  jusqu'alors  avait  été  purement 
celle  d'un  missionnaire  pacifique,  changea  du  tout  au 
tout.  Sa  sûreté  était  gravement  compromise  ;  le  pays  était 
en  feu.  La  sédition  du  Salar  mettait  toutes  les  populations 
sur  pied.  Pour  vivre  au  milieu  des  armes,  il  fallaits'armer. 
Moulla  Housseïn  prit  ce  parti,  et,  s' entourant  d'une  troupe 
de  fidèles,  se  dirigea  sur  Sebzewar.  Là,  Mirza  Taghy- 
Djouyny,  homme  riche  et  considérable,  se  donna  à  lui  et 
se  chargea  de  l'entretien  de  sa  bande.  De  nouvelles  re- 
crues s'unirent  aux  Bàbys,  qui  marchèrent  sur  Miyamy  et 
ensuite  sur  Yardjemend,  dont  ils  s'emparèrent  ;  mais  ils 
en  furent  presque  aussitôt  repoussés  par  Aga-Séyd-Mo- 
hammed,  qui,  entouré  de  ses  amis,  leur  intima  l'ordre  de 
s'éloigner,  ce  qu'ils  firent,  ne  se  sentant  pas  en  force  ou 
plutôt  n'étant  pas  encore  bien  résolus,  tout  armés  qu'ils 
étaient,  à  en  venir  aux  dernières  extrémités. 

Us  se  replièrent  donc  sur  un  village  nommé  Khan- 
Khondy,  situé  à  trois  lieues  de  là,  où  ils  furent  rejoints 
par  deux  hommes  importants,  Moulla  Hassan  et  Moulla 
Aly,  qui  firent  profession  entre  les  mains  du  chef.  En 
somme,  la  troupe  grossissait.  La  majorité  du  peuple  sem- 
blait se  prononcer  pour  les  novateurs.  Moulla  Housseïn- 
Boushrewyèh,  voyant  cela,  ne  s'éloignait  pas;  il  revenait 
par  les  lieux  où  il  avait  déjà  passé,  confirmait  ses  néo- 
phytes dans  leur  foi  et  dans  leur  confiance  ;  il  faisait  tout 
pour  soulever  le  pays.  Revenu  de  la  sorte  à  Miyamy,  il 
décida  encore  trente-six  hommes,  dans  la  fleur  de  l'âge,  à 
prendre  leurs  armes  et  à  le  suivre. 

1Q, 


174  COMMENCEMENTS  DU  BABYSME. 

Les  passions  des  deux  partis  étant  excitées  au  plus  haut 
point,  il  était  difficile  qu'il  n'y  eût  pas  bientôt  un  conflit. 
Toutefois  il  semblerait  queMoulla  Housseïn-Boushrewyèh 
ne  le  cherchât  pas.  Tout  en  cédant  à  l'entraînement  des 
circonstances  et  au  désir  de  faire  des  recrues,  il  aurait 
autant  aimé  ajourner  la  lutte;  mais  il  n'en  fut  pas  maître. 
L'enthousiasme  de  ses  partisans  ne  lui  permettait  pas  de 
garder  toutes  les  mesures  nécessaires.  Les  convertis 
étaient  si  emportés  dans  leurs  discours,  si  peu  ménagers 
d'insultes  et  de  menaces  que  les  musulmans  de  Miyamy 
se  jetèrent  enfin  sur  eux.  11  y  eut  combat,  les  Bâbys  eu- 
rent le  dessous,  quelques-uns  d'entre  eux  furent  tués  et 
le  cbef  ordonna  la  retraite.  Il  se  dirigea  sur  Shahroud. 

En  entrant  dans  cette  ville,  il  envahit  avec  son  monde 
la  maison  du  moudjtehed,  appelé  Moulla  Mohammed- 
Kazem,  et  commença  à  prêcher  la  nouvelle  foi  et  à  exhor- 
ter particulièrement  le  maître  du  logis  à  l'embrasser. 
Mais  le  moment  n'était  pas  aux  discussions  curieuses.  Le 
moudjtehed  répondit  par  des  injures  et,  levant  son  bâton, 
il  en  frappa  Moulla  Housseïn  à  la  tête  et  lui  ordonna  de 
quitter  la  ville.  Probablement,  l'ordre  n'eût  pas  été  exé- 
cuté sans  peine  et  l'action  hardie  du  moudjtehed  aurait  pu 
entraîner  pour  lui  de  mortelles  conséquences,  si,  au  mo- 
ment même  où  les  invectives  s'échangeaient  et  où  des 
cris  on  allait  passer  aux  actes,  l'annonce  d'un  événement 
auquel  personne  ne  songeait  n'était  venue  changer  toutes 
les  dispositions.  On  se  mit  à  crier  partout  dans  la  ville 
qu'un  courrier  arrivait  annonçant  la  mort  de  Mohammed- 
Shah.  C'était  vrai. 


CHAPITRE  VII 


DÉVELOPPEMENT    DU    BABYSME 

Un  changement  de  règne  est  toujours,  dans  l'Asie 
Centrale,  un  moment  fort  critique.  En  Perse,  dans  le 
Turkestan,  dans  les  États  arabes,  il  s'établit  alors  une 
anarchie  qui  dure  plus  ou  moins  longtemps,  qui  prend  un 
caractère  plus  ou  moins  violent  et  tourmenté,  mais  qui 
ne  manque  jamais  de  suspendre  l'action  des  lois,  en 
vertu  du  principe  que  la  volonté  souveraine  a,  pour  plus 
ou  moins  de  temps,  disparu.  Il  y  a,  pour  qu'il  en  soit 
ainsi,  des  raisons  de  fait,  mais  aussi  beaucoup  de  raisons 
d'habitude,  et  je  crois  "que,  afin  de  faire  mieux  compren- 
dre l'esprit  asiatique,  il  est  à  propos  d'insister  sur  ces 
dernières. 

Sans  doute,  le  roi  est  mort  et  l'action  de  sa  puissance 
s'est  arrêtée  et  ne  se  fait  plus  sentir.  Mais,  dans  le  cours 
ordinaire  des  choses,  cette  puissance  n'intervient  guère 
que  par  délégation.  Les  marchands  ont  leurs  lois,  leurs 
règles  et  leurs  coutumes  ;  les  soldats,  pour  la  plupart  gens 
de  tribu,  ne  connaissent  que  leurs  chefs  directs  ;  les  auto- 
rités municipales  des  villes  n'ont  pas  à  expliquer  trois 
fois  par  an  un  acte  quelconque  de  leur  autotvVfe  ^a 


176         DÉVELOPPEMENT  DU  BABYSME. 

contrôle  royal,  et,  quant  à  l'exercice  général  de  cette 
autorité,  les  fonctionnaires  n'en  rendent  jamais  compte 
qu'au  jour  de  leur  destitution.  Il  n'y  a  donc,  en  réalité, 
aucun  motif  bien  décisif  pour  que,  le  roi  mort,  le  mouve- 
ment gouvernemental  s'arrête. 

Mais  les  peuples  ont  conçu  de  tout  temps  l'idée  que  les 
magistrats,  à  quelque  rang  qu'ils  appartiennent,  ne  sont 
que- les  serviteurs  du  roi,  dans  le  sens  tout  à  fait  domes- 
tique du  mot.  Puis  la  notion  de  la  loi  dans  ce  qu'elle  a 
de  proprement  souverain  n'existe  pas  en  Asie,  ce  qui  est 
bizarre;  car,  plus  que  dans  tout  autre  pays,  la  loi  y  est 
immuable,  et,  cependant,  on  s'obstine  à  ne  voir  dans  cette 
loi,  très-généralement  contemporaine  des  Sassanides,  que 
l'expression  de  la  volonté  du  prince  régnant,  bien  qu'il 
ne  soit  le  plus  souvent  pas  libre  d'y  changer  la  moindre 
chose.  Il  en  résulte  que  les  magistrats,  comme  le  peuple, 
sont  imbus  de  cette  idée  que,  en  temps  d'interrègne,  il  n'y 
a  plus  de  légitimité  ni  de  raison  d'être  pour  aucun  pou- 
voir. C'est  une  montre  qui  s'est  arrêtée;  les  ressorts  n'en 
changent  pas  et  n'en  doivent  pas  changer,  mais,  jusqu'à 
ce  qu'une  main  autorisée  la  remonte,  elle  ne  fonctionne 
plus. 

En  outre,  bien  des  passions  et  des  intérêts  sont  là  pour 
réveiller,  exciter,  attiser,  mettre  en  flamme  la  discorde 
générale.  S'il  y  a  plusieurs  prétendants  au  trône,  ceux-là 
veulent  du  désordre  pour  redoubler  leurs  chances  de 
succès  et  se  faire  des  partisans  actifs. 

A  ces  partisans,  le  désordre  profite,  et  pour  obtenir 
leur  concours,  on  leur  permet  beaucoup.  Puis  vient  l'es- 
prit d'aventure,  l'imagination  turbulente  des  masses. 
Beaucoup  de  gens  n'ont  nulle  envie  de  faire  du  mal  posi- 
tivement ;  mais  ils  sont  enchantés  de  faire  du  bruit.  Ils 


DÉVELOPPEMENT  DU  BABYSME.  177 

profitent  du  moment  pour  crier,  se  battre  dans  les  rues, 
boire  chez  les  Arméniens  et  les  Juifs,  chercher  querelle , 
mener  une  vie  de  fête.  Autant  de  têtes  cassées,  autant 
de  bons  compagnons  qui  s'amusent,  et  les  magistrats, 
grands  et  petits ,  dans  la  peur  de  déplaire  à  quelque  pro- 
tégé du  pouvoir  futur,  s'abstiennent  de  faire  montre 
d'une  énergie  qu'ils  n'ont  pas,  et  de  se  prévaloir  d'un 
droit  qu'ils  ne  se  reconnaissent  plus.  Loin  d'intervenir 
pour  maintenir  l'ordre,  ils  se  jettent  à  corps  perdu  dans 
les  intrigues  courantes;  au  besoin  ils  en  inventent.  Il 
s'agit  pour  etfxde  s'avancer,  ou  du  moins  de  ne  pas  perdre 
leur  position,  nullement  de  rétablir  la  paix. 

On  aurait  tort,  cependant,  de  croire  que  tout  ce  ta- 
page soit  précisément  effréné  et  aussi  dangereux  qu'il  le 
pourrait  être  chez  les  peuples  d'Europe.  Les  Asiatiques 
n'aiment  pas  les  extrêmes,  et  ne  s'y  portent  que  le  moins 
possible.  Dans  toutes  ces  occasions,  il  y  a  plus  de  bles- 
sures que  de  morts,  plus  d'injures  que  de  coups,  plus  de 
vols  que  de  violences.  Chacun  fait  ce  qu'il  veut;  mais, 
en  somme,  les  volontés  ne  sont  pas  bien  méchantes. 
Ainsi,  dans  l'interrègne  amené  par  la  mort  de  Moham- 
med-Shah, le  très-petit  nombre  d'Européens  qui  se  trou- 
vait alors  à  Téhéran  n'a  eu  absolument  rien  à  souffrir. 
11  est  même  arrivé  à  l'un  d'eux  de  passer  sous  une  des 
portes  de  la  ville  au  moment  où  des  loùtys,  ou  gens  de 
la  populace,  se  battaient  à  coups  de  sabre  et  se  volaient 
leurs  bonnets  et  leurs  habits  :  l'animation  du  combat 
n'empêcha  pas  ces  vauriens  de  saluer  l'Européen  d'un 
Selam-aleïkoum  tout  à  fait  respectueux. 

Quoi  qu'il  en  soit,  la  mort  du  roi  et  ses  conséquences 
vinrent  prêter  un  merveilleux  secours  à  Moulla  Housseïn- 
Boushrewyèh  et  à  sa  troupe.  Leur  embarras  finissait^  m\na 


178  DÉVELOPPEMENT  DU  BABYSME. 

nouvelle  phase  commençait  pour  eux.  Désormais  ils  ne 
représentaient  pas  moins  qu'une  faction  dans  l'État,  faction 
assez  puissante ,  puisqu'ils  savaient  ce  qu'ils  voulaient 
et  étaient  unis  et  armés.  L'envoyé  du  Bàb  prit  son  parti 
avec  promptitude.  A  peu  près  certain  que ,  pour  le  mo- 
ment, le  Khorassan  ne  lui  fournirait  pas  plus  de  coopéra- 
teurs  actifs  qu'il  ne  lui  en  avait  déjà  donné,  il  se  mit  en 
marche  vers  le  Mazendérân,  où  le  terrain  bàby  était  déjà 
bien  préparé  et  où  il  était  assuré  de  trouver  un  collègue 
et  des  partisans  non  moins  ardents  que  lui-même.  Arrivé 
à  Bostam ,  près  de  la  frontière,  les  moullas  lui  firent  dire 
que,  s'il  se  présentait  avec  son  Dptonde,  il  serait  reçu  à 
coups  de  fusil.  11  méprisa  la  menace,  et  ayant,  dans 
un  village  tout  près  de  là,  à  Housseïnabad,  opéré  sa 
jonction  avec  un  renfort  de  néophytes  commandés  par 
Moulla  Aly  Housseïnabady,  il  précipita  sa  marche  et  entra 
dans  le  Mazendérân. 

C'était  un  nouveau  théâtre,  peuplé  de  nouveaux  ac- 
teurs. Les  Khorassanys  sont  Vigoureux ,  de  haute  taille, 
assez  semblables  aux  Turcomans ,  avec  lesquels  leur  sang 
est  très-mélé.  Leurs  idées  sont  véhémentes.  Ce  sont  des 
cavaliers  et  des  gens  belliqueux.  Les  Mazendérânys  for- 
ment, sous  plus  d'un  rapport,  l'antithèse  de  ce  portrait. 
Une  opinion,  peut-être  injuste,  mais  très-accréditée,  fait 
d'eux  les  Béotiens  de  la  Perse.  Les  anecdotes  sur  leur 
simplicité  ne  tarissent  pas.  On  les  croit,  en  tout  cas,  mé- 
diocrement portés  à  la  spéculation  religieuse.  Adroits  ti- 
reurs, ils  n'aiment  pas  la  guerre,  et,  pour  peu  que  les 
circonstances  le  leur  permettent,  ils  se  renferment  vo- 
lontiers dans  les  travaux  agricoles,  qui  leur  plaisent 
par-dessus  tout.  Leurs  immenses  rizières ,  l'exploitation 
des  arbres  à  fruits,  qui  leur  donnent  les  profits  d'une  ex- 


DÉVELOPPEMENT  DU  BABYSME.  479 

portation  considérable  pour  la  Russie ,  le  métier  de  bû- 
cheron, sont  les  préoccupations  majeures  de  leur  vie.  Ils 
n'ont  rien  de  chevaleresque,  et  sont  si  peu  entichés  du 
point  d'honneur  que,  lorsqu'il  plait  aux  tribus  turko- 
mânes  de  faire  quelque  invasion  sur  la  lisière  du  nord- 
est  de  leur  pays  pour  y  enlever  des  prisonniers,  géné- 
ralement ils  se  laissent  faire,  fuient,  se  cachent  ou  se 
rendent,  mais  ne  se  défendent  pas. 

Quant  au  territoire,  il  ne  diffère  pas  moins  des  plaines 
duKhorassan.Dans  celles-ci,  ce  sont  d'immenses  espaces, 
souvent  fertiles,  mais  peu  cultivés;  de  grands  villages, 
semblables  à  des  ruches,  où  les  habitations,  superposées 
les  unes  aux  autres  et  ceintes  d'un  grand  mur  épais, 
n'offrent  pas  mal  l'aspect  d'un  cirque  romain.  Aussitôt 
que  les  vedettes  placées  en  observation  ont  aperçu  sur  la 
ligne  de  l'horizon  quelque  groupe  de  cavaliers  qui,  à  leur 
allure,  semblent  turkomans,  des  cris  affreux,  poussés 
vers  le  ciel  par  les  femmes  et-les  enfants,  rappellent  les 
agriculteurs,  qui,  laissant  là  leurs  charrues,  se  mettent 
à  courir,  s'empressent  de  rentrer,  ferment  les  portes, 
prennent  les  mousquets ,  garnissent  le  haut  du  mur  et 
envoient  des  balles  aux  pillards,  qui  fuient  ventre  à  terre. 
Là  où  les  champs  cultivés  sont  plus  éloignés  du  village, 
une  tour  solitaire,  ouverte  à  sa  base  par  une  petite  entrée 
très-basse,  sert  au  besoin  de  refuge  pour  le  laboureur, 
qui  peut  encore ,  du  sommet,  fusiller  les  agresseurs  jus- 
qu'à ce  que ,  avertis  par  le  bruit ,  ses  compagnons  ac- 
courent et  le  délivrent.  Dans  le  Mazendérân,  c'est  un 
tableau  tout  contraire  :  le  silence  des  forêts  profondes;  les 
abris  épais,  comme  ceux  du  Brésil,  des  vignes  vierges, 
des  lianes,  des  générations  d'arbres  écroulées  les  unes  sur 
les  autres  et  se  réduisant  en  poussière  sur  un  sol  spou- 


180  DÉVELOPPEMENT  DU  BABYSME. 

gieux  ;  des  marécages  que  traversent  et  entretiennent  les 
seules  grandes  rivières  de  la  Perse  proprement  dite, 
enfin,  la  mer. 

Moulla  Housseïn-Boushrewyèh,  avec  sa  troupe,  eut  à 
peine  mis  le  pied  sur  le  sol  de  la  province ,  que ,  dans  un 
hameau  nommé  Bedesht,  il  Vrouva  plusieurs  person- 
nages dont  la  réunion  sur  ce  point  devait  plus  tard  avoir 
une  grande  importance  aux  yeux  des  fidèles  et  consti- 
tuer le  premier  concile  de  la  secte.  C'étaient,  d'abord, 
pour  suivre  l'ordre  des  dignités  :  Mirza  Jahya,  alors 
enfant,  âgé  à  peine  de  quinze  ans,  et  qui,  plus  tard, 
succéda  au  Bâb  lui-même;  puis  Hadjy  Mohammed-Aly 
Balfouroushy  ;  puis  Gourret-oul-Ayn,  et  d'autres  zéla- 
teurs suivis  d'un  gros  de  partisans.  Hadjy  Mohammed-Aly 
avait  observé  avec  beaucoup  d'attention  les  mouve- 
ments de  Moulla  Housseïn  dans  le  Khorassan,  tout  prêt 
à  venir  à  son  aide  et  à  faciliter  sa  retraite,  s'il  en  était 
besoin.  Quant  à  la  prophétesse,  qui,  après  le  meurtre  de 
son  oncle  et  beau-père,  et  sa  séparation  d'avec  son  père 
et  son  mari,  n'avait  pu  tenir  à  Kaswyn  et  s'était  déjà, . 
depuis  quelque  temps,  réfugiée  dans  les  forêts  du  Mazen- 
dérân,  elle  venait,  avec  l'ardeur  qui  la  dévorait,  s'offrir 
à  partager  les  dangers  et  les  mérites  de  ses  associés. 
L'historien  musulman,  Lessan  el  Moulk,  qui  me  fournit 
un  grand  nombre  de  ces  détails,  insiste  avec  une  certaine 
complaisance  sur  la  composition  de  la  troupe  qui  accom- 
pagnait la  jeune  femme  enthousiaste.  Gomme  il  lui  ré- 
pugne d'admettre  que  les  doctrines  hétérodoxes  du  Bâb 
aient  pu  entraîner  qui  que  ce  soit,  il  saisit  cette  occa- 
sion de  prêter  des  motifs  très-mondains  aux  partisans 
des  novateurs,  et  il  assure  que  les  soldats  deGourret-Oul- 
Àyn  étaient  tous  des  amoureux  —  non  avoués,  j'ima- 


DÉVELOPPEMENT  DU  BABYSME.  181 

gine;  sans  quoi,  au  lieu  de  marcher  sous  le  même 
drapeau ,  il  est  assez  probable  qu'ils  se  seraient  divisés 
entre  eux,  et  il  ne  parait  pas  qu'aucune  mésintelligence 
se  soit  jamais  déclarée  dans  ce  camp.  Amoureux  ou 
dévots,  il  est  incontestable  que  ces  gens  -étaient  les  plus 
animés  des  bâbys,  et  que  la  femme  extraordinaire  qui 
les  menait  exerçait  sur  eux  une  autorité  sans  limite. 

Les  trois  troupes ,  réunies  dans  le  hameau  de  Bedesht , 
campèrent  en  partie  dans  les  maisons  des  paysans,  en 
partie  dans  les  jardins.  On  n'était  pas  tout  à  fait  sorti  du 
Khorassan,  puisque  Bostam  n'était  qu'à  une  lieue  et  de- 
mie en  arrière.  Gourret-oul-Ayn  jugea  nécessaire  d'é- 
chauffer le  zèle  des  croyants  par  un  prêche. 

On  disposa  à  la  hâte,  dans  une  petite  plaine  voisine  du 
village,  une  sorte  de  trône  en  planches  couvert  d'étoffes 
et  de  tapis.  Gourret-oul-Ayn  ayant  paru,  suivant  son' 
usage,  sans  voile,  s'assit,  les  jambes  repliées,  sur  le 
trône,  tandis  que  tous  les  soldats  se  plaçaient  de  même  à 
l'entour  à  la  mode  persane.  Ce  n'était  pas  tout  à  fait 
ainsi  qu'avaient  lieu  les  conventicules  des  presbytériens 
dans  les  tourbières  de  l'Ecosse.  Ce  n'était  ni  le  même 
ciel,  ni  le  même  paysage,  ni  la  même  attitude  chez  les 
prédicants ,  non  plus  que  chez  leurs  auditeurs,  pas  plus 
que  les  mêmes  doctrines  ;  mais  si  les  formes  variaient, 
le  fond  se  ressemblait  :  c'était  bien  autour  de  Gourret- 
oul-Ayn  un  vrai  conventicule,  une  foi  passionnée,  un  en- 
thousiasme sans  limites,  un  dévouement  prêt  à  tout. 

La  jeune  femme  débuta  par  rendre  son  auditoire  atten- 
tif à  cette  grande  vérité,  que  les  temps  étaient  venus  où 
la  doctrine  du  Bàb  allait  couvrir  toute  la  surface  de  la 
terre,  et  où  Dieu  allait  enfin  être  adoré,  conformément  à 
cette  doctrine,  dans  un  esprit  qu'il  avait  pour  agréable, 


482  DÉVELOPPEMENT  DU  BÀBYSME. 

Une  nouvelle  lumière  avait  surgi,  une  nouvelle  loi  allait 
naitre;  un  livre  nouveau  allait  remplacer  l'ancien.  De  si 
grandes  choses  ne  pouvaient  se  faire  sans  des  peines  et 
des  sacrifices  infinis  de  la  part  de  la  génération  chargée 
de  les  accomplir,  et  ce  n'était  pas  trop  que  les  femmes 
elles-mêmes,  partageant  les  travaux  de  leurs  maris  et  de 
leurs  frères,  acceptassent  tous  leurs  dangers.  Ce  n'était 
plus  l'heure  pour  elles  de  se  renfermer  au  fond  des 
harems  et  d'attendre  dans  l'inertie  ce  que  les  hommes 
auraient  pu  faire.  Laissant  de  côté  les  règles  com- 
munes, la  modestie  des  temps  tranquilles,  leurs  devoirs 
même,  tout  jusqu'à  leur  débilité  native ,  et  surtout  la 
crainte  si  naturelle  à  leurs  âmes,  elles  devaient  se  mon- 
trer, dans  le  sens  le  plus  absolu,  les  compagnes  des 
hommes,  les  suivre  et  tomber  avec  eux  sur  le  champ  du 
martyre. 

Je  ne  dis  ici  que  le  sens  du  discours  prononcé  par  la 
Consolation-des-Yeux.  Je  voudrais  faire  entrevoir  qu'il 
pouvait  être  éloquent;  or,  si  j'essayais  de  traduire  litté- 
ralement les  rédactions  qui  nous  en  sont  conservées,  la 
pensée  européenne,  déroutée  par  certaines  manières  de 
parler  tout  à  fait  locales,  ne  comprendrait  rien  aux 
émotions  dont  je  voudrais  lui  faire  sentir  au  moins  la 
possibilité,  de  sorte  que  j'atteindrai  mieux  mon  but  en 
me  bornant  à  donner  ce  simple  thème  de  son  discours. 
Ce  n'est  pas  que  la  façon  de  parler  de  la  Consolation-des- 
Yeux  fût  très-fleurie.  Beaucoup  de  gens  qui  l'ont  connue 
et  entendue  à  différentes  époques  de  sa  vie  m'ont  tou- 
f  jours  fait  la  remarque,  au  contraire,  que,  pour  une  per- 
\  sonne  aussi  notoirement  savante  et  riche  de  lectures ,  le 
caractère  principal  de  sa  diction  était  une  simplicité 
presoue  choquante;  et  quand  elle  parlait,  ajoutait-on,  on 


DÉVELOPPEMENT  DU  BâBYSME.  483 

se  sentait  pourtant  remué  jusqu'au  fond  de  l'âme ,  péné- 
tré d'admiration,  et  les  larmes  coulaient  des  yeux. 

Et,  en  effet,  je  me  disposais  à  le  dire,  à  peine  ce  jour- 
là  eut-elle  terminé  son  exorde,  qu'elle  fut  interrompue 
par  les  sanglots  de  l'assistance.  Les  Asiatiques,  d'ailleurs, 
sont  assez  faciles  à  émouvoir  ;  comme  les  enfants,  ils  pleu- 
rent volontiers  et  sans  beaucoup  d'amertume.  On  com- 
mença donc  à  gémir  et  à  s'écrier  :  Ey  djàn  !  «  ô  mon 
âme!  »  Ey  malehréh!  «  ô  la  purel  »  et  on  se  frappait  la 
poitrine ,  on  se  prenait  la  tête  entre  les  mains  et  on  la 
secouait  dans  un  spasme  d'attendrissement.  Parmi  les 
assistants,  il  s'était  glissé  beaucoup  de  gens  du  pays 
attirés  par  la  réputation  de  Gourret-oul-Ayn,  par  le  désir 
d'entendre  parler  de  cette  foi  nouvelle  dont  il  était  tant 
question  depuis  quelques  mois,  et,  enfin,  par  cette  inex- 
tinguible curiosité  qui  est  le  grand  trait  distinctif  de  la 
race.  Ces  musulmans,  voyant  pleurer  les  autres  et 
frappés  comme  eux  par  l'influence  victorieuse  de  la 
Consolation-des-Yeux,  sentirent  leurs  cœurs  se  troubler 
et  se  mirent  à  pleurer  aussi.  De  ce  moment  ils  étaient 
infidèles,  dit  avec  humeur  un  annaliste  musulman.  Il  a 
raison;  ils  avaient  passé  à  l'ennemi  pour  quelques  pa- 
roles d'une  femme. 

Gourret-oul-Ayn  reprit,  au  milieu  des  larmes,  son 
discours  pathétique  et  s'attacha  à  montrer  que  le-devoir 
était  dur,  mais  d'obligation  rigoureuse  pour  tous  les 
fidèles.  Que  personne,  par  quelque  considération  que  ce 
fût,  ne  pouvait  songer  à  s'y  soustraire,  s'il  était  dévoué 
à  Dieu,  et  que,  puisque  les  femmes  elles-mêmes  étaient 
appelées  au  travail,  les  vieillards  et  les  adolescents,  les 
enfants  eux-mêmes  ne  pouvaient  se  considérer  comme  en 
dehors  de  l'appel,  Dieu  ayant  besoin  de  tous  les  siéra* 


\W  DÉVELOPPEMENT  DU  BABYSME. 

Il  parait  que  ce  discours  fut  particulièrement  efficace. 
On  le  cite  volontiers  parmi  ceux  de  Gourret-oul-Ayn. 
Et  non-seulement  il  produisit  un  grand  effet  sur  les 
auditeurs,  mais,  répété  partout  et  commenté  par  ceux 
qui  avaient  eu  le  bonheur  de  l'entendre,  il  amena  encore 
beaucoup  de  partisans  au  bâbysme. 

Dans  la  nuit,  les  trois  chefs  tenant  conseil,  arrêtèrent 
que,  dans  l'état  de  trouble  où  était  le  pays,  et  les  gouver- 
neurs ayant  à  penser  à  tout  autre  chose  qu'à  leur  courir 
sus,  ou  même  à  se  mêler  de  leurs  affaires,  il  n'était  plus 
nécessaire  de  marcher  réunis,  qu'il  valait  donc  mieux  se 
séparer,  en  maintenant  toutefois  les  communications,  et 
se  porter  chacun  sur  un  point  particulier  du  Mazendérân. 
Il  ne  leur  semblait  pas  impossible  de  se  rendre  maîtres 
de  cette  province.  On  s'y  voyait  relativement  en  force, 
et  si  l'on  pouvait  y  établir  solidement  l'autorité  du  Bâb, 
on  se  trouverait  avoir  gagné  pour  l'avenir  le  point 
d'appui  qui  manquait  encore  à  la  secte.  Ainsi  Hadjy 
Mohammed-Aly  partit  dans  la  nuit  même  pour  retourner 
à  Balfouroush  avec  les  siens.  Gourret-oul-Ayn,  avec  ses 
enthousiastes ,  resta  dans  le  pays  pour  y  continuer  sa 
propagande,  et  Moulla  Housseïn-Boushrewyèh  s'enfonça 
au  cœur  même  de  la  contrée,  afin  de  recruter  des  parti- 
sans dans  les  villages  perdus  au  fond  des  bois. 

Quelques  semaines  se  passèrent  et  les  succès  des  bâ- 
bys  auprès  du  peuple,  tant  des^ villes  que  des  campagnes, 
devenaient  de  jour  en  jour  manifestes.  Ils  avaient  vaincu 
l'apathie  locale.  Non-seulement  les  paysans  et  les  gens 
du  commun  se  montraient  empressés  à  courir  à  eux, 
mais,  ainsi  que  cela  était  arrivé  partout,  à  Ispahan,  à 
Kashan,  à  Téhéran,  à  Nishapour,  des  hommes  de  science, 
de  mérite,  de  considération,  des  hommes  riches  et  res- 


DÉVELOPPEMENT  DU  BABYSME.  185 

pectés  pour  leurs  mœurs,  devenaient  bâbys  et  se  met- 
taient à  tonner  contre  les  vices,  l'ignorance,  la  platitude 
et  les  simonies  du  clergé.  Un  tel  état  de  choses  n'était  pas 
à  tolérer  plus  longtemps,  et,  malgré  les  embarras  de  la 
situation ,  les  moullas  exaspérés  se  mettaient  partout  en 
défense.  Leur  indignation  et  leur  terreur  furent  portées 
au  comble  quand  on  vit,  dans  la  ville  de  Balfouroush, 
Moulla  Mohammed-Aly,  son  bâton  à  la  main  et  le  sabre 
à  la  ceinture ,  parcourir  les  rues  à  la  tête  de  trois  cents 
hommes  bien  armés ,  criant  comme  des  énergumènes  et 
disposés  à  tout.  Le  clergé  jugea  qu'il  était  grandement 
temps  d'engager  la  lutte  si  l'on  ne  voulait  pas  courir  le 
risque  d'être  un  peu  plus  tard  anéanti  sans  combat.  On 
fit  trois  choses  :  on  rassembla  d'abord  les  gueux  qui  vi- 
vaient des  soupes  des  mosquées,  on  les  arma,  on  les 
transforma  en  toufenkdjys  ou  fusiliers,  qu'on  lança  à  la 
poursuite  des  trois  corps  principaux  des  bâbys;  puis 
on  alla  se  plaindre  à  Khanlèr-Mirza,  gouverneur  de  la 
province,  et  enfin  on  écrivit  à  Abbas-Kouly-Khan ,  chef 
et  gouverneur  du  Laredjàn,  pour  lui  faire  savoir  à  quelle 
triste  situation  la  religion  en  était  réduite. 

Khanlèr-Mirza  avait  bien  autre  chose  à  penser  en  ce 
moment  qu'aux  affaires  des  moullas.  Il  attendait  les  ef- 
fets de  l'avènement  du  jeune  roi  Nasreddin-Shah.  Celui-ci, 
reconnu  à  Tebryz  par  les  légations,  était  sur  le  point  de 
se  mettre  en  marche  pour  Téhéran,  et  Khanlèr-Mirza,  qui 
ne  savait  pas  ce  qu'on  allait  faire  de  lui  sous  le  nouveau 
règne,  ne  prêta  qu'une  oreille  assez  distraite  aux  sup- 
plications des  musulmans  zélés.  11  n'en  fut  pas  ainsi 
d'Abbas-Kouly-Khan  Laredjany,  homme  du  pays  et  y 
prenant  un  intérêt  très-direct,  et  qui  de  plus,  en  sa  qua- 
lité de  chef  de  tribu,  était  beaucoup  plus  assuré  de  son 


186  DÉVELOPPEMENT  DU  BABYSME. 

rang  et  de  sa  situation  sous  tous  les  règnes  que  ne  devait 
Tétre  un  prince  du  sang ,  état  qui  constitue  le  dernier 
des  métiers  à  foire  en  Perse.  Abbas-Kouly-Khan  Lared- 
jany  n'hésita  pas  à  répondre  à  l'appel  désespéré  qu'on 
lui  adressait,  et  il  envoya  à  Balfouroush  Mohammed-Beg 
un  de  ses  officiers,  avec  trois  cents  toufenkdjys,  qui  en- 
trèrent brusquement  dans  la  ville  et  vinrent  s'y  pro- 
mener en  sens  inverse  des  bâbys.  Pendant  quelques 
jours,  les  deux  partis  s'affrontèrent;  on  parada;  les  gens 
paisibles  se  sauvaient,  s'enfermaient,  se  cachaient;  les 
femmes,  à  la  moindre  alerte,  poussaient  des  cris  aigus  et 
vidaient  la  rue  pour  revenir  bientôt  regarder  de  tous 
leurs  yeux.  Dans  les  mosquées,  les  waez  ou  prédicateurs 
vociféraient  contre  le  Bàb;  sur  les  places  publiques,  les 
bébys  en  faisaient  autant  contre  l'islam;  enfin  quand, 
des  deux  parts,  les  têtes  furent  assez  montées,  les  vocifé- 
rations firent  place  aux  coups  et  la  mêlée  commença. 

Elle  s'engagea  par  une  fusillade  très-vive  qui  jeta  sur 
le  carreau  une  douzaine  de  bâbys  et  un  peu  plus  de  mu- 
sulmans. Bientôt  on  se  battit  corps  à  corps  et  avec  dé- 
termination. Mais  Moulla  Housseïn-Boushrewyèh ,  pré- 
venu à  temps,  entra  dans  la  ville  et  se  jeta  sur  les 
ennemis.  Ceux-ci  plièrent,  et,  en  continuant  à  combattre, 
abandonnèrent  la  place  du  Marché  aux  Herbes,  où  ils  s'é- 
taient d'abord  cantonnés,  et  se  maintinrent  dans  le  cara- 
vansérail voisin.  C'était  une  position  très-forte,  et  les 
bâbys  se  heurtèrent  là  contre  une  forteresse  d'où  ils 
éprouvèrent  qu'il  était  difficile  de  déloger  l'ennemi.  Ce- 
pendant on  s'y  acharna ,  et  la  rage  était  à  son  comble , 
quand  parut  Abbas-Kouly-Khan  Laredjany  avec  le  gros 
de  sa  tribu.  Ici  la  scène  changea,  et  la  situation  des  bâ- 
bys devint  mauvaise. 


DÉVELOPPEMENT  DU  BABYSME.  187 

Le  chef  nomade  ne  put  cependant  parvenir  à  les  faire 
reculer,  ni  surtout  à  dégager  les  moullas  et  leur  monde, 
assiégés  dans  le  caravansérail  du  Marché  aux  Herbes,  et, 
ce  premier  effet  manqué,  on  continua  à  combattre  sans 
qu'un  parti  fit  céder  l'autre;  les  forces  et  les  courages  se 
balançaient. 

Alors  Moulla  Housseïn-Boushrewyèh  jugea  inutile  de 
continuer  la*  lutte,  pensant  que,  quel  qu'en  fût  le  succès, 
il  n'était  pas  en  son  pouvoir  cette  fois  de  s'emparer  défi- 
nitivement et  solidement  de  la  ville.  Il  trouva  donc 
convenable  de  profiter  du  moment  où  il  maintenait  en- 
core son  terrain  pour  négocier.  Un  parlementaire  se 
présenta  de  sa  part  à  Abbas-Kouly-Khan  Laredjany  avec 
une  lettre  qui  portait  que  Son  Altesse  le  Bâb  et  ses  ser- 
viteurs étaient  essentiellement  des  hommes  de  paix,  ne 
voulant  que  le  bien,  ayant  horreur  de  la  violence.  Que, 
dans  son  amour  infini  pour  les  hommes,  Son  Altesse  lui 
avait  ordonné,  ainsijqu'à  ses  autres  collaborateurs,  d'al- 
ler annoncer  la  vérité  dans  le  Mazendéràn ,  et  que  c'était 
pour  cette  cause  que  lui  et  son  collègue,  Hadjy  Moham- 
med-Aly ,  avaient  prêché  partout ,  ainsi  que  cela  était  à 
la  connaissance  de  tout  le  monde.  Mais  que,  si  les  habi- 
tants de  Balfouroush  voulaient  réellement  demeurer 
attachés  à  leurs  idées  anciennes,  sans  souci  de  ce  qu'elles 
avaient  d'erroné,  il  n'entrait  pas  dans  ses  intentions 
d'employer  la  force  pour  les  convertir,  et  il  demandait 
simplement  qu'on  ne  l'empêchât  pas  de  se  retirer  avec 
ses  partisans. 

Abbas-Kouly-Khan  Laredjany  s'empressa  d'accueillir 
cette  ouverture,  et  répondit  en  louant  les  sentiments  de 
conciliation  de  Moulla  Housseïn;  il  se  déclara  tout  à  fait 
dans  les  mêmes  vues,  et  fit  des  vœux  pour  que  les  talents 


488  DÉVELOPPEMENT  DU  BABYSME. 

du  missionnaire  pussent  s'exercer,  suivant  les  intentions 
qu'il  lui  manifestait,  en  dehors  du  Mazendérân.  Ainsi 
d'accord,  on  arrêta  le  combat  des  deux  parts,  et  les 
bâbys,  sortant  de  la  ville,  se  rendirent  à  Aly-Abad,  qui 
est  un  village  assez  peu  distant  de  Balfouroush.  Ils  furent 
accompagnés  jusque-là  par  une  troupe  de  toufenkdjys 
d' Abbas-Kouly-Khan  Laredjany ,  chargée  de  faire  respecter 
les  termes  du  traité.  Les  bâbys  et  ces  fusiliers  avaient 
fait  la  route  ensemble  en  parfaite  intelligence,  et,  quand 
on  se  sépara,  on  échangea  beaucoup  de  souhaits  de 
bonheur.  Mais  à  peine  les  toufenkdjys  nomades  avaient- 
ils  disparu  dans  la  direction  de  Balfouroush,  où  ils 
retournaient,  que  les  gens  d' Aly-Abad,  excités  par  les 
paroles  d'un  certain  Khosrou-beg,  chef  du  village,  se 
mirent  dans  l'esprit  de  piller  les  bagages  des  bâbys,  et 
pour  commencer,  Khosrou-beg  lui-même,  mettant  la 
main  sur  la  bride  du  cheval  de  Moulla  Housseïn,  s'ef- 
força de  jeter  celui-ci  à  bas  en  le  mirant  par  la  jambe. 
D'abord,  surpris  par  cette  agression  inattendue,  les  bâbys 
reculèrent  en  désordre.  Mais  Moulla  Housseïn ,  excellent 
cavalier  et  très-adroit  dans  les  exercices  du  corps,  se 
maintint  en  selle  malgré  les  efforts  du  traître;  tirant  son 
sabre,  il  lui  en  déchargea  un  coup  vigoureux,  lui  fendit  la 
tête,  et,  poussant  de  grands  cris,  rallia  les  siens  et  les 
fit  tenir  bon.  Après  un  combat  assez  court,  les  gens 
d' Aly-Abad,  sans  butin  et  les  mains  pures  de  toute  spo- 
liation ,  mais  très-maculés  de  leur  propre  sang  et  en  pi- 
teux équipage,  prirent  la  fuite,  laissant  le  champ  de  ba- 
taille aux  bâbys. 

Ce  n'était  pas  en  soi  une  grande  victoire;  elle  fut  suffisante 
pourtant,  car  le  courage  de  Moulla  Housseïn,  qui  était 
un  peu  abattu,  et  ses  espérances,  qui  étaient  un  peu  tom- 


DÉVELOPPEMENT  DU  BABYSME.  189 

bées,  s'en  relevèrent  du  même  coup.  Il  vit  les  choses  sous 
un  jour  plus  riant,  et  bien  qu'il  eût  promis  de  quitter  le 
Mazendérân,  il  préféra  n'en  rien  faire.  Peut-être  supposa- 
t-il  que  l'agression  des  gens  d' Aly-Abad  le  dégageait  de  sa 
parole,  bien  que  le  Serdar  eût  tenu  la  sienne;  peut-être 
aussi  ne  supposa-t-il  rien  du  tout,  sinon  qu'il  lui  convenait 
mieux  de  rester  ;  et,  en  effet,  il  resta.  Il  chercha  une  place  à 
sa  convenance  pour  s'y  retrancher.  Ce  n'est  point  une  con- 
dition rare  ni  difficile  à  rencontrer  au  sein  de  la  région 
boisée  et  montagneuse  où  il  se  trouvait.  Il  l'eut  bientôt 
découverte  dans  le  lieu  appelé  «  Pèlerinage  du  Sheykh 
Tebersy.  »  Là,  il  mit  son  monde  à  l'œuvre,  fit  creuser  un 
fossé,  établir  un  retranchement  en  terre  et  en  pierre ,  et, 
enfin,  s'ingénia  à  donner  le  caractère  et  la  solidité  d'un 
château,  autant  qu'il  y  pouvait  parvenir,  à  une  retraite 
dont  il  comptait  faire  à  l'avenir  le  centre  de  ses  opéra- 
tions. Il  eut  pour  se  livrer  à  ces  travaux  la  plus  complète 
liberté.  Les  moullas  de  Balfouroush,  heureux  d'.ètre 
débarrassés  de  leurs  craintes  immédiates,  n'auraient  pas 
été  charmés  de  recommencer  une  lutte  qui  leur  avait  paru 
très-lourde;  et  quant  aux  autorités  du  pays,  elles  étaient, 
pour  la  plupart,  sur  la  route  de  Téhéran,  où  l'arrivée  du 
jeune  roi  et  les  cérémonies  qui  en  étaient  la  suite,  et  les 
prestations  de  serment,  et  surtout  les  cadeaux  à  faire  et 
les  intrigues  à  suivre,  amenaient  tout  ce  qui,  en  Perse, 
se  pouvait  vanter,  à  tort  ou  à  raison,  d'avoir  quelque 
importance. 

D'après  les  descriptions  que  j'en  ai  entendu  faire,  le 
château  construit  par  Moulla  Housseïn  ne  laissa  pas  que 
de  devenir  un  édifice  assez  fort.  La  muraille  dont  il  était 
entouré  avait  environ  dix  mètres  de  hauteur.  Elle  était 
en  grosses  pierres.  Sur  cette  base,  on  fcYes*  te&  çnqbt» 


190  DÉVELOPPEMENT  DU  BABYSME. 

tructiohs  en  bois  faites  avec  des  troncs  d'arbres  énormes, 
au  milieu  desquelles  on  ménagea  un  nombre  convenable 
de  meurtrières;  puis  on  ceignît  le  tout  d'un  fossé  pro- 
fond. En  somme,  c'était  une  espèce  de  grosse  tour,  ayant 
le  soubassement  en  pierre  et  les  étages  supérieurs  en 
bois,  garnie  de  trois  rangs  superposés  de  meurtrières  et 
où  Ton  pouvait  placer  autant  de  toufenkdjys  que  l'on 
voudrait  ou  plutôt  qu'on  en  aurait.  On  perça  beaucoup 
de  portes  et  de  poternes,  afin  d'avoir  par  où  entrer  et 
sortir  facilement;  l'on  fit  des  puits  et  on  eut  de  l'eau  en 
abondance  ;  on  creusa  des  passages  souterrains  pour  se 
créer,  en  cas  de  malheur,  quelques  lieux  de  refuge,  on 
établit  des  magasins  qui  furent  aussitôt  fournis  et  remplis 
de  toutes  sortes  de  provisions  de  bouche  achetées  ou 
peut-être  bien  prises  dans  les  villages  des  environs  ; 
enfin,  on  composa  la  garnison  du  château  des  bâbys  les 
plus  énergiques,  les  plus  dévoués,  les  plus  sûrs  que  l'on 
eût  sous  la  main.  Il  se  trouva  ainsi  deux  mille  hommes 

f  qui,  maîtres  de  tels  moyens  de  défense,  au  sein  du 
Mazendérân,  où  il  n'existe  pas  la  moindre  connaissance 
de  l'art  des  fortifications,  où  les  canons  sont  fort  rares 
et  en  tous  cas  d'un  très-faible  calibre,  représentaient 
une  puissance  redoutable,  et  qui  pouvait  produire,  dans 
une  main  habile,  des  effets  considérables. 

Moulla  Housseïn  et  Hadjy  Mohammed-Aly  Balfouroushy, 
son  collègue,  ou,  pour  mieux  dire,  son  lieutenant,  en  ju- 
gèrent ainsi,  et  le  château  était  à  peine  terminé  qu'ils 
recommencèrent  à  remplir  le  Mazendérân  du  bruit  de 
leurs  prédications.  Toutefois,  ils  ne  s'exprimaient  plus 
tout  à  fait  comme  par  le  passé.  Naguère  ils  enseignaient 
surtout;  ils  parlaient  de  vérités,  de  devoirs,  de  Dieu,  de 

J'âme,  en  un  mot,  de  religion.  Du  haut  de  leur  château* 


DÉVELOPPEMENT  DU  BABYSME.  194 

s 

ils  parlèrent  presque  exclusivement  de  politique,  de 
politique  bâby  sans  doute,  mais  enfin  de  politique.  Ils 
annoncèrent  que  tous  ceux  qui  voulaient  vivre  heureux 
dans  ce  monde,  en  attendant  l'autre,  avaient  désormais 
peu  de  temps  pour  se  décider.  Une  année  encore,  une 
année  sans  plus,  et  son  Altesse  le  Bâb,  envoyé  de  Dieu, 
allait  s'emparer  de  tous  les  climats  de  l'univers.  La  fuite 
était  impossible,  la  résistance  puérile.  Tout  ce  qui  serait 
bàby  posséderait  le  monde,  tout  ce  qui  serait  infidèle 
servirait.  Il  fallait  se  hâter  d'ouvrir  les  yeux,  de  faire 
soumission  à  Moulla  Housseïn,  sans  quoi,  tout  à  l'heure 
il  allait  être  trop  tard. 

Ces  discours,  ces  avis,  ces  proclamations,  ces  divaga- 
tions, firent  une  impression  immense.  On  eut  peur  ou 
espoir.  De  toutes  parts  on  s'assembla,  on  courut  au 
château.  Les  humbles  ne  tenaient  qu'à  se  sauver;  les 
ardents  ouvraient  des  mains  avides  à  la  conquête  du 
monde.  Autour  de  la  muraille  ronde,  il  y  avait  foule,  une 
foule  toujours  en  mouvement,  recevant  à  chaque  instant 
de  nouveaux  renforts.  Des  tentes,  des  huttes  de  roseaux, 
des  cabanes  de  branchage,  ou  plus  simplement  une  cou- 
verture de  coton  jetée  par  terre,  y  servaient  de  rési- 
dence à  une  famille.  On  allait,  on  venait,  on  grouillait. 
Les  uns  buvaient,  les  autres  mangeaient;  les  uns  dispu- 
taient, les  autres  riaient;  ici,  on  prêchait  et  l'auditoire 
pleurait  en  se  frappant  la  poitrine  ou  interpellait  le 
prédicateur  pour  qu'il  eût  à  adoucir  les  menaces  dont 
il  poursuivait  les  récalcitrants.  Là,  on  se  vantait  et  l'on 
partageait  le  butin  de  l'Inde  et  celui  de  Roum.  Si,  par 
hasard,  Moulla  Housseïn  sortait  du  château,  ou  même 
Hadjy  Mohammed-Aly,  tout  le  monde  éta't  debout, 
dans  l'attitude  du  plus  profond  respect.  Ces  deux  ^ro- 


in  DÉVELOPPEMENT  DU  BÀBYSME. 

sonnages,  qui  parlaient  toujours  du  Bàb,  lequel  parlait 
de  Dieu,  étaient,  l'un  et  l'autre,  le  Bàb  et  le  Dieu  de  ces 
gens-là,  qui  n'attendaient  que  d'eux  tout  ce  que  d'eux  ils 
avaient  appris.  L'enthousiasme  le  plus  ardent  et  la  foi  la 
plus  sincère  régnaient,  et  les  deux  chefs  étaient  l'objet 
d'une  dévotion  sans  bornes.  J'ai  dit  que,  sur  leur  pas- 
sage, tout  le  monde  se  tenait  debout  dans  l'attitude  la 
plus  révérencieuse  :  quand  on  les  approchait,  on  se 
prosternait  et  on  ne  leur  parlait  qu'après  avoir  touché 
la  terre  du  front  et  obtenu  la  permission  d'élever  les 
regards  jusqu'à  eux.  Pour  étendre  encore  davantage  cette 
surexcitation  des  imaginations  déjà  si  frappées,  Moulla 
Housseïn  voulut  faire  profiter  la  religion  nouvelle  de  tout 
ce  qui  est  cher  au  peuple  dans  la  religion  ancienne  et,  y 
t  prenant  les  noms  des  Imams  les  plus  populaires,  il  les 
distribua  à  ses  principaux  officiers,  non  pas  seulement 
comme  des  titres  vains,  mais  pour  marquer  positive- 
ment que  leur  personne  était  au  fond  la  même  que  celle 
des  saints  personnages  dont  ils  portaient  le  nom,  bien 
qu'élevée  à  une  plus  grande  hauteur.  Cette  institution, 
qui  découlait,  du  reste,  rigoureusement  des  doctrines  du 
Bâb,  produisit  le  plus  grand  effet  et  ne  contribua  pas 
peu  à  assurer  le  dévouement  des  fidèles  et  à  multiplier 
les  conversions.  Un  homme  dont  le  Bâb  ou  son  lieu- 
tenant découvraient,  à  des  signes  certains,  l'identité 
avec  tel  Imam  révéré  depuis  des  siècles,  tel  séyd,  tel 
saint  martyr,  tel  personnage  d'une  science  célèbre,  cet 
homme-là,  ainsi  désigné  à  l'admiration  et  à  l'obéissance, 
et  se  trouvant  tout  à  coup  l'héritier  d'une  gloire  bien 
appréciée  de  lui  et  qui  lui  assurait  une  nouvelle  acces- 
sion de  gloire  et  d'honneur  pour  le  présent  et  pour 
J'avenÎT,  cet  homme-là  n'avait  plus  que^des  objections 


DÉVELOPPEMENT  DU  BABYSME.  193 

bien  faibles  à  opposer  et  il  plongeait  dans  le  courant  qui 
l'entraînait. 

Quant  à  la  foule  proprement  dite,  à  l'égard  de  laquelle 
de  tels  moyens  de  persuasion  n'auraient  pu  être  employés 
sans  en  détruire  la  valeur,  elle  tenait  pour  certain  qu'un 
fidèle  mort  sur  le  champ  de  bataille  revenait  à  la  vie  au  / 
bout  de  quarante  jours  au  plus.  Chacun  d'ailleurs  était 
parfaitement  assuré  d'avoir  le  paradis  au  jour  du  Juge- 
ment. Mais  outre  cette  récompense  encore  lointaine,  déjà, 
dans  ce  monde,  on  était  pleinement  récompensé,  car  on 
devenait  roi  ou  prince  d'un  pays  quelconque,  ou,  tout  au 
moins,  gouverneur  —  inamovible,  j'aime  à  le  penser.  Les 
plus  ambitieux  aspiraient  donc  à  une  mort  prompte,.parce 
qu'ils  avaient  déjà  arrêté  leur  idée  sur  le  royaume  qui 
leur  convenait.  Tel  prenait  ses  arrangements  pour  la 
Chine,  tel  autre  préférait  la  Turquie;  quelques-uns  —  et 
voilà  une  trace  de  l'influence  européenne  —  avaient  jeté 
leur  dévolu  sur  l'Angleterre,  la  France  ou  la  Russie. 

Je  dois  dire  que  rien  dans  les  doctrines  écrites  du  Bâb  ne 
justifie  de  pareilles  idées  ;  mais  toutes  les  religions  sont 
sujettes  à  donner  naissance,  en  dehors  d'elles-mêmes, 
sous  l'action  des  imaginations  grossières,  à  un  certain 
nombre  de  dogmes  qui  entrent  dans  la  croyance  et  ce 
qu'on  peut  appeler  la  théologie  du  bas  peuple,  lequel, 
sans  ces  inepties,  serait  réduit  souvent  à  ne  pas  avoir 
de  croyances  du  tout,  car  il  ne  lui  appartient  pas,  le  plus 
ordinairement,  de  se  hausser  jusqu'à  quelque  chose  de 
raisonnable. 

Bref,  les  soldats  de  Moulla  Housseïn-Boushrewyèh  et  de 
Hadjy  Mohammed-Aly  étaient  pleins  d'ardeur,  et  d'une 
ardeur  incomparable.  Les  deux  chefs,  excités  et  soutenus 
par  des  lettres  fréquentes  que  son  Altesse  le  itàk  \sx» 


194  DÉVELOPPEMENT  DU  BABYSME. 

écrivait  de  Shyraz,  faisaient  passer  dans  l'âme  de  leurs 
officiers  la  confiance  absolue  qui  les  animait  eux-mêmes. 
Ceux-ci  rapportaient  aux  soldats  ce  qu'ils  avaient  en- 
tendu, et  les  soldats  se  répétaient  ce  qu'ils  avaient  com- 
pris. Toute  l'armée  jurait  que  le  Bàb  avait  annoncé 
d'avance  et  fixé  le  résultat  des  plus  prochaines  journées  : 
le  Mazenderàn  conquis,  une  marche  glorieuse  sur  Rey, 
une  grande  bataille,  et,  dans  une  montagne  voisine  de 
Téhéran,  une  fosse  vaste  et  profonde  pour  les  dix  mille 
musulmans  tués  dans  la  victoire. 


CHAPITRE  VIII 


COMBATS   ET   SUCCÈS   DES   BABTS   DANS   LE   BfAZENDÉRAN 

Cependant  les  fêtes  de  l'intronisation  royale  étaient 
terminées  dans  la  capitale.  Le  roi  Nasreddin-Shah  avait 
pris  entière  possession  du  gouvernement.  Hadjy  Mirza 
Agassy,  chassé  d'un  pouvoir  dont  il  avait  passé  son  temps 
à  se  moquer,  s'était  retiré  à  Kerbela,  et  il  y  employait 
ses  derniers  jours  à  faire  des  niches  aux  moullasetun 
peu  aussi  à  la  mémoire  des  saints  martyrs.  Son  succes- 
seur, Mirza  Taghy-Khan,  Émyr-Nizam,  un  des  hommes 
de  valeur  que  l'Asie  a  produits  dans  ce  siècle,  était  résolu 
à  en  finir  avec  tous  les  désordres.  Il  fermait  les  cafés  où 
Ton  déblatérait  par  trop  fort  contre  le  gouvernement,  et, 
pour  arrêter  l'habitude  de  se  tuer  en  plein  jour  à  coups 
de  gama  dans  le  quartier  de  la  porte  de  Doulâb,  habi- 
tude introduite  par  les  Kurdes  Makouys,  compatriotes 
de  l'ancien  premier  ministre,  il  maçonna  plusieurs  de 
ces  assassins  dans  la  muraille  de  la  mosquée,  à  Shahabd- 
oulazim,  et  leur  fit  arracher  la  tète  par  des  cordes  que 
tiraient  des  chevaux  emportés.  Ainsi,  forcené  pour  le 
bon  ordre,  l'Émyr-Nizam  avisa  bien  vite  aux  affaires  du 
Mazendérân,  et  quandles  grands  de  celle ^TCNYWç&^NSttas» 


196  COMBATS  ET  SUCCÈS  DES  BABYS. 

à  Téhéran  pour  faire  leur  cour  au  roi,  furent  au  moment 
de  leur  départ,  on  leur  commanda  de  prendre  de  telles 
mesures  que  la  sédition  des  bâbys  ne  se  prolongeât  pas 
davantage.  Ils  promirent  d'agir  pour  le  mieux. 

En  effet,  aussitôt  de  retour,  ces  chefs  se  mirent  en 
mouvement  afin  de  réunir  leurs  forces  et  de  se  concerter. 
Chacun  écrivit  à  ses  parents  de  venir  le  joindre.  Hadjy 
Moustafa-Khan  manda  son  frère  Aga-Abdoullah.  Abbas- 
Kouly-Khan  Laredjany  appella  Mohammed-Sultan  et  Aly- 
Khan  de  Sewad-Rouh.  Tous  ces  gentilshommes  avec 
leur  monde  s'arrêtèrent  au  dessein  d'attaquer  les  bàbys 
dans  leur  château  avant  que  ceux-ci  ne  songeassent  à 
prendre  eux-mêmes  l'offensive.  Les  officiers  royaux 
voyant  les  chefs  du  pays  en  aussi  bonne  disposition,  ras- 
semblèrent de  leur  côté  un  grand  conseil,  où  s'empres- 
sèrent de  se  rendre  les  seigneurs  nommés  tout  à  l'heure, 
puis  Mirza  Agay,  Moustofy  du  Mazendérân  ou  contrôleur 
des  finances,  le  chef  des  Oulémas  et  beaucoup  d'autres 
personnages  de  grande  considération.  Le  résultat  des 
délibérations  fut  que  Aga-Abdoullah  mit  sur  pied  deux 
cents  hommes  de  son  village  d'Hézar-è-Djérib,  gens  choi- 
sis; plus  un  certain  nombre  de  toufenkdjys,  qu'il  prit  de 
côté  et  d'autre,  et  quelques  cavaliers  nobles  de  sa  tribu. 
Dans  cet  équipage,  il  vint  se  poster  à  Sàry,  prêt  à  entrer 
en  campagne.  De  son  côté,  le  contrôleur  des  finances  leva 
une  troupe  parmi  les  Afghans  domiciliés  à  Sàry  et  y 
joignit  quelques  hommes  des  tribus  turques  placées  sous 
son  administration.  Aly-Abad,  le  village  si  rudement 
châtié  par  les  bâbys,  et  qui  aspirait  à  une  revanche, 
fournit  ce  qu'il  put  et  se  renforça  d'une  partie  des 
hommes  de  Gâdy,  qui,  en  raison  du  voisinage,  se  lais- 
sèrent embaucher.  On  convint  qu' Aga-Abdoullah  pren- 


COMBATS  ET  SUCCÈS  DES  BABYS.         197 

drait  le  commandement  général  et  marcherait  immédia- 
tement contre  l'ennemi. 

Il  sortit,  en  effet,  de  Sàry  en  très-bonne  disposition, 
monta  d'Ab-è-Roud  à  la  haute  vallée  de  Lâr,  et,  arrivé  au 
village  de  ce  nom,  il  y  fit  halte.  De  sa  personne,  il  fut 
reçu  dans  la  maison  de  Nezer-Khan  Kerayly.  La  nuit  se 
passa  fort  tranquillement,  bien  qu'on  se  tînt  sur  ses 
gardes  à  cause  du  voisinage  des  bàbys.  Le  lendemain, 
après  s'être  encore  renforcé  d'une  troupe  de  gens  du  dis- 
trict de  Koudar,  on  reprit  la  marche,  et  l'on  arriva  enfin 
en  vue  du  château  du  Sheykh  Tebersy.  La  garnison 
s'était  retirée  à  l'intérieur;  rien  ne  paraissait  au  dehors; 
la  vallée  était  absolument  silencieuse.  Aga-Abdoullah  se 
mit  immédiatement  et  bravement  à  l'œuvre.  Il  com- 
manda d'ouvrir  une  sorte  de  tranchée  où  il  plaça  des 
toufenkdjys,  qui  commencèrent  à  entretenir  un  feu  assez 
vif  contrôla  muraille.  Ceci  dura  toute  la  journée  et  ne 
produisit  aucun  résultat,  les  bâbys  se  contentant  de  ré- 
pondre faiblement,  de  sorte  que  les  deux  partis  allèrent 
se  coucher  sans  qu'on  pût  encore  rien  dire  de  ce  qui 
avait  été  fait. 

Mais,  un  peu  avant  le  jour,  Moulla  Housseïn-Boushre- 
wyèh  ouvrant  une  de  ses  nombreuses  poternes,  sortit 
brusquement,  et  attaqua  les  gens  de  Koudar  profondé- 
ment endormis.  Il  commençait  à  en  faire  massacre, 
quand  Aga-Abdoullah,  averti  par  le  bruit,  accourut  à  la 
tête  de  ses  gens  et  fusilla  les  bâbys  à  bout  portant,  ce  qui 
arrêta  la  chasse  que  ceux-ci  donnaient  à  leurs  victimes. 
Les  nouveaux  arrivés  étaient  des  cavaliers  nobles  pour 
la  plupart,  des  nomades;  ils  avaient  l'habitude  des  armes 
et  savaient  tenir  bon.  Cependant,  Moulla  Housseïn  se 
précipita  sur  eux  comme  il  avait  fait  sur  la  milice  de 


198  COMBATS  ET  SUCCÈS  DES  BÀBYS. 

Koudar.  Lui-même,  à  la  tête  de  ses  fidèles,  il  frappait  de 
la  pointe  et  du  tranchant,  déchargeant  ses  pistolets  dans 
la  foule  et* faisant  tète  à  tous.  Un  jeune  Afghan,  bien 
découplé,  se  jeta  sur  lui.  Moulla  Housseïn  trouva  un 
adversaire.  Les  sabres  faisaient  feu  l'un  sur  l'autre;  sou- 
dain, un  des  pieds  du  cheval  de  l'Afghan  s'enfonce  dans 
un  trou;  le  cavalier  est  jeté  par  terre;  Moulla  Housseïn 
le  tue  roide.  Pendant  cette  lutte,  la  victoire  se  décidait 
ailleurs  pour,  les  bâbys.  Aga-Abdoullah,  entouré  de  tous 
côtés  par  un  flot  d'assaillants,  tombait  frappé  à  mort,  avec 
trente  des  siens,  et  le  reste  de  ses  gens,  les  uns  sains  et 
saufs,  les  autres  fort  mal  arrangés,  prenaient  la  fuite 
dans  toutes  les  directions.  Beaucoup,  dans  le  nombre, 
n'avaient  eu  aucune  part  au' combat.  Réveillés  par  les 
coups  de  feu^  ils  ne  purent  arriver  à  temps,  et  les  fuyards 
leur  apprenant  la  mort  du  chef  commun,  ils  ne  se  mirent 
plus  en  peine  que  de  gagner  pays  d'un  pas  relevé.  En 
courant  ainsi,  la  troupe  en  déroute  atteignit  le  village  de 
Ferra  et  voulut  y  prendre  haleine  ;  mais  les  bâbys  étaient 
sur  ses  talons  et  tombèrent  sur  elle.  Ce  ne  fut  pas  un 
combat  :  les  musulmans,  ahuris,  plièrent  encore.  Le 
village  fut  mis  à  sac,  et  personne,  ni  femmes,  ni  enfants, 
ni  vieillards,  dit  le  récit,  ne  fut  épargné;  ensuite,  le  feu 
dévora  les  maisons.  Quand  je  répète,  d'après  les  rela- 
tions, que  tout  le  monde  fut  égorgé,  c'est  par  respect 
pour  l'usage  adopté  en  histoire  depuis  la  plus  haute 
antiquité  et  continué  pieusement  jusqu'à  nos  jours,  de 
prendre  les  intentions  pour  le  fait  et  d'affirmer  l'absolu, 
que  la  pratique  des  choses  n'admet  jamais.  La  vérité 
vraie,  c'est  qu'une  partie  encore  notable  de  la  popula- 
tion de  ce  triste  village  s'enfuit  saine  et  sauve  dans  la 
montagne,  pleurant  ses  parents,  ses  récoltes  et  ses 


COMBATS  ET  SUCCÈS  DES  BABYS.         199 

jardins,  et  s'en  alla  répandre  dans  tout  le  Mazendérân 
l'horreur  de  la  catastrophe  qui  venait  de  la  frapper. 
Chacun  de  ces  malheureux  se  disait  le  seul  et  dernier 
survivant.  L'impression  fut  profonde  et  terrible.  Toute 
la  province  tomba  dans  une  sorte  de  stupeur,  causée 
surtout  peut-être  par  l'idée  qu'on  se  faisait  de  l'exal- 
tation des  bâbys,  et  par  le  retour  que  les  musulmans  ne 
pouvaient  s'empêcher  de  faire  sur  leur  propre  tiédeur. 
Les  moullas  tremblaient  et  se  voyaient  déjà  anéantis. 
Nulle  part,  autour  d'eux,  ils  n'apercevaient  dans  les 
esprits  une  ardeur  quelconque  à  les  défendre,  tandis  que 
chez  l'adversaire  ils  ne  voyaient  que  vigueur  et  frénésie. 
Dans  cette  désolation  générale,  on  cria  vers  Téhéran  et 
J'on  demanda  de  l'aide. 

L'Émir-Nizam  entra  dans  un  transport  de  violente 
colère  en  apprenant  ce  qui  venait  de  se  passer.  Il  s'in- 
digna aux  terreurs  qu'on  lui  dépeignait.  Trop  loin  du 
théâtre  de  l'action  pour  bien  apprécier  l'enthousiasme 
sauvage  des  rebelles,  ce  qu'il  en  comprit,  ce  fut  qu'il 
était  besoin  d'en  finir  avec  eux-  avant  que  leur  énergie 
n'eût  encore  été  exaltée  par  des  succès  trop  réels.  Le 
prince  Mehdy-Kouly-Mirza,  nommé  lieutenant  du  roi 
dans  là  province  menacée,  partit  avec  des  pouvoirs  ex- 
traordinaires. On  donna  ordre  de  dresser  la  liste  des 
morts  tombés  dans  le  combat  devant  le  château  des 
bâbys  et  dans  le  sac  de  Ferra,  et  des  pensions  furent 
promises  aux  survivants.  Hadjy  Mous tafa- Khan,  frère 
d'Aga-Abdoullah,  reçut  des  marques  solides  de  la  faveur 
royale;  enfin,  on  fit  ce  qui  était  possible  pour  relever  les 
courages  et  rendre  aux  musulmans  un  peu  de  .confiance 
en  eux-mêmes. 

Une  des  premières  mesures  que  prit  le  Shahzadèh  eu 


200  COMBATS  ET  SUCCÈS  DES  BABYS.. 

arrivant  sur  le  lieu  de  son  commandement,  ce  fut  d'or- 
donner à  Abbas-Kouly-Khan,  chef  du  Laredjân,  de  des- 
cendre de  sa  vallée  de  Làr  et  des  environs  du  Demawend 
avec  ses  tribus  et  de  rejoindre  le  camp  qu'on  allait 
former  sous  Am61.  En  conséquence,  la  vieille  ville  vit 
arriver  dans  ses  jarciûs  une  quantité  de  tentes  noires  : 
tribus  turques,  tribus  persanes,  ou,  comme  on  dit,Kurdfes, 
et,  en  peu  de  temps,  une  petite  armée  se  trouva  sur  pied. 
On  n'est  pas  exigeant  en  fait  d'ordre  dans  une  armée 
asiatique.  En  présence  de  cette  foule,  les  courages  se 
redressaient  un  peu.  On  rechercha  les  bàbys  et  l'on  dé- 
clara qu'ils  ne  seraient  plus  tolérés  dans  aucun  lieu  du 
Mazendéràn.  Les  mesures  prises  contre  eux  se  succé- 
daient rapidement  comme  des  menaces,  en  même  temps 
que  les  troupes  étaient  dirigées  vers  le  château  des 
bàbys,  à  travers  les  sentiers  de  la  montagne.  L'expédi- 
tion ne  tarda  pas  à  atteindre  la  région  froide ,  car  le  Ma- 
zendéràn est  le  pays  des  brusques  transitions  par  excel- 
lence. En  quelques  heures,  on  passe  d'une  rizière  humide 
à  un  bois  d'orangers,  à  une  forêt  ténébreuse  et  toute 
européenne,  à  une  terre  haute  sans  végétation,  à  des 
montagnes  glacées  au  cœur  de  l'été,  à  des  amas  de  neige 
qui  ne  fondent  jamais.  Le  Shahzadèh  en  faisait  l'expé- 
rience. Parti  d'Amôl,  où  fleurit  la  grenade  et  où  mûrit  le 
citron,  il  fut  enveloppé  soudain,  dans  les  défilés  qu'il  dut 
traverser  et  sur  les  plateaux  qui  leur  faisaient  suite,  par 
des  brouillards  épais  qui  se  résolurent  bientôt  en  tem- 
pête de  neige  non-seulement  très-incommode,  mais  re- 
doutable au  plus  haut  degré  pour  les  hommes  et  pour 
les  animaux. 

Les  nomades  du  Laredjân,  qui  composaient  la  force 
principale  de  l'armée,  avaient  trop  l'usage  de  ces  bour- 


COMBATS  ET  SUCCÈS  DES  BÀBYS.  201 

rasques  pour  ne  pas  prendre  de  leur  mieux  les  moyens  de 
s'en  préserver.  Sans  souci  de  l'expédition,  ils  se  disper- 
sèrent, courant  où  ils  savaient  devoir  trouver  soit  des  an- 
fractuosités  de  rochers,  soit  des  ouvertures  de  plaines  plus 
favorablement  exposées  que  le  reste  du  pays  et  où  l'ou- 
ragan leur  ferait  moins  de  mal.  Bref,  ils  pensèrent  très- 
bien  à  leur  sûreté  personnelle  et  ne  s'occupèrent  en 
aucune  façon  ni  de  la  personne  morale  de  l'armée,  ni  du 
but  qu'ils  poursuivaient,  sinon,  peut-être,  pour  maudire 
de  leur  mieux  le  chef  qui  les  amenait  dans  un  tel 
embarras. 

Moulla  Housseïn-Boushrewyèh  et  son  collègue  Hadjy 
Mohammed-Aly  surveillaient  de  près  les  mouvements  de 
l'ennemi.  Ils  comptaient  sur  la  tempête;  elle  était  de 
saison  et  ils  s'étaient  arrangés  pour  mettre  à  profit 
les  occasions  qu'elle  présenterait.  Servis  à  souhait,  ils 
n'auraient  jamais  pu  espérer  aussi  bien.  Moulla  Housseïn, 
averti  par  ses  éclaireurs,  quitta  le  château  à  la  première 
veille  de  la  nuit.  C'était  le  45  du  mois  de  Sefer  ;  il  était 
suivi  de  trois  cents  hommes,  sans  plus;  mais  des  hommes 
résolus  à  tout,  inébranlables  comme  lui-même;  et  malgré 
les  ténèbres  et  le  trouble  général  de  la  nature,  il  jeta  ce 
monde  sur  le  dos  de  l'armée  royale,  qui  ne  s'attendait 
pas  à  un  tel  surcroît  de  péril,  et  qui,  dispersée  partout, 
ainsi  que  je  l'ai  dit,  avait  surtout  fini  par  s'accumuler 
dans  le  village  de  Daskès,  au  milieu  de  la  montagne,  où 
le  prince,  très-fatigué,  s'était  retiré  dans  la  meilleure 
maison,  avait  soupe,  s'était  couché  et  dormait. 

Moulla  Housseïn  avait  marché  aussi  rapidement  que  la 
nuit,  la  tempête,  la  neige,  qui  tombait  en  abondance,  et 
l'état  de  la  route  le  permettaient.  A  tous  les  hommes, 
cavaliers  ou  piétons  de  l'armée  du  Shahzadfeh  qjva  V<s^ 


202  COMBATS  ET  SUCCÈS  DES  BABYS. 

rencontrait,  on  disait  :  «  Nous  sommes  des  gens  d'Abbas- 
Kouly-Khan  Laredjany,  qui  nous  a  envoyés  à  votre 
aide,  et  lui-même  arrive  derrière  nous  avec  plus  de 
monde.  »  A  ce  discours,  les  soldats  de  l'armée  royale 
perdaient  tout  soupçon  et  laissaient  passer  la  troupe~des 
bâbys,  sans  songer  à  donner  l'alarme  ni  surtout  à  faire 
résistance.  L'ennemi  parvint  de  la  sorte  jusqu'à  Daskès, 
entra  dans  les  rues  du  village  et  prit  ses  mesures  pour 
entourer  la  maison  où  se  trouvait  le  prince  endormi.  On 
avait  sans  doute  placé  des  karaouls  ou  sentinelles  autour 
de  cette  demeure  ;  mais,  suivant  un  usage  immémorial  en 
Orient,  usage  en  vigueur  au  siège  de  Béthulie  comme 
autour  du  tombeau  de  Notre-Seigneur,  une  sentinelle  est 
un  guerrier  qui  dort  de  son  mieux  auprès  du  poste  qu'il 
est  chargé  de  garder.  Les  soldats  de  Mehdy-Kouly-Mirza 
ne  dérogeaient  pas  à  cette  règle.  Roulés  dans  leurs  man- 
teaux de  feutre,  ils  étaient  étendus  par  terre,  la  tète  bien 
couverte,  afin  de  ne  pas  Sentir  la  neige  qui  tombait  sur 
eux.  Quelques-uns  pourtant  se  réveillèrent  au  bruit.  Ils 
demandèrent  de  quoi  il  s'agissait;  mais,  ayant  entendu  la 
réponse  convenue,  que  c'étaient  les  gens  du  Serdar  Abbas- 
Kouly-Khan,  ils  se  remirent  en  devoir  de  continuer 
leur  somme.  Ainfci,  la  maison  fut  promptement  et  sûre- 
ment cernée,  et  les  entrées  de  la  rue  bien  occupées,  afin 
que  personne  ne  pût  venir  au  secours  du  prince.  Alors 
Moulla  Housseïn  donna  le  signal  et  tous  ses  gens  se 
mirent  à  crier  :  «  Le  prince  est  mortl  le  prince  est  tué  I 
sauve  qui  peutl  » 

Aussitôt  la  porte  de  la  maison  fut  entaillée  rapidement 
à  coups  de  hache,  tandis  qu'on  faisait  main  basse  sur  les 
karaouls.  Le  passage  forcé,  et  il  le  fut  bientôt,  Moulla 
Housseïn  et  ses  gens  se  précipitèrent  en  furieux  sur  les 


COMBATS  ET  SUCCÈS  DES  BÀBYS.         203 

officiers  du  prince,  qui  accouraient  épouvantés,  déjà 
démoralisés,  et  les  assommèrent,  tandis  que  quelques- 
uns  de  leurs  compagnons  mettaient  le  feu  en  plusieurs 
endroits.  Le  désordre,  le  trouble,  la  terreur  peuvent 
s'imaginer.  Les  misérables,  ainsi  surpris,  ne  savaient  pas 
même  à  qui  ils  avaient  affaire  et  songeaient  aux  diables 
autant  qu'aux  bàbys.  On  se  poussait  de  chambre  en 
chambre;  on  trébuchait  sur  les  terrasses.  Le  feu  s'était 
rapidement  communiqué  à  un  Imamzadèh  ou  oratoire  en 
bois  contigu  à  la  maison  du  prince  et  dont  les  vieilles 
poutres  flambaient  à  merveille.  Les  musulmans  purent 
voir  alors  briller  les  sabres,  les  khandjars,  les  gamas, 
les  fusils  de  leurs  adversaires,  aux  clartés  lugubres  des 
flammes  qui  les  menaçaient.  Tous  ceux  qui  tombaient 
sous  les  coups  ou  sous  les  balles,  les  bâbys  les  lançaient 
au  milieu  de  l'incendie.  —  «  Brûle,  impie  I  »  disaient-ils. 
C'était  une  scène  effroyable  :  bravoure,  fureur,  exalta- 
tion religieuse  s'y  heurtaient  contre  l'incertitude,  le 
courage  qui  désespère,  le  renoncement  désolé  à  la  possi- 
bilité de  sauver  sa  vie.  Les  toufenkdjys  de  Sewad-Kouh, 
qui  défendaient  l'intérieur  de  la  maison  où  s'était  retiré 
le  prince,  se  conduisirent  en  braves  gens.  Cependant,  les 
bâbys  les  rompirent  et  entrèrent. 

D'abord  furent  tués  les  deux  princes,  Sultan  Housseïn- 
Mirza,  fils  de  Feth-Aly-Shah,  et  Daoud-Mirza,  fils  de  Zell-è- 
Sultan,  oncle  du  roi.  Leurs  deux  corps  allèrent  rejoindre 
dans  le  foyer  brûlant  ceux  de  leurs  défenseurs.  A  côté 
d'eux  tomba  Mirza-Abdoul-Baghy,  conseiller  d'État.  Il 
fut  aussi  jeté  dans  le  feu.  Un  instant  après,  le  chef  de 
l'armée,  Medhy-Kouly-Mirza,  se  vit  assailli.  Un  bâby,  à 
cheval  sur  la  muraille  de  la  cour,  fit  feu  sur  lui  et  le 
manqua.  Un  autre,  se  laissant  tomber  dans  la  petite  cous 


204  COMBATS  ET  SUCCÈS  DES  BABYS. 

intérieure  où  il  était,  vint  en  courant  tirer  à  bout  por- 
tant sur  lui  et  le  manqua  encore.  Le  prince  comprit  que 
toute  défense  était  impossible.  Il  sortit  de  la  maison,  et 
plus  heureux  que  bien  des  victimes  de  cette  nuit,  il 
réussit  à  s'échapper  du  village  et  à  gagner  le  désert. 

En  quelques  instants,  son  armée,  déjà  si  fort  en  dé- 
sordre, était  dissipée  par  les  trois  cents  hommes  de 
Moulla  Housseïn.  N'était-ce  pas  l'épée  du  Seigneur  et  de 
Gédéon?  Tandis  que  la  plupart  des  fugitifs  couraient  au 
hasard,  des  hommes  d'Ashref,  moins  épouvantés  que  les 
autres,  résolurent  et  de  ne  pas  se  séparer  et  de  ne  point 
aller  chercher  la  mort  presque  certaine  qui  les  attendait 
dans  la  montagne,  devenue  impraticable  par  ce  temps  de 
frimas.  Ils  se  bornèrent  à  s'écarter  un  peu  du  village  et 
faisant  ferme  dans  une  position  assez  forte  ,  ils  roulè- 
rent autour  d'eux  un  cercle  de  grosses  pierres  superpo- 
sées et  s'en  bâtirent  un  retranchement. 

Des  bàbys  avaient  aperçu  ces  braves  précipitant  leur 
travail,  et  avaient  couru  en  donner  avis  à  Moulla  Hous- 
seïn. Celui-ci  ne  voulut  pas  que  sa  victoire  restât  ina- 
chevée, et  il  détacha  Hadjy  Mohammed- Aly  Balfouroushy 
pour  aller  détruire  le  groupe  insolent  qui  le  bravait.  Le 
Hadjy,  le  sabre  à  la  main,  courut  avec  les  siens  sur  les 
gens  d'Ashref.  Mais,  à  la  première  décharge  de  ceux-ci, 
une  balle  lui  entra  par  la  bouche  et  le  jeta  sur  le  carreau. 
Les  musulmans  remarquent  avec  intérêt  que  c'est  par 
la  bouche  que  la  balle  est  entrée,  punissant,  à  leur  avis, 
tant  de  blasphèmes  proférés  contre  la  religion  du  Pro- 
phète. Quant  aux  bàbys,  ils  suivirent  leur  chef,  et  les 
Ashréfys  auraient  obtenu  la  récompense  de  leur  cou- 
rage, si  une  autre  bande  d'ennemis  n'était  accourue  les 
attaquer  avec  une  nouvelle  fureur. 


COMBATS  ET  SUCCÈS  DES  BABTS.         205 

Le  combat  reprit  donc,  mais  les  Ashréfys  ne  cédaient 
point.  Sûrs  de  mourir  s'ils  se  rendaient,  et  puisant  dans 
leur  résolution  une  généreuse  espérance,  ils  redoublaient 
leurs  feux,  et  bons  tireurs  comme  tous  les  Mazendérànys, 
rendaient  le  jeu  terrible  aux  assaillants.  Le  jour  vint  et 
éclaira  leur  résistance.  On  pouvait  voir  de  loin  —  car  le 
lieu  où  ils  s'étaient  fortifiés  était  entouré  d'un  amphi- 
théâtre de  montagnes  —  cette  poignée  de  jeunes  gens 
multipliant  ses  efforts  pour  échapper  à  une  mort  qui 
semblait  certaine.  Les  débris  de  l'armée  n'ayant  pu 
forcer  les  passages  encombrés  par  les  neiges  et  n'étant 
encore  qu'à  peu  de  distance  autour  d'eux,  les  contem- 
plaient, et  probablement  faisaient  des  vœux  pour  eux; 
mais  pas  un  des  chefs,  pas  un  des  soldats  n'essaya  un 
effort  qui  eût  pu  les  dégager.  La  vue  de  l'héroïsme  est  tout 
aussi  bonne  à  glacer  les  courages  qu'à  les  animer.  Enfin 
les  Ashréfys  succombèrent  un  à  un.  La  victoire  des  bâbys 
était  complète.  Ils  réunirent  le  butin  qu'ils  purent 
tirer  du  village,  les  bagages  du  prince  et  ceux  de  ses 
troupes,  en  chargèrent  les  bétes  de  somme,  et  rega- 
gnèrent en  paix  leur  château  en  présence  de  l'armée 
royale  pétrifiée  d'épouvante,  bien  que  incomparablement 
plus  nombreuse  et  plus  forte.  Mais  tel  était  l'abattement, 
qu'un  corps  de  six  cents  hommes  qui  n'avait  été  ni 
entamé  ni  attaqué,  et  qui  savait  seulement  par  simple 
ouï-dire  ce  qui  était  arrivé  pendant  la  nuit,  averti  que  les 
bâbys,  dans  leur  mouvement  de  retraite,  allaient  pas- 
ser sur  le  terrain  qu'il  occupait,  s'enfuit  d'inspiration 
et  à  l'unanimité  longtemps  avant  que  ceux-ci  eussent 
paru.  La  vérité  est  que  ces  musulmans  n'étaient  nulle- 
ment éloignés  de  considérer  Moulla  Housseïn  comme  un 
prophète. 

VI 


206  COMBATS  ET  SUCCÈS  DES  BABY8. 

Nous  avons  laissé  Mehdy-Kouly-Mirza  courant  loin  de 
sa  maison  incendiée  et  errant  seul  dans  la  campagne,  à 
travers  les  neiges  et  les  ténèbres.  A  l'aube  il  se  trouva  dans 
un  défilé  inconnu,  perdu  en  des  lieux  horribles,  mais  en 
réalité  éloigné  seulement  d'un  peu  plus  d'une  demi-lieue 
du  lieu  du  carnage.  Le  vent  apportait  à  ses  oreilles  le 
bruit  des  décharges  de  la  mousqueterie. 

Dans  ce  triste  état  et  ne  sachant  que  devenir,  il  fut 
rencontré  par  un  Mazendérâny  monté  sur  un  cheval  assez 
bon,  qui,  en  passant  près  de  lui,  le  reconnut. Cet  homme 
mit  pied  à  terre,  fit  monter  le  prince  à  sa  place  et  s'offrit 
à  lui  servir  de  guide.  Il  le  mena  dans  une  maison  de 
paysans,  où  il  l'installa  dans  l'écurie;  ce  n'est  pas  un  sé- 
jour méprisé  en  Perse.  Tandis  que  le  prince  mangeait  et 
se  reposait,  le  Mazendérâny  remonta  à  cheval,  et,  battant 
le  pays,  alla  donner  à  tous  les  soldats  qu'il  put  rencon- 
trer l'heureuse  nouvelle  que  le  prince  était  sain  et  sauf. 
Ainsi,  bande  par  bande,  il  lui  amena  tout  son  monde,  ou 
au  moins  un  rassemblement  assez  respectable. 

Si  Mehdy-Kouly-Mirza  avait  été  un  de  ces  esprits  al- 
tiers  que  les  échecs  n'abattent  point,  il  eût  peut-être  jugé 
sa  situation  médiocrement  modifiée  par  le  malheur  de  la 
nuit  précédente  ;  il  eût  considéré  l'affaire  comme  le  ré- 
sultat d'une  surprise,  et,  avec  les  troupes  qui  lui  res- 
taient, se  fût  efforcé  de  sauver  au  moins  les  apparences 
en  maintenant  son  terrain,  car,  de  fait,  les  bâbys  s'étaient 
retirés  et  on  n'en  voyait  plus  nulle  part.  Mais  le  Shabza- 
dèh,  loin  de  se  piquer  de  tant  de  fermeté,  était  un  pauvre 
caractère,  et  il  s'empressa,  quand  il  vit  sa  personne  si 
bien  gardée,  de  sortir  de  son  écurie  pour  se  diriger  vers 
le  village  de  Gâdy-Kela,  d'où  il  se  rendit  en  toute 
hâte  à  Sâry.  Cette  conduite  eut   pour  effet  d'aug- 


COMBATS  ET  SUCCÈS  DES  BABYS.  207 

monter  encore  dans  toute  la  province  l'impression  pro- 
duite par  la  première  nouvelle  de  la  surprise  de  Daskès. 
Partout  on  perdit  la  tète:  les  villes  ouvertes  se  crurent 
exposées  à  tous  les  périls,  et  malgré  la  rigueur  de  la  sai- 
son, on  vit  des  caravanes  d'habitants  paisibles,  mais  fort 
désolés,  qui  emmenaient  leurs  femmes  et  leurs  enfants 
dans  les  solitudes  du  Demawend,  pour  les  soustraire  aux 
inévitables  dangers  qu'indiquait  manifestement,  pour 
tout  ce  monde,  la  prudente  conduite  du  Shahzadèh. 
Quand  les  Asiatiques  perdent  une  fois  la  tête,  ce  n'est 
pas  à  demi.  Cependant  cette  situation  ne  pouvait  indéfi- 
niment se  prolonger,  pour  le  prince  moins  que  pour  per- 
sonne. Il  ne  suffisait  pas  d'avoir  peur,  il  fallait  surtout 
ne  pas  irriter  contre  soi  le  terrible  Émyr-Nizam,  qui, 
lorsqu'il  aurait  appris  les  nouvelles,  ne  serait  certes  pas 
satisfait.  Encourir  le  châtiment  de  ce  ministre  sévère, 
c'était  peut-être  pis  que  d'avoir  affaire  à  Moulla  Hous- 
seïn-Boushrewièh.  Ainsi,  perplexe  et  ne  sachant  où  se 
tourner,  le  Shahzadèh,  pauvre  homme,  donna  des  ordres 
pour  qu'on  réunît  de  nouvelles  forces  et  qu'on  mît  sur 
pied  une  autre  armée.  L'empressement  était  faible  de  la 
part  de  la  population  des  villes  à  aller  servir  sous  un 
chef  dont  on  venait  de  voir  le  mérite  et  l'intrépidité  à 
l'épreuve.  Toutefois,  moyennant  quelque  argent  et  beau- 
coup de  promesses,  les  moullas  surtout,  qui  ne  per- 
daient pas  leur  cause  de  vue  et  qui  étaient  assurément 
les  plus  intéressés  dans  toutes  ces  affaires,  s'agitant 
beaucoup,  on  finit  par  rassembler  bon  nombre  de  tou- 
fenkdjys.  Quant  aux  cavaliers  des  tribus,  du  moment  que 
leurs  chefs  montent  à  cheval,  ils  en  font  autant  et  n'en 
demandent  pas  davantage.  Abbas-Kouly-Khan  Laredjany 
obéit  sans  hésiter  à  l'ordre  d'envoyer  un  nouveau  w&« 


208  COMBATS  ET  SUCCÈS  DES  BABYS. 

tingent.  Seulement,  cette  fois,  soit  par  défiance  de  ce  que 
Tineptie  du  prince  pourrait  faire  courir  de  risques  inu- 
tiles à  ses  parents  et  à  ses  sujets,  soit  par  une  certaine 
ambition  de  se  signaler  lui-même,  il  ne  confia  plus  à  per- 
sonne la  conduite  de  ses  gens.  Il  se  mit  à  leur  tête,  et, 
par  un  coup  hardi,  au  lieu  de  rejoindre  l'armée  royale, 
il  s'en  alla  tout  droit  attaquer  les  bâbys  dans  leur  refuge, 
puis  il  donna  avis  au  prince  qu'il  était  arrivé  devant  le 
château  du  Sheykh  Tebersy  et  qu'il  en  faisait  le  siège. 
Du  reste  il  annonçait  qu'il  n'avait  aucun  besoin  de  secours 
ni  d'aide,  que  ses  gens  lui  suffisaient  et  au  delà,  et  que 
seulement,  s'il  plaisait  à  son  Altesse  Royale  de  se  donner 
de  sa  personne  le  spectacle  de  la  façon  dont  lui,  Abbas- 
Kouly-Khan  Laredjany,  allait  traiter  les  rebelles,  il  lui 
ferait  honneur  et  plaisir. 

Les  nomades  turks  et  persans  passent  leur  vie  à  chas- 
ser, souvent  aussi  à  guerroyer,  et  surtout  à  parler  de 
chasse  et  de  guerre.  Ils  sont  braves,  mais  non  tous  les 
jours,  et  ils  tomberaient  sous  le  coup  de  la  remarque  de 
Brantôme,  qui,  dans  son  expérience  des  guerres  de  son 
époque,  avait  beaucoup  rencontré  de  pareils  courages, 
qu'il  nomme  assez  bien  journaliers.  Mais  ce  que  sont 
ces  nomades  d'une  manière  très-uniforme  et  constante, 
c'est  grands  parleurs,  grands  démanteleurs  de  villes, 
grands  massacreurs  de  héros,  grands  exterminateurs  de 
'multitudes;  en  somme,  naïfs,  très  à  découvert  dans  leurs 
sentiments,  très-vifs  dans  l'expression  de  ce  qui  échauffe 
leurs  tètes,  extrêmement  amusants.  Abbas-Kouly-Khan 
Laredjany,  homme  très-bien  né  assurément,  était  un  type 
de  nomade  accompli. 

Mehdy-Kouly-Mirza  n'aurait  pu  se  donner,  lui,  pour  un 
guerrier  bien  téméraire,  on  vient  de  le  voir;  mais  il 


COMBATS  ET  SUCCÈS  DES  BABYS.         209 

remplaçait  l'intempérance  de  l'intrépidité  par  une  qualité 
utile  aussi  à  un  général  :  il  ne  prenait  pas  au  pied  de  la 
lettre  les  fanfaronnades  de  ses  lieutenants.  Craignant 
donc  qu'il  n'arrivât  malheur  à  l'imprudent  nomade,  il  lui 
envoya  immédiatement  des  renforts.  Ainsi  partirent  en 
toute  hâte  Mohsen-Khan  Souréty  avec  ses  cavaliers,  une 
troupe  d'Afghans,  Mohammed -Kerym-Khan  Ashrefy 
avec  des  toufenkdjys  de  la  ville  etKhélyl-Khan,  de  Sewad- 
Kouh,  avec  les  hommes  de  Gàdy-Kela.  Ces  chefs,  soit  par 
esprit  de  contradiction  à  l'égard  du  prince,  soit  qu'ils  se 
souciassent  médiocrement  de  voir  leur  rival  ordinaire,  le 
khan  du  Laredjân,  s'illustrer  par  l'exploit  qu'il  avait  an- 
noncé, s'empressèrent  de  donner  à  celui-ci  les  plus  sages 
conseils  et  les  plus  propres  à  refroidir  son  ardeur.  Ils  lui 
remontrèrent  qu'il  ne  fallait  pas  trop  présumer  de  soi- 
même  et  que  Moulla  Housseïn  n'était  pas  facile  à  forcer. 
On  savait,  du  reste,  jusqu'à  quel  point  ce  maître  des 
bâbys  était  redoutable  dans  ses  résolutions  impétueuses; 
il  fallait  tâcher  de  s'en  garantir,  et,  pour  cela,  la  pre- 
mière des  opérations  devait  être  d'élever,  en  face  des 
murailles  qu'on  voulait  faire  tomber,  un  fort  retran- 
chement en  pierre  où  l'on  pourrait  être  à  l'abri  dçs 
coups  de  main. 

Abbas-Kouly-Rhan  Laredjany  répondit  comme  aurait 
fait  un  gentilhomme  français  du  moyen  âge.  «  Jamais, 
dit-il  aux  autres  chefs,  jamais  il  ne  sera  dit  que  des 
hommes  de  ma  tribu  se  soient  cachés  derrière  des  tas  de 
pierres  quand  ils  avaient  l'ennemi  en  face.  Nos  seuls  re- 
tranchements à  noufr,  ce  sont  nos  corps  I  »  Il  ne  fut  pas 
possible  de  rien  obtenir  d'autre  du  Serdar  et  on  dut  en 
passer  par  ce  qu'il  voulait.  Le  camp  fut  donc  établi  sans 
autres  précautions  que  les   sentinelles  somnolentes  à 


210  COMBATS  ET  SUCCÈS  DES  BABYS. 

l'usage  du  pays,  et  Ton  resta  ainsi  en  face  et  autour  du 
château  des  bàbys. 

Ceux-ci  semblaient  frappés  de  terreur.  Ils  ne  parais- 
saient pas  sur  leurs  murailles;  ils  ne  se  montraient  pas 
aux  meurtrières  des  étages  supérieurs;  ils  ne  faisaient 
pas  le  moindre  bruit.  Bien  plus,  ils  envoyèrent  des  par- 
lementaires pour  demander  grâce.  Le  Serdar  enchanté 
leur  promit  de  les  pendre.  Sur  cette  parole,  des  négocia- 
tions s'engagèrent  et  plusieurs  députations  furent  en- 
voyées à  Abbas-Rouly-Rhan.  Il  ne  voulait  pas  démordre 
de  sa  sévérité  ;  mais  les  autres  chefs  ne  dissimulaient  pas 
qu'ils  seraient  disposés  à  en  finir  à  meilleur  compte;  de 
sorte  que,  soutenus  de  ce  côté,  les  députés  argumen- 
taient, acceptaient,  cédaient  et  retournaient  au  château 
pour  prendre  de  nouveaux  ordres.  De  cette  façon,  plu- 
sieurs jours  se  passèrent  en  pourparlers,  et  le  Serdar  se 
tenait  prfur  bien  assuré  que  ce  n'était  pas  du  temps  perdu, 
tout  au  contraire  :  que  c'était  du  temps  admirablement 
eipployé  pour  sa  gloire.  Il  va  sans  dire  que  la  surveil- 
lance était  devenue,  de  fort  médiocre,  tout  à  fait  nulle, 
et  que  les  troupes  étaient  étalées  devant  le  château  aussi 
bien  à  la  bonne  foi  que  si  elles  eussent  été  chez  elles. 

Une  nuit  —  ce  fut  la  dixième  de  Rébi-Oul-Ewwel  — 
trois  heures  avant  le  j  our ,  Moulla  Housseïn-Boushrewyèh, 
à  la  tête  de  quatre  cents  toufenkdjis,  sortit  du  château 
dans  le  plus  profond  silence.  Il  s'avança  rapidement  vers 
le  camp,  et  se  portant  sur  les  groupes  de  dormeurs,  lui 
et  ses  gens  commencèrent  à  égorger  de  leur  mieux.  Ils 
avaient  affaire  aux  contingents  de  Hézar-è-Djerib  et  de 
Sewad-Kouh.  Ces  miliciens,  ainsi  assaillis,  se  jetèrent  du 
côté  où  campaient  les  hommes  de  Gûdy  et  ceux  de  Souréty 
et  d'Ashref,  et  les  uns  épouvantant  les  autres,  toute  cette 


COMBATS  ET  SUCCÈS  DES  BABYS.         211 

foule  mêlée  se  mit  à  courir  comme  un  troupeau  de  mou- 
tons du  côté  du  quartier  du  Serdar.  Pour  augmenter  la 
confusion,  les  bàbys,  tout  en  frappant  et  en  poursuivant, 
mettaient  le  feu  aux  cabanes,  aux  abris,  et  des  cris  hor- 
ribles, tant  ceux  qu'ils  poussaient  eux-mêmes  pour 
effrayer  leurs  adversaires,  que  ceux  dont  les  assail- 
lis n'étaient  pas  ménagers  dans  leur  épouvante,  portaient 
le  désordre  à  son  comble.  On  ne  se  reconnaissait  plus; 
on  ne  savait  plus  où  Ton  était.  Troublés  par  l'éclat  fulgu- 
rant des  flammes  ou  aveuglés  par  l'obscurité,  on  tirait  les 
uns  sur  les  autres  et  les  balles  atteignaient  plus  d'amis 
et  de  confédérés  qu'elles  rie  frappaient  d'assaillants. 

Le  Serdar  réveillé,  surpris,  envahi  tout  à  coup  par  la 
foule  qui  affluait  de  son  côté,  eut  peine  à  trouver  un 
cheval  et,  après  l'avoir  trouvé,  à  se  mettre  dessus.  Fu- 
rieux, mais  forcé  de  reculer,  il  gagna,  en  combattant,  la 
limite  du  camp  opposée  à  celle  qui  faisait  face  au  château, 
et  ne  pouvant  se  décider  à  fuir,  resta  assez  longtemps  à 
faire  le  coup  de  feu  au  milieu  de  quelques-uns  de  ses  pa- 
rents, qui  l'avaient  rejoint  et  tenaient  bon  avec  lui.  Parmi 
ceux-ci,  Mohammed-Sultan,  y  a  ver —  titre  que  nous  tra- 
duirons par  celui  de  major,  —  se  jetait  en  avant  dans  la 
foule  et  suppliait  les  fuyards  de  s'arrêter,  promettant  de 
les  rendre  vainqueurs  de  l'ennemi.  Dans  ce  moment, 
Moulla  Housseïn  apparut  à  cheval,  excitant  les  siens  et 
frappant  plus  fort  queux  tous.  En  l'apercevant,  le  yaver 
redoubla  d'énergie  dans  ses  supplications  et  dans  ses 
apostrophes  :  «  Arrêtez-vous  !  arrêtez-vous!  criait-il;  le 
voilà  ici,  cet  homme  sans  religion  et  sans  foi  !  Venez  le 
prendre!  frappons-le!  C'est  lui  qui  doit  craindre  et  non 
pas  vous!  »  Tandis  que  le  brave  gentilhomme  tâchait 
ainsi  de  ranimer  des  courages  éteints,  tes  bto^*\  *&&&<&- 


212  COMBATS  ET  SUCCÈS  DES  BÀBYS. 

rèrent;  personne  ne  le  défendit,  et,  en  quelques  minutes, 
malgré  sa  résistance,  il  tomba  haché  de  coups  de  sabre. 

Cependant  cet  exemple  ne  fut  pas  stérile  et  trouva 
quelques  imitateurs.  Mirza  Kérym-Khan  Ashrefy,  Aga- 
Mohammed-Hassan  du  Laredjàn  et  quelques  toufenkdjys 
d'Ashref,  se  firent  à  la  hâte  un  petit  rempart  de  pierres  et, 
jurant  qu'ils  ne  fuiraient  pas  et  ne  se  laisseraient  pas 
prendre  vivants,  se  mirent  à  combattre  avec  cette  intré- 
pidité absolue  que  des  résolutions  semblables  font  tou- 
jours naître  chez  les  soldats  asiatiques.  Tandis  qu'ils 
étaient  ainsi  occupés,  Mirza  Kérim-Khan  dit  à  Aga-Mo- 
hammed-Hassan  Laredjany  :  «  Tu  vois  bien,  parmi  les 
bâbys,  cet  homme  en  turban  vert  :  tire  dessus  I  »  Ce  qu'il 
fit  lui-même  immédiatement. 

L'homme  au  turban  vert,  c'était  Moulla  Housseïn  lui- 
môme.  On  le  vit  porter  la  main  à  sa  poitrine  et  on  com- 
prit que  la  balle  l'avait  frappé  là.  Au  même  instant,  Aga- 
Mohammed-Hassan,  qui  avait  entendu  les  paroles  de  son 
camarade  et  vu  l'effet,  abaissa  son  arme  à  son  tour  et 
lâcha  la  détente.  Le  coup  partit  et  atteignit  encore 
Moulla  Housseïn  dans  le  côté.  Ainsi  blessé,  le  chef  bâby 
n'en  continua  pas  moins  à  donner  des  ordres  et  à  con- 
duire et  activer  les  mouvements  des  siens  jusqu'au  mo- 
ment où,  voyant  que  la  somme  des  résultats  possibles 
était  acquise,  il  donna  le  signal  de  la  retraite  en  se  tenant 
lui-même  à  l'arrière-garde. 

Le  retour  au  château  ne  se  fit  pas  sans  encombre.  Les 
toufenkdjys  d'Ashref ,  retranchés  derrière  le  petit  mur, 
sortirent  avec  leurs  chefs  et  harcelèrent  les  bâbys.  Mais 
ils  étaient  trop  peu  nombreux  pour  leur  faire  grand  mal, 
quoique,  en  somme,  ce  combat  eût  coûté  aux  gens  du  châ- 
teau  une  centaine  d'hommes  tués  ou  mis  hors  de  combat, 


COMBATS  ET  SUCCÈS  DES  BABTS.  243 

et  leur  chef  blessé.  Cependant  le  camp  était  détruit.  Il 
s'en  fallut  toutefois  que  le  désastre  fût  comparable  à 
celui  de  Medhy-Kouly-Mirza.  Une  partie  de  l'armée  se 
débanda  sans  doute,  mais  il  resta  encore  quelques  groupes 
qui  purent  se  rejoindre  au  point  du  jour  et  le  reste  fut 
rallié  dans  la  journée.  Abbas-Kquly-Khan  Laredjany 
avait  été  rejeté  aune  extrémité  du  camp  avec  une  cin- 
quantaine d'hommes.  Abdoullah-Khan,  l'Afghan,  n'avait 
gardé  près  de  lui  que  trois  hommes,  mais  il  avait  tenu 
bon.  Mohsen-Khan  avait  fait  de  même  avec  quelques  fan- 
tassins d'Ashref. 

Quand  le  jour  parut,  il  se  trouva  que  les  bâbys  étaient 
rentrés  dans  leur  fort,  et  Mirza  Kérym-Khan  Ashrefy, 
avec  ses  compagnons,  était  maître  du  champ  de  ba- 
taille. Ils  se  mirent  à  pousser  de  grands  cris  pour  pré- 
venir et  faire  arriver  leurs  compagnons  au  cas  où  il 
s'en  trouverait  qui  fussent  restés  dans  le  voisinage  et 
pussent  les  entendre;  aussitôt,  en  effet,  le  Serdar  et 
ceux  qui  s'étaient  maintenus  çà  et  là  se  réunirent.  On 
parcourut  le  champ  de  bataille  ;  on  rassembla  et  on  en- 
terra les  morts,  en  tant  qu'ils  furent  reconnus  pour  mu- 
sulmans. Quant  aux  cadavres  bàbys,  on  leur  coupa  la 
tête  ;  on  mit  ce  butin  de  côté  comme  trophée,  et  à  quelques 
jours  de  là,  on  expédia  ces  dépouilles  à  Balfouroush  et 
dans  les  autres  villes  du  Mazendéràn,  afin  de  montrer  que 
les  bâbys  n'étaient  pas  invincibles.  Le  Serdar,  cependant, 
envoya  Abdoullah-Khan,  l'Afghan,  au, prince,  pour  lui 
raconter  comment  les  choses  s'étaient  passées  et  mettre, 
autant  que  possible,  les  apparences  de  son  côté. 

La  tâche  n'était  pas  trop  difficile.  Il  est  certain  que  les 
bàbys  étaient  rentrés  dans  leur  château  sans  achever 
leur  victoire;  qu'ils  s'étaient  laissé  poursuivre  par  une 


214         COMBATS  ET  SUCCÈS  DES  BABYS. 

poignée  d'hommes,  et  que,  pendant  la  journée  du  lende- 
main et  les  jours  suivants,  ils  avaient  souffert  que  l'en- 
nemi enterrât  ses  morts  et  qu'il  décapitât  honteusement 
les  corps  des  leurs.  Voici  ce  qui  avait  causé  dans  leur 
courage  cette  défaillance  peu  attendue  :  les  deux  bles- 
sures de  Moulla  Housseïn  étaient  graves;  il  perdait  beau- 
boup  de  sang.  A  force  d'énergie,  il  put  se  maintenir  à 
cheval  et  donner  encore  ses  directions  et  ses  ordres  pen- 
dant quelque  temps;  mais  il  sentit  bientôt  que  ses  forces 
s'épuisaient,  et  qu'il  ne  pouvait  s'obstiner  davantage  à 
lutter  contre  la  douleur  sans  aller  au-devant  d'une  ca- 
tastrophe déplorable  pour  lui-même,  plus  déplorable 
encore  pour  les  siens,  qui  ne  pouvaient  se  passer  de  lui. 
Il  ordonna  donc  la  retraite,  bien  à  contre-cœur,  et  aban- 
donna une  victoire  déjà  plus  que  sûre.  Il  était  temps; 
car  lorsqu'il  atteignit  la  porte  du  château,  ses  forces 
l'abandonnèrent  complètement  et  il  tomba  dé  cheval  au 
milieu  de  ses  soldats  épouvantés. 

On  le  porta  mourant  sur  son  lit.  Alors  il  réunit  ses 
officiers  et  leur  recommanda  la  fermeté  la  plus  inflexible. 
Il  leur  défendit  de  croire  qu'il  pût  réellement  mourir; 
/  c'étaient  là  de  pures  apparences  qui  ne  devaient  pas  les 
tromper;  en  effet,  pas  plus  tard  que  quatorze  jours  après 
une  mort  transitoire,  il  allait  renaître.  Il  les  engagea  à 
ne  jamais  abandonner  la  foi  et  les  préceptes  qu'il  leur 
avait  communiqués,  et  à  conserver  toujours  une  fidélité, 
un  amour  et  un  respect  absolus  à  l'Altesse  Sublime. 
En  ce  qui  concernait  ce  qu'on  devait  faire  de  son  corps, 
il  recommanda  à  ses  plus  affidés  confidents  de  l'enterrer 
en  secret  et  de  telle  sorte  que  personne  ne  pût  savoir  où 
il  aurait  été  mis.  Nul  doute  qu'il  ne  voulût  ainsi  sous- 
traire son  cadavre  aux  outrages  des  musulmans,  et  sa  tête 


COMBATS  ET  SUCCÈS  DES  BABYS.  215 

à  l'exposition  sur  les  places  publiques.  Enfin  il  expira,  et 
la  religion  nouvelle,  qui  reçut  en  lui  son  proto-martyr, 
perdit  du  même  coup  un  homme  dont  la  force  de  carac- 
tère et  l'habileté  lui  auraient  rendu  des  services  bien 
utiles,  si  sa  vie  avait  pu  se  prolonger.  Les  musulmans 
ont  naturellement  une  profonde  horreur  pour  le  souvenir 
de  ce  chef;  les  bâbys  lui  vouent  une  vénération  corres- 
pondante. Ils  ont  raison  des  deux  parts.  Ce  qui  est  cer- 
tain, c'est  que  Moulla  Housseïn-Boushrewyèh  a  le  pre- 
mier donné  au  bâbysme,  dans  l'empire  persan,  cette 
situation  qu'un  parti  religieux  ou  politique  ne  gagne  dans 
l'esprit  des  peuples  qu'après  avoir  fait  acte  de  virilité 
guerrière. 

Après  l'enterrement  de  Moulla  Housseïn,  qui  eut  lieu 
avec  les  précautions  prescrites  par  lui,  les  bàbys  du 
château  eurent  encore  à  enterrer  les  blessés  qu'ils  avaient 
ramenés  avec  eux  et  dont  une  bonne  partie  succomba. 
Ensuite,  ils  exécutèrent  une  nouvelle  sortie.  Mais  le 
Serdar  avait  quitté  la  place  et  était  retourné  chez  lui 
avec  ses  hommes.  Débarrassés  ainsi  du  soin  de  com- 
battre, ils  ouvrirent  les  tombes  des  musulmans,  en 
tirèrent  les  cadavres,  les  décapitèrent,  et  ayant  planté  de 
grands  pieux  devant  la  porte  principale  de  leur  château, 
ils  fichèrent  les  têtes  sur  les  pointes.  Quant  aux  corps, 
ils  allèrent  les  jeter  dans  le  désert,  afin  que  les  bêtes 
et  les  oiseaux  pussent  en  faire  leur  proie.  En  même 
temps,  ils  recherchèrent  avec  soin  les  restes  de  leurs 
compagnons  mutilés  par  les  gens  du  Serdar  et  les  ense- 
velirent avec  respect.  Cela  fait,  ils  rentrèrent  dans  leur 
forteresse. 


CHAPITRE  IX 


CHUTE  DU  CHATEAU  DU  SHEYKH  TEBERSY.  —  TROUBLES 
A  ZENDJAN. 

Cependant,  avant  d'avoir  encore  aucune  connaissance 
de  ce  qui  s'était  passé  devant  le  château  du  Sheykh  Te- 
bersy ,  le  Shahzadèh  Mehdy-Kouly-Mirza  s'était  mis  en 
route  avec  des  troupes  aussi  nombreuses  qu'il  avait  pu 
en  réunir  pour  aller  retrouver  le  Serdar  Abbas-Kouly- 
Khan  Laredjany.  Il  fut  rejoint  en  route  par  les  messagers 
de  ce  seigneur,  qui,  en  lui  présentant  plusieurs  lances 
garnies  de  têtes,  lui  remirent  des  lettres  un  peu  ambi- 
guës et  lui  jurèrent,  comme  c'est  d'usage  en  pareil  cas, 
par  sa  tète,  par  la  tète  bienheureuse  du  Roi  et  par  Mour- 
téza  Aly,  que  les  bâbys  avaient  été  complètement  vain- 
cus et  détruits,  ou  que,  s  il  en  restait  par  hasard  quel- 
ques-uns, ce  qu'ils  ignoraient,  ce  ne  devait  pas  être 
beaucoup.  Un  discours  aussi  satisfaisant  n'avait  point 
persuadé  le  prince,  habitué  à  en  faire  lui-même  de  pa- 
reils à  ses  supérieurs  ;  mais  la  vue  des  têtes  lui  sembla 
au  moins  d'un  heureux  augure,  et  il  continua  sa  route, 
plein  de  bonne  espérance ,  considérant  la  prise  définitive 
du  château  comme  chose  désormais  facile  ^  et  craiçyiQAvt 


218      CHUTE  DU  CHATEAU  DU  SHEYKH  TEBERSY. 

que  le  Serdar  n'en  eût  l'honneur  à  son  détriment.  Ainsi 
cheminant,  livré  à  ses  réflexions,  les  unes  assez  douces, 
les  autres  moins,  il  arriva  à  un  port  sur  le  Kara-Sou, 
auprès  d'Aly-Abad,  et  s'y  arrêta  pour  la  nuit.  Chacun 
s'occupait  paisiblement  à  faire  cuire  son  diner,  quand 
arriva  le  confident  du  Serdar,  Abdoullah-Khan,  l'Afghan, 
chargé  de  donner  des  explications  sérieuses,  et  qui,  sen- 
tant la  difficulté  de  sa  tâche,  se  rendit  d'abord  auprès  de 
Mirza  Abdoullah  Newayy,  conseiller  du  prince,  avec  qui 
il  avait  des  liaisons  particulières,  et  lui  raconta  franche- 
ment, autant  que  la  franchise  est  possible,  comment  les 
choses  s'étaient  passées  et  tout  le  détail;  car  c'était  sur- 
tout par  le  détail  qu'on  espérait  se  sauver  et  donner  à 
l'accident  une  couleur  moins  fâcheuse. 

Les  deux  amis,  après  avoir  raisonné  à  l'infini  sur  ce 
qu'il  était  à  propos  de  dire  et  à  propos  de  taire,  se  déci- 
dèrent à  aller  ensemble  chez  le  prince  et  lui  firent  leur 
récit  de  la  façon  dont  ils  l'avaient  arrangé.  Mehdy-Kouly- 
Mirza  fut  un  peu  surpris.  Ce  n'était  pas  ce  à  quoi  il  s'at- 
tendait. Mais,  en  somme,  ce  qui  le  frappa  davantage, 
c'est  que  le  Serdar  pouvait  être  considéré  comme  ayant 
été  battu  aussi  bien  qu'il  l'avait  été  lui-même,  et  cette  ré- 
flexion, accompagnée  de  tous  les  corollaires  consolants 
pour  son  amour-propre,  lui  rendit  l'affaire  très-agréable. 
Non-seulement  il  ne  craignait  plus  qu'un  de  ses  lieute- 
nants se  fût  paré  d'une  gloire  enviable  en  prenant  le 
château  des  bâbys,  mais  encore  ce  n'était  plus  seulement 
lui  qui  avait  échoué  :  il  avait  un  compagnon  et  un  compa- 
gnon auquel  il  espérait  bien  faire  porter  la  responsabilité 
des  deux  défaites.  Enchanté,  il  réunit  ses  chefs,  grands 
et  petits,  et  leur  fit  part  de  la  nouvelle,  en  déplorant, 
bien  entendu,  le  triste  sort  du  Serdar,  et  en  faisant 


CHUTE  DU  CHATEAU  DU  SHEYKH  TEBERSY.     249 

des  vœux  ardents  pour  qu'une  autre  fois  ce  vaillant  soldat 
fût  plus  heureux. 

La  satisfaction  du  Shahzadèh  ne  fut  pas  tout  à  fait  parta- 
gée par  les  commandants  de  ses  bandes.  Ceux-ci  pensè- 
rent que  la  dernière  affaire  rendait  la  situation  du  pays 
de  plus  en  plus  mauvaise.  Le  mal  n'était  pas  seulement 
que  des  hommes  eussent  succombé  dans  une  entreprise 
mal  conduite;  mais  chacun  pouvait  se  rendre  compte 
que  l'autorité  dés  bâbys  gagnait  dans  la  province  ;  qu?un  i 
grand  nombre  de  gens,  qui  ne  se  déclaraient  pas  encore, 
rç'en  étaient  pas  moins  prêts  à  se  joindre  à  eux  aussitôt 
qu'ils  feraient  un  mouvement  en  uvant  ;  que  leurs  émisr- 
saires  étaient  si  hardis  et  si  soutenus  par  la  peur  géné- 
rale, qu'on  n'osait  les  arrêter  nulle  part,  bien  qu'on 
les  connût,  et  que,  enfin,  si  une  rencontre,  un  conflit 
était  encore  nécessaire,  on  ne  pouvait  guère  compter  sur 
des  troupes  battues  et  maltraitées  chaque  fois  qu'elles 
en  étaient  venues  aux  mains  avec  les  sectaires.  Les  gens 
raisonnables  concluaient  de  tout  cela  qu'au  lieu  de  se 
promener  de  droite  et  de  gauche  dans  la  montagne,  en 
s'exposant  sans  cesse  par  une  irrémédiable  incurie  et 
une  rare  incapacité  dans  tous  les  genres  à  ce  que  quel- 
que désastre  nouveau  arrivât,  il  vaudrait  mieux  réflé^ 
chir,  savoir  ce  qu'on  voulait  faire,  et  ne  frapper  qu'avec 
la  presque  certitude  d'atteindre  le  Eut.  Mais  le  prince  ne 
goûta  pas  cette  façon  de  penser,  et  il  s'en  vint  avec  son 
monde  planter  un  nouveau  camp  devant  le  château  du 
Sheykh  Tebersy. 

Du  moins  c'était  son  intention  d'en  agir  ainsi;  mais 
l'aspect  du  lieu  le  fit  changer  d'avis.  Devant  la  porte,  il 
vit  tes  pieux  sanglants  chargés  de  têtes;  de  tous  côtés, 
des  cadavres  à  demi  rongés ,  à  demi  poutrâ  n  toa  tAws^ 


220     CHUTE  DU  CHATEAU  DU  SHEYKH  TEBERSY. 

infecte  aux  alentours.  Il  ne  voulut  pas  rester  là,  et  alla 
s'établir  à  un  farsakh,  environ  une  lieue  et  demie  de  ce 
lieu  détestable,  dans  un  endroit  où  se  trouve  un  village 
nommé  Kasbek.  Il  y  mit  son  quartier  général,  envoya 
faire  des  recrues  dans  le  pays  d'alentour,  et  expédia  des 
hommes  de  corvée  pour  nettoyer  les  environs  immédiats 
du  château.  Ensuite,  il  fit  commencer  un  mur  d'inves- 
tissement autour  de  la  forteresse,  et  décida  que  cette  fois 
ce  serait  ainsi  qu'on  s'y  prendrait ,  c'est-à-dire  qu'on  en- 
fermerait les  bâbys  derrière  leurs  murailles ,  qu'on  les 
harcèlerait  d'un  feu  aussi  vif  et  soutenu  que  possible,  et 
que,  lorsqu'ils  essayeraient  de  sortir,  on  les  repousserait 
du  haut  des  remparts  qu'on  allait  élever.  Le  prince 
distribua  les  postes  que  chacun  aurait  à  garder  sur  le 
développement  de  cette  ligne  d'investissement;  il  chargea 
de  l'approvisionnement  des  troupes  Hadjy  Rhan-Noury  et 
Mirza  Abdoullah  Newayy.  Pour  principaux  officiers,  il 
prit  le  Serdar  Abbas-Rouly-Khan  Laredjany,  auquel,  de- 
puis son  peu  de  succès,  il  portait  plus  d'intérêt  ;  puis 
Nasroullah-Rhan  Bendéby,  autre  chef  de  tribu,  et  Mous- 
tafa-Rhan,  d'Ashref,  auquel  il  donna  le  commandement 
des  braves  toufenkdjys  de  cette  ville  et  celui  des  Sou- 
rétys.  D'autres  seigneurs  moins  considérables  comman- 
dèrent les  gens  de  Doudankèh  et  de  Bala-Restàk,  ainsi 
qu'un  certain  nombre  de  nomades  turks  et  kurdes,  qui  ne 
se  trouvaient  pas  compris  dans  les  bandes  des  grands  chefs. 
Ces  nomades  turks  et  kurdes  furent  plus  particulière- 
ment chargés  de  la  surveillance  de  l'ennemi.  On  commen- 
çait, après  des  expériences  assez  multipliées,  à  admettre 
qu'il  ne  serait  pas  mal  de  se  garder  un  peu  mieux  que  par 
le  passé.  Turks  et  Kurdes  furent  donc  chargés  de  ne  pas 
perdre  de  vue,  soit  de  jour,  soit  de  nuit,  ce  qui  se  ferait 


CHUTE  DU  CHATEAU  DU  SHEYKH  TEBERSY.     221 

du  côté  de  l'ennemi,  et  d'avoir  l'œil  au  guet  de  manière 
à  prévenir  les  surprises.  Ces  précautions  établies,  on 
creusa  des  trous  et  des  fossés  pour  y  placer  des  tou- 
fenkdjys,  qui  reçurent  l'ordre  de  tirer  sur  tous  les  bâbys 
qui  se  montreraient.  On  construisit  de  grandes  tours, 
d'une  élévation  égate  et  même  supérieure  à  celle  des  dif- 
férents étages  de  la  forteresse,  et,  au  moyen  d'un  feu  plon- 
geant continu,  on  rendit  plus  difficile  encore  aux  ennemis 
de  circuler  surfeurs  murailles  ou  de  traverser  même  la 
cour  intérieure.  C'était  un  avantage  considérable.  Mais, 
au  bout  de  quelques  jours,  les  chefs  bâbys,  profitant  de 
la  longueur  des  nuits,  exhaussèrent  leurs  retranchements 
de  telle  sorte  que  les  tours  d'attaque  se  trouvèrent  dépas- 


Ainsi,  des  deux  parts ,  on  appliquait  les  plus  anciens 
procédés  de  l'art  des  sièges.  Les  Grecs  d'Alexandre,  les 
Romains  de  Crassus ,  les  Arabes  des  khalifes  ne  s'y  se- 
raient pas  pris  autrement.  Mehdy-Kouly-Mirza,  pourtant, 
voulut  réunir  aux  moyens  antiques  quelque  chose  des 
inventions  modernes,  afin  de  ne  rien  négliger,  et  il  fit 
venir  de  Téhéran  deux  pièces  de  canon  et  deux  mortiers 
avec  les  munitions  nécessaires.  Il  se  procura  en  même 
temps  le  secours  d'un  homme  de  Hérat,  qui  avait  le 
secret  d'une  substance  explosive,  laquelle,  étant  allumée, 
se  projetait  à  sept  cents  mètres  et  incendiait  tout.  On  en 
fit  l'épreuve,  et  les  résultats  furent  satisfaisants.  Cette 
composition  fut  lancée  dans  le  château,  et  elle  y  mit  en 
flammes  et  bientôt  en  cendres  toutes  les  habitations  de 
bois,  de  roseau  ou  de  paille  que  les  bâbys  s'étaient  cons- 
truites à  l'intérieur,  soit  dans  la  cour,  soit  sur  le  rem- 
part. Tandis  que  cette  destruction  avait  lieu ,  les  bombes 
lancées  par  les  mortiers  et  les  boulets  faisaient  un  tort 


222     CHUTE  DU  CHATEAU  DU  SHEYKH  TEBERSY. 

considérable  à  une  bâtisse  élevée  à  la  hâte  par  des  gens 
qui  n'étaient  pas  architectes,  encore  bien  moins  ingé- 
nieurs, et  qui  n'avaient  pas  songé  qu'on  pût  venir  les 
attaquer  avec  de  l'artillerie.  En  peu  de  temps,  les  dé- 
fenses du  château  furent  démantelées;  ce  n'étaient  plus 
que  poutres  écroulées  sous  l'action  du  feu,  débris  de  bois 
noircis  et  fumants,  tas  de  pierres  bouleversées. 

Les  bàbys  et  leur  chef  Moulla  Mohammed-Aly  ne  per- 
dirent nullement  courage.  Derrière  leurs  décombres,  ils 
se  terrèrent  dans  des  trous  et  des  passages  souterrains 
où  les  bombes  et  les  boulets  ne  pouvaient  les  at- 
teindre, et  continuèrent  à  se  défendre  avec  une  énergie 


Un  matin,  le  prince,  rendu  plus  impatient  par  les  pro- 
grès évidents  de  son  attaque  et  désireux  d'en  finir  à  tout 
prix,  ordonna  qu'au  lieu  de  discontinuer  au  jour,  suivant 
l'usage,  les  travaux  de  la  nuit,  tous  les  hommes,  sans 
exception  aucune,  eussent  à  s'y  mettre,  tant  ceux  qui 
avaient  travaillé  depuis  la  veille  au  soir  que  ceux  qui 
avaient  dormi.  On  lui  représenta  inutilement  que  les  uns 
et  les  autres  étaient  à  jeun  et  qu'il  fallait  au  moins  leur 
laisser  le  temps  de  se  refaire.  Il  insista,  il  s'emporta,  et 
les  soldats  ennuyés  et  obstinés  se  dispersèrent  en  cou- 
rant et  allèrent  se  cacher  pour  se  dispenser  d'obéir. 
Tout  ce  que  purent  faire  Djafer-Kouly-Khàn,  de  Bala- 
Restâk,  et  Mirza  Abdoullah,  ce  fut  de  rassembler  et  de  re- 
tenir une  trentaine  d'hommes  avec  lesquels  ils  s'achemi- 
nèrent vers  les  travaux. 

Les  bàbys  avaient  observé  de  loin  le  désordre  qui  s'é- 
tait mis  dans  le  camp  et,  sans  en  connaître  autrement  la 
cause,  ils  n'avaient  pas  hésité  à  en  profiter.  Sortant  donc 
de  leurs  ruines  et  de  leurs  retraites,  animés  par  les  cris 


fcHUTE  DU  CHATEAU   DU  SHEYKH  TEBERSY.  223 

,  aigus  de  leurs  femmes  et  de  leurs  enfants,  ils  franchirent 
intrépidement  les  amas  de  décombres  et,  au  pas  de  course, 
se  dirigèrent  sur  les  tranchées  pour  les  bouleverser  et 
mettre  le  feu  aux  tours.  Mirza  Abdoullah  les  voyant 
venir,  se  jeta  au-devant  d'eux  et,  de  son  fusil  à  deux 
coups,  jeta  tout  d'abord  deux  bàbys  par  terre.  Cet  exploit 
fit  l'effet  qu'il  aurait  produit  sur  une  troupe  de  gazelles. 
Il  détourna  l'attaque,  qui,  par  un  mouvement  instinctif/ 
se  jeta  à  gauche,  où  était  Djafer-Kouly-Khan,  au  pied 
d'une  tour  construite  par  lui.  Ce  chef,  non  moins  résolu 
que  Mirza  Abdoullah ,  l'imita ,  mais  non  pas  avec  le 
même  succès.  Les  bâbys,  rejetant  leurs  fusils  sur  leurs 
dos,  mirent  le  sabre  à  la  main  et  fondirent  sur  le  brave 
nomade,  qui,  serré  de  près,  se  réfugia  dans  le  fossé  de  sa 
tour.  On  l'y  suivit  ;  son  neveu  eut,  à  son  côté,  la  moitié 
de  la  tête  abattue  d'un  coup  de  sabre  vigoureusement 
porté.  Il  aurait  été  tué  lui-même,  sans  aucun  doute,  si 
les  bàbys,  à  ce  moment,  rudement  assaillis  par  les  hom- 
mes de  l'armée  royale  qui  se  ralliaient  et  accouraient  au 
péril,  n'avaient  été  contraints  de  songer  à  eux-mêmes  et 
de  sortir  du  fossé.  Pendant  le  tumulte,  Djafer-Kouly- 
Rhan  se  hissa  sur  la  berge  et,  se  réunissaht  aux  siens, 
continua  à  combattre,  bien  que  blessé  au  côté  d'un  coup 
de  hache.  Enfin  il  tomba.  Les  bàbys ,  après  avoir  mis  le 
désordre  dans  les  tranchées  et  démoli  une  tour,  ne  trou- 
vèrent pas  possible  de  pousser  plus  loin  leurs  avantages. 
Ils  rentrèrent  et  se  tinrent  cois  le  reste  du  jour.  Mais, 
de  nouveau,  les  assaillants  étaient  découragés. 

Le  siège  durait  depuis  quatre  mois  et  on  ne  faisait  pas 
de  progrès  sensibles.  Les  fortifications  primitives  avaient 
été  renversées;  mais,  avec  une  énergie  qui  ne  se  démen- 
tait pas,  les  bâbys  les  avaient  remplacées  par  d'autres  et, 


224     CHUTE  DU  CHATEAU  DU  SHEYKH  TEBERSTi 

jour  et  nuit,  les  réparaient  et  les  augmentaient /On  ne 
pouvait  prévoir  l'issue  de  cette  affaire,  d'autant  moins 
que,  comme  je  le  raconterai  tout  à  l'heure,  leMazendéran 
n'était  plus  la  seule  partie  de  la  Perse  où  les  partisans  de 
la  religion  nouvelle  donnassent  de  si  terribles  preuves  de 
leur  foi,  de  leur  zèle  et  de  leur  intrépidité.  Le  roi  et  le 
premier  ministre,  inquiets  d'une  telle  situation,  firent 
éclater  leur  colère  contre  les  chefs  envoyés  par  eux  On 
ne  se  borna  pas  à  leur  reprocher  leur  incapacité  dans  les 
termes  les  plus  amers,  on  les  menaça,  eux  et  tous  les 
peuples  de  la  province,  de  les  traiter  comme  des  bàbys  si 
l'affaire  n'était  terminée  au  plus  vite.  Là-dessus  le  com- 
mandement fut  ôté  à  Mehdy-Rouly-Mirza  et  donné  à 
l'Afshar  Souleyman-Rhan,  homme  d'une  fermeté  connue 
et  d'une  grande  influence,  non-seulement  sur  sa  propre 
tribu,  une  des  plus  nobles  de  la  Perse,  mais  encore  sur 
tous  les  gens  de  guerre,  qui  le  connaissaient  et  le  tenaient 
en  grande  estime.  Il  emporta  les  instructions  les  plus 
rigoureuses. 

Il  se  rendit  immédiatement  au  château  du  Sheykh 
Tebersy  et  renforça  les  assiégeants  des  cavaliers  turks 
qu'il  amenait  avec  lui.  Les  travaux  furent  repris  avec  une 
activité  qu'on  n'avait  pu  encore  leur  imprimer.  Le  chef 
était  sévère,  on  savait  que  ses  ordres  étaient  sans  appel. 
Avec  lui,  il  y  avait  autant,  sinon  plus  de  dangers  à  re- 
culer qu'à  avancer.  Aussitôt  qu'une  brèche  nouvelle  eut 
été  à  peu  près  pratiquée,  Souleyman-Khan  y  poussa  ses 
troupes  et  donna  l'assaut  sur  tout  le  pourtour  du  fort  à 
la  fois.  Les  bâbys  le  reçurent  avec  la  résolution  froide  et 
endiablée  que  Ton  pouvait  attendre  d'eux. 

Mirza  Rérym-Rhan,  d'Ashref,  réussit,  cependant,  à  ga- 
gner la  crête  du  mur  avec  quelques-uns  de  ses  hommes. 


CHUTE  DU  CHATEAU  DU  SHEYKK  TEBERSY.      225 

Aussitôt  son  porte-fanion,  qui  le  suivait,  tomba  à  la  ren- 
verse, frappé  d'une  balle;  mais  Kérym-Khan,  étendant 
le  bras,  saisit  le  fanion,  qui  ne  suivit  pas  son  porteur 
dans  sa  chute;  puis,  élevant  et  secotfant  son  étendard,  il 
fit  tête  dans  la  mêlée  et  entraîna  les  siens  à  travers  une 
grêle  de  balles.  Il  était  si  avant  au  milieu  des  ennemis 
que  les  flammes  des  amorces  lui  brûlaient  autour  du 
visage.  Aussi  affolé  que  les  bàbys,  il  se  maintint,  les 
poussa,  gagna  une  tour,  les  en  chassa  et  planta  son  fanion 
au  sommet. 

A  cette  vue,  Mohammed-Salèh-Khan,  frère  de  Djafer- 
Kouly-Rhan,  avec  quelques  hommes  de  Bala-Restak,  ac- 
courut à  son  aide,  et  il  aurait  été  suivi  d'un  grand  nombre 
de  soldats,  si  Mehdy-Kouly-Mirza,  pris  de  peur,  n'avait 
fait  battre  les  tambourins  pour  rappeler  son  monde.  Ace 
signal  qu'ils  n'étaient  plus  soutenus,  les  deux  chefs,  déjà 
maîtres  d'une  bonne  position,  durent  se  résigner  à  la 
perdre  et  réussirent  à  la  quitter.  Mais  Souleyman-Rhan, 
désolé,  fit  honte  au  prince  et  à  ceux  qui  pensaient  et 
parlaient  comme  lui.  Il  leur  remontra  que  c'était  par  de 
telles  façons  d'agir  qu'ils  avaient  encouru  la  disgrâce 
royale;  il  les  menaça  durement  et  déclara  qu'on  recom- 
mencerait l'assaut  dès  le  lendemain.  Il  fondait  une  forte 
espérance  de  succès  sur  ce  que  les  bàbys,  outre  qu'ils 
étaient  sans  chef  et  fort  réduits  de  nombre,  souffraient 
de  toutes  les  tortures  de  la  faim,  leurs  provisions  étant 
complètement  épuisées. 

Ce  renseignement  était  venu  d'une  façon  moralement 
assez  triste.  Au  milieu  de  tant  de  gens  si  convaincus  et 
si  résolus,  il  s'en  trouva  pourtant  un  qui  perdit  courage. 
Il  se  nommait  Aga  Resoul.  Devant  les  souffrances  déjà 
endurées  et  la  fin  certaine,  il  vit  s'évanouir  s&  foi  \  va&- 


226     CHUTE  DU  CHATEAU  DU  SHEYKH  TEBERSY. 

qu'alors  soutenu,  exalté  comme  tous  ses  compagnons,  il 
déserta.  Il  vint  trouver  le  prince,  et  celui-ci  le  reçut  avec 
une  joie  parfaite,  lui  pardonna  et  lui  fit  des  cadeaux.  Ce 
qui  est  propre  à  dégoûter  des  grandes  entreprises,  c'est 
qu'on  n'y  saurait  renoncer  pour  rentrer  simplement  dans 
le  plain-pied  de  la  vie  ;  quand  on  faiblit,  de  sublime  on 
devient  vil.  Aga  Resoul  raconta  tout  ce  qui  se  passait 
dans  le  fort  et  remplit  les  musulmans  (le  joie  en  leur 
montrant  la  victoire  sous  leur  main,  ce  dont  ils  n'étaient 
pas  sûrs  encore.  Il  ne  s'arrêta  pas  là  et  voulut  s'iUiistret" 
dans  son  nouvel  état.  Il  avait  l'habitude  de  l'extrême. 
Rentrant  dans  la  forteresse,  où  l'on  ne  s'était  pas  encore 
aperçu  de  son  absence,  il  pratiqua  une  trentaine  d'hommes 
de  son  village,  sur  lesquels  sa  naissance  assez  bonne  lui 
donnait  dé  l'influence  et  qui  n'étaient  devenus  bâbys  que 
par  lui.  Par  lui  encore  ils  devinrent  déserteurs,  considé- 
rant comme  un  devoir  supérieur  à  tout  autre  de  servir 
leur  chef,  même  au  mépris  d'une  religion  à  laquelle  jus- 
qu'alors ils  avaient  tant  donné. 

Ayant  donc  cédé  à  ses  instigations,  ils  quittèrent  le 
château  sans  rien  dire  et  s'acheminèrent  vers  les  tran- 
chées. Mais  les  nomades  du  Laredjàn,  qui  étaient  de  garde 
ce  jour-là  et  ne  savaient  pas  un  mot  ni  des  intentions  de 
ces  nouveaux  amis  ni  de  ce  qui  était  convenu  avec  les 
chefs  de  Farinée,  firent  feu  sur  eux,  tuèrent  Aga  Resoul 
et  plusieurs  autres,  et  contraignirent  le  reste  à  rebrousser 
chemin  et  à  retourner  aux  bâbys,  qui,  les  ayant  vus  sortir 
et  les  voyant  rentrer  sans  que  rien  pût  expliquer  cette 
façon  de  faire,  leur  dirent  :  «  Vous  êtes  des  traitres* 
Mourez  I  »  et  ils  furent  massacrés  à  coups  de  sabre.  Il  y 
eut  quelques  jours  après  encore  un  apostat,  ce  fut  Riza- 
Khan,  un  des  fils  de  Mohammed-Rhan,  grand  écuyer  du 


CHUTE  DU  CHATEAU  DU  SHEYKH  TEBERSY.     227 

roi,  qui  avait  suivi  Moulla  Housseïn  et  jusque-là  partagé 
bravement  la  fortune  de  la  secte.  Mais,  lui  aussi,  faible 
devant  la  faim,  s'échappa  la  nuit  et  vint  demander 
grâce  au  prince,  qui  lui  pardonna.  Quelques  autres  bâbys 
furent  moins  coupables  peut-être,  mais  non  par  pardon- 
nables. Ils  partirent  en  armes,  traversèrent  l'armée  royale 
endormie  et,  gagnant  la  montagne,  se  dispersèrent  et 
prirent  la  route  des  villages  d'où  ils  étaient  venus.  Ceux- 
là  trahirent  leurs  compagnons,  mais  non  leur  conscience. 
Ceux  qui  restaient  fermes  avaient  achevé  de  manger,  non- 
seulement  leurs  dernières  provisions,  mais  le  peu  d'her- 
bes qu'ils  avaient  pu  recueillir  dans  leur  enceinte  et  l'è- 
corce  entière  des  arbres.  Il  leur  restait  le  cuir  de  leurs 
ceinturons  et  les  fourreaux  de  sabre.  Ils  recouraient 
aussi  à  l'expédient  indiqué  jadis  par  l'ambassadeur  d'Es- 
pagne aux  ligueurs  assiégés  dans  Paris  :  ils  broyaient  des  / 
ossements  de  morts  et  en  faisaient  une  sorte  de  farine.  ' 
Enfin,  poussés  à  bout,  ils  se  déterminèrent  à  une  sorte 
de  profanation.  Le  cheval  de  Moulla  Housseïn  était  mort 
des  blessures  qu'il  avait  reçues  dans  cette  nuit  san- 
glante où  son  maître  avait  succombé.  Les  bàbys  l'avaient 
enterré  par  respect  pour  la  mémoire  de  leur  saint,  et 
quelques  rayons  de  sa  gloire,  quelque  chose  de  la  vé- 
nération profonde  qu'il  inspirait,  flottaient  sur  la  tombe 
du  pauvre  animal. 

Un  conseil  de  guerre  se  réunit  et,  en  déplorant  la  né-  ■ 
cessité  de  discuter  de  semblables  sujets,  on  mit  en  déli- 
bération de  savoir  si  l'excès  de  la  détresse  pouvait  auto- 
riser les  fidèles  à  déterrer  le  coursier  sacré  et  à  s'en  faire 
un  aliment.  Avec  une  douleur  vive  on  décréta  que  l'ac- 
tion serait  excusable.  On  reprit  donc  à  la  terre  ce  qu'on 
lui  avait  donné,  on  se  partagea  les  lambeaux  du  cheval, 


228     CHUTE  DU  CHATEAU  DU  SHEYKH  TEBERSY. 

et,  les  ayant  fait  cuire  avec  de  la  farine  d'ossements,  on 
les  mangea,  puis  on  reprit  les  fusils. 

L'attaque  commandée  par  Souleyman-Khan  commença. 
Au  milieu  d'une  fusillade  bien  nourrie,  des  planches  et 
des  troncs  d'arbres  furent  jetés  sur  le  fossé  du  château, 
du  côté  de  l'ouest,  et  Mirza  Abdoullah  Newayy  s'élança, 
suivi  des  Bendépis,  de  quelques  Ashréfys  et  des  combat- 
tants de  Bala-Restak.  On  était  au  commencement  de  la 
nuit.  Les  bàbys  se  portèrent  sur  la  brèche  pour  la  dé- 
fendre et  un  affreux  tumulte  commença,  dominé  çà  et  là 
par  les  cris  déchirants  et  aigus  des  femmes  mêlées  à  leurs 
maris.  Les  bàbys  essayèrent  de  proflter  de  ce  premier 
moment  d'attaque  pour  sortir  en  masse  du  château  et  se 
frayer  une  route  vers  la  forêt.  Ils  auraient  ainsi  pu  espé- 
rer, sinon  le  salut,  du  moins  le  renouvellement  et  la  pro- 
longation de  la  lutte,  mais  ils  ne  réussirent  pas,  et  leur 
impétuosité  vint  se  briser  contre  le  nombre  de  leurs  enne- 
mis, bien  que,  au  premier  abord,  ceux-ci  eussent  plié.  Ils 
lavaient  fait,  non  par  manque  de  cœur,  mais,  en  réa- 
lité, parce  que  la  presque  totalité  des  musulmans  con- 
sidéraient les  bàbys  comme  autre  chose  que  des  hommes, 
ou,  pour  le  moins,  comme  des  hommes  fées.  Aussi  recou- 
raient-ils à  tous  les  moyens  extrêmes  pour  en   avoir 
raison.  Un  homme  de  Talisch  tirait  avec  des  pièces  d'or 
sur  tel  des  champions  bàbys  qui  lui  semblait  plus  parti- 
culièrement redoutable.  Il  est  singulier  que  cette  supers- 
tition se  retrouve  en  Perse  comme  en  Ecosse,  où  les 
(tovenantaires  visaient  avec  des  balles  d'argent  sur  ceux 
de  leurs  persécuteurs  qu'ils  croyaient  enchantés.  En  lut- 
tant avec  cette  rage  et  cette  exaltation,  qui  en  faisaient  plus 
et  autre  chose  que  des  soldats  ordinaires,  les  deux  partis 
se  confondirent  et  en  vinrent  à  user  du  pistolet  plus  que 


CHUTE  DU  CHATEAU  DU  SHEYKH  TEBERSY.     229 

du  fusil,  et  du  poignard  plus  que  du  sabre.  Les  hommes 
roulaient  pêle-mêle  dans  le  fossé,  sur  les  ruines  du  mur, 
sur  les  débris  des  tours.  Comme  un  tourbillon  de  feuilles, 
les  vivants,  les  blessés,  cramponnés  les  uns  aux  autres  et 
se  poussant  comme  les  vagues  d'une  mer  secouée  par  la 
houle,  assaillants  et  défenseurs,  tombèrent  confondus  dans 
la  vaste  cour  du  fort.  L'entrée  était  décidément  forcée. 
Les  soldats  de  Souleyman-Khan  arrivaient  de  tous  les  côtés 
et  les  bâbys  ne  pouvaient  ni  les  repousser,  ni  se  débander, 
ni  se  faire  jour.  Au  milieu  du  tumulte,  quelques-uns 
d'entre  eux  demandèrent  à  capituler. 

On  leur  répondit  d'apostasier  et  qu'alors  on  pourrait 
s'entendre.  Là-dessus  le  combat  se  ralentit  un  peu  et  on 
commença  à  parlementer.  Il  fut  convenu,  après  quelques 
difficultés,  que  les  bâbys  se  rendraient  et  que,  sans  con- 
ditions aucunes,  sinon  celle  de  quitter  leur  château,  on 
leur  garantirait  la  vie  sauve.  Cette  stipulation  ayant  été 
agréée,  Mehdy-Kouly-Mirza  et  les  généraux  rappelèrent 
leur  monde  et  le  firent  rentrer  dans  le  camp.  Cependant 
ils  tenaient  leurs  soldats  sur  pied  dans  l'attente  de  la 
façon  dont  les  bâbys  exécuteraient  leur  engagement.  Les 
soldats,  d'ailleurs,  étaient  également  curieux  de  voir  ce 
qui  restait  de  cette  garnison  encore  si  redoutée  et  dont  les 
exploits,  avant  d'avoir  cessé,  étaient  déjà  devenus  légen- 
daires. 

Les  bâbys  parurent;  il  n'en  restait  plus  que  deux 
cent  quatorze,  dont  un  certain  nombre  de  femmes,  et  tous 
dans  un  tel  état  d'épuisement  qu'on  peut  à  peine  se  le 
représenter.  On  leur  donna  des  tentes,  où  ils  s'établirent; 
on  leur  fournit  des  vivres,  et,  pendant  plusieurs  heures, 
ils  ne  s'occupèrent  qu'à  réparer  leurs  forces,  les  chefs  de 
l'armée  royale  leur  témoignant  d'ailleurs  des  égards. 


230     CHUTE  DU  CHATEAU* DU  SHEYKH  TEBERSY. 

Mais  le  lendemain,  Souleyman-Khan,  le  Shahzadèh,  les 
chefs,  invitèrent  les  principaux  bèbys  à  déjeuner.  Ceux-ci 
acceptèrent  et  la  réunion  eut  lieu  dans  la  tente  du  prince, 
située  au  milieu  du  camp.  Dès  les  premiers  propos,  on 
parla  religion.  Les  bèbys  ne  cherchèrent  nullement  à 
dissimuler  leur  haine  et  leur  mépris  pour  l'Islam  et  se 
mirent  à  argumenter  avec  cet  entraînement  et  cette  viru- 
lence qui  leur  étalent  ordinaires.  On  répondit  peu  de  pa- 
roles ;  car  les  actes  allaient  parler  et  l'on  tenait  le  pré- 
texte que  l'on  voulait  avoir.  A  un  signal  convenu,  les 
soldats  se  précipitèrent  dans  la  tente  et  arrêtèrent  les 
hôtes,  tandis  qu'une  autre  troupe,  se  jetant  sur  le  gros 
des  bàbys,  couchés  sans  défiance  dans  le  quaitier  qu'on 
leur  avait  assigné,  les  garrottèrent  et  les  amenèrent  à 
l'endroit  où  étaient  déjà  étendus  les  principaux  d'entre 
eux. 

La  trahison  est  quelquefois  tentante  et  douce  au  cœur 
de  la  lâcheté  victorieuse  ;  mais  elle  a  son  embarras,  celui 
de  ne  pouvoir  pas  s'avouer,  même  devant  les  victimes.  Il 
faut  la  farder.  Le  prince  Mehdy-Rouly-Mirza  prétendit 
que  l'honneur  de  la  religion,  que  les  lois  expresses  de  sa 
foi  et  que  sa  loyauté  envers  son  souverain  le  forçaient  de 
violer  sa  parole.  Il  fit  des  phrases,  et  quand  elles  furent 
faites,  il  ordonna  de  réserver  Moulla  Mohammed-Aly 
Balfouroushy  et  les  principaux  officiers;  quant  au  reste, 
il  fit  étendre  par  terre,  les  uns  à  côté  des  autres,  tous  les 
captifs,  et,  un  à  un,  on  leur  ouvrit  le  ventre.  On  remarqua 
qu'il  y  eut  plusieurs  de  ces  malheureux  dont  les  entrailles 
'  étaient  remplies  d'herbe  crue.  Cette  exécution  achevée, 
on  trouva  qu'il  restait  encore  quelque  chose  à  faire  et  on 
assassina  les  transfuges  auxquels  on  avait  pardonné.  11  y 
avait  aussi  des  enfants  et  des  femmes  ;  on  les  égorgea  de 


CHUTE  DU  CHATEAU  DU  SHEYKH  TEBERSY.     231, 

même.  Ce  fut  une  journée  complète.  Oii  tua  beaucoup  et 
on  ne  risqua  rien»  Tous  les  bàbys  étant  morts,  et  là  certi- 
tude acquise  que  de  ces  sectaires  redoutés  on  ne  rencon- 
trerait tout  au  plus  que  les  ombres,  on  se  rendit  au  châ- 
teau du  SheykhTebersy,  et  on  se  promena  dans  les  décom- 
bres. On  admira  avec  un  profond  étonnement  les  efforts 
extraordinaires  qu'il  avait  fallu,  à  des  hommes  privés 
des  instruments  et  surtout  des  connaissances  néces- 
saires, pour  construire  tant  de  murs,  creuser  tant  de  pas- 
sages, combiner  tant  de  défenses.  On  trouva  aussi  un 
grand  nombre  d'armes  et  de  meubles,  comme  tapis  et 
ustensiles  divers,  dont  on  s'empara.  Une  partie  provenait 
du  butin  que  les  bâbys  avaient  fait  naguère  dans  leurs 
expéditions  heureuses,  notamment  les  bagages  de  Mehdy- 
Kouly-Mirza,  qui  eut  le  bonheur  de  s'en  ressaisir. 

Cependant,  dès  le  lendemain  et  le  surlendemain,  la  nou- 
velle de  la  victoire  définitive  ayant  été  portée  à  Balfou- 
roush,  à  Sâry,  à  Ashref,  dans  les  villes  et  villages  de  la 
province,  les  moullas  accoururent  au  camp  pour  voir 
comment  les  choses  s'y  passaient.  On  leur  raconta  la 
mort  des  bàbys;  ils  en  félicitèrent  ceux  qui  ne  s'étaient 
pas  arrêtés  à  de  vaines  formalités  d'engagements,  ces  en- 
gagements n'étant  pas  valables  aux  yeux  de  la  loi.  Puis  ils 
insistèrent  pour  qu'on  se  défit  de  même,  sans  attendre  les 
ordres  de  Téhéran,  de  Hadjy  Mohammed-Aly  et  de  ses 
compagnons. Bref,  leâ  moullas  se  montrèrent  ce  que  sont 
la  plupart  des  hommes  ayant  leur  passion  et  se  trouvant 
à  même  de  la  satisfaire.  Il  faut  être  juste  :  ce  ne  fut  pas 
parce  qu'ils  étaient  moullas  qu'ils  parlèrent,  pensèrent  et 
agirent  ainsi  ;  il  suffisait  qu'ils  fussent  des  hommes. 

Hadjy  Mohammed-Aly  et  ses  officiers  furent  donc  con- 
damnés à  être  exécutés  Sur  la  place  de  Balfouroush^etils 


232     CHUTE  DU  CHATEAU  DU  SHEYKH  TEBERSY. 

le  furent.  On  leur  avait  annoncé  d'avance,  sans  doute  par 
une  précaution  de  l'orgueil  inquiet,  que,  quand  même 
ils  abandonneraient  leur  religion  et  retourneraient  à  l'Is- 
lam, l'apostasie  ne  leur  serait  d'aucun  avantage  et  ne  les 
empêcherait  pas  d'aller  aux  mains  des  bourreaux.  Ils 
reçurent  cette  communication  avec  un  mépris  froid  et 
moururent  sans  parler.  Pendant  plusieurs  semaines,  on 
rechercha  çà  et  là  dans  le  pays  ceux  qui  passaient  pour 
bébys  et  on  les  massacra.  Mais  cette  enquête  n'alla  pas 
loin.  Les  vainqueurs  ne  se  souciaient  pas  de  ranimer  la 
lutte,  tout  au  contraire  ;  et  comme  un  grand  nombre  de 
demi-indifférents  laissaient  cependant  percer  une  par- 
tialité qui  pouvait  devenir  dangereuse,  les  moullas  et  les 
chefs  se  hâtèrent  de  mettre  fin  à  cette  affaire  et  s'enten- 
dirent pour  qu'on  s'entretînt  le  moins  possible  de  ce  qui 
avait  eu  lieu.  D'ailleurs,  on  se  rendait  parfaitement  compte 
que  si  le  bàbisme  était  étouffé  dans  le  Mazendérân,  il  ne 
Tétait  nullement  ailleurs.  Toute  la  Perse,  on  peut  le  dire, 
le  pays  entier  frémissait  sous  l'imDression  de  la  doctrine 
nouvelle  et  attendait  avec  un  intérêt  extrême  ce  que 
produiraient  les  conséquences  que  Moulla  Housseïn-Boush- 
rewyèh,  le  premier,  avait  osé  en  tirer. 

A  Shyraz,  le  Bàb,  confiné  dans  sa  maison,  effrayait  tout 
le  monde  par  cette  puissance  évidente  qui  lui  faisait  re- 
muer au  loin  le  Mazendérân.  Le  Rhorassan  était  plein  de 
bàbys.Il  en  existait,  il  s'en  formait  partout.  On  a  vu  qu'ils 
avaient  semé  leur  graine  à  Ispahan,  àRashan,  à  Kazwyn. 
Gourret-oul-Ayn  s'était  éloignée  du  Mazendérân  aussitôt 
que  la  guerre  avait  éclaté.  Ses  partisans  avaient  rejoint 
en  grande  partie  la  garnison  du  château  du  Sheykh  Te- 
bersy  ;  le  reste  avait  été  prêcher  et  convertir  hors  de  la 
province.  Elle-même,  gagnant  Hamadan,  avait  étendu  son 


TROUBLES  A  ZENDJAN.  233 

influence  même  sur  les  juifs,  qui,  chose  bien  singulière,  se 
montraient  ailleurs  aussi,  à  Shyraz,  par  exemple,  très- 
préoccupés  de  la  nouvelle  foi.  Puis,  elle  avait  disparu,  et 
personne  n'eût  pu  dire,  sauf  ses  confidents  intimes,  ce 
qu'elle  était  devenue.  D'accord,  probablement,  avec  les 
chefs  de  la  secte,  elle  était  entrée  à  Téhéran  et  s'y  ca- 
chait. A  Razwyn,  le  mal  avait  aussi  fait  de  grands  pro- 
grès. Il  allait  éclater  à  l'heure  même,  d'une  façon  plus 
redoutable  encore  que  dans  le  Mazendérân,  dans  une 
ville  où  rien  jusqu'alors  n'indiquait  qu'il  eût  gagné  du 
terrain  et  dont  on  n'avait  point  parlé.  Cette  ville  était 
Zendjàn,  dans  le  Rhamsèh. 

Le  Rhamsèh  est  une  petite  province  à  l'est  du  Raflàn- 
Rouh,  ou  montagne  du  Tigre,  entre  l'Aragh  et  I'Azer- 
beydjan.  Sa  capitale,  Zendjàn,  d'un  joli  aspect,  est 
ceinte  d'un  mur  crénelé  garni  de  tours,  comme  toutes  les 
cités  persanes.  La  population  y  est  turke  de  race,  et,  si 
ce  n'est  par  les  employés  du  gouvernement,  le  persan  y 
est  peu  parlé.  Les  environs  de  la  ville  sont  bien  fournis 
de  villages,  qui  ne  sont  pas  pauvres  ;  des  tribus  puis- 
santes les  fréquentent  surtout  au  printemps  et  en  hiver. 

Il  se  trouvait  dans  cette  ville  un  moudjtehed  appelé 
Moulla  Mohammed-Aly  Zendjany.  Il  était  natif  du  Mazen- 
dérân et  avait  étudié  sous  un  maître  célèbre,  décoré  du 
titre  de  Shérif-oul-Ouléma.  Mohammed-Aly  s'était  adonné 
particulièrement  à  la  théologie  dogmatique  et  à  la  juris- 
prudence; il  avait  acquis  de  la  réputation.  Les  musulmans 
assurent  que,  dans  ses  fonctions  de  moudjtehed,  il  faisait 
preuve  d'un  esprit  inquiet  et  turbulent.  Aucune  question 
ne  lui  semblait  ni  suffisamment  étudiée  ni  convenable- 
ment résolue.  Ses  fetwas  multipliés  troublaient  constam- 
ment la  conscience  et  les  habitudes  des  fidèles.  Avide  de 


234  TROUBLES  À  ZENDJAN. 

nouveautés,  il  n'était  ni  tolérant  dans  la  discussion,  ni 
modéré  dans  la  dispute.  Tantôt  il  prolongeait  indûment 
le  jeûne  du  Ramazan  pour  des  motifs  que  personne 
n'avait  donnés  avant  lui;  tantôt  il  réglait  les  formes  de 
la  prière  dune  façon  tout  inusitée.  Il  était  désagréable 
aux  gens  paisibles,  odieux  aux  routiniers.  Mais,  on 
l'avoue  aussi,  il  comptait  de  nombreux  partisans  qui  le 
considéraient  comme  un  saint,  prisaient  son  zèle  et  ju- 
raient d'après  lui.  A  s'en  faire  une  idée  tout  à  fait  impar- 
tiale, on  peut  voir  en  lui  un  de  ces  nombreux  musulmans 
qui,  au  vrai,  ne  le  sont  pas  du  tout,  mais  que  presse  un 
fond  très-ample  et  très-vivace  de  foi  et  de  zèle  religieux 
dont  ils  cherchent  l'emploi  avec  passion.  Son  malheur 
était  d'être  moudjtehed  et  de  trouver,  ou  plutôt  de  croire 
trouver  un  emploi  naturel  de  ses  forces  dans  le  boule- 
versement des  idées  reçues  en  des  matières  qui  ne  com- 
portent pas  cette  agitation. 

Il  en  fit  tant  que,  malgré  ses  nombreux  appuis  et 
peut-être  même  à  cause  d'eux,  ses  collègues  se  mirent  en 
guerre  ouverte  avec  lui,  l'accusèrent  à  Téhéran,  firent 
agir  le  haut  clergé  de  cette  ville,  bien  payé  pour  suspec- 
ter tous  les  instigateurs  de  nouveautés,  et  il  fut  mandé  à 
la  capitale  par  le  premier  ministre.  On  était  encore  sous 
Mohammed-Shah.  Hadjy  Mirza  Aghassy,  comme  c'était 
son  usage,  causa  avec  lui,  chercha  à  l'embarrasser,  s'en 
moqua,  lui  dit  des  injures,  lui  fit  des  cadeaux  et  lui  or- 
donna de  se  choisir  un  logement  à  sa  guise,  de  vivre  en 
paix,  autant  que  possible,  avec  tout  le  monde,  mais  de 
ne  pas  penser  à  Zendjân,  où  il  ne  voulait  pas  qu'il  re- 
tournât. 

C'était  l'époque  oùMoulla  Housseïn-Boushrewyèh  était 
lui-même  à  Téhéran.  Le  moudjtehed,  mécontent,  eut  avec 


TROUBLES  A  ZENDJAN.  235 

lui  des. Conférences  et  devint  bâby  du  fond  de  l'àme. 
Après  le  départ  de  l'apôtre,  il  se  mit  en  communication 
directe  avec  le  Bàb  et  puisa  dans  cette  correspondance 
sacrée  un  enthousiasme  qui  ne  le  cédait  à  celui  d'aucun 
des  chefs  de  la  secte.  Les  nouvelles  du  Rhorassan,  puis 
celles  du  Mazendéràn,  le  remplirent  d'une  joie  qui 
allait  jusqu'à  la  frénésie.  La  gloire,  les  mérites  deMoulla 
Housseïn  lui  parurent  dignes  de  devenir  aussi  ses  mérites 
et  sa  gloire.  Mohamme.d-Shah  était  mort,  son  ministre  en 
fuite.  Un  nouveau  règne,  de  nouvelles  maximes  lui  paru- 
rent faciliter  ses  projets.  Profitant  de  ce  que  le  capitaine 
des  gardes  du  palais,  Émyr  Aslan-Rhan,  était  nommé 
gouverneur  de  Zendjân,il  résolut  de  braver  les  défenses 
qui  lui  avaient  été  faites  d'y  retourner.  Un  soir,  il  ôta  son 
turban,  prit  un  habit  de  soldat,  se  glissa  hors  des  portes 
de  Téhéran,  et,  montant  à  cheval,  se  dirigea  rapidement 
sur  la  ville  où  il  avait  gardé  toute  son  influence. 

Il  y  fit  une  entrée  triomphale  et  telle  qu'il  ne  l'aurait 
pas  eue  quelques  mois  auparavant.  En  effet,  devenu  bàby , 
il  vit  s'ajouter  à  tous  ses  anciens  amis  ceux  de  la  doctrine 
nouvelle.  Une  grande  quantité  d'hommes  riches  et  consi- 
dérés, des  militaires,  des  négociants,  des  moullas  même, 
vinrent  à  sa  rencontre  à  une  ou  deux  stations  de  distance 
et  le  conduisirent  à  sa  demeure,  non  comme  un  réfugié 
qui  rentre,  non  comme  un  suppliant  qui  ne  demande  que 
le  repos,  non  pas  même  comme  un  rival  assez  fort  pour 
se  faire  craindre  :  ce  fut  un  maître  qui  apparut.  Dès  le 
premier  moment,  il  fit  appel  aux  armes.  Ne  se  souciant 
ni  du  gouverneur  ni  des  moullas,  il  parcourait  les  rues  à 
la  tête  d'une  forte  troupe  d'hommes  armés.  11  prêchait 
dans  les  mosquées  et  les  faisait  retentir  d'accents  non 
moins  véhéments  que  ceux  dont  Moulla  Housseïn  avait 


236  TROUBLES  A  ZENDJÀN. 

troublé  les  voûtes  des  temples  de  Nishapour.  En  peu  de 
temps  il  avait  réuni  sous  sa  main  quinze  mille  hommes,  ^ 
et  en  réalité,  il  régnait. 

On  avait  appris  à  Téhéran  une  partie  de  ces  détails, 
et  comme  l'affaire  du  Mazendérân  n'était  pas  encore  ter- 
minée, le  nouveau  premier  ministre,  Mirza  Taghy-Khan,  , 
extrêmement  inquiet  de  cet  autre  commencement  d'in- 
cendie, expédia  à  Émyr  Aslan-Khan  l'ordre  de  s'emparer 
de  la  personne  du  perturbateur.  Mais  il  était  plus  facile 
ici  de  commander  que  d'exécuter.  Le  gouverneur  comprit 
qu'au  moindre  mouvement  suspect  de  sa  part,  la  lutte  • 
s'engagerait.  Il  n'avait  rien  pour  la  soutenir  ;  lui,  les  moul- 
las  et  le  petit  nombre  de  musulmans  restés  fidèles  suc- 
comberaient certainement.  On  se  consulta  et  l'on  dut  se 
résigner  à  attendre.  Il  se  passa  ainsi  quelque  temps  en 
observation  mutuelle. 


CHAPITRE  X 


INSURRECTION    DE   ZENDJAN 
CAPTIVITÉ     ET      MORT     DU     BAfi 

Cette  attitude  ne  pouvait  pas  durer  indéfiniment.  Le 
rebelle  surtout  avait  intérêt  à  la  faire  cesser  le  plus  tôt 
possible,  afin  de  ne  pas  laisser  tomber  l'ardeur  des 
siens.  Ce  fut  cependant  l'autorité  légitime  qui  engagea 
la  lutte,  et  cela  pour  une  cause  en  réalité  assez  futile,  si 
l'on  tient  compte  des  usages  du  pays  et  des  graves  raisons 
qui  auraient  dû  porter  le  gouverneur  à  gagner  du  temps. 

Un  des  partisans  de  Moulla  Mohammed-Aly  Zendjàny 
avait  une  contestation  avec  le  fisc  relativement  à  l'impôt 
et  il  avait  plusieurs  fois  refusé  de  payer  .Cela  se  fait  en  Perse 
en  tout  temps  et  à  tous  moments,  et  quand  l'adversaire  du 
fisc  a  un  protecteur  tant  soit  peu  considérable,  le  fisc 
passe  condamnation  ;  il  se  contente  d'un  arrangement  qui 
ne  lui  est  qu'à  demi  favorable.  Il  eût  été  sage  de  suivre 
ici  la  coutume  et  de  ne  pas  considérer  un  chef  de  parti  qui 
traînait  quinze  mille  enthousiastes  à  ses  talons  comme 
un  homme  inutile  à  ménager.  Ce  n'est  pas  chose  con- 
venue en  Asie  que  force  doit  toujours  rester  à  l'autorité  ; 
quand  cela  est,  tant  mieux;  mais  quand  cela  n'est  pas,  le 
scandale  est  minime. 


238  INSURRECTION   DE  ZENDJAN. 

Quoi  qu'il  en  soit,  Émyr  Aslan-Rhan  fit  mettre  le  ré- 
calcitrant en  prison.  LeZendjàny  en  ayant  été  informé, 
montra  l'indignation  la  plus  vive,  et  demanda  que  le  gou- 
verneur, revenant  sur  son  jugement,  lui  renvoyât  immé- 
diatement son  homme.  Émyr  Aslan-Rhan  déclara  qu'il 
était  dans  sa  charge  de  faire  respecter  les  lois  ;  que  Moulla 
Mohammed-Aly  ne  l'en  empêcherait  pas  et  que  le  cou- 
pable ne  serait  pas  élargi.  Sur  quoi,  Jtfohammed-Aly  donna 
l'ordre  de  jeter  par  terre  la  porte  de  la  prison  et  de  lui 
amener  son  protégé  chez  lui.  m 

Émyr  Aslan-Khan  avait  prévu  les  conséquences  de  sa 
réponse  et  avait  mis  sur  pied  les  troupes  dont  il  pouvait 
disposer,  de  sorte  que  lorsque  les  partisans  du  Zendjâny , 
rassemblés  par  toute  la  ville,  se  présentèrent  devant  la 
prison  pour  exécuter  le  commandement  de  leur  chef,  ils 
trouvèrent  la  place  occupée.  A  cette  vue,  leur  irritation 
fut  portée  au  comble.  Ils  se  répandirent  dans  tous  ljes 
quartiers  et  dans, tous  les  bazars  en  poussant  de  grands 
cris  et  appelant  le  peuple  à  la  révolte;  ils  commencèrent 
à  envahir  les  maisons,  à  courir  sur  les  terrasses,  à  casser, 
briser,  rompre,  déchirer,  détruire  et  piller  tout;  puis  ils 
se  jetèrent  sur  les  logis  de  leurs  principaux  adversaires 
et  les  détruisirent  de  fond  en  comble  :  en  même  temps,  lé 
feu  éclata  sur  plusieurs  points  de  la  ville. 

Moulla  Mohammed-Aly,  voyant  que  le  moment  de  la 
bataille  était  arrivé,  se  trouva  prêt  à  tout.  Il  ordonna 
d'élever  des  barricades,  et  composa  son  gouvernement. 
Hadjy  Ahmed  fut  nommé  lieutenant  du  chef;  Hadjy 
Abdallah-Nerraz,  principal  conseiller;  Hadjy  Abdallah- 
Rhebbar,  gouverneur  ou  commandant  de  la  place  ;  Àbd- 
el-Baghy,  préfet  de  police ,  et  le  prévôt  des  mar- 
chands d'habits,  Meshhedy-Souleyman,  ministre  «l'État. 


INSURRECTION  DE  ZENDJAK;  230 

Hadjy  Razem-Geltougy,  installé  comme  chef  de  l'arsenal,; 
s'occupa  immédiatement  de  fondre  deux  pièces  de  canon 
en  fer  et  un  certain  nombre  de  ces  pièces,  appelées  zemr 
bourèk,  que  l'on  place  ordinairement  sur  le  dos  des  cha-* 
meaux  et  qui  lancent  des  biscaïens.  Chacun,  dans  le 
parti,  reçut  son  emploi,  son  titre,  sa  fonction,  et  se  mit  à. 
l'œuvre.  Tout  le  monde  ardent  à  réussir,  le  fut  de  même 
à  obéir;  la  confiance  dans  le  chef  était  absolue  et  univer- 
selle. 

Aussitôt  que,  du  côté  des  bâbys,  on  eut  ainsi  fait  les 
préparatifs  indispensables,  on  assaillit  les  hommes  du 
gouverneur.  Un  esclave  géorgien  de  ce  dernier,  Asad- 
Oullah,  fut  tué  d'abord  de  cinq  blessures;  c'était  un 
homme  d'une  bravoure  remarquable.  Un  autre  jeune 
homme  appelé  comme  lui  Asad-Oullah,  fils  du  séyd  Hassan , 
sheykh-oul-Islam,  et  de  la  sœur  de  Hadjy  Dâdâsh,  le  né- 
gociant, fut  aussi  tué  d'une  balle.  Du  côté  des  bâbys* 
quelques  hommes  tombèrent  et  l'on  fit  prisonnier  un  Cer- 
tain sheykhy,  renommé  pour  sa  force  corporelle  et  son 
audace.  On  l'amena  aussitôt  devant  les  deux  moudjteheds, 
Aga-séyd-Mohammed,  et  Hadjy  myr-Aboulkassem,  qui, 
lui  appliquant  les  prescriptions  relatives  à  Papostasie  et 
à  la  révolte,  le  déclarèrent  digne  de  mort.  Le  gouverneur 
fit  exécuter  à  l'instant  la  sentence. 

Cependant  la  nuit  était  venue,  et  chacun  des  deux 
partis,  établi  sur  le  terrain  dont  il  avait  pu  s'emparer  ou 
qu'il  avait  pu  défendre,  attendit  le  jour  sous  les  armes. 

Il  faut  s'imaginer  une  ville  persane.  Les  rues  sont 
étroites,  d'une  largeur  de  quatre,  cinq  ou  huit  pieds  tout 
au  plus.  Le  sol,  qui  n'est  pas  pavé,  est  rempli  de  trous 
profonds,  de  sorte  qu'on  ne  saurait  cheminer  qu'avec  des 
précautions  infinies  pour  ne  se  pas  caâaer  les  jambes,  L^ 


240  INSURRECTION   DE  ZENDJAN. 

maisons,  sariç  fenêtres  sur  la  rue,  montrent  des  deux 
côtés  une  continuité  de  murs,  le  plus  souvent  hauts  d'une 
quinzaine  de  pieds  et  surmontés  d'une  terrasse  sans 
garde-fous,  quelquefois  aussi  çà  et  là  dominés  par  ce 
qu'on  appelle  un  balakhanèh  ou  pavillon  presque  à  jour, 
qui  indique  d'ordinaire  la  maison  d'un  personnage  riche. 
Tout  cela  est  en  terre,  en  pisé,  en  briques  cuites  au  so- 
leil, avec  les  montants  en  briques  cuites  au  four.  Ce  genre 
de  construction,  d'une  antiquité  vénérable  et  qui,  dès  avant 
les  temps  historiques,  était  en  usage  dans  les  antiques  cités 
de  la  Mésopotamie,  est  véritablement  pourvu  de  grands 
avantages  :  il  est  à  bon  marché,  il  est  sain,  il  se  prête  égale- 
ment aux  proportions  les  plus  modestes  et  aux  prétentions 
les  plus  vastes  ;  on  en  peut  faire  une  chaumière  à  peine 
blanchie  à  la  chaux  ;  on  en  peut  faire  aussi  un  palais,  cou- 
vert du  haut  en  bas  d'étincelantes  mosaïques  en  faïence, 
de  peintures  et  de  dorures  précieuses.  Mais,  comme  il 
arrive  pour  toute  chose  au  monde,  tant  d'avantages  sont  un 
peu  compensés  par  la  facilité  avec  laquelle  de  pareilles 
demeures  s'écroulent  sous  le  plus  petit  effort.  Il  n'est  pas 
besoin  du  canon;  la  pluie,  si  l'on  n'y  prend  garde,  suffit. 
C'est  ainsi  qu'on  peut  comprendre  la  physionomie  parti- 
culière de  ces  emplacements  célèbres  où  le  souvenir  et  la 
tradition  montrent  des  villes  immenses  dont  on  n'aper- 
çoit plus  rien  que  quelques  débris  de  temples,  de  palais, 
et  des  tumulus  semés  dans  la  plaine.  En  quelques  années, 
en  effet,  des  quartiers  entiers  disparaissent  sans  laisser  de 
traces,  si  les  maisons  ne  sont  pas  entretenues. 

Comme  toutes  les  villes  de  Perse  sont  construites  sur 
les  mêmes  données  et  formées  des  mêmes  éléments,  on 
peut  se  représenter  Zendjân,  avec  son  enceinte  crénelée 
et  munie  de  tours,  sans  fossés,  ses  rues  tortueuses,  étroi- 


INSURRECTION   DE  ZENDJAN.  241 

tes  et  défoncées.  Au  milieu  existait  une  sorte  de  citadelle 
grossière,  nommée  «  Château  d'Aly-Merdan-Khan.  »  Le 
second  jour  de  l'insurrection,  Moulla  Mohammed-Aly  s'en 
empara  ;  ce  ne  fut  pas  pour  lui  et  les  siens  d'un  médiocre 
avantage  que  de  s'être  ainsi  pourvus  d'un  point  d'appui. 

Le  troisième  jour,  les  bâbys,  exaltés  par  leurs  succès, 
firent  un  effort  prodigieux  pour  se  rendre  maîtres  de  la 
personne  même  du  gouverneur.  Le  combat  dura  toute  la 
journée  ;  mais  leur  chef,  Myr  Salèh,  que  Moulla  Mohammed- 
Aly  avait  nommé  colonel,  ayant  été  tué  par  Abdoullah- 
Beg,  cavalier  nomade  de  Renkawèr,  l'attaque  prit  fin.  Des 
deux  côtés  il  y  eut  assez  de  morts  sur  le  carreau,  et  on 
ne  tenta  rien  de  plus. 

Le  quatrième  jour,  les  musulmans  virent,  avec  une 
grande  joie,  entrer  dans  le  quartier  de  la  ville  qu'ils  oc- 
cupaient, Sadr-Eddooulèh,  petit-fils  de  Hadjy  Moham- 
med-Housseïn-Rhan,  dlspahan,  à  la  tête  des  cavaliers  des 
tribus  du  Rhamsèh,  arrivant  de  Sultanièh.  Le  lendemain 
encore  et  les  jours  suivants,  les  renforts  affluèrent.  Ce 
furent  d'abord  Seyd  Aly-Khan  et  Shahbâr-Khan,  l'un  de 
Firouzkouh ,  l'autre  de  Maragha ,  avec  deux  cents  cava- 
liers de  leurs  tribus  respectives;  Mohammed-Aly-Rhan 
Shahysoun ,  avec  deux  cents  cavaliers  afshars  ;  puis  cin- 
quante artilleurs  avec  deux  pièces  de  canon  et  deux 
mortiers  ;  de  sorte  que  le  gouverneur  se  trouva  pourvu 
de  toutes  les  ressources  désirables ,  et  entouré  d'un  bon 
nombre  de  chefs  militaires  dont  plusieurs  avaient  de  la 
réputation.  Mais  ce  n'était  pas  là  précisément  ce  qui 
était  fait  pour  lui  plaire  davantage.  Tous  ces  grands  gen- 
tilshommes des  tribus  sont,  à  la  vérité,  décorés  de  titres 
que  l'on  traduit  par  les  appellations  de  général  et  de  co- 
lonel; mais,  en  réalité,  ce  sont  des  chefs  féodaux  qui 


242  INSURRECTION  DE  ZENDJAN. 

commandent  souverainement  à  leurs  hommes,  et  n'accep- 
tent guère  pour  ces  hommes  et  pour  eux-mêmes  que  les 
ordres  qui  leur  conviennent.  Il  en  résultait  que  si  Émyr 
Aslan-Khan  se  voyait  traité  avec  beaucoup  de  déférence, 
il  se  devait  sentir  aussi  sous  la  tutelle  des  nombreux 
conseillers  qui  lui  étaient  survenus,  et  obligé  de 
compter  avec  des  amis  qui,  au  fond ,  se  considéraient 
comme  ses  pairs  et  même  ses  supérieurs.  Cependant,  on 
tomba  d'accord  de  faire  une  attaque  générale  sur  les  bar- 
ricades et  les  retranchements  des  bâbys. 

Avec  bien  de  la  peine  on  réussit  à  forcer  quelques 
rues  et  à  occuper  un  certain  nombre  de  cours  ;  mais  on 
perdait  du  monde,  et,  en  somme,  après  quelques  jours 
de  ce  rude  labeur,  on  s'aperçut  qu'on  avait  gagné  très- 
peu  de  terrain.  On  résolut  donc  d'employer  des  moyens 
plus  énergiques,  et  l'on  creusa  une  mine  sous  un  des 
points  jugés  les  plus  importants  à  reconquérir;  mais, 
comme  on  s'y  prit  mal  pour  combiner  l'attaque  avec  le 
moment  de  l'explosion,  on  enleva  la  position,  à  la  vérité, 
mais  avec  tant  de  morts  qu'il  eût  presque  mieux  valu 
être  repoussé.  Néanmoins,  on  eut  ainsi  une  sorte  de 
bonne  nouvelle  à  faire  parvenir  à  Téhéran,  en  n'annon- 
çant que  la  moitié  de  ce  qui  s'était  passé.  Il  était  temps  : 
le  premier  ministre,  l'Émyr  Nizam,  extrêmement  tour- 
menté et  inquiet  de  ce  qui  allait  advenir  du  bâbysme, 
avait  besoin  d'être  rassuré.  Il  envoya  encore  des  ren^ 
forts  et  l'ordre  d'en  finir  à  tout  prix.  Il  défendait, 
d'ailleurs,  d'acheminer  des  prisonniers  sur  Téhéran,  et 
ordonnait  de  torturer  et  d'exécuter  sur  place  tout  ce 
que  l'on  prendrait.  Une  semblable  injonction  n'était 
pas  nécessaire  pour  exciter  les  combattants.  En  Asie, 
comme  en  Europe,  la  guerre  de  rues  a  une  telle  puis- 


INSURRECTION   DE  ZENDJÀN.  243 

sance  pour  exaspérer  de  peur  tous  les  instincts  conserva- 
teurs de  la  vie,  la  terreur  y  est  portée  à  un  si  suprême 
degré  de  tension,  que  la  férocité,  comme  une  conséquence 
naturelle,  s'y  développe  plus  qu'ailleurs.  Les  troupes 
royales  n'avaient  pas  plus  envie  de  faire  grâce  que.  les 
bâbys,  et,  soit  dans  un  parti,  soit  dans  l'autre,  celui  qui 
tombait  aux  mains  de  l'ennemi  était  assuré  d'avance  de 
son  sort.  Tous  les  jours  on  se  battait,  tous  les  jours  on  se 
tuait;  mais  les  bâbys,  bien  que  très-lentement,  perdaient 
du  terrain  et  reculaient.  Une  des  journées  les  plus  terri- 
bles dont  le  journal  du  siège  fasse  mention,  est  celle  du 
5  de  Ramazan. 

Moustafa-Rhan,  Rhadjar,  avec  le  15e  régiment  deShe- 
gaghy  ;  Sadr-Eddooulèh,  avec  ses  cavaliers  du  Khamsèh  ; 
Seyd  Aly-Rhan  de  Firouzkouh ,  avec  son  propre  régi- 
ment; Mohammed-Agay,  colonel,  avec  le  régiment  de 
Nasser,  autrement  dit  le  régiment  du  roi  ;  Mohammed- 
Aly-Khan,  avec  la  cavalerie  afshar  ;  Néby-Beg,  le  major, 
avec  la  cavalerie  de  sa  tribu,  et  une  troupe  des  hommes 
de  Zendjàn  restés  fidèles ,  tout  cela  s'acharna,  dès  avant 
le  point  du  jour,  contre  les  ouvrages  des  bâbys.  La  résis- 
tance fut  terrible ,  mais  désastreuse.  Les  sectaires  virent 
tomber  successivement  des  chefs  qu'ils  ne  pouvaient 
guère  remplacer,  des  chefs  vaillants,  et,  à  leurs  yeux,  des 
saints  :  Nour-Aly,  le  chasseur;  Bekhsh-Aly,  le  charpen- 
tier, Rhodadad  et  Feth-Oullah-Beg,  tous  essentiels  à  la 
cause.  Ils  tombèrent,  les  uns  le  matin ,  les  autres  le  soir. 
J'ai  vu  à  Zendjàn  des  ruines  de  cette  rude  journée;  des 
quartiers  entiers  n'ont  pu  encore  être  rebâtis  et  ne  le  se- 
ront peut-être  jamais.  Certains  acteurs  de  cette  tragédie 
m'en  ont  raconté  sur  place  des  épisodes.  Ils  m'ont  mon- 
tré, en  imagination,  les  bâbys  montant  et  descendaat  las. 


244  INSURRECTION   DE  ZENDJAN. 

terrasses  et  y  portant  à  bras  leurs  canons.  Souvent  le 
plancher  peu  solide,  en  terre  battue,  s'enfonçait;  on  re- 
levait, on  remontait  la  pièce  à  force  de  bras;  on  étayait 
le  sol  par-dessous  avec  des  poutres.  Quand  l'ennemi  arri- 
vait, la  foule  entourait  les  pièces  avec  passion,  tous  les 
bras  s'étendaient  pour  les  relever,  et  quand  les  porteurs 
tombaient  sous  la  mitraille,  cent  concurrents  se  dispu- 
taient le  bonheur  de  les  remplacer.  Assurément  c'était  là 
de  la  foi. 

Dans  cette  journée,  Moulla  Mohammed-Aly,  voyant 
qu'il  fallait  reculer,  prit  un  grand  parti  :  ce  fut  de  faire 
une  diversion  en  incendiant  le  bazar.  Aussitôt  que  les 
musulmans  virent  les  flammes  s'élever  au-dessus  des 
voûtes  de  ces  longues  allées  qui  sont  les  artères  des  villes 
orientales,  une  grande  partie  quitta  le  combat  pour  aller 
éteindre  le  feu,  et  aussitôt  les  bàbys,  profitant  de  cet  avan- 
tage, ressaisirent  non-seulement  le  terrain  qu'ils  avaient 
perdu  ce  jour-là,  mais  une  partie  de  celui  qu'on  leur 
avait  arraché  les  jours  précédents.  Il  n'est  pas  douteux 
qu'ils  allaient  se  trouver  les  maîtres  de  la  ville,  si  l'on 
n  avait  vu  arriver  tout  à  coup  Mohammed-Khan,  alors  Be- 
glièrbéghy  et  Myrpendj,  ou  général  de  division,  devenu 
aujourd'hui  Émyr  Touman.  Il  fit  sa  jonction  avec  les 
troupes  déjà  occupées  dans  la  ville;  il  leur  amenait  trois 
mille  hommes  des  régiments  de  Shegaghy  et  des  régi- 
ments des  gardes,  puis  six  canons  et  deux  mortiers.  Pres- 
que en  même  temps  entraient  à  Zendjân,  par  un  autre  côté, 
Gassem-Khan ,  venant  de  la  frontière  du  Rarabagh  ;  As- 
lan-Khan,  le  major,  avec  les  cavaliers  du  Kherghan,  et 
Aly-Ekbèr,  capitaine  de  Rhoy ,  avec  de  l'infanterie.  Tous 
avaient  reçu ,  chacun  dans  leurs  pays  respectifs ,  des  or- 
dres du  roi  et  ils  accouraient. 


INSURRECTION  DE  ZENDJAN.  245 

Avec  tant  de  troupes,  les  choses  devaient  aller  mieux 
pour  les  musulmans.  On  occupa  des  points  négligés  jus- 
qu'alors, et  il  ne  resta  pas  aux  rebelles  un  côté  qui  ne  fût 
menacé.  L'assaut  général  commença. 

Moulla  Mohammed-Aly  réussit  à  jeter  le  désordre  dans 
le  régiment  du  roi ,  en  lui  ménageant  une  ou  deux  occa- 
sions de  piller,  préparées  exprès.  Le  piège  réussit,  et  le 
régiment  malmené ,  ayant  perdu  une  vingtaine  d'hommes, 
fut  ramené  par  les  bàbys.  Pendant  qu'il  reculait,  les  au- 
tres colonnes  d'attaque  n'étaient  pas  plus  heureuses,  et  le 
Beglièrbéghy,  effrayé  de  l'aspect  de  la  ville,  des  ruines 
accumulées  et  fumantes,  de  l'intrépidité  des  bâbys,  de  la 
rage  de  tout  le  monde,  et  surtout  voulant,  d'après  ses 
instructions,  en  finir  à  tout  prix,  par  quelque  moyen  que  ^ 
ce  fût,  mais  le  plus  vite  possible,  le  Beglièrbéghy  chercha 
à  négocier,  et  envoya  un  parlementaire  à  Moulla  Moham- 
med-Aly. 

Cette  résolution  devait  paraître  un  peu  inattendue  et 
même  étrange  aux  chefs  qui  avaient  jusqu'alors  conduit 
les  hostilités.  Mais  elle  fut  appuyée  hautement  par 
Aziz-Khan,  aujourd'hui  général  en  chef  des  troupes  de 
l'Azerbeydjan,  et  alors  premier  aide  de  camp  du  roi  :  il 
passait  à  Zendjân ,  se  rendant  à  Tiflis  pour  féliciter  le 
grand  duc  héritier  de  Russie,  à  l'occasion  de  son  arrivée 
dans  le  Caucase.  Les  deux  hommes  de  cour  prêchèrent  de 
concert  la  paix  et  la  concorde  ;  et,  afin  de  donner  un  témoi- 
gnage éclatant  des  intentions  toutes  bienveillantes  du 
gouvernement,  aussi  bien  que  des  leurs  propres,  ils  fi- 
rent mettre  en  liberté  un  certain  nombre  de  bâbys,  pris 
les  armes  à  la  main  et  qu'on  n'avait  pas  encore  eu  le 
temps  de  mettre  à  mort.  Les  paroles  les  plus  douces  fu- 
rent portées  au  chef  des  sectaires;  on  l'accabla  de  pro- 


tl6  INSURRECTION  DE  ZENDJAN. 

messes  et  d'offres  séduisantes  pour  lui,  pour  les  siens, 
pour  sa  religion  ;  on  ne  demandait  de  lui  qu'une  seule 
chose,  c'était  de  consentir  à  discuter  simplement,  afin 
que  Ton  pût  s'entendre  et  mettre  fin  à  une  guerre  aussi 
inutile  que  désastreuse.  Le  propre  frère  du  premier  mi- 
nistre, Mirza  Hassan-Khan,  qui,  venant  de  l'Azerbeydjan, 
se  rendait  à  la  capitale,  approuva,  en  passant  à  Zendjân, 
ce  que  proposait  le  Beglièrbéghy,  appuyé  déjà  du  premier 
aide  de  camp  du  roi.  On  ne  se  battait  plus,  on  se  surveil- 
lait; un  silence  profond  régnait  dans  les  rues  désertes; 
seulement  des  sentinelles,  veillant  partout,  occupaient  les 
hautes  terrasses,  le  sommet  des  balakhanèhs,  les  cou- 
poles des  mosquées  et  le  haut  de  ces  conduits  d'air,  pa-  * 
reils  à  ce  qu'on  appelle  sur  les  navires  «  des  manches  à 
vent,  »  qui  servent  à  rafraîchir,  pendant  les  ardeurs 
de  l'été,  ces  appartements  à  demi  souterrains,. nommés 
zir-è-zémyns. 

La  trêve  ne  dura  pas  longtemps.  A  moins  d'être  plus 
simple  qu'un  enfant,  on  ne  pouvait  s'imaginer  sérieuse- 
ment que  Moulla  Mohammed-Aly  irait  se  prendre  à  la 
douceur  exagérée  dont  les  commissaires  du  roi  venaient 
tout  à  coup  faire  parade.  A  la  vérité,  les  Orientaux  ont 
souvent  de  ces  naïvetés,  tant  lorsqu'ils  désirent  tromper 
que  lorsqu'ils  s'empressent  d'être  trompés  :  c'est  ce 
qu'en  Europe  on  a  la  bonhomie  d'appeler  Y  astuce  des 
Asiatiques.  Ce  qui  est  ici  certain,  c'est  que-,  après  quelques 
passes  de  finesse,  les  deux  partis  comprirent  qu'ils  ne 
pouvaient  ni  s'arranger,  ni  se  séduire,  ni  se  jouer.  Il  ne 
restait  donc  qu'à  se  reprendre  corps  à  corps  et  à  s'en- 
tre-détruire ,  et  c'est  à  quoi  on  s'occupa  de  plus  belle. 
Non -seulement  l'acharnement  fut  plus  exalté  encore 
gu'on  ne  l'avait  vu,  parce  que  le  Beglièrbéghy  promet- 


INSURRECTION  DE  ZENDJAN.  247 

tait,  donnait,  récompensait,  mais  aussi  punissait  avec 
une  rigueur  excessive  la  moindre  apparence  de  relâche- 
ment, mais  encore  la  cruauté  arriva  des  deux  parts  à  son 
point  extrême.  Si  les  musulmans  s'y  portaient  avec  fré- 
nésie, les  bâbys  ne  leur  cédaient  en  rien,  e.t  on  les  vit 
inventer  pour  leurs  prisonniers  ce  supplice  de  les  brûler 
à  petit  feu  avec  des  barres  de  fer  rougies,  appliquées 
successivement  et  lentement  sur  toutes  les  parties  du 
corps.  Au  moment  où  le  patient  allait  expirer,  on  lui 
tranchait  la  tète  et  on  la  lançait  au  milieu  des  troupes 
musulmanes. 

Enfin,  les  menaces  de  la  cour,  les  encouragements  et 
les  renforts  se  succédèrent  avec  une  telle  rapidité,  il  s'é- 
tablit une  disproportion  si  écrasante,  quant  au  nombre  et 
aux  ressources,  entre  les  bâbys  et  leurs  adversaires,  que 
le  résultat  final  devint  évident  et  imminent;  la  révolte 
allait  être  étouffée,  et  il  ne  se  pouvait  plus  qu'elle  ne  le 
fût  pas.  Le  régiment  de  Gherrous,  commandé  par  le  chef 
de  la  tribu,  Hassan-Aly-Rhan,  aujourd'hui  ministre  à 
Paris,  enleva  le  fort  d'Aly-Merdan-Rhan  ;  le  4e  régiment 
força  la  maison  d'Aga-Aziz,  un  des  points  les  plus  forti- 
fiés de  la  ville  et  la  réduisit  en  poussière  ;  le  régiment 
des  gardes  fit  sauter  le  caravansérail,  situé  près  de  la 
porte  d'Hamadan;  il  perdit  un  capitaine  et  assez  de  sol- 
dats par  l'explosion,  mais  enfin  resta  maître  de  la  place. 
Ce  qui  animait  admirablement  les  soldats,  outre  la  peur, 
c'est  que  le  butin  était  immense.  Tout  ce  que  possédaient 
les  plus  riches  familles  de  la  ville  avait  été  successive- 
ment apporté  et  déposé  dans  les  retraites  fortifiées  que 
Moulla  Mohammed-Aly  avait  fait  établir  dans  les  quartiers 
tombés  entre  ses  mains. 

La  situation  était  donc  désespérée,  et  les  bâbys  savaient 


24*  INSURRECTION   DE  ZENDJÀN. 

assez  le  sort  qui  les  attendait.  Alors  vinrent  les  manifes- 
tations du  fond  des  cœurs.  Comme  au  château  du  Sheykh 
Tebersy,  on  vit  des  faibles  qui  devinrent  des  apostats  et 
des  transfuges;  mais  on  en  vit  en  très-petit  nombre  et  ils 
furent  solitaires,  point  en  troupe;  ensuite  il  y  eut  des 
bébys  convaincus  et  fermes  qui  ne  voulurent  pas  mourir; 
de  ceux-là,  une  bande,  composée  de  vingt-cinq  hommes, 
se  conjura  pour  se  frayer  un  passage  à  travers  les  troupes 
royales.  On  cite  là  Nedjèf-Rouly,  fils  d'Hadjy  Kazem, 
forgeron;  c'était  lui  qui  avait  travaillé  aux  deux  canons 
de  fer.  Il  y  avait  aussi  Haydar,  l'épicier,  homme  remarqué 
dans  les  deux  camps  par  sa  bravoure,  puis  Feth-Àly,  le 
chasseur,  et  encore  d'autres.  Tous  réunis,  ils  se  précipi- 
tèrent sur  les  troupes  royales,  qui  ne  devinèrent  pas  leur 
dessein,  les  traversèrent  jusqu'à  la  porte  de  Kazwyn, 
qu'ils  franchirent,  et,  se  jetant  dans  le  désert,  puis  dans 
la  montagne,  ils  réussirent  à  gagner  Tharêm.  De  là,  ils  se 
dirigèrent  sur  Dizedj.  Mais  ils  y  furent  saisis  par  les  gens 
du  village,  qui,  les  ayant  garrottés,  les  ramenèrent  à  Zend- 
jàn,  où  ils  furent,  les  uns  après  les  autres,  et  à  des  jours 
différents,  torturés  et  tués.  Ce  n'était  pas  une  fin  qui  put 
encourager  d'autres  bâbys  à  s'enfuir.  Peut-être  n'en 
avaient-ils  pas  d'ailleurs  la  tentation.  Ce  qui  est  certain, 
c'est  que,  de  même  encore  qu'au  château  du  Sheykh  Te- 
bersy, le  nombre  des  déserteurs  fut  extrêmement  faible, 
et  celui  des  apostats  presque  nul. 

Cependant,  je  le  répète,  rien  ne  pouvait  être  plus  déses- 
péré que  la  position  des  assiégés.  Leurs  principales  posi- 
tions et  les  plus  fortes  avaient  été  successivement  enle- 
vées. 11  ne  leur  restait  presque  plus  de  vivres  ni  de 
munitions,  tandis  que  leurs  adversaires  ne  manquaient 
de  rien.  Us  avaient  perdu  un  grand  nombre  de  leurs  plus 


INSURRECTION   DE  ZENDJAN.  249 

braves  champions,  et  tous  les  jours  ils  en  voyaient  tomber 
d'autres,  sans  espoir  aucun  de  les  remplacer.  Au  con- 
traire, à  chaque  instant,  ils  voyaient  accourir,  soit  de 
Téhéran,  soit  de  l'Azerbeydjan,  soit  d'Hamadan,  de  par- 
tout, des  régiments  de  troupes  régulières,  des  fusiliers 
des  milices  et  des  cavaliers  des  tribus. 

Bientôt  périrent  encore  deux  zélés  :  Hadjy  Ahmed, 
fabricant  de  peignes,  et  Hadjy  Abdoullah,  boulanger. 
Peu  d'instants  après,  Moulla  Mohammed-Aly,  qui  donnait 
des  ordres  et  combattait  au  milieu  de  ses  gens,  dans  le 
même  lieu,  eut  le  bras  fracassé  d'une  balle  et  tomba  à 
terre.  On  s'empressa  de  le  relever  et  on  le  transporta 
dans  une  maison  pour  panser  la  blessure.  Comme  le  fait 
était  arrivé  au  fort  du  combat,  peu  de  personnes  s'en 
étaient  aperçues  ;  on  résolut  de  le  cacher,  et  de  défendre 
la  maison  jusqu'à  l'extrémité.  Mais  quelle  résistance  peu- 
vent opposer  des  murs  de  boue  et  de  briques  séchées  au 
soleil  et  qui  n'ont  aucune  épaisseur?  Les  troupes  royales, 
voyant  les  bâbys  se  concentrer  sur  ce  point  et  y  opposer 
une  rage  extraordinaire  de  défense  à  leur  rage  d'attaque, 
s'acharnèrent  d*autant  plus.  On  traîna  une  pièce  de 
canon  et  un  mortier  contre  ces  murs  débiles,  imbibés  de 
sang  et  d'où  partait  une  fusillade  roulante.  Bref,  la  mai- 
son tout  à  coup  s'écroula;  ce  qui  était  dedans,  ce  qui 
était  dessus  roula  pêle-mêle  avec  les  poutres  et  les  ma- 
tériaux; il  n'y  avait  plus  rien  qui  tînt,  et  ce  rien,  cepen- 
dant, les  soldats  ne  purent  pas  le  prendre;  ils  ne  par- 
vinrent pas  à  en  approcher;  car  la  résistance  ne  fut  ni 
ralentie  ni  moindre.  Ils  battirent  donc  en  retraite  et  allè- 
rent essayer  d'autres  efforts  sur  un  autre  point. 

Au  bout  d'une  semaine  de  souffrances,  Moulla  Moham- 
med-Aly comprit  que  sa  /lernière  heure  était  arrivée. 


250  INSURRECTION  DE  ZENDJAN. 

Non-seulement  sa  blessure  s'était  envenimée  par  rim- 
possibilité  de  lui  donner  des  soins  sérieux,  mais  il  avait 
été  roulé  et  contusionné  de  la  manière  la  plus  grave  par 
la  chute  de  la  maison.  Se  voyant  ainsi  au  bout  de  son 
rôle,  Moulla  Mohammed-Aly  réunit  ses  partisans  autour 
du  tapis  sur  lequel  il  allait  expirer;  il  les  fit  asseoir  en 
cercle,  et,  au  bruit  du  canon  et  de  la  mousqueterie ,  il 
leur  donna  ses  dernières  instructions.  Elles  ressemblaient 
fort  à  celles  que  le  Boushrewyèh  avait  laissées  à  ses  Ma- 
zendérânys. 

Il  les  engagea  à  ne  pas  se  laisser  abattre  par  sa  perte, 
et  à  tenir  tète  à  l'ennemi  jusqu'à  la  fin.  Il  leur  montra 
que  ce  n'était  pas  un  exploit  bien  coûteux  ;  car,  en  ce 
qui  le  concernait,  lui,  il  allait  renaître  dans  quarante 
jours,  et  pour  eux  non  plus,  la  mort  n'aurait  pas  une 
rigueur  plus  longue.  En  parlant  ainsi,  il  souriait  et  ex- 
hortait chacun  à  se  montrer  également  gai  et  dispos,  rien 
ne  devant  affliger,  disait-il,  dans  les  accidents  si  transi- 
toires dont  on  était  menacé.  En  causant  de  la  sorte,  il 
expira. 

Ses  amis  l'enterrèrent  avec  les  vêtements  qu'il  portait 
et  mirent  son  sabre  à  ses  côtés  dans  sa  fosse.  A  peine 
avait-il  cessé  de  vivre  que  le  vide  terrible  qu'il  laissait  se 
fit  sentir  par  l'absence  complète  de  commandement,  et 
pourtant  les  circonstances  ne  permettaient  pas  de  se 
passer  d'une  direction  forte  et  rapide.  On  n'en  avait  plus. 
Les  braves  gens  ne  manquaient  pas ,  ni  les  croyants 
fidèles;  mais  plus  de  tête  suffisamment  puissante,  et  l'on 
comprit  de  suite  que  l'on  n'était  plus  même  en  état  de 
vendre  sa  vie  le  prix  qu'elle  valait. 

Les  bâbys  tinrent  donc  à  la  hâte  un  conseil  de  guerre 
tumultueux,  à  l'issue  duquel  lçs  principaux  personnages, 


INSURRECTION  DE  ZËNDJAN,  251 

Mirza  Rizay,  lieutenant  du  chef  défunt  ;  Souleyman,  le  cor- 
donnier, son  vizir;  Hadjy  Mohammed-Aly ;  Hadjy  Aly, 
de  Shyraz,  envoyé  par  le  Bàb  et  blessé  de  telle  façon 
qu'il  expira  peu  après;  enfin  Dyn-è-Mohammed  et  Hadjy 
Razem  Geltoughy,  écrivirent  une  lettre  à  Émyr  Aslan- 
Khan  et  à  Mohammed-Khan,  le  Beglièrbéghy.  dans  la- 
quelle ils  déclaraient  que,  si  on  voulait  leur  garantir  la 
vie  sauve,  ainsi  quà  ce  qui  restait  de  leur  monde,  ils 
consentiraient  à  mettre  bas  les  armes. 

Les  généraux  de  l'armée  royale  étaient  si  peu  sûrs  d'un 
succès  que  leur  promettait  leur  prépondérance  de  forces, 
mais  que  leur  déniait  leur  infériorité  de  foi  et  d'énergie, 
qu'ils  s'empressèrent  d'accepter  les  termes  de  la  capitu- 
lation. Ils  déclarèrent  que  non-seulement,  comme  chefs 
militaires,  ils  renonçaient  à  exercer  aucun  châtiment  sur 
les  bâbys,  mais  encore  que,  bien  que  la  loi  religieuse  fût 
formelle  et  exigeât  leur  extermination,  ils  la  feraient  taire, 
de  sorte  que,  à  aucun  point  de  vue,  les  vaincus  n'avaient 
rien  à  craindre.  Tous  les  engagements  ainsi  bien  pris, 
bien  compris,  expliqués  et  écrits,  les  bâbys  mirent  le  fusil 
sur  l'épaule,  et,  sortant  en  foule,  foule  blessée,  épuisée 
et  souffreteuse,  de  derrière  leurs  barricades  et  leurs 
retranchements,  ils  se  rendirent  au  camp  royal. 

Tout  d'abord  on  demanda  aux  chefs  ce  qu'était  devenu 
Moulla  Mohammed-Aly.  Ils  répondirent  qu'il  était  mort; 
et,  comme  leurs  interlocuteurs  se  montraient  incrédules, 
ils  indiquèrent  le  lieu  de  sa  sépulture,  en  faisant  observer 
qu'il  était  facile  de  se  convaincre  là  qu'ils  ne  disaient  que 
la  vérité.  Les  généraux  s'empressèrent  de  se  rendre  .sur 
les  lieux;  on  ouvrit  la  tombe,  on  trouva  le  chef  bâby, 
couché  paisiblement,  avec  son  sabre  à  son  côté.  Cette 
vue  fit  plaisir  à  Émyr  Aslan-Khan,  au  Beglièrbéghy  et  à 


352  INSURRECTION   DE  ZENDJAN. 

leurs  familiers.  Elle  les  fit  rire,  et,  en  même  temps,  elle 
produisit  chez  eux.  une  excitation  qui  devint  bientôt  un 
retour  de  rage.  On  arracha  le  cadavre  de  son  dernier  lit; 
on  le  mit  à  nu,  et,  pendant  trois  jours,  on  le  fit  traîner, 
attaché  par  un  pied,  dans  toutes  les  rues  et  les  carrefours 
de  Zendjân,  le  montrant  ainsi  bien  moins  aux  hommes 
(il  n'en  restait  presque  plus)  qu'aux  ruines  béantes,  té- 
moins irrécusables,  et  que  le  dernier  outrage  ne  faisait  pas 
taire,  de  son  courage  intrépide  ainsi  que  de  sa  foi.  Quand 
il  ne  resta  plus  que  des  lambeaux  de  chair,  on  les  aban- 
donna aux  chiens.  Le  butin  que  Ton  put  ramasser,  dans 
les  quartiers  rendus  par  les  bâbys,  devint  le  partage  du 
soldat,  mais  surtout  des  chefs.  La  ville  étajt  vide  aussi 
bien  que  déserte.  La  fureur  religieuse  y  avait  promené  le 
meurtre,  l'incendie  et  la  destruction;  la  fureur  dépréda- 
trice y  glana.  11  ne  restait  plus  rien  à  faire  aux  troupes 
royales  qu'à  s'en  retourner.  C'était  le  troisième  jour  de- 
puis la  capitulation. 

Alors  Mohammed-Khan,  Beglièrbéghy,  Émyr  Aslan- 
Khan,  gouverneur,  et  les  autres  commandants,  dont  la 
parole  avait  garanti  la  vie  sauve  aux  bâbys,  ayant  réuni 
ces  derniers  en  présence  des  troupes,  firent  sxmner  les 
trompettes  et  battre  les  tambours,  et  donnèrent  ordre  que 
cent  soldats  choisis  dans  chaque  régiment  missent  la  main 
sur  les  prisonniers  et  les  rangeassent  sur  une  seule  ligne 
devant  eux.  Gela  fait,  on  commanda  de  massacrer  ces 
gens  à  coups  de  baïonnette  ;  ce  qui  fut  fait.  Ensuite  on 
prit  les  chefs,  Souleyman,  le  cordonnier,  et  Hadjy  Kazem 
Geltoughy,  et  on  les  souffla  à  la  bouche  d'un  mortier. 
Cette  opération,  d'invention  asiatique,  mais  qui  a  été 
pratiquée  par  les  autorités  anglaises,  dans  la  révolte  de 
l'Inde,  avec  cette  supériorité  que  la  science  et  l'intelli- 


INSURRECTION  DE  ZENDJAN.  253 

gence  européennes  apportent  à  tout  ce  qu'elles  font, 
consiste  à  attacher  le  patient  à  la  bouche  d'une  pièce  d'ar- 
tillerie, chargée  seulement  à  poudre  ;  suivant  la  quantité 
mise  dans  la  charge,  l'explosion  emporte  en  lambeaux 
plus  ou  moins  gros  les  membres  déchirés  de  la  victime. 

L'affaire  finie,  on  fit  encore  un  triage  parmi  les  captifs. 
On  réserva  Mirza  Rizay,  lieutenant  de  Moulla  Moham- 
med-Aly ,  puis  tout  ce  qui  avait  quelque  notoriété  ou 
quelque  importance,  et  ayant  mis  à  ces  malheureux  la 
chaîne  au  cou  et  des  entraves  aux  mains,  on  résolut, 
malgré  la  défense  de  la  cour,  de  les  emmener  à  Téhéran 
pour  orner  le  triomphe.  Quant  au  peu  qui  restait  de  pau- 
vres diables  dont  la  vie  ou  la  mort  n'importait  à  per- 
sonne, on  les  abandonna,  et  l'armée  victorieuse  retourna 
dans  la  capitale,  traînant  avec  elle  ses  prisonniers,  qui 
marchaient  devant  les  chevaux  des  généraux  vainqueurs. 

Lorsqu'on  fut  arrivé  à  Téhéran,  l'Émyr  Nizam,  premier 
ministre,  trouva  nécessaire  de  faire  encore  des  exemples, 
et  Mirza  Rizay,  Hadjy  Mohammed-Aly  et  Hadjy  Mohsen, 
furent  condamnés  à  avoir  les  veines  ouvertes.  Les  trois 
condamnés  apprirent  cette  nouvelle  sans  émotion;  seu- 
lement ils  déclarèrent  que  le  manque  de  foi  dont  on 
avait  usé  envers  leurs  compagnons  et  envers  eux  n'était 
pas  de  ces  crimes  que  le  Dieu  Très-Haut  pouvait  se  con- 
tenter de  punir  par  les  châtiments  de  sa  justice  ordinaire  ; 
il  lui  fallait  quelque  chose  de  plus  solennel  et  de  plus 
signalé  pour  les  persécuteurs  de  ses  saints  ;  en  consé- 
quence ils  annonçaient  au  premier  ministre  que  prompte- 
ment,  bien  promptementj  il  périrait  lui-même  par  le  sup- 
plice qu'il  leur  faisait  infliger.  J'ai  entendu  citer  cette  pro- 
phétie ;  je  ne  doutepas  un  instant  que  ceux  qui  me  l' ont  fait 
connaître  ne  fussent  profondément  con  vaincus  de  sa  réalité. 


254  INSURRECTION   DE  ZENDJAN. 

Je  dois  pourtant  noter  ici  que,  lorsqu'on  me  l'a  rapportée, 
il  y  avait  déjà  quatre  ans  au  moins  que  l'Émyr  Nizam 
avait  eu  en  effet  les  veines  coupées  par  ordre  du  roi. 
Je  ne  puis  donc  rien  affirmer  autre  chose,  sinon  qu'on  m'a 
assuré  que  l'événement  avait  été  annoncé  par  les  mar- 
tyrs de  Zendjàn. 

Il  restait  encore  quelques  prisonniers.  La  première 
fureur  était  passée,  les  plus  fortes  inquiétudes  avaient 
disparu.  On  ne  se  décida  pas  à  les  mettre  en  liberté; 
mais  on  ne  se  décida  pas  non  plus  à  faire  couler  leur 
sang,  et  on  se  contenta  de  les  laisser  là  où  on  les  tenait, 
en  attendant  ce  qui  pourrait  plus  tard  advenir. 

Le  premier  ministre  ne  jugea  pas  que  la  situation  fût 
devenue  telle  que  le  pouvoir  royal  pût  se  croire  à  l'abri 
de  tout  danger.  Les  insurrections  presque  successives  de 
Zendjàn  et  du  Mazendéràn  étaient  étouffées  sans  doute; 
mais  dans  les  provinces  il  régnait  une  agitation  d'autant 
plus  redoutable  qu'elle  ne  se  manifestait  pas  trop  au 
dehors.  En  effet,  ce  genre  de  crises  se  produit  en  Orient 
de  toute  autre  manière  qu'en  Occident.  En  Occident,  la 
fièvre  d'un  peuple  s'annonce  longtemps  à  l'avance  par 
des  écrits,  des  déclamations,  des  cris,  des  drapeaux  sé- 
ditieux, des  rubans,  des  couleurs,  et  ce  train  de  chansons 
que  les  mécontents  avinés  hurlent  le  soir  et  la  nuit  dans 
les  ruisseaux  des  capitales.  Quand  la  maladie  éclate  et 
que  se  déclare  le  transport  au  cerveau,  le  patient  garde 
généralement  assez  bien  l'instinct  de  la  conservation  per- 
sonnelle, à  défaut  de  bon  sens,  pour  ne  se  ruer  que  sur 
les  pouvoirs  qui  ne  se  défendent  pas.  Il  n'est  pas,  dans 
l'histoire  ancienne  ou  moderne,  un  seul  exemple  qu'un 
pouvoir  qui  ne  se  laisse  pas  intimider  ait  jamais  été  vaincu, 
il  y  en  a  même  très-peu  qu'il  ait  été  résolument  attaqué. 


-    INSURRECTION   DE  ZENDJAN.  255 

Bref,  les  peuples  européens  affolés  ne  sont  pas  si  fous 
qu'ils  le  veulent  faire  croire. 

En  Perse,  les  sentiments  sont  tout  autres,  et  les  choses 
procèdent  d'une  façon  fort  différente.  On  commence  par 
se  taire.  On  couve  longtemps  l'idée  explosible;  on  se 
brûle,  on  s'incendie  soi-même  à  son  propre  foyer  beau- 
coup plus  qu'on  ne  cherche  à  incendier  autrui  ;  on  s'oc- 
cupe bien  plus  de  se  persuader,  de  se  pénétrer  du  droit  de 
sa  croyance  qu'on  ne  songe  à  montrer  aux  autres  qu'on 
en  est  bien  pénétré.  Il  faut  observer  aussi  que  là  per- 
sonne ne  remuerait  un  doigt  pour  une  cause  politique.  La 
possibilité  d'un  tel  genre  d'excitation  manque  universel- 
lement sur  cette  vieille  terre  qui  a  vu  tant  de  choses,  qui 
en  a  tant  pesé,  et  qui  s'est  si  complètement  imbibée  de  la 
maxime  de  leur  néant.  Il  y  faut,  pour  émouvoir  les  âmes, 
des*  spéculations  religieuses,  et  rien  de  moins.  Là,  pour 
qu'un  homme  soit  prêt  à  se  faire  tuer,  il  ne  lui  faut  pas 
moins  que  la  conviction  d'être  enrôlé  sous  la  bannière  de 
Dieu,  de  combattre  directement  sous  l'œil  de  Dieu,  et 
d'être  au  moment  de  toucher  la  robe  de  Dieu.  Dans  un 
tel  état  d'esprit,  en  présence  de  questions  d'ordre  éternel, 
le  lutteur  se  considère  à  peine  encore  comme  un  homme, 
et  c'est  ce  qui  lui  donne  cet  élan  si  fier,  si  absolu,  si 
dangereux.  Les  bâbys  avaient  été  vaincus  deux  fois;  mais 
leurs  principes  et  leur  foi  n'avaient  pas  été  entamés;  si 
l'on  s'était  défait  des  morts,  restaient  les  vivants,  dont 
on  pouvait  craindre  non-seulement  un  courage  pareil  à 
celui  devant  lequel  on  avait  failli  succomber ,  mais  de 
plus,  désormais,  la  soif  de  la  vengeance  pour  des  victimes 
chéries  et  le  besoin  de  partager  les  honneurs  de  leur  mar- 
tyre. Avec  des  mobiles  de  ce  genre,  les  défaites  ne  cons- 
tituent que  de  plus  fortes  incitations  à  combattre  « 


256  CAPTIVITÉ  ET  MORT  DU  BAB. 

Des  bâbys,  il  y  en  avait  partout,  on  ne  le  savait  que 
trop.  La  Perse  en  était  pleine,  et  si  les  esprits  inquiets  de 
choses  transcendantes,  si  les  philosophes  à  la  recherche 
de  combinaisons  nouvelles,  si  les  âmes  froissées  à  qui 
les  injustices  et  les  faiblesses  du  temps  présent  répu- 
gnaient, s'étaient  jusqu'alors  livrés  avec  emportement 
à  l'idée  et  aux  promesses  d'un  nouvel  état  de  choses 
plus  satisfaisant,  on  était  en  droit  de  penser  que  les  ima- 
ginations turbulentes,  amies  de  l'action,  même  au  prix  du 
désastre,  que  les  esprits  braves  et  passionnés  pour  les 
batailles,  et,  enfin,  les  ambitieux  hardis  n'auraient  que 
trop  de  tendance  à  se  précipiter  dans  des  rangs  qui  se 
montraient  riches  de  tant  de  soldats  propres  à  former 
d'intrépides  phalanges.  Mirza  Taghy-Rhan,  maudissant  la 
mollesse  avec  laquelle  son  prédécesseur,  Hadjy  Mirza 
Aghassy,  avait  laissé  naître  et  grandir  un  pareil  péril, 
comprit  qu'il  ne  fallait  pas  prolonger  cette  faute  et  voulut 
couper  le  mal  dans  sa  racine.  Il  se  persuada  que  la  source 
en  était  le  Bâb  lui-même,  premier  auteur  de  toutes  les 
doctrines  qui  troublaient  le  pays,  et  il  voulut  faire  dispa- 
raître cette  source.  Le  Bâb,  qu'on  avait  longtemps  laissé 
à  Shyraz,  à  demi  caché  dans  sa  maison,  mais  tout  à  fait 
libre  d'y  agir,  et  entouré  de  ses  disciples  dont  le  nombre 
augmentait  chaque  jour,  avait  pourtant  été  arrêté  à  la 
suite  de  l'insurrection  du  Mazendéràn  et  on  l'avait  con- 
duit dans  le  fort  de  Tjehrig,  situé  dans  la  province  Cas- 
pienne du  Ghylân.  On  l'y  gardait,  mais  sans  le  resserrer 
beaucoup.  Le  premier  ministre  résolut  de  s'en  prendre  à 
lui  de  tout  ce  qui  arrivait,  bien  qu'il  n'eût  joué  aucun  rôle 
direct  dans  les  insurrections  et  qu'on  n'eût  trouvé  nulle 
part  le  moindre  indice  qu'il  les  eût  fomentées,  dirigées, 
^conseillées  ou  même  approuvées,  et  d'après  le  carao 


CAPTIVITE  ET  MORT  DU  BAB.  2o7 

tère  personnel  d'Aly-Mohammed,  ainsi  que  l'opinion  de 
beaucoup  des  siens,  la  réalité  de  cette  abstention  absolue 
n'a  rien  d'invraisemblable.  Cependant,  Hadjy  Mirza  Taghy 
résolut  de  frapper  le  monstre  du  bâbysme  à  la  tête,  et  il 
se  persuada  que,  ce  coup  porté,  l'instigateur  du  désordre 
une  fois  éloigné  de  la  scène  et  n'exerçant  plus  d'action, 
tout  reprendrait  son  cours  naturel.  Toutefois,  —  chose 
assez  remarquable  dans  un  gouvernement  asiatique,  et 
surtout  chez  un  homme  d'État  comme  Mirza  TagRy-Khan, 
qui  ne  regardait  pas  de  très-près  à  une  exagération  de 
sévérité,  —  ce  ministre  ne  s'arrêta  pas  d'abord  à  ordonner 
la  mort  du  novateur.  Il  pensa  que  le  meilleur  moyen  de 
le  détruire  était  de  le  perdre  moralement.  Le  tirer  de  sa 
retraite  de  Tjehrig,  où  une  auréole  de  souffrance,  de  sain- 
teté, de  science,  d'éloquence,  l'entourait  et  le  faisait  bril- 
ler comme  un  soleil  ;  le  montrer  aux  populations  tel  qu'il 
était,  ce  qui  veut  dire,  tel  qu'il  se  le  figurait,  c'était  le 
meilleur  moyen  de  l'empêcher  de  nuire  en  détruisant  son 
prestige.  Il  se  le  représentait,  en  effet,  comme  un  char- 
latan vulgaire,  un  rêveur  timide  qui  n'avait  pas  eu  le  cou- 
rage de  concevoir,  encore  moins  de  diriger  les  auda- 
cieuses entreprises  de  ses  trois  apôtres,  ou  même  d'y 
prendre  part.  Un  homme  de  cette  espèce,  amené  à  Téhé- 
ran et  jeté  en  face  des  plus  habiles  dialecticiens  de  l'Islam, 
ne  pourrait  que  plier  honteusement,  et  son  crédit  s'éva- 
nouirait bien  mieux  par  ce  moyen  tjue  si,  en  supprimant  le 
corps,  on  laissait  encore  flotter  dans  les  esprits  le  fantôme 
d'une  supériorité  que  la  mort  aurait  rendue  irréfutable. 
On  forma  donc  le  projet  de  le  faire  arrêter,  de  le  faire 
venir  à  Téhéran,  et,  sur  toute  la  route,  de  l'exposer 
en  public,  enchaîné,  humilié  ;  de  le  faire  discuter  partout 
avec  des  moullas,  lui  imposant  silence  lorsqu'il  devien- 


258  CAPTIVITÉ  ET  MORT  DU   BAB. 

drait  téméraire;  en  un  mot,  de  lui  susciter  une  série  de 
combats  inégaux  où  il  serait  nécessairement  vaincu,  étant 
d'avance  démoralisé  par  tant  de  moyens  propres  à  briser 
son  courage.  C'était  un  lion  qu'on  voulait  énerver,  tenir 
à  la  chaîne  et  désarmer  d'ongles  et  de  dents,  puis  livrer 
aux  chiens  pour  montrer  combien  ceux-ci  en  pouvaient 
triompher  aisément.  Une  fois  vaincu,  peu  importait  ce 
qu'on  se  déciderait  à  en  faire. 

Ce  plan  ne  manquait  pas  de  portée  ;  mais  il  se  fondait 
sur  des  suppositions  dont  les  principales  n'étaient  rien 
moins  que  prouvées.  Ce  n'était  pas  assez  que  d'imaginer 
le  Bâb  sans  courage  et  sans  fermeté;  il  fallait  qu'il  le  fût 
réellement.  Or,  l'attitude  de  ce  personnage  dans  le  fort 
deTjehrig  ne  le  donnait  pas  à  penser.  Il  priait  et  travail- 
lait sans  cesse.  Sa  douceur  était  inaltérable.  Ceux  qui 
l'approchaient  subissaient  malgré  eux  l'influence  séduc- 
trice de  son  visage,  de  ses  manières,  de  son  langage. 
Les  soldats  qui  le  gardaient  n'étaient  pas  tous  restés 
exempts  de  cette  faiblesse.  Sa  mort  lui  paraissait  pro- 
chaine. Il  en  parlait  fréquemment  comme  d'une  idée  qui 
lui  était  non-seulement  familière,  mais  aimable.  Si  donc, 
promené  ainsi  dans  toute  la  Perse,  il  allait  ne  pas  s'abattre? 
s'il  ne  se  montrait  ni  arrogant  ni  peureux,  mais  bien 
au-dessus  de  sa  fortune  présente?  s'il  allait  confondre  les 
prodiges  de  savoir,  d'adresse  et  d'éloquence  ameutés 
contre  lui?  s'il  restait  plus  que  jamais  le  Bàb  pour  ses 
sectateurs  anciens  et  le  devenait  pour  les  indifférents  ou 
même  pour  ses  ennemis?  C'était  beaucoup  risquer  afin  de 
gagner  beaucoup  sans  doute,  mais  aussi  pour  beaucoup 
perdre,  et,  tout  bien  réfléchi,  on  n'osa  pas  courir  cette 
ehance. 

Le  premier  ministre  se  rabattit  donc  à  regret  à  l'idée 


CAPTIVITÉ  ET  MORT  DU  BAB.  259 

pure  et  simple  d'une  condamnation  à  mort,  et  ayant 
mandé  Souleyman-Rhan,  l'Afshar,  il  le  chargea  de  porter 
à  Tebriz,  au  prince  Hamzé-Mirza,  devenu  gouverneur  de 
l'Azerbeydjan,  l'ordre  de  tirer  le  Bâb  du  fort  de  Tjehrig 
et  de  l'amener  dans  la  citadelle  de  Tebriz,  où  il  appren- 
drait plus  tard  ce  qu'il  aurait  à  en  faire. 

Le  shahzadèh  obéit  sans  perdre  de  temps,  et  le  Bàb, 
bien  gardé,  surveillé  de  près,  d'ailleurs  enchaîné,  entouré 
d'une  forte  escorte,  fut  conduit  hors  de  la  forteresse,  où  il 
vivait  depuis  dix-huit  mois  à  peu  près,  et  amené  à  Tebriz 
avec  deux  de  ses  disciples  qui  s'étaient  enfermés  avec  lui. 
L'un  était  te  Seyd  Housseïn,  de  Yezd,  et  l'autre,  Moulla 
Mohammed- Aly,  beau-fils  d'Aga-Seyd-Aly  Zenvéry.  Ce 
dernier  appartenait  à  une  famille  de  marchands  très-riche 
et  très-considérée  à  Tebriz,  et  son  frère  avait  fait  et  faisait 
encore  sans  succès  des  efforts  extraordinaires  pour  le 
ramener  à  l'islamisme  et  lui  persuader  d'abandonner  son 
maître. 

Aussitôt  que  Hamzé-Mirza  eut  déposé  les  trois  héréti- 
ques dans  la  citadelle,  il  réunit  les  moullas,  et,  obéissant 
aux  instructions  expresses  du  premier  ministre,  toujours 
un  peu  préoccupé  de  sa  première  idée,  il  leur  proposa 
d'avoir  avec  son  principal  prisonnier  une  conférence  où 
ils  ne  pourraient  pas  manquer  de  le  couvrir  de  confusion 
en  mettant  à  découvert  ses  erreurs  et  sa  mauvaise  foi. 
Mais  les  moullas  firent  observer  au  prince  que  le  temps 
de  pareilles  discussions  était  passé ,  que  ce  qu'il  fallait 
maintenant,  c'était  de  faire  mourir  le  Bâb,  et  cela  dans  le 
plus  bref  délai  possible. 

Hamzé-Mirza  ne  répliqua  rien  et  ordonna,  pour  le  soir 
même,  la  réunion  d'un  conseil  où  le  Bâb  comparaîtrait 
devant  ses  juges.  L'assemblée  se  tint  à  la  citadelle.  Il  y 


260  CAPTIVITÉ  ET  MORT  DU   BAB. 

avait  dans  la  salle  Mirza-Hassan,  frère  du  premier  mi- 
nistre et  Vizir-Nizam,  ou  inspecteur  de  l'armée  régulière  ; 
Hadjy  Mirza-Aly,  fils  de  Hadjy  Mirza-Masaoud,  l'ancien 
ministre  des  affaires  étrangères  sous  Mohammed-Shah  ; 
enfin,  Souleyman-Khan,  l'Afshar.  Les  moullas  s' étant  re- 
fusés à  entamer  aucune  discussion  religieuse  avec  le  cap- 
tif, les  laïques,  plus  ardents  ou  moins  prudents,  se  mirent 
en  leur  lieu  et  place,  et  lorsque  le  Bàb  eut  été  amené 
devant  ses  juges,  Hadjy  Mirza-Aly  commença  à  lui  poser, 
du  ton  le  plus  véhément,  plusieurs  questions  sur  les  tra- 
ditions des  Prophètes  et  des  Imams.  Le  Bâb  répondit,  et 
ses  sectateurs  prétendent  qu'il  réfuta  de  fond  en  comble 
les  raisonnements  de  son  adversaire.  Il  dut  avoir  peu  de 
peine  à  cela,  car  c'est  assurément  là  un  des  points  les 
plus  vulnérables  de  la  doctrine  shyyte.  Aux  traditions 
authentiques  qu'ils  possèdent  en  commun  avec  les  Sun- 
nites, traditions  qui  sont  aussi  rationnellement  établies 
qu'on  le  peut  souhaiter,  les  Persans  en  ont  ajouté  une 
quantité  énorme  qui  ne  reposent  absolument  sur  aucune 
preuve  valable  et  ne  supportent  pas  la  discussion.  J'en  ai 
dit  quelque  chose  dans  les  chapitres  précédents.  Les  bâbys 
ne  sont  pas  les  premiers  à  en  avoir  soutenu  et  montré 
l'inanité.  Il  y  a  longtemps  que  les  Djaférys,  comme  tout 
récemment  les  Sheykhys,  ont  entrepris  avec  succès  de 
débarrasser  l'orthodoxie  nationale  de  ce  fouillis  d'allé- 
gations souvent  ineptes  et  toujours  gratuites.  Mais  les 
moullas,  qui  justifient  par  ce  moyen  seul  l'existence  d'un 
corps  sacerdotal,  tout  à  fait  incompatible  autrement  avec 
les  principes  de  l'Islam,  tiennent  ce  terrain  pour  parti- 
culièrement sacré  ;  ils  le  défendent  avec  acharnement  et 
y  exigent  le  concours  de  l'autorité  politique.  Rien  de 
moins  étonnant  donc  que  les  mandataires  de  cçlle-ci 


CAPTIVITÉ  ET  MORT  DU  BAB.  261 

aient  précisément  voulu  juger  et  condamner  le  Bàb  sur 
son  opposition  à  ces  points  essentiels.  Mais  le  débat  traî- 
nant et  Hadjy  Mirza-Aly  ayant  manifestement  le  dessous, 
Hamzé-Mirza  interrompit  brusquement  la  discussion,  et 
s' adressant  au  Bâb,  il  lui  dit  avec  hauteur  : 
.  «  J'ai  appris  que  tu  te  donnes  comme  étant  d'une  nature 
divine  et  que  tu  as  osé  écrire  un  Rorân  impudemment 
répandu  parmi  les  populations.  S'il  en  est  ainsi,  tourne- 
toi  vers  ce  chandelier  de  cristal  et  prie  pour  qu'il  te  soit 
révélé  un  nouveau  verset.  » 

•  Le  Bâb,  sans  s'émouvoir,  fit  ce  que  le  prince  deman- 
dait, se  tourna  ve^  le  flambeau,  et,  d'une  voix  calme, 
prononça  quelques  versets  arabes  qui  n'étaient  point  en- 
core dans  ses  œuvres  et  qui  ont  trait  à  la  nature  de  la  lu- 
mière et  aux  caractères  qui  marquent  la  décadence  de 
l'autorité. 

Hamzé-Mirza,  un  peu  surpris,  ordonna  d'écrire  ce  que 
le  Bâb  venait  de  dire,  et  poursuivant  sur  le  même  ion 
provoquant  : 

«  —  Cela  vient  du  ciel?  lui  dit-il  avec  mépris. 

«  —  Oui,  répondit  le  Bâb.  » 

Les  musulmans  ajoutent  ici  que  le  prince  fit  l'obser- 
vation que  ce  qui  avait  une  telle  origine  se  gravait  sûre- 
ment dans  la  mémoire  des  prophètes  et  n'en  sortait  ja- 
mais, ce  dont  le  Bâb  tomba  d'accord;  mais  quelques  ins- 
tants après,  le  prince  l'ayant  sommé  de  lui  réciter  en- 
core les  mêmes  versets,  il  ne  put  le  faire  sans  y  intro- 
duire des  variantes. Les  bâbys  nient  absolument  ce  dernier 
détail,  et  en  effet,  il  est  peu  croyable.  Quand  on  se  refuse 
à  admettre,  pour  les  versets  prononcés  en  cette  circons- 
tance, l'origine  surnaturelle  que  le  Voyant  leur  attribuait, 
on  est  amené  à  supposer  qu'ils  étaient  composés  4s^& 


262  CAPTIVITÉ  ET  MORT  DU   BAB. 

quelque  temps  déjà,  et  que,  par  conséquent,  le  Bâb  les 
récitant  de  mémoire,  n'avait  aucune  raison  de  les  oublier 
si  vite.  Croire,  comme  le  font  les  musulmans,  que  ce  per- 
sonnage pouvait  de  lui-même  improviser  des  versets  sa- 
crés en  langue  arabe,  en  .style  allittéré  et  fleuri,  dans  la 
position  où  il  se  trouvait,  c'est  admettre  déjà  un  miracle 
pour  se  donner  le  moyen  d'en  rejeter  un  autre.  Voilà  pré- 
cisément un  spécimen  de  la  critique  asiatique. 

Bref,  dans  le  récit  des  musulmans  comme  dans  celui 
des  bàbys,  il  est  certain  que  les  commissaires  royaux 
n'eurent  pas  le  beau  rôle.  Ils  comprirent  à  la  fin  que  les 
moullas  avaient  eu  raison  de  déclinep  toute  confrontation 
avec  le  novateur  et  ils  lui  annoncèrent  qu'il  allait  mourir. 

Je  ne  dirai  pas  seulement  que,  au  point  de  vue  européen, 
toute  cette  façon  de  procéder  était  fort  irrégulière;  je 
dirai  qu'en  tous  temps,  au  point  de  vue  de  tous  les  peu- 
ples, elle  eût  toujours  paru  telle,  et  cela  depuis  qu'il  y  a 
sous  le  soleil  des  races  qui,  pour  employer  ici  l'expression 
d'Hérodote  parlant  des  Scythes,  ont  connu  la  justice.  Des 
chefs  bâbys  avaient  troublé  l'État;  mais  le  Bàb  lui-même 
ne  s'était  livré  à  aucun  acte  de  ce  genre  et  on  n'a  jamais 
pu  produire  de  preuves  qu'il  eût  encouragé  ses  trois  dis- 
ciples dans  leur  ligne  de  conduite.  Il  n'était  donc  justi- 
ciable que  de  la  loi  religieuse,  et  c'est  ce  que  les  com- 
missaires qui  le  jugèrent  parurent  admettre,  puisqu'ils 
essayèrent,  eux  laïques,  de  le  ramener  à  l'Islam  et  de  lui 
prouver  qu'il  trompait  où  se  trompait  en  s'en  éloignant. 
Mais  si  le  Roràn  condamne  à  mort  les  musulmans  relaps 
et  les  hérésiarques,  cette  doctrine,  on  peut  le  dire,  n'est 
pas  seulement  tombée  en  désuétude  en  Perse,  elle  n'y  a 
jamais  été  acceptée  ni  pratiquée  par  les  pouvoirs  poli- 
tiques.  On  a  vu,  dans  les  derniers  siècles  comme  de  nos 


CAPTIVITÉ  ET  MORT  DU  BAB.  263 

jours,  les  moullas  demander  avec  insistance  son  applica- 
tion et  ne  pas  l'obtenir.  Les  hérésiarques,  les  hérétiques 
de  toutes  les  espèces  se  sont  toujours  plus  ou  moins  ou- 
vertement affichés  et  n'ont  rien  eu  à  redouter  du  bras  sécu- 
lier. Le  Bàb  lui-même  avait  vu,  pendant  quatre  ans  et 
plus,  les  fetwas  des  moudjteheds  se  briser  sans  force 
contre  la  répugnance  du  gouvernement;  il  aurait  proba- 
blement échappé  à  l'irritation  produite  par  le  soulève- 
ment des  Mazendérânys,  et  il  ne  fallait  rien  moins  que  la 
redoutable  insurrection  de  Zendjân  pour  que  la  raison 
d'État  se  tournât  contre  lui.  Ce  n'était  donc  pas  plus,  au 
fond,  la  loi  religieuse  que  la  loi  commune  qui  le  tuait, 
c'était  la  raison  d'État. 

En  effet,  en  prenant  ainsi  les  choses,  il  pouvait  être 
considéré  comme  coupable,  et  d'autant  plus  que  les  Asia- 
tiques ne  comprennent  pas  la  raison  d'État  comme  nous. 
Sur  ce  point,  peut-être,  éclate  plus  encore  que  dans  toutes 
nos  autres  conceptions  juridiques  la  haute  idée  que  nous 
nous  faisons  du  droit  et  de  ses  exigences.  En  définissant 
ce  qui  autorise  un  pouvoir  à  frapper  son  adversaire  comme 
coupable,  on  a  été  amené,  dès  l'origine  des  sociétés  mo- 
.  dernes,  à  répudier,  pour  ainsi  dire,  cette  fameuse  raison 
d'État,  puisqu'on  a  essayé  de  la  déguiser  sous  toutes  sortes 
de  voiles,  dont  les  plus  épais  et  les  mieux  brodés  de 
raisons  n'ont  jamais  réussi  à  tromper  ni  à  satisfaire  la 
conscience  légale.  Des  crimes  se  sont  commis  contre  le 
droit  à  toutes  les  époques  de  nos  histoires  et  se  commet- 
tront encore  assurément;  mais  on  en  a  toujours  rougi  et 
les  condamnateurs  ont  été  condamnés,  je  ne  dis  point  par 
la  postérité,  mais  par  leurs  contemporains,  par  leurs  parti- 
sans, par  leurs  complices,  par  eux-mêmes.  Nous  avions 
pourtant  sous  la  main  une  arme  bien  commode,  de  fabri- 


264  CAPTIVITÉ  ET  MORT  DU  BAB. 

que  orientale,  de  belle  et  bonne  trempe  :  c'était  la  théorie 
romaine  sur  le  crime  de  lèse-majesté  ;  par  bonheur  et 
grâce  à  notre  sang,  s'il  s  est  trouvé  des  théoriciens  pour 
proposer  cette  féroce  doctrine,  il  ne  s'est  jamais  ren- 
contré de  tyrannie  assez  audacieuse  ni  assez  longue  pour 
l'ériger  en  système  suivi  et  la  pratiquer  avec  confiance. 
Nous  avons  été  hommes,  c'est-à-dire  souvent  pervers, 
emportés,  méchants,  injustes;  mais  nous  ne  sommes 
jamais  entrés  dans  de  telles  voies  que  nous  nous  soyons 
trouvés  à  l'aise  dans  l'iniquité,  et,  aux  plus  horribles  pé- 
riodes de  nos  annales,  l'hypocrisie  règne,  s'étale,  nous 
dégoûte,  mais  nous  honore.  Nous  devons  même  à  la  no- 
blesse supérieure  de  notre  origine  et  à  la  plus  grande  élé- 
vation morale  qu'elle  nous  assure  une  classe  particulière 
de  personnages  historiques,  d'un  caractère  bien  saillant, 
bien  marqué,  dont,  au  premier  abord,  *nous  n'avons  pas 
lieu  de  tirer  vanité,  et  qui,  cependant,  par  le  fait  seul 
qu'ils  existent,  par  la  place  qu'ils  occupent  dans  l'histoire 
et  la  façon  inévitable  dont  ils  y  sont  envisagés,  révèlent 
chez  la  grande  majorité  de  leurs  contemporains,  comme 
dons  les  générations  qui  se  sont  succédé  depuis,  l'exis- 
tence éclatante  du  sentiment  qu'ils  violent.  Je  veux  parler 
do  ces  individualités  comme  les  juges  de  Gonradin,  Jeffries, 
M.  de  Laubardemont  et  autres  accusateurs  et  bourreaux 
publics  qui  portent  tous,  dans  l'opinion  de  nos  peuples, 
une  note  particulière  à  leur  compte,  note  que  rien  n'efface 
ni  n'offacern.  Enfin,  chez  nous,  la  raison  d'État,  lorsqu'elle 
est  *oulo  h  assaillir  et  à  frapper  un  homme,  le  fait  assuré- 
ment reculer  du  terrain  où  il  gêne;  mais,  du  même  coup, 
elle  le  transforme  infailliblement  en  martyr  et  de  ses  juges 
ollo  fait  dos  monstres,  eussent-ils  quelquefois  rendu  ser- 
vice 


CAPTIVITÉ  ET  MORT  DU   BAB.  265 

En  Asie,  rien  de  cela  n'existe.  A  vrai  dire,  la  préoccu- 
pation du  juste  et  de  l'injuste  y  est  si  faible,  que  l'idée 
de  la  raison  d'État,  qui  est  déjà  elle-même  une  excuse  ou 
une  ombre  d'excuse  inventée  par  la  conscience  en  souf- 
france, n'y  existe  pas  du  tout.  Là,  non  plus,  pas  de  traces 
de  ces  individualités  flétries  par  le  sentiment  commun  ; 
de  ces  tribunaux,  comme  la  chambre  étoilée  ou  la  cham- 
bre ardente  ou  les  commissions  militaires,  dont  on  ne 
s'entretient  chez  nous  qu'avec  réprobation.  Il  n'y  a  pas 
d'hypocrisie  non  plus,  et  quand  on  tue,  on  ne  met  pas 
même  en  avant  un  simulacre  d'instruction  judiciaire  :  on 
tue  parce  qu'on  est  la  plus  fort;  on  n'a  pas  de  raisons  à 
donner  de  ce  qu'on  fait,  parce  qu'on  est  le  pouvoir,  et 
l'opinion  publique  n'en  demande  pas  et  n'en  demandera 
jamais,  parce  qu'elle  pense  que  le  pouvoir  est  de  sa  nature 
une  combinaison  née  pour  l'abus  et  dont  l'unique  légiti- 
mité est  le  fait  d'exister.  Chez  nous,  il  n'est  pas,  dans  les 
plus  mauvais  jours  des  pires  révolutions,  un  tribunal  ins- 
tallé dans  un  cabaret,  qui  ne  cherche  à  imposer  à  ses  vic- 
times même  la  reconnaissance  de  son  droit  à  les  juger  et 
du  principe  en  vertu  duquel  il  les  juge.  Si  une  de  celles- 
ci  laisse  entendre  qu'elle  se  regarde  comme  condamnée 
d'avance  et  qu'elle  considère  les  formes  suivies  comme 
dérisoires,  on  la  rappelle  à  l'ordre.  Mais,  en  Asie,  la  naï- 
veté du  juge  est  complète.  Hamzé-Mirza  et  ses  assesseurs 
n'avaient  aucunement  l'intention  de  faire  illusion  au  Bàb; 
ils  "ne  tenaient  pas  à  ce  qu'il  les  crût  indécis  sur  le  traite- 
ment qu'ils  lui  réservaient.  Il  devait  être  bien  convaincu 
en  entrant  dans  leur  assemblée  qu'il  y  allait  être  outragé, 
mais  nullement  jugé  dans  le  sens  où  nous  l'entendons, 
et  ils  ne  cherchaient  pas  à  le  tromper  sur  ce  point.  Seu- 
lement, ils  étaient  bien  aises  de  voir  s'il  faiblirait  ou 


266  CAPTIVITÉ  ET  MORT  DU   BAB. 

donnerait  prise  sur  lui  de  quelque  façon,  afin  de  renforcer 
d'autant  leur  cause.  En  d'autres  termes,  le  pouvoir,  en 
x  Asie,  n'a  pas  de  moralité.  C'est  un  fait.  Il  vient  de  Dieu 
comme  toutes  choses.  C'est  un  fléau  qui  a  cet  avantage  de 
s'atténuer  par  la  perpétuité.  L'anarchie  n'est  un  mal  plus 
grand  que  parce  qu'elle  présente  une  fluctuation  maladive 
de  forces  contendantes,  partant  irritées,  et  encore  plus 
dangereuses  pour  le  repos,  le  bien-être  et  les  droits  de 
chaque  individu.  Il  résulte  de  cette  manière  de  sentir  que 
l'autorité  se  permet  tout,  qu'on  ne  s'en  étonne  pas  et  que 
l'on  n'est  pas  plus  enclin  à  noter  d'infamie  la  rupture 
d'une  capitulation,  un  assassinat^  un  emprisonnement, 
une  confiscation  ou  autres  conséquences  semblables  du 
tempérament  que  les  Asiatiques  regardent  comme  naturel 
à  ce  qui  est  pouvoir,  qu'on  n'est  disposé  à  se  scandaliser 
des  tremblements  de  terre.  Seulement,  tout  homme  sage, 
ou  même  un  peu  raisonnable,  qui  a  de  quoi  subsister,  se 
tient  éloigné,  aussi  éloigné  que  possible  des  emplois  pu- 
blics et  se  fait  un  devoir  de 'détourner  son  pied  de  ces 
chemins  dangereux. 

Après  avoir  décidé  que  l'on  ferait  mourir  le  Bâb,  on 
allait  passer,  sans  autre  délai  ni  formalité,  à  l'exécution 
de  la  sentence,  et,  en  Perse,  on  n'y  met  pas  beaucoup  de 
cérémonie.  L'homme  est  garrotté,  couché  par  terre  ;  le 
bourreau  lui  relève  le  menton  et  lui  coupe  la  gorge  en 
deux  coups,  aller  et  venir,  avec  un  petit  couteau  d'un 
sou.  Mais,  comme  on  tenait  déjà  le  Bâb  par  le  bras  pour 
procéder  de  la  sorte,  quelqu'un  fit  observer  qu'en  agissant 
ainsi  en  famille,  le  public,  ou  du  moins  une  partie  du 
public,  ne  manquerait  pas  de  croire  le  Bâb  toujours  vi- 
vant. Alors  on  aurait,  quant  au  principal  résultat,  perdu 
ses  peines;  car  si  chacun  allait  s'imaginer  que  le  Bâb  né- 


CAPTIVITÉ  ET  MORT  DU   BAB.  267 

tait  pas  mort,  qu'il  était  caché  quelque  part  et  que  bientôt 
il  reparaîtrait  pour  accomplir  ses  promesses,  on  se  trou- 
verait n'avoir  atteint  aucunement  le  but  désiré,  et  l'agita- 
tion, au  lieu  de  cesser,  augmenterait.  On  résolut  donc 
d'agir  de  telle  sorte  que  personne  ne  pût  douter  que  c'é- 
tait bien  le  Bàb  lui-même  qui  était  prisonnier  et  que 
c'était  lui  qu'on  faisait  périr.  Ensuite,  quand  on  aurait 
bien  convaincu  tout  le  monde  qu'il  n'y  avait  pas  d'erreur 
possible  sur  cq  point,  l'acte  dernier  et  suprême  devait 
encore  s' exécuter  de  telle  façon  qu'il  ne  pût  jamais  s'élever 
le  moindre  doute  sur  sa  réalité. 

Les  choses  ainsi  convenues,  le  lendemain,  de  grand 
matin ,  les  gens  de  Hamzé-Mirza  ayant  ouvert  les  portes 
de  la  prison,  en  firent  sortir  le  Bàb  et  ses  deux  disciples'. 
On  s'assura  que  les  fers  qu'ils  avaient  au  cou  et  aux  mains 
étaient  solides  ;  on  attacha  de  plus  au  carcan  de  chacun 
d'eux  une  longue  corde  dont  un  ferrash  tenait  le  bout, 
puis,  afin  que  chacun  pût  bien  les  voir  et  les  reconnaître, 
on  les  promena  ainsi  par  la  ville,  dans  toutes  les  rues  et 
dans  tous  les  bazars,  en  les  accablant  d'injures  et  de 
coups.  La  foule  remplissait  les  chemins  et  les  gens  mon- 
taient sur  les  épaules  les  uns  des  autres  pour  considérer 
de  leur  mieux  l'homme  dont  onavait  tant  parlé.  Les  bâbys, 
les  demi-bàbys,  répandus  de  tous  côtés,  tâchaient  d'exciser, 
chez  quelques-uns  des  spectateurs,  un  peu  de  commisé- 
ration ou  quelque  autre  sentiment  dont  ils  auraient  profité 
pour  sauver  leur  maitre.  Les  indifférents,  les  philosophes, 
les  sheykhys,  les  soufys  se  détournaient  du  cortège  avec 
dégoût  et  rentraient  chez  eux,  ou,  l'attendant  au  con- 
traire au  coin  des  rues,  le  contemplaient  avec  une  muette 
curiosité  et  rien  davantage.  La  masse  déguenillée,  turbu- 
lente, impressionnable,  criait  force  grossièretés  aux  trois 


26*  CAPTIVITÉ  ET  MORT  DU   BAB. 

martyrs;  mais  elle  était  toute  prête  à  changer  d'avis  pour 
peu  qu'une  circonstance  quelconque  vint  pousser  ses  es- 
prits dans  un  sens  différent.  Enfin,  les  musulmans,  maî- 
tres de  la  j  ournée ,  poursuivaient  d' outrages  les  prisonniers, 
cherchaient  à  rompre  l'escorte  pour  les  frapper  au  visage 
ou  sur  la  tête,  et  quand  on  ne  les  avait  pas  repoussés  à 
temps  ou  qu'un  tesson  lancé  par  quelque  enfant  avait 
atteint  le  Bâb  ou  l'un  de  ses  compagnons  à  la  figure,  l'es- 
corte et  la  foule  éclataient  de  rire. 

Après  les  avoir  ainsi  montrés  à  toute  la  ville,  on  les 
conduisit  chez  Hadjy  Mirza-Bagher,  théologien,,  où  les 
musulmans  assurent  que  le  Bâb,  interrogé  sur  ses  doc- 
trines, les  renia.  Ensuite,  le  cortège  entra  dans  la  maison 
de  Moulla  Mohammed-Mamgany,  un  des  membres  les 
plus  importants  du  clergé  de  Tebriz.  Là,  disent  les  enne- 
mis du  Bâb,  il  ne  se  contenta  pas  de  renier  tout  ce  qu'il 
avait  enseigné,  il  pleura  et  demanda  grâce;  mais  le 
docteur  lui  répondit  ironiquement  par  cette  phrase  pro- 
noncée en  arabe  :  «  Alors,  à  quelle  fin  t'étais-tu  donc 
révolté?  » 

Après  avoir  quitté  le  moudjtehed,  on  traina  encore  les 
victimes,  en  grand  tumulte,  jusque  chez  un  autre  chef  du 
clergé,  Aga  Seyd-Zenwézy.  Là,  comme  ailleurs,  les  in- 
sultes, les  coups,  les  brutalités  éclatèrent  avec  une  vio- 
lence extrême,  et  les  cris  d'une  populace  de  plus  en  plus 
furieuse  couvraient  les  paroles  qu'on  prétendait  pronon- 
cées par  le  Bâb.  On  criait  autour  de  lui  :  «  11  avoue  ses 
crimes  !»  et  on  le  frappait  !  — «  Il  a  peur!  »  et  on  le  souf- 
fletait. Les  trois  moudjteheds  de  la  ville  ne  manquèrent 
pas,  en  présence  du  Bâb,  de  ratifier,  au  nom  de  la  loi,  la 
sentence  de  mort  portée  contre  lui.  Cette  formalité  pro- 
duisit un  grand  effet  sur  la  multitude,  qui  en  conclut  pro- 


CAPTIVITÉ  ET  MORT  DU   BAB.  269 

bablement  que  le  novateur  était  encore  plus  coupable 
qu'elle  ne  l'avait  supposé  jusque-là. 

Au  sortir  de  la  maison  d'Aga  Seyd-Zenwézy,  un  des 
deux  disciples,  Seyd-Housseïn  Yezdy ,  se  laissa  tomber  par 
terre  ei>  pleurant  amèrement,  demanda  pardon  et  avoua 
que  ses  forces  étaient  à  bout.  On  le  remit  sur  ses  pieds 
et,  le  secouant,  car  il  était  comme  un  bomme  ivre  et 
anéanti,  on  le  mit  en  face  du  Bâb  et  on  lui  dit  que  s'il  le 
maudissait,  ses  crimes  seraient  effacés  et  qu'il  lui  serait 
fait  grâce.  Seyd-Housseïn  maudit  le  Bâb.  On  lui  dit  encore 
que  s'il  lui  crachait  au  visage,  on  le  mettrait  à  l'instant 
même  en  liberté.  Seyd-Housseïn  cracha  au  visage  du  Bâb. 
Alors,  on  le  détacha,  on  lui  ôta  ses  fers  et  on  l'abandonna. 
Quand  le  cortège  se  fut  éloigné  et  qu'il  n'y  eût  plus  per- 
sonne dans  la  rue  déserte,  Seyd-Housseïn  se  releva,  et 
sortant  de  la  ville,  s'éloigna  dans  la  direction  de  Téhéran, 
où  nous  le  retrouverons. 

Les  bourreaux,  encouragés  par  ce  succès,  voulurent 
éprouver  si  l'autre  disciple,  Moulla  Mohammed-Aly,  ne 
pourrait  pas  être  amené  à  quelque  conversion  semblable. 
Ils  crurent  qu'ils  avaient  prise  sur  lui  par  la  présence  de 
sa  famille  à  Tebriz  et  parce  qu'il  était  riche,  jeune  et  ha- 
bitué à  une  existence  fort  douce.  On  envoya  donc  cher- 
cher et  on  amena  au  milieu  du  bazar  la  jeune  femme  du 
prisonnier  et  de  petits  enfants  qu'il  avait,  et  on  essaya 
de  l'ébranler  par  leur  épouvante,  leurs  pleurs,  leurs 
supplications;  mais  il  resta  froid.  On  n'en  put  tirer 
autre  chose,  sinon  que  si  l'on  voulait  se  montrer  hu- 
main envers  lui,  on  le  ferait  périr  avant  son  maître. 
Voyant  qu'on  n'en  obtenait  rien,  et  les  domestiques  du 
prince,  les  soldats  et  les  bourreaux  étant  épuisés  de  fa- 
tigue par  la  longueur  de  cette  scène,  on  ramena  les  mar- 


270  CAPTIVITÉ  ET  MORT  DU   BAB. 

tyrs,  au  moment  où  le  soleil  allait  se  coucher,  à  la  cita- 
.  délie,  d'où  on  les  avait  tirés;  là,  on  les  conduisit  sur  le 
rempart,  qui  est  d'une  hauteur  excessive  et  formé  par 
un  mur  perpendiculaire  en  briques  cuites,  ouvrage  du 
temps  des  sultans  Seldjoukides.  On  leur  passa  sous  les 
aisselles  des  cordes  très-fortes  et  on  les  descendit  à  l'ex- 
térieur du  mur,  de  façon  qu'ils  restèrent  suspendus  à 
quelques  pieds  au-dessus  du  sol.  En  face,  sur  une  im- 
mense place,  se  pressait  la  foule,  et  chacun  pouvait 
voir  parfaitement  les  deux  condamnés.  Ce  jour-là  était  un 
lundi,  27  du  mois  de  Shabàn. 

Alors  les  officiers  du  prince  firent  avancer  une  compa- 
gnie du  régiment  de  Behadéran.Ce  corps  était  composé  de 
chrétiens,  et  les  musulmans  prétendirent  ensuite  qu'il  ne 
s'était  porté  qu'avec  une  extrême  répugnance  au  service 
qu'on  lui  commandait.  Les  bàbys,  au  contraire,  assurent 
qu'on  eut  recours  à  des  chrétiens  parce  qu'on  se  défiait 
des  soldats  musulmans. 

Cependant,  quand  les  deux  condamnés  eurent  été  sus- 
pendus à  côté  l'un  de  l'autre,  on  entendit  distinctement 
Moulla  Mohammëd-Aly  qui  disait  au  Bâb  :  «  Mon  maître, 
est-ce  que  tu  n'es  pas  content  de  moi?  »  Dans  ce  mo- 
ment la  décharge  eut  lieu.  Le  disciple  fut  tué  sur  le  coup, 
mais  le  Bàb  ne  reçut  aucune  blessure  et  la  corde  qui  le 
retenait  en  l'air  fut  coupée  par  une  balle.  Il  tomba  sur  ses 
pieds,  se  releva  rapidement  et  se  mit  à  fuir;  puis,  tout  à 
coup,  apercevant  un  corps-de-garde,  il  s'y  précipita. 

Si,  au  lieu  de  ce  mouvement,  sans  doute  irréfléchi,  il 
s'était  jeté  au  milieu  de  la  foule,  stupéfaite  de  ce  qu'elle 
venait  de  voir  et  applaudissant  au  miracle,  il  n'y  a  aucun 
doute,  et  les  musulmans  en  tombent  d'accord,  que  la  po- 
pulation de  Tebriz  aurait  pris  immédiatement,  et  sans 


CAPTIVITÉ  ET  MORT  DU   BAB.  271 

hésiter,  son  parti1.  Pas  un  soldat,  ni  chrétien  ni  musul- 
man, n'eût  osé  faire  de  nouveau  feu  sur  lui;  il  y  aurait  eu 
révolte,  insurrection  générale,  et  dans  une  cité  de  l'im- 
portance de  Tebriz,  seconde  capitale  de  l'empire,  c'eût  été 
encore  bien  autre  chose  que  l'affaire  de  Zendjân.  La  dy- 
nastie Radjare  y  eût  probablement  succombé.  Mais  ce  fut 
dans  un  corps-de-garde  que  le  Bâb  se  réfugia,  et,  pour 
s'expliquer  cette  action,  il  faut  se  dire  que,  torturé  comme 
il  l'était  depuis  le  matin  et  les  sens  troublés  par  le  seul 
fait  de  la  douloureuse  suspension  qu'il  yenait  de  subir,  il 
n'a  pas  trop  su  ce  qu'il  faisait  et  a  marché  au  hasard, 
entraîné  par  une  sorte  d'instinct  machinal  à  se  mettre 
dans  un  lieu  couvert. 

Il  y  eut  un  moment  d'angoisse  terrible  chez  les  chefs 
militaires  et  les  partisans  du  prince.  D'abord,  ils  crurent 
eux-mêmes  au  miracle  comme  tous  les  autres  assistants; 
puis,  sans  avoir  besoin  pour  cela  de  miracle,  ils  com- 
prirent bien  vite,  à  l'espèce  de  rugissement  d'admira- 
tion que  poussa  la  foule,  quel  danger  ils  couraient.  Mais 
quand  le  Bâb  fut  dans  ce  corps-de-garde,  un  capitaine 
d'infanterie  ou  sultan,  appelé  Goutj-Aly,  entra  après  lui 
et  le  chargea  de  coups  de  sabre.  Le  Bâb  tomba  sans  pro- 
noncer une  parole  ;  alors  les  soldats  le  voyant  noyé  dans 
son  sang  et  par  conséquent  vulnérable,  s'approchèrent 
et,  de  quelques  coups  de  fusil  tirés  à  bout  portant,  l'ache- 
vèrent. 

Le  cadavre  fut -promené  ou  plutôt  traîné  pendant  plu- 
sieurs jours  dans  les  rues  de  la  ville;  ensuite,  on  le  jeta 
hors  de  l'enceinte  des  murs  et  on  l'abandonna  aux 
bêtes. 

Le  chef  de  la  religion  nouvelle  était  mort,  et  suivant 
les  calculs  de  Mirza  Taghy-Khan,  premier  ministre,  la 


272  CAPTIVITÉ  ET  MORT  DU   BAB. 

paix  la  plus  profonde  allait  se  rétablir  dans  les  esprits  et 
ne  plus  être  troublée  au  moins  de  ce  côté-là.  Mais  la  sa- 
gesse politique  se  trouva  cette  fois  en  défaut,  et  au  lieu 
d'éteindre  l'incendie  on  en  avait  au  contraire  attisé  la 
violence. 


CHAPITRE  XI 


ATTENTAT   CONTRE    LE   ROI 


On  le  verra  tout  à  l'heure,  quand  j'examinerai  les  dog- 
mes religieux  prêches  par  le  Bâb  :  la  perpétuité  de  la 
secte  ne  tenait  nullement  à  sa  présence;  tout  pouvait 
marcher  et  se  développer  sans  lui.  Si  le  premier  ministre 
avait  eu  connaissance  de  ce  point  fondamental  de  la 
religion  ennemie,  il  est  probable  qu'il  n'eût  pas  été  aussi 
empressé  à  faire.disparaitre  un  homme  dont  l'existence, 
en  définitive,  ne  lui  eût  pas  dès  lors  importé  plus  que  la 
mort. 

Ce  n'est  pas  tout  :  cette  mort  eut  un  résultat  bien 
inattendu.  Le  Bâb,  au  début  de  ses  prédications ,  n'avait 
nullement  songé  à  donner  à  sa  doctrine  une  portée  politi- 
que. 11  voulait  opérer  une  réforme  religieuse  profonde; 
mais  il  ne  désirait  en  aucune  manière  se  placer  sur  le  ter- 
rain des  affaires  d'État  ni  inquiéter  la  dynastie  régnante. 
Quand  les  moullas  avaient  essayé  de  se  servir  du  pouvoir 
des  gouverneurs  et  même  fait  appel  à  la  protection  royale 
pour  se  garantir  des  coups  théologiques  qu'ils  recevaient, 
les  bâbys,  acceptant  sans  difficulté  la  compétence  de  cette 
autorité,  ne  l'avaient  discutée  ni  dans  son  origine  ni  dans 
ses  droits.  A  ses  premières  rigueurs  ils  avaient  répondu 


274  ATTENTAT  CONTRE  LE  ROI. 

par  la  soumission.  Il  est  bien  probable  que,  de  sa  per- 
sonne, le  Bâb,  toujours  absorbé  dans  ses  méditations  pure- 
ment doctrinales  ou  perdu  dans  des  contemplations  toutes 
mystiques,  ne  fut  jamais  porté  à  sortir  de  cette  sorte  de 
soumission  indifférente  pour  les  puissances  du  monde. 
Si,  depuis  le  moment  où  Moulla  Housseïn-Boushrewyèh 
s'insurgea  dans  le  Khorassan  et  Moulla  Mohammed-Aly 
Balfouroushy  dans  le  Mazendéràn,  il  s'associa,  au  moins 
par  son  consentement,  à  la  conduite  de  ses  apôtres,  il  est 
à  croire  qu'il  subit  leur  influence  plus  qu'il  ne  leur  im- 
posa la  sienne,  et  que,  pour  sa  part,  il  se  borna  à  ne  pas 
se  séparer  d'eux.  Pendant  les  deux  ans  qu'il  passa  enfermé 
dans  le  fort  de  Tjehrig,  il  fut  tellement  absorbé  par  ses 
travaux  théologiques  et  la  composition  d'ouvrages  aujour- 
d'hui sacrés,  qu'il  serait  extraordinaire  qu'il  eût  pu  don- 
ner une  sympathie  bien  active  aux  événements  extérieurs. 
Il  se  contenta  de  les  approuver  en  gros  et  de  mourir  pour 
eux.  Il  ne  faut  pas  oublier  non  plus  que,  au  moment  de  son 
martyre,  il  avait  à  peine  atteint  vingt-sept  ans. 

Mais  ce  que  le  Bàb  lui-même  ne  faisait  pas,  ne  pouvait 
et  ne  savait  pas  faire,  les  terribles  partisans  qui  se  don- 
nèrent tout  d'abord  à  lui  se  mirent  en  devoir  de  l'opérer. 
Lorsqu'ils  furent  bien  convaincus  que  la  dynastie  Kadj are 
avait  abandonné  les  idées  philosophiques  que  le  premier 
des  Séféwys  lui-même  n'avait  pas  jugé  prudent  de  mettre 
à  exécution,  qui  avaient  souri  à  Nadir-Shah  et  qui  plai- 
saient et  plaisent  toujours  tant  à  la  masse  de  la  popula- 
tion; quand,  après  s'être  entretenus  avec  Mohammed- 
Shah  et  son  ministre,  ils  comprirent  que,  loin  de  vouloir 
se  jeter  dans  les  aventures,  le  gouvernement  préten- 
dait rester  relativement  fidèle  à  l'orthodoxie  shyyte,  qui 
ne  le  gênait  pas,  ils  inventèrent  la  politique  du  bâbysme, 


ATTENTAT  CONTRE  LE  ROI.  2'Î5 

qui  jusqu'alors  n'avait  pas  existé.  Ce  fut  Moulla  Housseïn- 
Boushrewyèh  qui  eut  la  première  idée  de  cette  théorie. 
Le  Bâb  resta  passif  ;  mais  la  plupart  des  hommes  considé- 
rables du  parti  l'acceptèrent  avec  dévouement. 

C'est  un  point  de  doctrine  politique  incontesté  en  Perse 
que  les  Alydes  seuls  ont  droit  à  porter  légitimement  la 
couronne,  et  cela  en  leur  double  qualité  d'héritiers  des 
Sassanides,  par  leur  mère,  Bibi-Sheîierbanou,  fille  du  der- 
nier roi  Yezdedjerd,  et  d'Imams,  chefs  de  la  religion  vraie. 
Tous  les  princes  non  Alides  sont  des  souverains  de  fait  ; 
aux  yeux  des  gens  sévères,  ce  sont  même  des  tyrans  ;  dans 
aucun  cas;  personne  ne  les  considère  comme  détenteurs 
de  l'empire  à  titre  régulier.  Je  ne  m'étendrai  pas  ici  sur 
cette  opinion  absolue,  tranchante,  qui  n'a  jamais  admis  la 
prescription  ;  j'en  ai  assez  longuement  parlé  dans  un  autre 
ouvrage.  Ce  fut  sur  cette  base  que  les  politiques  bâbys 
élevèrent  tout  leur  édifice. 

Ils  firent  remarquer  que  le  Bâb  étant  Seyd ,  héritait  de 
tous  les  droits  de  la  race  d'Aly,  au  point  de  vue  persan, 
parcequ'il  avait  du  sang  de  Yezdedjerd  dans  les  veines,  et 
au  point  de  vue  musulman,  parce  qu'il  était  un  reflet  de 
l'Imamat.  On  pouvait  objecter  que  si  réellement  le  Bâb 
avait  le  droit  de  prétendre  à  des  prérogatives  si  précieuses, 
il  rencontrait  beaucoup  de  concurrents  tout  aussi  autorisés 
que  lui,  car  les  Seyds  ne  manquent  assurément  pas.  Sans 
doute;  mais  il  avait  de  plus  que  ces  Seyds,  ses  parents, 
cette  grâce  spéciale  d'être  le  Bâb;  et  à  ce  dernier  argu- 
ment, un  bâby  n'avait  rien  à  répondre.  Ainsi,  par  trois 
raisons,  dont  deux  étaient  incontestables  pour  tous  les 
Persans,  et  dont  la  troisième  avait  une  valeur  décisive 
pour  tous  les  sectaires,  le  Bâb  était  le  véritable  et  légi- 
time possesseur  du  trône  de  Perse. 


276  ATTENTAT  CONTRE  LE  ROI. 

Il  ne  faudrait  pas  croire  que,  cette  théorie  une  fois  in- 
ventée, les  chefs  bàbys  et  Moulla  Husseïn-Boushrewyèh 
lui-même,  ou  bien  encore  Moulla  Mohammed-Aly  Zen- 
djàny,  aient  été  très-pressés  de  la  transformer  eii  pra- 
tique. L'Asie  est  une  terre  de  compromis,  d'atermoie- 
ments, de  moyens  termes,  où  Ton  est  toujours  charmé  et 
secrètement  triomphant  si,  pour  un  bœuf  qu'on  a  réclamé 
avec  des  larmes  et  deé  serments,  ou  le  fusil  à  la  main,  on 
obtient  finalement  un  œuf.  Ainsi,  au  moment  de  l'insur- 
rection du  Mazendéràn,  et  même  après  la  prise  de  Zend- 
jân,  on  se  serait  très-bien  contenté  de  la  pure  et  simple 
reconnaissance,  par  l'État,  de  la  religion  nouvelle.  Si  l'on 
eût  pris  ce  parti,  et  que  le  roi  et  le  premier  ministre  eus- 
sent donné  quelques  marques  d'estime  aux  principaux  de 
la  secte,  elle  se  serait  usée  suffisamment  dans  des  que- 
relles avec  les  moullas  pour  n'être  qu'un  peu  plus  impor- 
tante que  les  sheykhys,  et  il  est  à  croire  qu'au  bout  d'une 
cinquantaine  d'années  elle  n'aurait  pas  constitué  autre 
chose  qu'une  croyance  de  plus  parmi  ces  innombrables 
croyances  qui  pavent  les  consciences  asiatiques.  La  mort 
du  Bâb  vint  empêcher  les  choses  de  prendre  cette  direc- 
tion. 

Au  lieu  d'abattre  les  bàbys  et  de  les  décourager,  comme 
on  s'y  était  attendu,  cette  mort  les  jeta  dans  une  exaspé- 
ration sans  nom.  Elle  rompit  les  derniers  liens  qui  les 
faisaient  encore  hésiter  à  se  déclarer  ennemis  des  rois 
Kadjars.  Les  novateurs  se  considérèrent  comme  étant  dans 
■  le  cas  prévu  par  le  Roràn,  par  les  traditions  et  les  commen- 
taires, où,  ayant  au-dessus  de  soi  un  tyran,  c'est-à-dire  un 
prince  qui  touche  à  certaines  choses  auxquelles  l'Asie  ne 
permet  pas  à  ses  princes  de  toucher,  on  peut  à  ce  tyran  et 
de  ce  tyran  faire  absolument  ce  qu'on  voudra  ou  pourra. 


ATTENTAT  CONTRE  LE  ROI.  277 

Les  chefs  se  réunirent.  Il  en  vint  de  partout,  de  toutes  les 
provinces.  Ce  fut  à  Téhéran  même  qu'ils  tinrent  leur  as- 
semblée. Il  y  eût  quelque  peu  d'hésitation  sur  le  successeur 
du  Bàb;  mais  enfin  il  fut,  non  pas  élu,  mais  reconnu,  car 
certains  signes  extérieurs  et  certaines  facultés  morales  dé- 
signent divinement  le  chef  de  la  religion.  C'était  aussi  un 
tout  jeune  homme.  Il  n'avait  que  seize  ans;  il  s'appelle 
Mirza-Yahya  et  est  fils  de  Mirza-Bouzourg-Noury,  vizir 
d'Imam-Werdy-Mirza,  gouverneur  de  Téhéran.  Il  a  perdu 
sa  mère  au  moment  de  sa  naissance,  et  la  femme  d'un  chef 
des  bâbys,  d'un  des  membres  de  l'Unité,  qui  porte  le  titre 
de  Djendb-Bêha,  «  l'Excellence  Précieuse,  »  avertie  par 
un  songe  de  l'état  misérable  où  se  trouvait  l'auguste  en- 
fant, le  prit  avec  elle  et  l'éleva  jusqu'à  sa  cinquième 
année.  On  remarque  qu'à  cette  époque  il  fut  envoyé  à 
l'école,  mais  il  n'y  resta  que  trois  jours,  et  le  maître 
l'ayant  battu,  sa  nourrice  ne  consentit  pas  à  ce  qu'il  y  re- 
tournât; aussi  sa  science,  qui  est  sans  bornes,  est  toute 
miraculeuse.  Le  Bàb  avait  porté  le  titre  de  Hesret-è-Ald. 
«  l'Altesse  Sublime.  »  Le  second  Bâb  s'appelle  Hezret-è- 
Ezel,  «  l'Altesse  Éternelle.  » 

L'élection  avait  été  toute  spontanée  et  elle  fut  re- 
connue immédiatement  par  les  bâbys.  Cependant,  un  des 
membres  de  l'Unité,  qui  n'était  pas  à  Téhéran  au  mo- 
ment où  elle  eut  lieu,  et  qui  se  nommait  Mirza-Asad-Oul- 
lah,  de  Tebriz,  surnommé  Deyyân,  ou  «  le  Juge  su- 
prême »,  personnage  très-important  et  membre  de  l'Unité 
prophétique,  entreprit  de  se  faire  reconnaître  lui-même 
pour  lenouveauBâb.  11  courut  dans  l'Arabistanet  chercha 
à  y  réunir  un  parti.  Mais  les  relîgionnaires  se  mettant  sur 
ses  traces,  l'atteignirent  près  de  la  frontière  turke,  et  lui 
attachant  des  pierres  au  cou,  le  noyèrent  dans  le  Shât-el- 


27K  ATTENTAT  CONTRE  LE  ROI. 

Arâb.  Cette  tentative  malheureuse  n'encouragea  pas  les 
dissidents.  Toutefois,  on  en  compte  quelques-uns  d'assez 
marquants,  et  même  dans  ce  qu'on  nomme  les  Lettres  du 
Vivant.  Parmi  les  dix-neuf  membres  de  l'Unité,  il  y  a  eu 
jusqu'ici  trois  renégats,  qui  sont  :  Seyd  Housseyn-Gourny, 
réfugié  à  Bagdad  ;  Moulla  Mohammed-Zerendy  et  Sheykh 
Abou-Torab. 

Aussitôt  que  Mirza-Yahya  eut  été  proclamé  chef  de  la 
religion,  il  quitta  la  capitale,  où,  dans  une  existence  tour- 
mentée, il  n'aurait  eu  assurément  ni  les  loisirs  ni  la  sé- 
curité nécessaires  pour  donner  avec  calme  la  direction 
qu'on  attendait  de  lui.  Pendant  longtemps  le  gouverne- 
ment le  chercha,  car  il  avait  appris  la  nomination  du 
nouveau  pontife  et  il  en  avait  conçu  une  inquiétude  pro- 
portionnée à  la  déception  de  ses  espérances  et  de  ses  cal- 
culs. L'Altesse  Éternelle  alla  de  ville  en  ville  éprouver  le 
courage  et  la  constance  des  croyants.  Il  eut  plus  à  les 
calmer  qu'à  les  encourager,  et  il  jugea  nécessaire  de  s'y 
employer  activement.  Il  défendit  de  la  manière  la  plus 
expresse  toute  tentative  nouvelle  de  soulèvement,  et  dé- 
m  clara  avec  autorité  que  le  moment  de  lutter  avec  les 
armes  charnelles,  s'il  devait  venir,  n'était  pas  venu.  Il 
recommanda  aux  fidèles  l'étude  approfondie  de  la  reli- 
gion, la  contemplation  et  la  pratique  des  devoirs;  pour  le 
reste,  il  se  réserva  d'une  manière  absolue  le  soin  d'y  son- 
ger et  d'ordonner.  En  effet,  en  recherchant  avec  sagesse 
'es  causes  des  échecs  subis,  il  rie  se  pouvait  pas  qu'il  man- 
quât de  les  apercevoir  dans  le  décousu  des  projets,  dans 
l'isolement  des  entreprises,  qui  toutes  avaient  eu  lieu 
sur  des  points  très-restreints  et  avec  des  forcés  insuffi- 
santes, puis,  dans  l'exagération  même  de  la  confiance  et 
du  zèle  des  apôtres.  Il  étouffa  aussi  les  tentatives  de 


ATTENTAT  CONTRE  LE  ROt.  279 

schisme  que  j'ai  signalées  tout  à  l'heure.  Ce  ne  fut  pas  une 
grande  affaire.  Les  ambitions  dissidentes  furent  aisément 
vaincues,  et  l'une  d'elles,  dont  je  ne  puis  nommer  le  cou- 
pable parce  qu'il  est  vivant,  fut  si  complètement  abattue 
que,  dans  la  personne  même  de  l'hérétique,  elle  fournit  à 
l'Altesse  Éternelle  un  de  ses  lieutenants  aujourd'hui  les 
plus  dévoués  et  les  plus  actifs.  Enfin,  comme  le  premier 
v  ministre  faisait  rechercher  ardemment  les  traces  de 
l'homme  qui  le  troublait  si  fort,  celui-ci  sortit  de  Perse  et 
alla  s'établir  à  Bagdad,  où  il  avait  le  double  avantage  de 
jouir  d'une  sécurité  parfaite  et  d'être  en  communication 
permanente  avec  le  nombre  considérable  des  pèlerins  per- 
sans qui  vont  et  viennent  chaque  année,  attirés  par  les 
sanctuaires  de  Rerbela  et  de  Nedjef.  Il  n'est  pas  douteux 
que  les  conversions  au  bàbisme  ne  s'opèrent  aujourd'hui 
en  foule  parmi  ces  dévots. 

Quelque  temps  se  passa,  et  rien  ne  trahit  au  dehors 
l'existence  de  la  secte ,  qui  cependant  se  fortifiait  mora- 
lement et  augmentait  de  nombre.  Tout  le  monde  savait 
que  les  bâbys  avaient  prédit  la  fin  prochaine  du  premier 
ministre  et  annoncé  son  genre  de  mort.  Cela  eut  lieu  exac- 
tement, dit-on,  comme  l'avaient  annoncé  les  martyrs  de 
Zendjàn,  Mirza  Rizay,  Hadjy  Mohammed-Aly  et  Hadjy 
Mohsen.  Le  ministre,  tombé  en  disgrâce  et  poursuivi  par  la 
haine  royale,  eut  les  veines  ouvertes  au  village  de  Fyn, 
près  de  Kashan,  comme  les  avaient  eues  ses  suppliciés. 
Son  successeur  fut  Mirza  Agha-Khan-Noury,  d'une  tribu 
noble  du  Mazendérân,  et  jusqu'alors  ministre  de  la  guerre. 
Ce  nouveau  dépositaire  du  pouvoir  prit  le  titre  de  Sadr-è- 
Azam,  que  portent  les  grands  vizirs  de  l'empire  ottoman. 
On  était  alors  en  1852. 

Au  bout  de  quelques  mois,  un  bruit  singulier  com- 


280  ATTENTAT  CONTRE  LE  ROI. 

mença  à  circuler  dans  les  bazars  de  Téhéran,  et  avec  une 
telle  persistance,  qu'il  trouva  bientôt  une  créance  presque 
générale.  On  disait  que  la  fin  du  mois  de  shavval  serait 
funeste  au  roi,  et  que  certainement,  ce  jour-là,  il  péri- 
rait de  mort  violente.  Le  roi  habitait  alors  à  la  cam- 
pagne ,  au  palais  de  Niaveran,  situé  sur  les  collines  de 
Shimiran,  au  pied  de  l'Elbourz,  à  quatre  lieues  de  la 
ville.  C'était,  dans  ce  temps-là  plus  qu'aujourd'hui,  sa 
résidence  ordinaire  d'été.  Il  occupait  le  palais  avec  son 
harem  et  un  certain  nombre  de  serviteurs.  La  plupart  des 
grands  personnages  de  l'empire  avaient  des  maisons  dans 
le  village,  qui  est  riche,  beau,  bien  ombragé,  pourvu  de 
magnifiques  jardins,  et  où  l'eau  courante  est  en  abondance. 
Les  moindres  chefs  et  les  soldats  campaient  dans  le  dé- 
sert, autour  des  cultures. 

Le  roi  était  un  jour  assis  dans  le  jardin,  quand  on  lui 
apporta  des  pastèques ,  les  premières  de  la  saison.  Il  en 
fit  ouvrir  quelques-unes ,  et ,  en  causant  avec  ses  fami- 
liers, loua  la  fraîcheur  et  la  bonté  de  ces  fruits.  Dans  ce 
moment,  il  aperçut,  à  quelques  pas.  de  la  tente  sous  la- 
quelle il  se  tenait,  trois  hommes  qui  travaillaient  au 
grand  soleil  et  paraissaient  accablés  par  la  chaleur.  Il 
ordonna  de  leur  porter  les  pastèques  qui  n'avaient  pas 
été  ouvertes,  et  s'amusa,  pendant  quelques  instants,  du 
plaisir  évident  avec  lequel  les  trois  jardiniers  dévoraient 
le  don  qu'il  venait  de  leur  faire. 

Ces  trois  hommes  étaient  des  bàbys.  Ils  avaient  été 
envoyés  avec  l'ordre  de  s'introduire  près  du  roi  et  de  le 
frapper  de  mort.  Ils  s'étaient  donc  fait  engager  pour  tra- 
vailler aux  jardins,  et  guettaient  le  moment  de  remplir 
ce  qu'ils  considéraient  comme  leur  devoir.  Mais  la  bonté 
avec  laquelle  le  monarque  avait  agi  envers  eux  leur 


ATTENTAT  CONTRE  LE  ROI.  281 

inspira  des  réflexions  nouvelles.  Ils  se  consultèrent  et 
tombèrent  d'accord  qu'ils  ne  pouvaient  tuer  sans  crime 
un  bienfaiteur  dans  sa  propre  maison ,  eux  étant  d'ail- 
leurs à  son  service  et  mangeant  son  pain  ;  que  du  moins 
il  fallait  attendre  trois  jours,  afin  de  laisser  s'effacer  le 
mérite  de  la  bonne  action  qu'il  avait  accomplie  envers  eux. 
Ils  firent  savoir  à  leurs  coreligionnaires  et  leurs  scru- 
pules et  la  manière  dont  ils  s'y  prenaient  pour  les  apai- 
ser, et  ils  attendirent  paisiblement  l'expiration  du  délai. 
Ainsi  l'on  arriva  au  dernier  jour  du  mois  de  shavval. 

Le  matin,  le  roi  sortant  du  palais,  monta  à  cheval 
pour  aller  faire  une  promenade.  Il  était  précédé,  comme 
de  coutume,  de  gens  de  l'écurie  portant  de  longues  lan- 
ces, de  palefreniers  menant  des  chevaux  de  main,  cou- 
verts de  housses  brodées,  et  d'un  gros  de  cavaliers  noma- 
des, ayant  le  fusil  en  bandoulière  et  le  sabre  à  la  selle  du 
cheval.  Afin  de  ne  pas  incommoder  le  prince  par  la  pous- 
sière que  soulevaient  les  pieds  des  chevaux,  cette  avant- 
garde  avait  pris  un  peu  d'avance,  et  le  roi  venait  seul, 
•  marchant  au  pas,  à  quelque  distance  de  la  suite  considé- 
rable de  grands  seigneurs,  de  chefs  et  d'officiers  qui  l'ac- 
compagnent partout.  Il  était  encore  tout  près  du  palais  et 
avait  à  peine  dépassé  la  petite  porte  basse  du  jardin  de 
Mohammed-Hassan,  sandoukdâr  ou  trésorier  de  l'Épargne, 
lorsqu'il  aperçut,  sur  le  bord  de  la  route,  trois  hommes, 
les  trois  ouvriers  du  jardin,  debout,  deux  à  sa  gauche,  un 
à  sa  droite,  et  paraissant  l'attendre.  Il  n'en  prit  aucun 
soupçon  et  continua  d'avancer.  Quand  il  se  trouva  à  leur 
hauteur,  il  les  vit  qui  le  saluaient  profondément,  et  il  les 
entendit  s'écrier  tous  à  la  fois  : 

—  Nous  sommes  votre  sacritice!  Nous  faisons  une 
supplique  ! 

16. 


t*±  ATTESTAT  CONTRE  LE  ROI. 

Cest  la  formule  ordinaire.  Mais,  au  lieu  de  rester  à 
leur  place,  comme  c'est  l'usage,  ils  s'avancèrent  rapide- 
ment vers  lui,  en  répétant  précipitamment  :  «  Nous  fai- 
sons une  supplique!  *  Un  peu  surpris,  le  roi  s* écria  : 
•  Drôles!  que  voulez-vous!  » 

En  ce  moment .  l'homme  placé  à  droite  saisit  la  bride 
du  cheval  de  la  main  gauche,  et  de  la  main  droite,  armée 
d'un  pistolet ,  fit  feu  sur  le  roi.  Dans  le  même  temps,  les 
deux  hommes  de  gauche  faisaient  feu  également.  Une  des 
décharges  coupa  le  gland  de  perles  suspendu  sous  le  cou 
du  cheval,  une  autre  cribla  de  chevrotines  le  bras  droit  du 
roi  et  ses  reins.  Aussitôt  l'homme  de  droite  se  suspendit 
à  la  jambe  de  Sa  Majesté,  attirant  le  prince  à  terre,  et 
il  aurait  sans  nul  doute  réussi  à  l'arracher  de  la  selle,, 
mais  les  deux  assassins  de  gauche  faisant  exactement  le 
même  effort,  le  roi  fut  maintenu  par  eux.  Cependant, 
le  prince  frappait  de  son  poing  fermé  sur  la  tété  des  uns  et 
des  autres,  et  les  sauts  de  côté  ou  autres  mouvements  du 
cheval  épouvanté  paralysaient  les  efforts  des  bâbys  et 
prenaient  du  temps. 

Les  gens  de  la  suite,  d'abord  stupéfaits,  accoururent. 
Asad-Oullah-Khan,  grand  écuyer,  et  un  cavalier  nomade 
tuèrent  à  coups  de  sabre  l'homme  de  droite.  Pendant  ce 
temps,  d'autres  seigneurs  saisissaient  les  deux  hommes 
de  gauche,  les  renversaient  et  les  garrottaient.  Le  doc- 
teur Gloquet,  médecin  du  roi,  aidé  de  quelques  per- 
sonnes, faisait  entrer  rapidement  le  prince  dans  le  jardin 
de  Mohammed-Hassan,  sandoukdâr;  car  on  ne  compre- 
nait rien  à  ce  qui  venait  d'arriver,  et  si  l'on  avait  l'idée 
de  la  grandeur  du  péril,  on  n'avait  aucune  notion  de  son 
étendue.  Ce  fut,  pendant  plus  d'une  heure,  un  tumulte 
épouvantable  dans  tout  Niaveran.  Tandis  que  les  minis- 


ATTENTAT  CONTRE  LE  ROI.  283 

très,  le  Sadr-è-Azam  en  tête,  s'empressaient  dans  le 
jardin  où  le  roi  avait  été  conduit,  les  trompettes,  les 
tambours,  les  tambourins  et  les  fifres  appelaient  les 
troupes  de  tous  côtés  ;  les  ghoulams  montaient  à  cheval 
ou  arrivaient  ventre  à  terre  ;  tout  le  monde  donnait  des 
ordres  ;  personne  ne  voyait,  n'écoutait,  n'entendait  ni  ne 
«avait  rien. 

Comme  on  était  dans  ce  désordre,  un  courrier  arriva 
de  Téhéran ,  envoyé  par  Ardeshyr-Mirza ,  gouverneur  de 
la  ville,  pour  demander  s'il  se  passait  quelque  chose,  çt 
ce  qu'il  fallait  faire  dans  la  capitale.  En  effet,  dès  la 
veille  au  soir,  le  bruit  que  le  roi  avait  été  assassiné  avait 
pris  la  consistance  d'une  certitude.  Les  bazars,  parcou- 
rus par  des  troupes  de  gens  armés,  dans  une  attitude 
menaçante,  avaient  été  quittés  par  les  marchands.  Toute 
la  nuit,  les  boutiques  des  boulangers  avaient  été  envi- 
ronnées, chacun  cherchant  à  faire  des  provisions  pour 
plusieurs  jours.  C'est  l'usage  lorsqu'on  prévoit  des  trou- 
bles. Enfin ,  à  l'aube  le  tumulte  augmentant,  Ardeshyr- 
Mirza  avait  fait  fermer  les  portes  de  la  citadelle  et  de  la 
ville,  mis  les  régiments  sous  les  armes  et  placé  ses  ca- 
nons en  batterie,  mèche  allumée,  bien  qu'il  ne  sût  pas, 
en  réalité,  à  quel  ennemi  il  avait  affaire,  et  il  demandait 
des  ordres. 

On  se  calma  un  peu.  Il  était  devenu  certain  qu'on 
avait  simplement  affaire  à  un  assassinat,  et  non  pas  à  une 
insurrection.  Les  deux  bâbys  arrêtés,  conduits  presque 
immédiatement  devant  le  conseil  des  ministres ,  avaient 
déclaré  qu'ils  étaient  seuls,  qu'ils  n'avaient  pas  de  com- 
plices, et  qu'il  ne  fallait  pas  attendre  d'eux  des  révéla- 
tions, parce  qu'ils  n'en  feraient  point.  Heureusement,  la 
blessure  du  roi  était  insignifiante.  Sa  Majesté,  qui  avait 


284  ATTENTAT  CONTRE  LE  ROI. 

montré  beaucoup  d'énergie  dans  sa  lutte  contre  les  meur- 
triers, assurait  quelle  ne  sentait  aucune  douleur  sérieuse, 
et  était  rentrée  au  palais  à  pied.  On  fit  attacher  le  corps 
de  Sàdek,  le  bàby  qui  avait  été  tué,  à  la  queue  d'un  mulet, 
et  on  le  traîna  à  travers  les  pierres  jusqu'à  Téhéran,  afin 
que  toute  la  population  pût  voir  que  les  conjurés  avaient 
manqué  leur  coup.  En  même  temps,  on  envoya  des  mes-* 
sagers  à  Ardeshyr-Mirza,  pour  lui  dicter  ce  qu'il  avait  à 
faire. 

Malgré  les  déclarations  des  assassins,  l'existence  d'un 
complot  était  visible.  Tous  les  ans,  vers  le  milieu  de 
l'été  à  peu  près,  le  bruit  se  répand  que  le  roi  est  mort. 
Mais  c'est  la  peur  qu'on  en  a  qui  fait  inventer  et  accueillir 
une  si  fâcheuse  nouvelle.  Quelques  désordres  ont  lieu 
chez  les  boulangers  et  les  traiteurs  des  bazars  ;  mais  en 
quelques  heures  l'ordre  se  rétablit.  Ici,  rien  de  pareil. 
On  avait  annoncé  que  le  mois  de  shavval  verrait  tomber 
Nasreddin-Shah  ;  on  avait  vu  dans  les  rues  des  bandes 
armées  qui,  nécessairement,  ne  s'étaient  mises  sur  pied 
que  pour  profiter  de  la  catastrophe.  Les  meurtriers  ar- 
rêtés s'étaient  reconnus  bàbys  et  s'en  étaient  fait  gloire. 
C'était  donc  aux  bàbys  qu'on  avait  affaire.  Ils  étaient 
sur  pied;  il  fallait  mettre  la  main  sur  leurs  chefs.  Arde- 
shyr-Mirza eut  à  agir  en  conséquence. 

Il  maintint  la  fermeture  des  portes  et  les  fit  occuper 
par  des  piquets  d'infanterie,  en  donnant  l'ordre  aux 
gardiens  d'examiner  avec  soin  les  physionomies  de  ceux 
qui  se  présenteraient  pour  quitter  la  ville  ;  et,  tandis  que 
J'on  poussait  la  population  à  monter  sur  le  rempart,  près 
de  la  porte  de  Shimiran ,  pour  voir ,  sur  le  terre-plein 
devant  le  pont  qui  traverse  le  fossé ,  le  corps  mutilé  de 
Sâdek,  le  prince-gouverneur  réunit  le  Kalentèr,  ou  pré- 


ATTENTAT  CONTRE  LE  ROI.  285 

fet  de  police,  le  Vizir  de  la  ville ,  le  Darogha,  ou  juge  de 
police,  et  les  chefs  des  quartiers,  et  leur  donna  Tordre  de 
rechercher  et  d'arrêter  toutes  les  personnes  soupçon- 
nées de  bàbysme.  Gomftie  personne  ne  pouvait  quitter 
la  ville,  on  attendit  la  nuit  pour  commencer  cette 
chasse  au  furet,  où  il  fallait  surtout  de  l'adresse  et  de 
la  ruse. 

La  police  à  Téhéran,  comme  dans  toutes  les  villes 
d'Asie,  est  très-bien  organisée.  C'est  un  legs  des  Sassa- 
nides,  que  les  kalifes  arabes  ont  précieusement  con- 
servé; et  comme  il  était  de  l'intérêt  direct  de  tous  les 
gouvernements,  si  mauvais  qu'ils  fussent,  et  des  pires 
encore  plus  que  des  autres,  de  le  maintenir,  il  est  resté, 
pour  ainsi  dire ,  intact  au  milieu  des  ruines  de  tant 
d'autres  institutions  également  excellentes  qui  ont 
périclité.  Il  faut  donc  savoir  que  chaque  chef  de  quartier, 
correspondant  directement  avec  le  Kalentèr,  a  sous  ses 
ordres  un  certain  nombre  d'hommes  appelés  ser-ghes- 
méhs,  sergents  de  ville,  qui,  sans  costume  particulier  ni 
marque  distinctive,  ne  quittent  jamais  les  rues  dont  la 
surveillance  leur  est  attribuée.  Ils  sont  généralement 
bien  vus  des  habitants  et  vivent  familièrement  avec  le 
peuple.  Ils  rendent  toutes  sortes  de  services  à  chacun, 
et  la  nuit,  couchés,  hiver  comme  été,  sous  l'auvent  de  la 
première  boutique  venue,  sans  souci  de  la  pluie  ni  de  la , 
neige,  ils  veillent  sur  les  propriétés  et  rendent  les  vols 
fort  rares,  parce  qu'ils  les  rendent  fort  difficiles.  Du  reste, 
ils  connaissent  les  habitudes  et  les  habitués  de  toutes  les 
maisons,  de  manière  à  y  guider  immédiatement  les  re- 
cherches en  cas  de  besoin  ;  ils  savent  les  idées,  les  opi-  ' 
nions,  les  accointances,  les  liaisons  de  chacun;  et  quand 
on  invite  à  dîner  trois  amis,  le  ser-ghesméh,  sans  même 


286  ATTENTAT  CONTRE  LE  ROI. 

y  mettre  d'espionnage,  tant  il  est  familier  avec  tout  le 
monde,  sait  à  quelle  heure  les  convives  arrivent,  ce  qu'ils 
ont  mangé,  ce  qu'ils  ont  fait  et  dit,  et  à  quelle  heure  ils 
se  sont  retirés. 

Les  Ketkhodas  ou  chefs  des  quartiers  prévinrent  ces 
agents  d'avoir  à  surveiller  les  bàbys  de  leurs  circon- 
scriptions respectives,  et  on  attendit. 

Presque  dans  le  même  temps,  on  s'aperçut  de  réunions 
clandestines.  Hadjy  Mirza-Taghy,  Retkhoda  du  quartier 
de  Ser-Tjeshmèh,  se  rendit  sans  bruit  à  la  maison  d'un 
certain  Souleyman-Khan ,  fils  de  Yahya-Khan.  Cette 
maison  appartient  aujourd'hui  au  prince  Abd-oul-Semed- 
Mirza,  frère  du  roi.  Le  propriétaire  d'alors  était  un 
homme  riche  et  considérable. 

Un  ser-ghesméh  ayant  frappé  doucement  à  la  porte, 
un  homme  vint  ouvrir  ;  on  l'attira  au  dehors,  et  ayant 
refermé  la  porte,  on  l'arrêta.  Un  instant  après,  on  frappa 
de  nouveau  ;  un  autre  homme  se  présenta ,  on  en  fit  de 
même  qu'avec  l'autre.  On  recommença  ainsi  plusieurs 
fois  de  suite  le  même  manège  avec  sjuccès,  jusqu'à  ce 
qu'enfin  on  vît  qu'on  n'ouvrait  plus.  Alors  on  crocheta 
la  porte  et  on  entra.  On  trouva ,  dans  la  cour  de  la  mai- 
son, le  maître,  sur  lequel  on  mit  la  main  ;  et  parcourant 
successivement  toutes  les  chambres,  on  s'empara  en  tout 
de  quinze  individus ,  dont  quelques  femmes  et  plusieurs 
enfants.  Au  nombre  des  femmes  était  Gourret-oul-Ayn,  di- 
sent quelques  informateurs;  mais  d'autres  assurent  qu'elle 
avait  déjà  été  arrêtée  depuis  longtemps,  parce  qu'elle 
s'obstinait  à  prêcher  malgré  la  défense.  Quoi  qu'il  en  soit, 
comme  elle  avait  une  grande  réputation ,  et  que  d'ailleurs 
elle  occupait  dans  le  monde  un  rang  élçvé,  on  l'avait 
conduite,  ou  on  la  conduisit  alors,  chez  Mahmoud-Khan, 


ATTENTAT  CONTRE  LE  ROI.  287 

le  Kalentèr,  qui  la  confia  à  la  garde  de  sa  propre  femme. 
Les  autres  furent  mis  en  prison. 

Successivement,  on  vit  arriver  les  différentes  prises,  et 
il  se  trouva  qu'en  tout  on  possédait  une  quarantaine  de 
captifs.  Toutes  les  recherches  qu'on  pût  faire  ensuite  res- 
tèrent infructueuses.  Évidemment  les  bâbys,  avertis,  se 
tenaient  tranquilles ,  et  ne  cherchaient  ni  à  se  rassem- 
bler, puisque  l'insurrection  leur  était  interdite  par  l'Al- 
tesse Éternelle,  ni  à  sortir  de  là  ville,  puisqu'ils  savaient 
que  les  portes  étaient  gardées.  Pendant  plusieurs  jours, 
la  police  eut  l'œil  ouvert,  mais  sans  succès;  et  très- 
persuadée  que  les  ennemis  étaient  nombreux,  elle  ne  sut 
pas  les  découvrir.  Alors ,  désespérant  d'un  succès  plus 
grand,  le  prince  fit  conduire  à  Niaveran  les  gens  qu'il 
avait  saisis,  et  expliqua  la  situation. 

Le  premier  ministre  et  les  autres  conseillers  du  roi 
étaient  fort  embarrassés,  et,  pour  tout  dire,  frappés  d'é- 
pouvante et  remplis  des  inquiétudes  les  plus  diverses.  Le 
roi  avait  trouvé  bien  long  l'intervalle  de  temps  pendant 
lequel  il  avait  lutté  seul  contre  les  assassins  et  n'avait 
pas  caché  son  impression.  Aussitôt,  les  personnes  qui,  ce 
jour-là,  n'étaient  pas  dans  la  suite,  laissèrent  entendre 
que  tel  ou  tel  des  seigneurs  ou  des  officiers  présents 
n'eût  peut-être  pas  été  fâché  d'un  changement  de  régime. 
On  chercha  de  son  mieux  à  faire  sa  cour  aux  dépens  du 
prochain.  Tel  fut  soupçonné  d'être  plus  ou  moins  gagné 
aux  intérêts  de  ce  frère  du  roi  qui  est  à  Bagdad  avec  une 
pension  anglaise;  tel  autre,  d'avoir  des  espérances  hy- 
pothéquées sur  le  vieux  prince  qui  habite  Astrakhan 
avec  une  pension  russe.  Ceux  dont  on' ne  disait  ni  l'une 
ni  l'autre  de  ces  choses ,  on  demandait  s'ils  n'étaient  pas 
tout  simplement  bâbys  eux-mêmes,  et  la  supposition 


288  ATTENTAT  CONTRE  LE  ROI 

n'était  pas  absolument  invraisemblable  ;  car  le  bâbysme 
était  au  fond  la  religion  à  la  mode ,  et  l'on  savait  bien 
que,  depuis  quatre  ans,  on  en  rencontrait  partout  des 
adeptes.  Il  n'était  presque  personne  qui  n'eût  conféré  avec 
un  membre  quelconque  de  la  secte.  De  toutes  ces  suppo- 
sitions, de  tous  ces  propos  colportés,  envenimés  par  les 
rivalités  et  les  ambitions  particulières,  il  était  résulté  un 
profond  sentiment  de  méfiance  et  de  crainte ,  qui  régnait 
dans  tout  l'entourage  royal.  Chacun  surveillait  ses  voi- 
sins et  pesait  ses  propres  paroles. 

Les  deux  assassins  arrêtés  n'en  avaient  pas  avoué  plus 
long  au  second  interrogatoire  qu'au  premier,  et  ils  n'en 
dirent  jamais  davantage.  Torturés  avec  des  raffinements 
extraordinaires,  ils  ne  parlèrent  pas,  et  s'obstinèrent  à 
soutenir  qu'ils  n'avaient  pas  de  complices,  et  qu'ils  exé- 
cutaient seulement  les  ordres  de  leurs  chefs,  lesquels  chefs 
n'étaient  pas  en  Perse.  Interrogés  pourquoi  ils  avaient 
médité  un  crime  aussi  énorme  que  celui  de  tuer  le  roi, 
ils  répétèrent  encore  qu'ils  n'étaient  pas  responsables, 
devant  ceux  qui  les  jugeaient,  de  l'action  commise,  at- 
tendu qu'ils  n'avaient  fait  qu'obéir  à  des  supérieurs; 
que,  grâce  au  ciel,  ils  étaient  en  parfait  état  d'inno- 
cence, puisqu'ils  n'avaient  pas  hésité  à  accomplir  un 
commandement  venu  d'une  autorité  sacrée.  Quant  à  l'ac- 
tion en  elle-même,  ils  n'avaient,  pour  leur  compte,  rien 
à  en  dire,  sinon  que  ce  que  voulaient  leurs  chefs  était 
juste  parle  fait  seul  qu'ils  le  voulaient  ;  toutefois,  dans  ce 
cas  particulier,  il  était  clair  que  l'homme  qui  était  le  pre- 
mier auteur  de  la  mort  de  tant  de  martyrs  et  enfin  de 
celle  du  Bâb  lui-même,  de  l'Altesse  Sublime,  avait  ample- 
ment mérité  la  mort.  Ils  ajoutaient  qu'on  avait  une  preuve 
certaine  de  l'innocence  de  leurs  intentions  dans  ce  fait 


ATTENTAT  CONTRE  LE  ROI.  289 

qu'ils  avaient  voulu  exécuter  à  la  lettre  leurs  instructions 
et  ne  s'étaient  pas  permis  d'y  rien  modifier.  Ces  instruc- 
tions disaient  :  «  Vous  couperez  la  tête  du  roi  »  :  c'était 
donc  la  tète  qu'il  fallait  lui  couper,  et  c'est  pourquoi  ils 
avaient  cherché  à  arracher  le  prince  de  dessus  son  cheval 
et  à  le  jeter  par  terre.  —  «  Si  nous  avions  voulu,  disaient- 
ils,  le  tuer  à  coups  de  pistolet ,  rien  ne  nous  était  plus 
aisé  ;  mais  vous  avez  bien  vu  que  nos  armes  n'étaient 
pas  chargées  à  balles ,  et  nous  n'avons  tiré  sur  lui  que 
pour  le  blesser  et  le  faire  choir  plus  facilement.  Il  est 
clair  que  nous  n'y  avons  pas  mis  de  haine  personnelle. 
Au  contraire,  le  roi  est  bon;  il  a  été  compatissant  et 
bienveillant  pour  nous,  et  nous  en  sommes  reconnais- 
sants ;  aussi  ne  voulions-nous  rien  faire  de  plus  contre 
lui  que  ce  qui  était  obligatoire.  Vous  continueriez  à  nous 
torturer  jusqu'au  dernier  jugement,  que  nous  ne  pour- 
rions vous  en  dire  davantage.  » 

Cette  obstination,  cette  profondeur,  cette  dureté  de 
conviction  religieuse,  et  l'impuissance  de  la  douleur  à  la 
vaincre,  commencèrent  à  produire  une  vive  impression 
sur  l'esprit  des  gens  de  la  cour  et  sur  les  ministres 
eux-mêmes.  C'était  une  nouvelle  démonstration  de  ce 
qu'on  se  rappelait  avoir  vu  déjà  dans  le  Mazendérân,  à 
Zendjàn,  à  Shyraz,  à  Téhéran,  à  Tebriz,  partout  où  Ton 
avait  condamné  et  fait  périr  des  bâbys  ;  et,  comme  il  ar- 
rive, toujours,  on  s'irrita  plus  encore  de  cette  attitude 
d'indépendance,  au  milieu  des  souffrances  infligées,  et  de 
l'impuissance  où  elle  réduisait  les  tourmenteurs^  que  du 
crime  trop  réel  qu'on  avait  à  punir.  Se  considérant  donc 
comme  vaincus  par  les  deux  meurtriers  de  Shimiran, 
les  inquisiteurs  se  rejetèrent,  pleins  d' espoir,  sur  la 
troupe  de  prisonniers  qu'on  leur  amenait  de  la  ville, 

Y1 


2«0  ATTENTAT  CONTRE  LE  ROI. 

et  parmi  lesquels  les  femmes,  et  surtout  les  enfants,  aKr 
laient  bien  certainement  s'effrayer,  se  laisser  abattre  par 
les  tortures  et  tout  raconter. 

'  Ils  ne  racontèrent  rien  ;  et  ce  qu'avaient  dit  les  deux 
meurtriers,  tous  ces  prisonniers,  grands  et  petits,  le  ré- 
pétèrent avec  une  inflexible  fermeté  :  «  Nous  n'avons  pas 
de  complices.  »  Tout  ce  qu'on  put  faire ,  et  l'on  fit  beau- 
coup de  choses ,  resta  sans  succès  et  se  brisa  contre  le 
silence  ou  les  dénégations.  Alors,  de  la  vengeance  déçue 
on  passa  à  la  peur.  On  ne  savait  plus  sur  quel  terrain  on 
se  trouvait,  et,  faute  de  réalités  qu'on  ne  saisissait  pas, 
qui  fuyaient  devant  toutes  les  recherches,  on  voyait 
errer  autour  de  soi  une  multitude  de  fantômes.  L'épou- 
vante devint  générale  au  camp  du  roi.  On  se  dit  que  cer- 
tains soupçons  conçus  d'abord  contre  tels  et  tels  grands 
personnages  étaient  fondés ,  et  que  le  silence  des  prison- 
niers le  démontrait.  On  supposa  que  ceux-ci  espéraient, 
au  dernier  moment,  être  graciés  par  l'influence  de  leurs 
amis  secrets.  D'ailleurs ,  auraient-ils  besoin  d'être  gra- 
ciés ?  N'allait-on  pas  voir,  peut-être  dans  une  heure,  à  la 
minute,  éclater  une  sédition  générale?  Où?  Parmi  les 
régiments,  les  paysans  de  la  montagne,  les  habitants  de 
Téhéran  I  En  face,  *  on  avait  une  quarantaine  de  captifs 
muets  ;  mais  par  derrière,  savait-on  ce  qui  s'agitait? 

Le  conseil  des  ministres,  réuni  autour -du  Sadr-è- 
Azam,  pensa,  sous  l'inspiration  de  cet  homme  d'État,  le 
plus*  sage  du  pays  assurément  et  le  plus  capable,  que 
cette  situation  avait  assez  duré  et  qu'il  y  fallait  un 
terme.  On  fit  remarquer  que,  si  les  bàbys  étaient  aussi 
nombreux  et  aussi  puissants  qu'on  le  prétendait,  il  y 
avait  imprudence  gratuite  à  les  rechercher  et  à  les  forcer 
à  un  éclat  que  peut-être  ils  désiraient  éviter.  Il  fut  donc 


ATTENTAT  CONTRE  LE  ROI.  291 

résolu  non-seulement  qu'on  cesserait  de  chercher  de 
nouveaux  coupables ,  mais  qu'on  s'efforcerait  d'être  aussi 
clément  que  les  traditions  juridiques  en  matière  de 
crimes  d'État  le  pouvaient  permettre ,  et  que  tous  ceux 
des  bàbys  arrêtés  qui  consentiraient  simplement  à  nier 
leur  qualité  de  bâbys  seraient  immédiatement  relâchés 
sur  cette  parole,  sans  qu'on  les  pressât  davantage. 
Quant  à  ceux  qui  s'obstineraient  à  confesser  leur  foi, 
certainement  ils  mourraient;  mais  il  était  injuste  que  le 
roi  prît  seul  sur  sa  tête  la  responsabilité  de  leur  sang. 
De  deux  choses  l'une  :  ou  le  meurtre  de  ces  gens  était 
équitable,  ou  il  était  inique.  Équitable,  le  roi  devait  et 
voulait  partager  avec  ses  hommes  le  mérite  de  l'action  ; 
inique,  il  était  juste  que  les  mêmes  hommes,  ses  servi- 
teurs, prissent  pour  eux  une  part  de  cette  même  respon- 
sabilité et  des  châtiments  qui  attendaient  leur  maître 
dans  l'autre  vie.  C'était  faire  acte  de  fidélité. 

Dans  le  raisonnement  du  premier  ministre ,  il  y  avait 
bien  un  peu  des  sentiments  qu'il  exprimait,  mais  peut- 
être  y  avait-il  encore  autre  chose  qu'il  n'exprimait  pas, 
c'est-à-dire  le  besoin  de  compromettre  les  gens  considé- 
rables et  les  corps  de  l'État  dans  ce  qui  allait  se  passer, 
de  telle  sorte  que,  si  les  bâbys  devaient  s'insurger  de 
nouveau,  tous  ceux  qui  auraient  sur  eux  du  sang  de  leurs 
martyrs  se  sentissent  menacés  personnellement  aussi 
bien  que  le  roi.  Ajuster  les  choses  de  la  sorte,  c'était  de 
l'habileté.  On  le  comprit  ainsi  ;  chacun  mesura  le  danger 
immédiat  qu'il  y  aurait  à  faire  de  l'opposition  à  un  arran- 
gement semblable,  et  tous  les  assistants  se  mettant  à 
crier  que  leur  vie  et  leur  âme  appartenaient  au  roi, 
qu'ils  étaient  son  sacrifice,  quMls  demandaient  à  porter, 
pendant  toute  l'éternité,  la  peine  de  ses  fautes ,>  o^ 


292  ATTENTAT  CONTRE  LE  ROI. 

souffrir  à  sa  place  serait  pour  eux  meilleur  que  le  para- 
dis, ils  se  déclarèrent  prêts  à  mettre  leurs  bras  jusqu'à 
l'épaule  dans  les  meurtres  qui  allaient  s'accomplir.  Le 
premier  ministre  accueillit  cette  explosion  de  zèle;  il 
ordonna  que  ceux  des  bébys  qui  resteraient  opiniâtres  se- 
raient distribués  aux  grands  officiers  de  l'empire,  au 
corps  des  mirzas,  dans  les  différents  services  publics,  aux 
moustofys ,  aux  gens  de  l'arsenal ,  et  que  ce  serait  au 
roi  à  juger  du  dévouement  réel  de  ses  sujets,  de  leur  fidé- 
lité sans  arrière-pensée,  d'après  la  façon  dont  ils  met- 
traient à  mort  leurs  victimes.  Chacun  se  tint  pour  averti. 

La  population  de  Téhéran ,  tout  entière ,  suivait  avec 
une  ardente  curiosité ,  qui  pour  beaucoup  de  gens  était 
de  l'anxiété,  le  cours  de  ce  qui  se  faisait  à  Niaveran, 
autour  du  palais  du  roi.  Comme  en  Perse  rien  n'est  secret, 
je  l'ai  dit  déjà  et  je  le  répète,  rien  absolument,  pas  plus 
ce  qui  se  passe  dans  le  conseil  du  monarque  que  ce  qui 
arrive  dans  les  retraites  les  plus  mystérieuses  du  Harem, 
et  que  le  bazar  n'ignore  de  rien,  on  avait  très-bien  suivi 
toutes  les  fluctuations  d'idées,  de  craintes,  de  calculs  qui 
avaient  agité  les  arbitres  du  moment,  et  avec  cette  saga- 
cité extraordinaire  qui  est  le  fond  de  l'esprit  du  lieu,  on 
avait  parfaitement  compris  tout  ce  qui  avait  été  proposé 
et  résolu.  Maintenant  on  s'attendait  à  un  dénoùment  assez 
prompt,  et  la  plus  grande  partie  de  la  population  désirait 
le  voir  aussi  peu  sanglant  que  possible,  et  espérait  dans 
la  répugnance  connue  et  souvent  prouvée  du  premier 
ministre  pour  les  cruautés. 

Gourret-oul-Ayn  n'avait  pas  été  conduite  à  Niaveran; 
mais,  renfermée  par  le  Kalentèr  dans  son  propre  Ende- 
roun ,  elle  avait  été  interrogée  par  lui  à  différentes  re- 
prises et  n'avait  éprouvé  aucun  mauvais  traitement.  Mah- 


ATTENTAT  CONTRE  LE  ROI.  293 

moud-Khan,  Kalentèr,  parait  avoir  subi,  comme  tout  le 
monde,  le  charme  de  cette  femme.  La  Consolation-des- 
Yeux,  avec  sa  beauté  merveilleuse,  son  éloquence,  son 
enthousiasme,  exerçait  une  séduction  à  laquelle  personne 
n'avait  jamais  résisté.  Le  Kalentèr,  pénétré  de  respect  et 
de  compassion,  s'efforçait,  tout  en  restant  fidèle  à  son 
devoir,  d'adoucir  la  captivité  de  la  prisonnière,  de  ne 
pas  aggraver  les  souffrances  de  sa  situation  et  de  lui 
donner  des  espérances  pour  l'avenir.  Mais  il  se  trompait. 
Gourret-oul-Ayn  n'avait  pas  besoin  d'espérances;  et  or- 
dinairement lorsqu'il  entamait  ce  sujet  de  conversation, 
elle  l'interrompait  pour  lui  parler  de  ses  croyances  reli- 
gieuses, de  ce  qui  était  la  vérité,  de  ce  qui  était  l'er- 
reur. Les  assistants  restaient  dans  l'étonnement  à  lui 
voir  tant  de  foi  et  l'esprit  si  libre,  tandis  qu'à  chaque 
instant  le  rideau  de  la  porte  pouvait  se  soulever  pour 
laisser  passer  sa  sentence  de  mort. 

Un  matin,  Mahmoud-Khan,  revenant  du  camp  royal, 
entra  dans  l'Enderoun,  et  après  avoir  salué  la  Gonsola- 
tion-des-Yeux,  il  lui  dit  qu'il  lui  apportait  de  bonnes  nou- 
velles. «  —  Je  le  sais,  dit-elle  gaiement  et  je  n'ai  pas 
besoin  que  vous  m'en  instruisiez.  —  Il  ne  se  peut  pas, 
dit  Mahmoud-Khan,  que  vous  sachiez  ce  dont  il  s'agit, 
car  c'est  une  requête  que  le  premier  ministre  m'a  chargé 
à  l'instant  de  vous  faire  et  je  ne  doute  pas  que  vous  n'y 
trouviez  votre  salut.  On  vous  mènera  à  Niaveran  et  on 
vous  demandera  :  «  Gourret-oul-Ayn,  êtes- vous  bâby?  » 
Vous  répondrez  simplement  :  Non.  On  restera  convaincu 
que  vous  l'êtes;  mais  on  est  résolu  à  ne  pas  exiger  plus 
de  vous;  on  espère  que,  pendant  quelque  temps,  vous  vi- 
vrez dans  la  solitude  et  ne  donnerez  pas  à  parler  aux 
hommes. 


294  ATTENTAT  CONTRE  LE  ROI. 

—  Ce  n'est  pas  là,  répondit  la  Consolation-des-Yeux, 
I#  nouvelle  que  vous  avez  à  me  donner.  Elle  est  meilleure 
que  ce  que  vous  me  dites,  mais  vous  ne  la  connaissez  pas 
vous-même.  Demain,  à  midi,  vous,  vous-même, Kalentèr, 
vous  me  ferez  brûler  vive  et  je  rendrai,  comme  je  le  sou- 
haite, un  témoignage  éclatant  à  Dieu  et  à  Son  Altesse!  » 

Mahmoud-Khan,  étonné,  répartit  :  «  Vous  n'y  pensez 
pas!  Il  n'en  est  point  question;  car,  certes,  vous  ne  refu- 
serez pas  la  concession  qu'on  vous  demande.  Tous  vos 
partisans  s'y  soumettront,  sans  doute.  Quelle  idée  avez- 
vous  ! 

—  N'espérez  pas,  s'écria  la  Gonsolation-des-Yeux,  d'un 
air  plus  grave,  que  je  renie  ma  foi,  même  en  apparence, 
même  pour  une  minute  et  dans  un  but  aussi  puéril  que 
celui  de  conserver  quelques  jours  de  plus  une  forme  tran 
sitoire  qui  n'a  pas  de  valeur.  Non!  si  l'on  m'interroge,  et 
on  le  fera,  j'aurai  le  bonheur  de  donner  ma  vie  pour 
Dieu.  Toi,  Mahmoud-Khan,  écoute  maintenant  ce  que 
je  vais  te  dire,  et  demain  ma  mort  te  servira  de  signe  que 
je  ne  te  trompe  pas.  Le  maitre  que  tu  sers  ne  te  récom- 
pensera pas  de  ton  zèle  ;  au  contraire,  tu  périras,  par  son 
ordre,  cruellement.  Tâche,  avant  de  mourir,  d'avoir  élevé 
ton  âme  à  la  connaissance  de  la' vérité.  » 

J'ai  entendu  raconter  bien  des  fois  cette  prophétie  et  à 
des  musulmans  et  à  des  bàbys.  Personne  ne  doute  qu'elle 
n'ait  été  faite;  et  voici,  en  effet,  ce  qui  arriva  plus  tard  : 
il  y  a  quatre  ans,  une  famine  terrible  ravagea  Téhéran. 
On  mourait  de  faim  dans  les  rues.  La  population,  poussée 
à  bout  par  la  souffrance,  se  souleva  et  se  porta  en  foule 
sur  la  citadelle  pour  obtenir  du  roi  justice,  comme  d'or- 
dinaire; car,  en  pareil  cas,  tous  les  peuples  du  monde,  en 
Orient  et  en  Occident,  s'acharnent  à  la  même  idée  et  accu- 


ATTENTAT  CONTRE  LE  ROI.  295 

sent  des  accapareurs  de  causer  leurs  maux.  Le  roi  or- 
donna de  fermer  les  portes;  puis,  ayant  appris  que  le 
peuple  accusait,  entre  autres  personnages,  le  Ralentèr,  il 
le  fit  comparaître  devant  lui.  Il  fallait  absolument  trouver 
un  coupable.  Ce  n'est  pas  que  le  magistrat  incriminé  eût 
aucunement  commis  le  crime  que  l'on  dénonçait;  il  avait 
seulement  à  se  reprocher  quelques  concussions,  que  du 
reste  il  ne  se  reprochait  guère,  se  tenant  pour  parfaite- 
ment innocent,  car  il  avait,  dans  ce  genre,  beaucoup 
moins  d'exploits  sur  la  conscience  que  tels  ou  tels  autres 
plus  grands  que  lui.  Cependant  le  roi  était  irrité,  le  tu- 
multe à  son  comble  ;  les  femmes  battaient  la  porte  de  la 
citadelle;  on  entendait  leurs  cris  furieux.  Le  roi  avait  re- 
vêtu le  manteau  rouge,  qu'on  appelle  le  manteau  de  la 
colère ,  et  qu'il  porte  lorsqu'il  va  ordonner  des  châti- 
ments. 

Mahmoud-Khan  fut  amené  tremblant  devant  le  mo- 
narque. Au  lieu  de  répondre,  il  perdit  la  tête  et  balbutia. 
Le  roi  donna  ordre  de  lui  arracher  la  barbe  ;  les  bourreaux 
se  jetèrent  sur  lui  ;  il  se  débattit  etpoussa  des  cris  affreux. 
Le  roi,  s' excitant,  dit  :  «  Frappez-le  de  verges  I  »  On  le 
frappa,  et  le  roi,  s' excitant  encore  plus,  dit  :  «  Etranglez- 
le!  »  Et  on  l'étrangla.  Ainsi  fut  accomplie  la  prédiction 
de  Gourret-oul-Ayn. 

Il  semble  que  je  ne  ferai  pas  mal  de  mettre  ici  une  ob- 
servation dans  l'intérêt  des  gens  qui  comprennent  à  peu 
près  la  surface  des  choses,  mais  mal  ce  qui  passe  l'épi— 
derme.  Je  n'ai  nullement  l'intention  de  donner  à  entendre 
qu'on  doit  cFoireou  ne  pas  croire  aux  miracles  que  je  rap- 
porte. Je  ne  m'occupe  pas  de  ces  choses;  mais  il  importe 
ici  de  remarquer  que  les  affaires  religieuses,  en  Asie, 
dans  le  temps  qui  court,  comportent  l'existence  de  mira- 


J 


206  ATTENTAT  CONTRE  LE  ROI. 

cles;  qu'il  s'en  fait,  qu'on  les  voit,  qu'on  les  cite,  qu'on 
y  croit  et  qu'on  s'en  sert  comme  d'arguments;  et  ce  sont, 
en  effet,  des  arguments,  puisqu'ils  ne  trouvent  pas  seu- 
lement créance  chez  les  sectaires  qui  s'en  autorisent,  mais 
qu'ils  sont  acceptés  sans  hésitation  par  les  adversaires 
eux-mêmes. 

C'est  une  situation  intéressante  à  observer,  non  pas 
uniquement  au  point  de  vue  philosophique,  mais  surtout, 
peut-être,  au  point  de  vue  de  la  critique  historique.  On  y 
peut  trouver  des  indications  instructives  et  qui  aident  à 
comprendre  beaucoup  de  problèmes  des  temps  anciens. 
Ainsi,  par  exemple,  dans  notre  façon  de  raisonner,  si 
l'apôtre  d'une  religion  repoussée  par  nous  pouvait  nous 
convaincre  qu'il  fait  des  miracles,  nous  nous  trouverions 
insensés  de  ne  pas  accepter  toute  entière  la  doctrine 
d'un  homme  armé  d'une  puissance  si  exceptionnelle, 
dont  la  source  ne  saurait  se  trouver  que  dans  une  dis- 
pensation  d'en  haut.  Mais  les  Asiatiques  ne  raisonnent 
point  de  même.  Le  miracle  est,  à  leurs  yeux,  un  fait  sans 
doute  anomal  et  dont  la  manifestation  révèle  une  in- 
fluence au-dessus  de  l'ordinaire  ;  mais  ce  qui  est  au-dessus 
de  l'ordinaire,  ce  qui  sort  de  la  règle,  l'exception  aux  lois 
communes  de  la  nature,  tout  cela  est  loin  d'être  estimé 
d'eux  aussi  rare  qu'il  l'est  de  nous.  Ils  n'admettent  pasdes 
lois  naturelles  imperturbables  ;  ils  ne  reconnaissent,  dans 
l'univers,  que  des  situations  pendant  la  durée  desquelles 
les  phénomènes  s'exécutent  suivant  tel  ordre  résultant 
de  telle  pondération  des  choses  et  des  formes,  de  tel  rap- 
port établi  entre  les  principes  et  les  fins.  Mais  cela  en  soi 
n'a  rien  d'essentiel,  et  il  suffit  qu'une  influence  quelconque 
s'y  applique  pour  le  modifier  plus  ou  moins  profondé- 
ment. Racontez  à  un  musulman  éclairé  que  saint  Fran- 


ATTENTAT  CONTRE  LE  ROI.  297 

çois  d'Assises  faisait  descendre  les  oiseaux  du  ciel  et  con- 
versait avec  eux,  bien  qu'il  tienne  le  christianisme  pour 
une  religion  erronée,  insuffisante,  corrompue  dans  ses 
sources,  abrogée  par  Dieu,  il  ne  lui  viendra  pas  dans  l'esprit 
de  suspecter  votre  bonne  foi  où  d'accuser  votre  crédulité. 
Le  fait  légendaire  lui  paraîtra  aussi  facile  à  admettre  que 
la  description  de  l'orbite  suivie  par  telle  étoile.  Tout  ce 
qu'il  en  conclura,  c'est  que  saint  François,  par  la  force  de 
ses  méditations,  était  arrivé  à  comprendre  la  nature  par- 
ticulière des  oiseaux  et  disposait  à  leur  égard  d'une 
puissance  qu'on  n'a  pas  communément.  De  la  même  façon, 
l'Asiatique  comprendra  et  expliquera  comment  on  peut 
traverser  les  corps  solides,  marcher  sur  l'eau  et  enfin  sus- 
pendre ou  abroger,  au  gré  de  la  science,  tel  résultat  d'une 
corrélation  des  principes  naturels  que  nous  appelons  une 
loi,  et  qui,  pour  lui,  n'est  qu'une  convenance  purement 
temporaire.  Voilà  pourquoi  on  fait  et  on  demande  des 
miracles  en  Asie,  pourquoi  on  les  admire  et  on  en  prend 
du  pouvoir  de  celui  qui  les  accomplit  une  opinion  plus 
ou  moins  haute;  mais  voilà  pourquoi  aussi  un  homme 
peut  y  assister  et  y  croire,  sans  pour  cela  les  considérer 
comme  des  preuves  vraiment  irréfragables  de  la  vérité 
d'une  religion  où  ils  se  produisent.  Dieu  n'en  est  pas  la 
source,  Dieu  n'y  prend  aucune  part;  c'est  l'homme  seu- 
lement qui,  par  sa^science,  par  sa  pénétration,  par  ses 
1  dons  naturels,  par  le  concours  de  quelque  puissance  su- 
périeure, trouve  un  joint  pour  troubler  d'une  façon  quel- 
conque les  habitudes  de  la  nature.  Cette  manière  de  ré- 
duire le  miracle  à  ne  plus  avoir,  par  le  fait,  de  valeur 
théologique  qu'aux  yeux  des  fidèles  et  nullement  à  ceux 
des  réfractaires  qu'il  s'agirait  de  convertir,  a  cependant 
beaucoup  gêné  l'Islam.  Le  Korân  a  protesté  et  a  voulu 


298  ATTENTAT  CONTRE  LE  ROI. 

expliquer  de  différentes  manières  que  les  miracles  ne 
sauraient  avoir  lieu  sans  la  participation  divine  ;  mais  il 
luttait  vainement  contre  des  théories  que  la  science  anti- 
que a  élaborées  et  transmises  intégralement  à  toutes  les 
générations.  Il  dut  donc  se  contenter  d'une  sorte  de  com- 
promis et  réserva  à  Dieu  seul  un  genre  spécial  de  mira- 
cles :  c'est  la  résurrection  des  êtres.  Rendre  la  vie  à  un 
mort,  Dieu  seul  le  peut;  on  ne  le  peut  qu'au  nom 
et  par  la  vertu  de  Dieu  ;  tout  autre  prodige  n'a  pas  de 
véritable  valeur  dogmatique.  Hormis  ce  point  et  ce  point 
seul,  — la  science  et  l'imagination  orientales,  parfaitement 
d'accord,  n'admettant  pas  de  limites  quant  à  la  puis- 
sance motrice  et  créatrice  de  la  parole,  la  même  chez 
l'homme  et  chez  Dieu;  supposant,  de  plus,  que  la  nature, 
production  de  cette  parole,  n'a  pas  de  lois,  mais  seulement, 
ainsi  que  je  l'ai  dit  plus  haut,  des  façons  d'être,  résultats 
de  rapports  que  la  parole  qui  les  a  établis  peut  troubler 
lorsqu'elle  est  appliquée  par  une  compréhension  pro- 
fonde, et,  ugeant  l'homme  capable  d'atteindre  à  cette 
compréhension,  il  s'ensuit  naturellement  que  tout  est 
possible  à  l'homme  éclairé,  en  tant  qu'homme,  et  c'est 
pourquoi  les  miracles  ne  prouvent  rien  quant  à  l'exposé 
de  la  foi  religieuse  de  celui  qui  les  fait.  On  voit  com- 
ment, en  raison  de  ce  point  de  vue  extrêmement  ancien 
en  Asie,  et  qui  dérive  de  la  science  chaldéenne  4,  les 
prodiges  les  plus  étonnants  ont  pu  étonner,  effrayer,  con- 
fondre souvent  des  populations  qui  ne  doutaient  pas  de 
leur  réalité,  et  cependant  ne  pas  les  amener  à  confesser 
la  foi  des  prophètes  dont  ces  prodiges  émanaient.  L'intel- 
ligence européenne,  en  lisant  des  récits  de  ce  genre  (la 

i.  Traité  des  Écritures  cunéiformes ,  t.  II,  ;»  ssim. 


ATTENTAT  CONTRE  LE  ROI.  299 

Bible,  les  Actes  des  Apôtres  et  les  Vies  des  Saints  en  sont 
remplies),  s'étonne  de  ce  qu'elle  prend  pour  une  obstina- 
tion en  quelque  sorte  inepte.  Il  n'y  a  pas  d'obstination; 
il  n'y  a  pas  d'ineptie  ;  il  y  a  seulement  une  autre  façon  de 
voir,  de  juger  et  de  conclure  que  chez  nous;  et  c'est  ainsi 
que,  d'une  part,  la  foi  la  plus  absolue  dans  la  possibilité 
de  troubler  l'ordre  de  la  nature,  et  de  l'autre  une  difficulté 
extrême  à  admettre  les  faits  de  ce  genre,  aboutissent, 
dans  la  pratique,  à  un  scepticisme  d'une  espèce  différente, 
mais  tout  aussi  complet. 

Le  lendemain,  les  choses  se  passèrent  comme  la  Con- 
solation-des-Yeux  l'avait  prédit.  On  l'avait  amenée  à 
Niaveran ,  et ,  devant  les  princes ,  les  grands  fonction- 
naires de  l'État,  les  prisonniers  et  le  peuple,  on  lui  avait 
demandé,  avec  beaucoup  de  douceur,  et  de  manière  à  ne 
pas  l'offenser,  de  déclarer  qu'elle  n'était  pas  bâby.  Elle 
avait  répondu  ce  qu'elle  avait  annoncé  vouloir  répondre. 
On  la  ramena  à  Téhéran,  dans  la  citadelle,  et  lui  ayant 
mis  un  voile  comme  les  femmes  persanes  en  portent 
et  comme  elle  avait  renoncé  à  en  faire  usage ,  on  la  mit 
sur  un  tas  de  ces  tissus  de  paille  grossière  dont  on  double 
les  tapis  de  laine  et  de  feutre  dans  les  appartements. 
Mais,  avant  d'y  mettre  le  feu,  les  bourreaux  l'étouffèrent 
avec  des  chiffons ,  de  sorte  que  les  flammes  ne  dévorè- 
rent qu'un  cadavre.  Les  cendres  furent  semées  au  vent. 

Je  ne  crois  pas  que  l'exemple  de  fermeté  donné  par 
Gourret-oul-Ayn  fût  nécessaire  aux  autres  prison- 
niers ;  mais  il  n'était  pas  fait  pour  diminuer  leur  cons- 
tance. Ils  avaient  assisté,  le  visage  gai  et  tranquille, 
tous,  jusqu'aux  filles  et  aux  enfants,  à  l'interrogatoire  de 
la  jeune  femme  et  l'avaient  vue  partir  pour  aller  au  sup- 
plice, sans  qu'elle  leur  fit,  sans  qu'ils  lui  adressasses 


300  ATTENTAT  CONTRE  LE  ROI. 

d'adieux,  tant  la  séparation  et  ce  qui  allait  l'amener  leur 
paraissait  un  fait  insignifiant.  Quand  leur  tour  de  se  prépa- 
rer fut  venu,  tous,  les  meurtriers  comme  les  adtres,  répon- 
dirent, avec  la  même  indifférence,  qu'ils  étaient  bâbys , 
comblèrent  de  bénédictions  le  nom  de  l'Altesse  Sublime 
et  sa  mémoire,  ainsi  que  les  noms  des  autres  martyrs  ou 
apôtres  de  leur  cause,  et  se  déclarèrent  prêts  à  tout  sup- 
porter. 

Parmi  eux,  on  remarquait  un  homme  arrêté  dans  la 
maison  de  Souleyman-Khan.  C'était  ce  mêmeSeyd  Hous- 
seYn,  qui,  dans  un  moment  de  prostration  physique 
amené  par  l'excès  de  la  fatigue,  des  outrages  et  des 
coups,  avait  renié  son  maitre  et  lui  avait  craché  au  vi- 
sage, et  que,  à  la  suite  de  cela,  on  avait  délivré.  Il  s'était 
immédiatement  réveillé  comme  d'un  songe,  et  ayant 9 
pris  la  route  de  Téhéran,  ainsi  que  je  l'ai  dit,  aussitôt 
qu'il  eût  franchi  les  portes  de  cette  ville,  il  s'était  rendu 
tout  droit  chez  les  chefs  bàbys,  leur  avait  raconté  com- 
ment s'était  passé  le  martyre,  et  s'était  accusé ,  avec  un 
repentir  désespéré,  de  ce  qu'il  avait  fait.  Le  pardon  avait 
suivi  In  véhémence  évidemment  sincère  des  aveux.  Mais 
Seyd  Ilousseïn  n'avait  jamais  retrouvé  la  tranquillité,  et  il 
aspirait  à  la  mort  avec  passion.  Le  jour  en  était  arrivé. 
Se  croyant  donc  au  moment  de  la  délivrance  et  de  la  puri- 
fication, il  n'était  pas  seulement  calme  comme  les  autres; 
sa  joio  éclatait  dans  l'air  de  son  visage  et  dans  la  vivacité 
do  ses  discours.  Interrogé  s'il  était  bâby,  il  répondit 
avec  une  exaltation  extrême,  et  irrita  extrêmement  ses 
juges  par  les  injures  dont  il  les  accabla.  Aujourd'hui ,  les 
religionnairos ,  pleins  de  respect  pour  ce  martyr  et  ne 
pouvant  se  résoudre  à  le  trouver  coupable  un  jour,  assu- 
reni  que  son  apostasie  ne  fut  qu'apparente  ;  qu'il  obéit 


ATTENTAT  CONTRE  LE  ROI.  301 

au  Bâb  en  la  simulant,  et  qu'étant  le  secrétaire  de  son 
maître  et  le  dépositaire  de  tous  ses  papiers ,  il  dut  agir 
ainsi  afin  de  pouvoir  tout  porter,  tout  raconter  aux 
fidèles,  qui,  sans  lui,  auraient  ignoré  les  dernières  pa- 
roles du  Bâb. 

Les  intentions  bienveillantes  du  Sadr-è-Azam  étant 
ainsi  déjouées,  il  ne  restait  plus  qu'à  procéder  à  la  mort 
des  coupables,  dans  la  façon  qui  avait  été  réglée  d'a- 
vance. A  chacun  on  donna  son  captif,  à  quelques-uns  on 
en  remit  deux.  Le  premier  ministre  en  reçut  un.  Il  ne  le 
fit  pas  torturer  et  donna  l'ordre  de  le  tuer  d'un  seul 
coup.  Les  mirzas  ou  employés  des  ministères  en  eurent 
deux;  ils  les  firent  taillader  à  coups  de  canif  et  s'en  mê- 
lèrent eux-mêmes.  Le  grand  écuyer  Asadoullah-Khan,  qui 
était  venu  le  premier  au  secours  du  roi  et  avait  tué  Sa- 
dek.à  coups  de  sabre,  en  réclama  deux  aussi.  Il  les  fit 
ferrer  aux  pieds  et  aux  mains  et  déchirer  à  coups  de 
fouet.  Ainsi  chacun  essaya  de  prouver  son  amour  pour  le 
souverain  et  son  zèle  par  les  inventions  agréablement 
féroces  dont  son  imagination  pût  s'aviser. 

On  vit,  on  vit  alors,  on  vit^e  jour-là,  dans  les  rues  et 
les  bazars  de  Téhéran ,  un  spectacle*  que  la  population 
semble  devoir  n'oublier  jamais.  Quand  la  conversation , 
encore  aujourd'hui,  se  met  sur  cette  matière,  on  peut 
juger  de  l'admiratiota  horrible  que  la  foule  éprouva  et  que 
les  années  n'ont  pas  diminuée.  On  vit  s'avancer,  entre  les 
bourreaux,  des  enfants  et  des  femmes,  les  chairs  ouvertes 
sur  tout  le  corps ,  avec  des  mèches  allumées  flambantes 
fichées  dans  les  blessures.  On  traînait  les  victimes  par 
des  cordes  et  on  les  faisait  marcher  à  coups  de  fouet. 
Enfants  et  femmes  s'avançaient  en  chantant  un  verset 
qui  dit  : 


302  ATTENTAT  CONTRB  LE  ROI. 

«  En  vérité,  nous  venons  de  Dieu  et  nous  retournons  à 
lui!  ■ 

Leurs  voix  s'élevaient  éclatantes  au-dessus  du  silence 
profond  de  la  foule,  car  la  population  téhérany  n'est  ni 
méchante  ni  très-croyante  à  l'Islam.  Quand  un  des  sup- 
pliciés tombait  et  qu'on  le  faisait  relever  à  coups  de  fouet 
ou  de  baïonnettes,  pour  peu  que  la  perte  de  son  sang,  qui 
ruisselait  sur  tous  ses  membres,  lui  laissât  encore  un 
peu  de  force,  il  se  mettait  à  danser  et  criait  avec  un  sur- 
croit d'enthousiasme  : 

«  En  vérité ,  nous  sommes  à  Dieu  et  nous  retournons 
à  lui!  » 

Quelques-uns,  des  enfants,  expirèrent  dans  le  trajet. 
Les  bourreaux  jetèrent  leurs  corps  sous  les  pieds  de  leurs 
pères  et  de  leurs  sœurs ,  qui  marchèrent  fièrement  des- 
sus et  ne  leur  donnèrent  pas  deux  regards. 

Quand  on  arriva  au  lieu  d'exécution,  près  de  la  Porte- 
Neuve,  on  proposa  encore  aux  victimes  la  vie  pour  leur 
abjuration,  et,  ce  qui  semblait  difficile,  on  trouva  même 
à  leur  appliquer  des  moyens  d' intimidation.  Un  bourreau 
imagina  de  dire  à  un  père  que,  s'il  ne  cédait  pas,  il  cou- 
perait la  gorge  à  ses  deux  fils  sur  sa  poitrine.  C'étaient 
deux  petits  garçons,  dont  l'aîné  avait  quatorze  ans,  et 
qui,  rouges  de  leur  propre  sang,  les  chairs  calcinées, 
écoutaient  froidement  le  dialogue  ;  le  père  répondit,  en  se 
couchant  par  terre,  qu'il  était  prêt,  et  l'ainé  des  enfants, 
réclamant  avec  emportement  son  droit  d'aînesse,  de- 
manda à  être  égorgé  le  premier.  Il  n'est  pas  impossible 
que  le  bourreau  lui  ait  refusé  cette  dernière  satisfaction. 
Enfin,  tout  fut  achevé;  la  nuit  tomba  sur  un  amas  de 
chairs  informes;  les  têtes  étaient  attachées  en  paquets 


ATTENTAT  CONTRE  LE  ROI.  303 

au  poteau  de  justice,  et  les  chiens  des  faubourgs  se  diri- 
geaient par  troupes  de  ce  côté. 

Cette  journée  donna  au  Bâb  plus  de  partisans  secrets 
que  bien  des  prédications  n'auraient  pu  faire.  Je  l'ai  dit 
tout  à  l'heure,  l'impression  produite  sur  le  peuple  par 
l'effroyable  impassibilité  des  martyrs  fut  profonde  et  du- 
rable. J'ai  souvent  entendu  raconter  les  scènes  de  cette 
journée  par  des  témoins  oculaires,  par  des  hommes  te- 
nant de  près  au  gouvernement ,  quelques-uns  occuDant 
des  fonctions  éminentes.  A  les  entendre,  on  eut  pu 
croire  aisément  que  tous  étaient  bàbys ,  tant  ris  se  mon- 
traient pénétrés  d'admiration  pour  des  souvenirs  où  l'Is- 
lam ne  jouait  pas  le  plus  beau  rôle ,  et  par  la  haute  idée 
qu'ils  avouaient  des  ressources ,  des  espérances  et  des 
moyens  de  succès  de  la  secte.  On  ne  traite  pas  ce  sujet 
publiquement;  c'est  presque  une  hardiesse  que  de  pronon- 
cer le  nom  de  bàby  ;  ordinairement ,  quand  le  tour  de  la 
conversation  force  à  indiquer  la  religion  nouvelle ,  on  se 
sert  d'une  périphrase  soigneusement  injurieuse*  Comme 
les  bâbys ,  par  principe  ou  plutôt  par  scrupule  reli- 
gieux, condamnent  l'usage  du  kalian,  ou  pipe  d'eau, 
beaucoup  de  gens  qui  n'en  ont  point  le  goût  ne  manquent 
cependant  jamais  d'étaler  un  kalian  pour  ne  pas  être  sus- 
pectés; enfin,  une  notable  recrudescence  d'hypocrisie 
musulmane  éclate  chez  tous  les  hommes  qui  sont,  en 
réalité ,  les  plus  connus  pour  être  des  dissidents  pro- 
noncés. 

Avec  tout  cela ,  le  bâbysme ,  qui  est  resté  strictement 
inactif  depuis  les  événements  de  1852,  passe  pour  avoir 
fait  d'immenses  progrès  et  pour  en  faire  tous  les  jours. 
Obéissant,  sans  doute,  à  un  ordre  général  avec  autant  de 
ponctualité  qu'ils  ont  jadis  exécuté  l'ordre  contraire  ^  les 


304  ATTENTAT  CONTRE  LE  ROI. 

bâbys  désormais  cachent  leur  religion ,  la  renient,  et,  au 
besoin,  ne  se  font  aucun  scrupule  de  dire  que  le  Bàb  était 
un  monstre;  mais  cette  dissimulation  épouvante  peut-étie 
encore  plus  le  gouvernement  que  ne  le  pourraient  faire 
des  essais  de  soulèvement.  Alors  il  compterait  au  moins 
ses  ennemis  et  saurait  où  les  combattre.  Maintenant,  il 
ne  sait,  ne  voit  et  ne  devine  plus  rien.  Fidèle  à  l'impres- 
sion de  crainte  qui  le  saisit  naguère  dans  le  procès  de 
Niaveran,  il  n'ose  pas  faire  de  recherches ,  de  peur  de 
trouver  plus  de  coupables  qu'il  ne  voudrait ,  et  surtout 
de  les  trouver  là  où  il  ne  le  voudrait  pas.  Quand,  par 
maladresse  de  zèle  ou  par  excès  de  haine ,  des  moullas 
dénoncent  quelque  adversaire  comme  bâby,  on  arrête 
tout  au  plus  la  personne  signalée  ;  on  lui  demande  une 
profession  de  foi  ;  on  se  contente  de  ce  qu'elle  répond,  et 
on  la  délivre  au  plus  vite.  L'opinion  générale  est  que  les 
bâbys  sont  répandus  dans  toutes  les  classes  de  la  popu- 
lation et  parmi  tous  les  religionnaires  de  la  Perse ,  sauf 
les  nossayris  et  lesjshrétiens  ;  mais  ce  sont  surtout  les 
classes  éclairées ,  les  hommes  pratiquant  les  sciences  du 
pays,  qui  sont  donnés  comme  très-suspects.  On  pense,  et 
avec  raison,  ce  semble,  que  beaucoup  de  moullas,  et 
parmi  eux  des  moudjteheds  considérables,  des  magistrats 
d'un  rang  élevé,  des  hommes  qui  occupent  à  la  cour  des 
fonctions  importantes  et  qui  approchent  de  près  la  per- 
sonne du  roi,  sont  des  bâbys.  D'après  un  calcul  fait  ré- 
cemment, il  y  aurait  à  Téhéran  cinq  mille  de  ces  reli- 
gionnaires sur  une  population  de  quatre -vingt  mille 
âmes  à  peu  près.  Mais  les  arguments  dont  on  appuie  ce 
calcul  ne  semblent  pas  bien  solides,  et  j'incline  à  croire 
que  si  jamais  les  bâbys  avaient  le  dessus  en  Perse,  leur 
nombre  dans  la  capitale  se  trouverait  bien  plus  considé- 


ATTENTAT  CONTRE  LE  ROI.  305 

rable.  Car,  au  même  instant,  on  devra  ajouter  au  chiffre 
des  zélés,  quel  qu'il  soit  à  cette  heure ,  l'appoint  d'une 
forte  proportion  de  gens  qui  inclinent  vers  les  doctrines 
aujourd'hui  condamnées,  et  auxquels  la  victoire  donne- 
rait le  courage  de  se  prononcer. 

Il  y  a  deux  ans,  le  gouvernement  a  eu  encore  de 
grandes  inquiétudes  au  sujet  des  novateurs  :  une  impor- 
tation soi-disant  européenne  en  a  été  cause.  Parmi  les 
Persans  qui  ont  vécu  en  Europe,  il  s'en  trouvait  un ,  fort 
spirituel,  très-ingénieux ,  grand  ami  des  nouveautés  sur- 
tout et  pressé  d'en  produire ,  qui  avait  conçu  pour  la 
franc-maçonnerie  une  profonde  admiration.  Les  Orien- 
taux goûtent  particulièrement  cette  machinerie,  par  la 
même  raison  qui  nous  fait  apprécier  davantage  dans  la 
musique  asiatique  les  combinaisons  mélodiques  les  plus 
semblables  aux  nôtres.  Le  Persan  dont  je  parle  repré- 
senta au  roi  que,  dans  le  temps  actuel,  il  ne  pouvait  plus 
se  contenter  de  régner,  comme  l'avaient  fait  ses  prédéces- 
seurs, en  s' appuyant  sur  les  deux  seuls  faits  de  l'occupa- 
tion et  de  la  force;  qu'il  lui  fallait  se  procurer  une  ga- 
rantie morale  de  la  fidélité  de  ses  sujets.  En  fondant  à 
Téhéran  une  loge  dont  il  se  déclarerait  le  grand  maître, 
il  aurait  l'avantage  d'attacher  à  tout  jamais  à  sa  personne 
les  membres  de  la  loge,  parce  que  ceux-ci  lui  prêteraient 
le  serment  maçonnique ,  lequel  serment  ne  peut  jamais 
être  rompu,  et,  pourvu  qu'il  eût  soin  d'enrôler  ainsi  tous 
les  hommes  un  peu  importants,  il  se  trouverait,  par  ce 
coup  de  maître,  à  la  tête  de  toutes  les  forces  de  sa  nation, 
et  de  telle  façon  qu'il  ne  serait  au  pouvoir  de  personne 
de  l'en  déposséder  jamais. 

Le  roi  accueillit  avec  intérêt  cette  ouverture  et  se  mon- 
tra sensible  aux  perspectives  brillantes  qu'elle  lui  faisait 


306  ATTENTAT  CONTRE  LE  ROI. 

apercevoir.  Pendant  plusieurs  jours,  il  ne  vit  pas  ses 
ministres,  ses  généraux,  ses  serviteurs  de  tous  grades 
sans  leur  demander  s'ils  avaient  été  au  Feramoush-Kha- 
nèh,  qu'on  venait  d'ouvrir  par  ses  ordres,  et  il  les  pressait 
fortement  de  s'y  rendre.  «  Feramoush-Khanèh  »  veut 
dire  «  la  maison  de  l'oubli;  »  c'est  une  onomatopée  ap- 
proximative du  mot  anglais  «  Freemason.  »  Les  Persans 
n'ont  pas  manqué  de  tirer  de  ce  bel  enchaînement  la  con- 
clusion indubitable  que,  lorsqu'on  sort  du  Feramoush-Kha- 
nèh, on  a  oublié  tout  ce  qu'on  y  a  vu,  et  que  c'est  de  cette 
façon  que  les  chefs  sont  bien  assurés  de  la  discrétion  de 
leurs  disciples. 

Pendant  quelques  semaines ,  tout  le  monde  se  pressa 
pour  être  admis  au  Feramoush-Rhanèh.  La  personne  qui 
en  avait  eu  l'idée  distribuait  des  grades  et  des  rubans , 
faisait  des  discours  ;  on  prenait  du  thé  et  on  fumait  beau- 
coup le  kalian.  Chaque  fois  que  le  roi  demandait  à 
quelqu'un  des  siens  :  Enfin ,  qu'as-tu  vu,  que  t'a-t-on 
montré,  que  t'a-t-on  appris  dans  cette  chambre?  Il  ne 
recevait  jamais  qu'une  seule  réponse  :  Nous  avons  écouté 
un  discours  d'un  tel  qui  nous  a  beaucoup  recommandé  la 
civilisation  et  l'humanité ,  et  nous  avons  fumé  le  kalian 
et  bu  du  thé.  —  Rien  de  plus?  —  Que  je  sois  votre  sa- 
crifice !  Rien  de  plus. 

Le  roi  n'était  pas  content.  Il  soupçonna  qu'on  lui  ca- 
chait quelque  chose  ;  car  il  ne  pouvait  comprendre  que 
les  terribles  mystères  qu'on  lui  avait  laissé  entrevoir 
dans  la  franc-maçonnerie  ne  consistassent  que  dans  les 
occupations  fort  innocentes  qu'on  lui  avouait.  Puis,  il 
n'y  avait  pas  là  de  quoi  expliquer  le  serment  si  formi- 
dable sur  lequel  il  comptait.  Ses  doutes ,  une  fois  expri- 
més, trouvèrent  des  gens  pous  les  accueillir;  les  uns  lui 


ATTENTAT  CONTRE  LE  ROI.  307 

insinuèrent  qu'il  devait  se  passer  dans  ce  secret  des  dé- 
bauches épouvantables  ;  les  autres  furent  plus  hardis,  ils 
prononcèrent  un  grand  mot  :  ils  dirent  que  le  Feramoush- 
Khanèh  ne  pouvait  être  qu'un  lieu  de  ralliement  pour  les 
bàbys. 

A  l'instant  même,  l'ordre  fut  donné  à  tout  le  monde  de 
prendre  garde  d'y  retourner,  et  ceux  qui  y  avaient  été, 
même  par  les  ordres  du  roi,  se  trouvèrent  suspects.  L'au- 
teur de  l'idée  fut,  après  quelques  hésitations,  chassé  de 
la  Perse  $t  exilé,  et,  encore  aujourd'hui,  on  n'aime  pas  à 
avouer  qu'on  a  été  prendre  du  thé  et  fumer  le  kalian  dans 
un  endroit  si  condamnable. 

Si  le  soupçon  était,  dans  ce  cas,  sans  fondement, 
il  ne  faudrait  cependant  pas  supposer  que  les  bâbys 
sont  réellement  au  repos.  Ils  écrivent  considérablement, 
et  leurs  livres  circulent  en  secret.  On  les  cache  avec 
soin,  on  les  lit  avec  passion,  et  on  y  puise  des  armes 
toujours  nouvelles  pour  la  polémique  contre  les  musul- 
mans. D'autre  part,  l'Altesse  Éternelle  et  les  apôtres 
qui  ont  survécu  au  Bàb  convertissent  en  silence  bien  du 
monde,  et  poursuivent  leur  œuvre  avec  constance.  On  a 
prétendu,  il  y  a  quelques  mois,  que  le  chef  suprême  avait 
été  sollicité  par  des  exilés  persans  de  commencer  une 
nouvelle  lutte,  qu'on  l'avait  pressé  d'agir  par  ce  motif  que 
l'administration  actuelle  était  mauvaise  et  désorganisée 
jusqu'à  l'impossibilité  de  la  résistance.  Il  a,  dit-on,  ré- 
pondu qu'il  n'était  pas  encore  temps. 


CHAPITRE  XII 


LES    LIVRES   ET    LA   DOCTRINE   DES   BABYS 

Ainsi,  voilà  une  religion  présentée ,  préconisée  par  un 
tout  jeune  homme.  En  très-peu  d'années ,  c'est-à-dire  de 
4847  à  1852,  cette  religion  s'est  répandue  dans  presque 
toute  la  Perse,  et  y  compte  des  zélateurs  innombrables. 
En  cinq  ans,  une  nation  de  dix  à  douze  millions  d'hommes, 
occupant  un  territoire  qui  en  a  jadis  nourri  cinquante 
millions,  une  nation  qui  ne  possède  pas  ces  moyens  de 
publicité  considérés  par  nous  comme  si  indispensables 
à  la  diffusion  des  idées,  je  veux  dire  les  journaux  et  les 
brochures,  qui  n'a  pas  même  de  service  de  poste  aux  let- 
tres, pas  même  une  seule  route  carrossable  dans  toute 
l'étendue  de  l'empire;  cette  nation,  dis-je,  en  cinq  ans 
a  été  visitée  tout  entière  par  la  doctrine  des  Bâbys,  et 
l'impression  produite  a  été  telle  que  les  plus  graves  évé- 
nements, ainsi  que  je  l'ai  raconté  plus  haut,  en  sont 
résultés.  Et  ce  n'est  point  une  populace  ignorante  qui 
s'est  surtout  émue;  ce  sont  des  membres  éminents  du 
clergé;  ce  sont  des  gens  riches  et  instruits,  des  femmes 
appartenant  à  des  familles  importantes  ;  ce  sont,  enfin, 
après  les  musulmans,  des  philosophes,  des  soufys  en 
grand  nombre,  beaucoup  de  Juifs,  qui  ont  été  conquis 


LES  LIVRES  ET  LÀ  DOCTRINE  DES  BABVs.   *   309 

tout  à  coup  par  la  nouvelle  révélation.  A  le  bien  pren- 
dre, parmi  tous  les  religionnaires  de  la  Perse,  deux 
groupes  seulement  paraissent  être  restés  à  peu  près  en 
dehors  de  ce  mouvement  passionné  :  les  nossayrys  et  les 
chrétiens. 

La  cause  de  cette  abstention  est  la  même  de  part  et 
d'autre  ;  c'est  la  profonde  ignorance  des  matières  intellec- 
tuelles mises  en  question.  Il  y  a  cependant  une  distinction 
à  faire.  Le  nossayry  est  un  nomade,  comme  on  dit,  ou,  pour 
parler  plus  exactement(car  il  n'existe  pas  de  nomades  réels 
en  Perse),  le  nossayry  est  un  homme  de  tribu  occupé  ex- 
clusivement de  ses  troupeaux,  de  ses  champs,  de  la  chasse, 
de  ses  querelles.  Les  besoins  religieux  de  son  cœur  et  de 
son  esprit  sont  complètement  satisfaits  par  le  très-petit 
nombre  de  prescriptions  que  lui  impose  sa  foi.  Il  n'est 
pas  théologien ,  et  son  activité  se  porte  ailleurs  que  sur 
les  sujets  transcendants.  Quant  au  chrétien,  le  mieux  est 
de  n'en  pas  parler.  Dans  l'abjection  complète  où  il  est 
tombé ,  lui  et  son  clergé ,  il  serait  bien  à  désirer,  pour 
l'honneur  du  nom  qu'il  souille,  qu'on  le  vit  disparaître. 
Il  est  incapable  aujourd'hui  d'errer  en  matière  de  foi. 

Ainsi ,  le  bâbysme  a  pris  une  action  considérable  sur 
l'intelligence  de  la  nation  persane,  et,  se  répandant 
même  au  delà  des  limites  du  territoire,  il  a  débordé  dans 
le  pachalick  de  Bagdad ,  et  passé  aussi  dans  l'Inde.  Parmi  . 
les  faits  qui  le  concernent,  on  doit  noter  comme  un  des 
plus  curieux  que,  du  vivant  même  du  Bâb,  beaucoup  de 
docteurs  de  la  religion  nouvelle,  beaucoup  de  ses  secta- 
teurs les  plus  convaincus,  les  plus  dévoués,  n'ont  jamais 
connu  personnellement  leur  prophète,  et  ne  paraissent  pas 
avoir  attaché  une  importance  de  premier  ordre  à  recevoir 
ses  instructions  de  sa  propre  bouche.  Cependant  ils  lui 


310  LÉS  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BABT8. 

rendaient  complètement  et  sans  réserve  aucune  les  hon- 
neurs et  la  vénération  auxquels,  dans  leur  façon  de  voir,  il 
avait  certainement  droit.  On  a  vu  plus  haut  que  l'Altesse 
Pure,  la  Consolation-des-Yeux,  n'avait  jamais  rencontré 
le  Bàb.  Le  chef  mazendérâny  Moulla  Mohammed-Aly 
Balfouroushy  était  dans  le  même  cas;  de  même  encore, 
Moulla  Mohammed-Aly  Zendjâny  ;  de  même  enfin  Y  Altesse 
Éternelle,  qui  n'avait  que  seize  ans  tout  au  plus  quand  le 
Béb,  l'Altesse  Sublime,  souffrit  le  martyre.  On  prétend 
aujourd'hui  que  le  Bâb  désirait  beaucoup  connaître  celui 
qui  est  à  présent  son  successeur  et  qu'il  a  dit,  en  plu- 
sieurs occasions,  qu'il  voudrait  être  sous  ses  ordres; 
cependant  il  ne  furent  jamais  réunis.  Il  résulte  de  cette 
observation  que  l'éloquence  du  novateur,  sa  puissance 
personnelle  de  séduction,  deux  qualités  qui  étaient  cer- 
tainement portées  chez  lui  à  un  haut  degré,  ne  furent  pas 
les  causes  principales  du  succès  de  ses  doctrines,  et  que 
si  quelques-uns  de  ses  familiers  intimes  cédèrent  surtout 
à  ce  mode  de  persuasion,  le  plus  grand  nombre,  et  sans 
doute  les  plus  éminents,  furent  entraînés  et  convaincus 
par  le  fond  même  des  dogmes.  Rien  de  plus  intéressant 
dès  lors  pour  la  connaissance  et  l'appréciation  de  la  si- 
tuation des  esprits,  en  Asie,  que  de  considérer  de  près  des 
doctrines  si  actuelles. 

Les  moyens  d'examen  ne  manquent  pas,  puisque  les 
livres  abondent.  Il  est  vrai  que,  par  tous  les  moyens  pos- 
sibles, les  fidèles  les  dérobent  à  la  connaissance  et  à  la 
vue  des  musulmans.  C'est  une  littérature  secrète,  d'autant 
plus  que,  dans  l'état  présent  des  affaires,  l'homme  qui 
serait  désigné  comme  possédant  des  livres  bàbys,  cour- 
rait assurément  les  plus  grands  dangers  pour  sa  vie.  En 
raison  de  cette  circonstance,  les  livres  bàbys,  outre  le 


IiES  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BABYS.  31  i 

soin  qu'ils  mettent  à  se  cacher  matériellement,  se  ca- 
chent aussi  intellectuellement,  en  ce  sens  qu'ils  sont  tous 
écrits  d'une  manière  énigmatique.  L'homme  qui  les  ouvre 
sans  les  connaître  peut  en  lire  bien  des  pages  sans  y 
voir  autre  chose  que  l'effusion  d'une  pensée  musulmane 
très-compliquée,  surchargée  d'apostrophes  à  la  divinité,  à 
ses  mandataires,  à  ses  lois,  le  tout  fort  obscur,  mais 
n'excitant  pas  beaucoup  plus  le  soupçon  d'hétérodoxie  que 
bien  des  écrits  philosophiques  ou  des  poëmes  soufys  qui 
courent  les  rues  sans  scandaliser  personne.  Pour  com- 
prendre les  livres  bâbys,  il  est  nécessaire  de  les  lire  avec 
un  commentateur  disposé  à  révéler  à  l'étudiant  le  sens 
voulu  de  chaque  mot. 

Les  auteurs  de  ces  livres  sacrés  sontassez  nombreux.  Au 
premier  rang,  il  est  naturel  de  placer  le  Bâb ,  l'Altesse 
Sublime.  On  a  vu  plus  haut  quels  avaient  été  ses  premiers 
écrits  :  le  journal  de  son  pèlerinage  à  la  Mecque  et  un 
commentaire  sur  la  sourat  de  Joseph.  En  1848,  il  codifia, 
pour  ainsi  dire,  ses  prescriptions  et  les  réunit  dans  un 
livre  arabe  qu'il  intitula  Biyyan  «  l'Exposition,  »  c'est-à- 
dire  l'exposé  et  l'explication  de  tout  ce  qu'il  importe 
de  connaître.  Contrairement  aux  premières  manifestations 
de  la  pensée  du  Bàb,  la  polémique  tient,  dans  ce  livre, 
une  très-petite  place,  et,  d'un  bout  à  l'autre,  tout,  forme 
et  fond,  compose  le  dogme  de  la  religion  nouvelle. 

Le  mot  Biyyan,  une  fois  employé  par  le  Bâb,  lui 
parut  convenir  très-bien  pour  désigner  la  sphère  d'idées 
dans  laquelle  sa  pensée  se  mouvait,  et  il  le  donna  dès  lors 
pour  titre  à  tout  ce  qu'il  composa.  Il  conserva  de  même 
dans  ses  œuvres  ultérieures  la  forme  qu'il  avait  donnée 
à  celle-ci  :  elles  furent  assez  multipliées,  eu  égard  à  son 
âge  et  à  la  brièveté  de  sa  vie.  11  y  faut  remarquer 


312  LBS  LIVRES  ET  Là  DOCTRINE  DES  BABYS. 

surtout  un  Biyyan  écrit  en  persan,  qui  n'est  pas  le 
commentaire  du  premier  Biyyan  écrit  en  arabe,  car  il 
necherctiè  nullement  à  en  éclaircir  les  difficultés;  c'en 
est  plutôt  une  reproduction  grossie;  les  développements 
y  sont  plus  accusés  et  par  cela  même  les  subtilités  sou- 
vent plus  raffinées.  Il  ne  faudrait  pas  supposer  que,  parce 
que  la  langue  dans  laquelle  ce  livre  est  rédigé  est  le  per- 
san, le  texte  offre  plus  de  prise  à  l'intelligence  du  vul- 
gaire. C'est  un  persan  où  il  ne  parait  presque  que  des 
mots  arabes  choisis  parmi  les  plus  relevés  et  les  plus 
rares,  et  où  se  combinent  les  formes  grammaticales  des 
deux  langues  de  manière  à  exercer  singulièrement  la 
sagacité  et,  il  faut  le  dire  aussi,  la  patience  des  lecteurs 
dévots  et  confiants.  Suivant  un  usage,  qui  est  du  reste 
assez  reçu  dans  les  ouvrages  philosophiques,  les  verbes 
persans  employés  se  présentent  presque  toujours  sous  la 
forme  concrète  de  participes  passés,  afin  de  ressembler 
autant  que  possible  à  des  verbes  arabes.  Cette  méthode 
ne  rend  pas  la  lecture  bien  commode. 

Outre  les  deux  Biyyans  que  je  viens  de  nommer,  il  y 
en  a  encore  un  troisième,  composé  également  par  le  pre- 
mier* Bâb.  Sans  être  ni  plus  difficile  ni  plus  facile  à  com- 
prendre que  les  deux  autres,  il  les  résume  dans  un  for- 
mat relativement  court.  On  trouvera  la  traduction  de  ce 
catéchisme  à  la  fin  du  volume. 

L'Altesse  Éternelle  a  aussi  composé  un  certain  nombre 
d'ouvrages  ;  parmi  ceux-ci  le  plus  apprécié  des  bâbys, 
c'est  le  Livre  de  la  Lumière.  Il  est  volumineux  et  ne  forme 
pas  moins  d'un  assez  gros  in-folio  :  or,  si  l'on  tient 
compte  de  la  propriété  qu'a  le  caractère  neskhy  de  con- 
tenir beaucoup  de  matière  en  peu  de  place,  c'est  à  peu 
près  deux  volumes  de  format  semblable  dans  nos  langues 


LES  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BABYS.  3*3 

européennes.  Le  contenu  de  ce  livre,  écrit  avec  passion  et 
chaleur,  est  surtout  mystique. 

Enfin,  parmi  les  docteurs  que  nous  allons  connaître  de 
plus  près  tout  à  l'heure,  la  plupart  ont  écrit  soit  des  ef- 
fusions, soit  des  prières,  soit  des  traités  de  polémique.  Il 
ne  parait  pas  que  Gourret-oul-Ayn,  la  Consolation-des- 
Yeux,  ait  rien  composé,  du  moins  je  n'en  ai  pas  connais- 
sance, ou  si  elle  a  écrit,  son  œuvre  est  peu  considérable. 
Les  voyages,  les  conversions,  la  prédication,  ont  surtout 
occupé  cette  existence,  qui  ne  se  prolongea  pas  beaucoup. 
Mais  une  autre  personne,  aujourd'hui  vivante,  moins 
éminente  sans  doute  que  la  Consolation-des-Yeux,  mais 
qui  occupe  pourtant,  parmi  les  religionnaires,  un  rang 
très-élevé  et  que  l'on  désigne  par  le  titre  de  «  Son  Excel- 
lence la  Purifiée,  »  Djendb  Moteherreh,  a  composé  un 
ouvrage  qui  est  lu  avidement  par  tous  les  bâbys.  Il  est 
digne  d'observation  que,  dans  cette  seconde  période  de 
la  foi  où  nous  sommes  actuellement  et  que  l'on  pourrait 
peut-être  appeler,  sous  toutes  réserves,  l'âge  apostolique 
du  bâbysme,  les  écrivains  sacrés  s'occupent  beaucoup 
plus  de  l'effusion,  de  l'exaltation  mystique,  de  l'applica- 
tion du  dogme  tel  qu'il  est,  que  de  l'explication  de  ce 
dogme  ou  de  ses  développements  possibles.  On  croit,  et 
cela  suffit;  on  cherche  peu  à  définir,  et  l'attente  de  grands 
et  prochains  événements  dans  laquelle  on  vit  a  empêché 
jusqu'ici  les  hérésies  de  se  produire,  ou  du  ipoins  a 
presque  immédiatement  arrêté  les  faibles  velléités  qui  se 
sont  fait  jour  dans  ce  sens.  L'enthousiasme  ici  ne  donne 
que  peu  de  place  à  la  réflexion. 

Je  passe  maintenant  à  l'examen  des  doctrines  :  je 
commencerai  nécessairement  par  ce  que  le  Bâb  a  ensei- 
gné sur  la  nature  de  Dieu. 


314  LES  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BABYS. 

Dieu  est  unique,  immuable,  éternel  ;  il  n'a  pas  de  com- 
pagnon. C'est  la  même  formule  que  celle  dont  les  musul- 
mans font  usage;  mais  la  portée  en  est  différente.  Les  mu- 
sulmans actuels  entendent  dire  parla  que  le  Christ  n'est 
pas  Dieu,  et  que  la  personnalité  divine,  bornée  à  elle- 
même,  ne  produit  pas  d'émanation,  ni  ne  se  communique 
d'aucune  espèce  de  manière  en  dehors  de  la  stricte,  com- 
plète et  absolue  unité.  Le  Bâb  prétend  seulement  établir 
qu'en  dehors  de  Dieu,  il  n'y  a  pas  de  Dieu;  qu'il  n'existe  . 
pas  deux  puissances  divines  étrangères  l'une  à  l'autre.  Mais 
il  ne  se  prononce  pas  encore  sur  le  caractère  qu'il  prétend 
reconnaître  à  l'amplitude  divine,  lorsqu'il  écrit  les  pa- 
roles que  je  viens  de  relever,  et  l'on  s'aperçoit  bientôt 
qu'il  entend  par  l'unité  divine  tout  autre  chose  qu'une 
individualité  renfermée  en  elle-même. 

Dieu  eât  essentiellement  créateur  parce  qu'il  est 
la  vie,  parce  qu'il  la  répand  et  que  le  seul  moyen  de 
la  répandre  c'est  de  créer  ;  autrement,  il  la  concentre- 
rait tout  entière  dans  sa  propre  essence.  Pour  créer, 
il  se  sert  de  sept  lettres;  j'emprunte  les  termes  bâbys. 
Ceci  revient  à  dire  qu'il  se  sert  de  la  païole  et  des 
différentes  manifestations  de  la  parole ,  représentées  ici 
par  sept  lettres  ou  mots,  car  l'expression  arabe  horouf 
a  les  deux  valeurs.  Ces  sept  lettres  sont  :  la  force, 
la  puissance,  la  volonté,  l'action,  la  condescendance, 
la  glojre  et  la  révélation;  c'est  ce  que  nous  appel- 
lerions des  attributs.  Dieu  en  possède  bien  d'autres, 
une  infinité  d'autres  ;  tous  les  attributs  imaginables,  et 
c'est  co  qui  est  contenu  dans  cette  affirmation,  que  tous 
les  noms  excellents  lui  appartiennent.  Or,  ces  attributs, 
ou,  ce  qui  revient  au  même,  ces  noms,  ces  lettres,  ces  pa- 
roles, ont  en  elles  la  vie  et  la  plénitude  active  de  lft 


LES  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BABYS.  315 

vertu  qu'elles  représentent.  De  là  on  voit  que  Dieu,  dans 
tous  les  sens  imaginables  et  sous  quelque  aspect  qu'on 
puisse  le  concevoir,  est  toujours  vivant,  agissant,  mou- 
vant. Seulement,  pour  ce  qui  concerne  le  fait  de  la  création, 
autant  que  nous  le  pouvons  voir  et  juger,  le  Bâb  enseigne 
que  sept  des  vertus  seulement  ont  opéré,  et  c'est  ainsi 
que  ces  sept  vertus,  en  créant  l'univers  actuel,  ont  ma- 
nifesté la  vérité  de  cet  axiome  :  «  Dieu  est  l'unité  primi- 
tive d'où  émane  l'unité  supputée.  » 

C'est-à-dire  que  Dieu  est  l'unité  qui  peut  prolonger  ou 
retirer  à  son  gré,  partiellement  ou  totalement,  les  applica- 
tions de  ses  vertus,  de  ses  lettres,  de  son  mode  de  vie, 
et  qui  n'en  sera  nullement  diminuée  ;  et  cette  unité  garde 
comme  caractère  essentiel  cette  prérogative,  qu'elle  seule 
possède.  En  effet,  toutes  les  existences,  toutes  les  indi- 
vidualités émanées  de  Dieu  sont  supputées,  c'est-à- 
dire,  dans  le  langage  du  Bâb,  qu'elles  ne  pourraient  à 
leur  tour  produire  aucune  action  émanatrice  sans  qu'il  y 
eût  aussitôt  fractionnement,  diminution,  destruction. 
Voilà  la  distinction  entre  Dieu  et  la  créature. 

Mais  cette  créature,  qui  n'est  pas  Dieu,  puisqu'elle  ne 
possède  aucunement  la  plénitudedes  vertus  etdes attributs 
divins,  et  que  surtout  elle  n'a  pas  celle  de  l'expansion, 
n'est  cependant  pas  complètement  séparée  de  Dieu,  de  qui 
elle  vient;  car  «  il  n'y  a  rien  en  dehors  de  lui,  »  et  Dieu 
s'écrie  lui-même  :  «  En 'vérité,  6  ma  créature,  tu  es 
moi  I  »  Et  encore  :  «  Tout  ce  qui  porte  le  nom  d'une  chose 
m'appartient,  et  ce  que  tu  possèdes,  cela  est  ce  qui  est  à 
moi;  »  et  enfin  ceci,  qui  est  explicite  : 

«  Tout  ce  qui  porte  le  nom  d'une  chose  quelconque, 
«  cela  n'est  pas  en  dehors  de  la  création,  et  il  n'y  a  pas 
«  de  tiers  entre  cela  et  moi.  Certes,  je  suis  \&\&\\\fe^\. 


316  LES  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BÀBYS. 

«  certes  il  n'y  a  hors  de  moi  (en  apparence)  que  la  créa- 
«  tion.  » 

De  sorte  que  tout  ce  qui  existe,  tout  ce  qui  a  forme, 
tout  ce  qui  a  nom  est  en  Dieu,  émané  de  lui,  inférieur  à 
lui,  moins  doué,  moins  fort,  moins  complet  que  lui,  mais 
ce  n'est  là  qu'un  accident,  qui  n'a  de  place  que  dans  le 
temps  et  l'espace. 

«  Au  jour  du  dernier  jugement,  on  contemplera  la 
«  réunion  à  Dieu  et  cela  d'une  manière  évidente.  » 

Alors  : 

«  Toutes  choses  seront  anéanties,  moins  la  nature  di- 
vine. » 

C'est-à-dire  que  toutes  les  défectuosités,  résultat  du 
fait  de  l'émanation,  de  la  séparation,  même  temporaire, 
d'avec  l'essence  pure — et  c'est  là  qu'il  faut  voir  les  causes 
du  mal  en  ce  monde  —  tout  cela  disparaîtra,  et  Dieu 
retirera  à  lui  ce  qui  est  de  lui. 

li  résulte  de  cet  exposé  que  le  dieu  des  bâbys  n'est  pas 
un  dieu  nouveau,  mais  celui  de  la  philosophie  chaldéenne, 
de  l'alexandrinisme ,  d'une  grande  partie  des  théories 
gnostiques,  des  livres  magiques,  en  un  mot,  de  la  science 
orientale  de  toutes  les  époques.  Ce  n'est  pas  celui  que 
confesse  le  Pentateuque,  mais  c'est  bien  celui  de  la  Ge- 
mara  et  du  Talmud  ;  ce  n'est  pas  celui  que  l'Islam  a  cher- 
ché à  définir  d'après  ce  que  Moïse  et  Jésus-Christ  lui  en 
avaient  pu  apprendre;  mais  c'est  très-bien  celui  de  tous 
les  philosophes,  de  tous  les  critiques,  de  tous  les  habiles 
gens  qu'il  a  nourris  dans  ses  écoles.  En  un  mot,  soufys, 
guèbres  sémitisés, —  c'est-à-dire  tous  les  guèbres  depuis 
les  Sassanides,  —  et  avant  eux  l'Orient  tout  entier,  ont  con- 
fessé et  chéri  et  cherché  ce  dieu-là  depuis  que  la  science 
a  commencé  dans  ces  contrées.  Pendant  des  séries  de 


LES  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BABYS.      317 

siècles,  l'Orient  l'a  honoré  à  sa  manière,  et  après  la  longue 
interruption  amenée  par  les  dominations  chrétienne  et 
musulmane,  interruption  qui,  ainsi  qu'on  l'a  vu,  n'a  rien 
fait  oublier,  le  Bâb  n'a  fait  autre  chose  que  proposer  à 
tout  le  monde  de  le  tirer  de  son  obscurité,  de  le  repren- 
dre, de  le  restaurer. 

Il  l'a  fait  dans  un  esprit  qui  ne  manque  pas  de  largeur 
ni  de  force.  Il  n'a  pas  dit  qu'il  apportait  une  nouvelle 
conception  de  la  divinité,  la  seule  vraie,  ni  qu'il  pût 
donner  toute  la  connaissance  que'  comporte  le  sujet.  Il  a 
dit  qu'il  ne  venait  donner  qu'un  développement  déplus 
à  la  science  de  la  nature  divine  ;  que  tous  les  prophètes 
successivement  en  ont  dit  plus  que  leurs  prédécesseurs 
n'avaient  eu  mission  de  le  faire,  et  que  c'est  simplement 
en  conséquence  de  ce  progrès  régulier  que  lui  a  été 
commise  la  tâche  d'être  plus  complet  que  Mahomet,  le- 
quel l'avait  été  plus  que  Jésus,  qui,  à  son  tour,  en  avait  su 
plus  que  ses  prédécesseurs.  Mais  le  Bâb  ajoute  qu'il  ne 
faut  pas  s'exagérer  le  progrès  qu'il  est  possible  de  faire 
dans  la  connaissance  de  Dieu.  Jamais,  jusqu'au  jour  du 
dernier  jugement,  on  ne  le  connaîtra  tout  entier,  c'est-à- 
dire  que  la  créature  ne  pourra  le  pénétrer  que  dans  ce 
moment,  où,  cessant  d'être  créature,  elle  retournera  à  lui 
et  se  trouvera  être  en  lui,  être  lui.  Jusque-là,  on  n'obtien- 
dra que  des  connaissances  plus  ou  moins  incomplètes, 
toujours  bien  éloignées  d'embrasser  l'ensemble.  En  con- 
séquence, se  livrer  à  cette  recherche  stérile  n'est  pas 
le  but  que  l'homme  doit  se  proposer.  Obéir  à  Dieu, 
l'aimer,  aspirer  à  lui,  voilà  ce  qu'il  doit  faire  plutôt 
que  prétendre  entrer  dans  des  secrets  trop  dispro- 
portionnés à  son  état  actuel.  Il  ne  lui  sera  jamais  de- 
mandé compte  de  son  savoir  ni  de  sa  subtilité  sur  ce 


348  LES  LIVRES  ET  LÀ  DOCTRINE  DES  BABYS. 

point;  qu'il  s'occupe  donc  d'autre  chose.  Ce  que  chaque 
prophète  révèle  suffit  au  besoin  de  chaque  temps. 

On  a  vu  que  le  Bab  fait  résider  le  mal,  Terreur,  dans 
le  fait  même  de  l'émanaton  qui  produit  un  écart  plus 
ou  moins  considérable  de  la  créature  à  l'égard  de 
l'essence  divine;  c'était  l'idée  de  certains  gnostiques.  On 
ne  peut  pas  se  flatter  qu'elle  fasse  avancer  beaucoup  la 
solution  du  grand  problème,  attendu  qu'un  déplacement 
qui  transporte  une  manifestation  d'existence  de  l'ordre 
de  l'infini  dans  celui  du  fini  ne  suffit  pas  pour  donner 
une  notion  claire  de  la  production  de  l'existence  négative, 
en  tant  que  l'erreur  et  le  mal  seraient  adéquats  à  cette 
/dernière.  Mais  ce  qui  est  à  considérer  dans  la  théorie  du 
Bàb,  c'est  qu'il  s'écarte  tout  à  fait  de  l'opinion,  si  chère 
à  la  plupart  des  philosophes  asiatiques,  suivant  laquelle 
la  matière  serait  responsable  de  tout  ce  qui  est  à  ré- 
prouver. Nulle  part  le  Bâb  ne  se  prononce  d'une  manière 
défavorable  à  l'égard  de  la  matière.  On  verra,  au  contraire, 
tout  à  l'heure  qu'il  se  montre  d'une  grande  condescen- 
dance envers  elle,  et  assurément,  sur  ce  point,  il  s'écarte 
beaucoup  des  gnostiques. 

En  concevant  de  cette  manière  la  nature  divine,  nous 
embrassons  nécessairement  dans  notre  conception  et  l'ori- 
gine de  la  création  et  la  fin  certaine  de  cette  création,  de 
sorte  que  dans  la  solution  du  premier  problème  se  trouve 
comprise  la  solution  des  deux  autres.  Nous  pouvons  en  con- 
clure que  nous  sommes  ici  en  présence  d'une  doctrine 
panthéistique  qui  a  pour  caractéristique  principale  de 
n'être  ni  matérialiste,  ni  spiritual iste  absolument,  ou 
plutôt,  par  cela  même  que  la  nature  extérieure,  visible, 
tangible,  y  est  donnée  comme  aussi  divine  dans  son 
essence  que  l'esprit,  et  aussi  innocente  en  elle-même,  il 


LES  LIVRES  ET  LA'  DOCTRINE  DES  BABYS.  319 

se  trouve  que  ce  panthéisme  est  celui  des  magiciens  qui 
dans  la  matière  voient  surtout  la  forme,  et  dans  la  forme 
les  instruments,  les  moyens  de  la  puissance  productrice. 
Il  y  a  donc  là  un  spiritualisme  relativement  modéré,  assez 
convenable  pour  rallier  les  différents  partis  des  soufys, 
dont  les  systèmes  oscillent  entre  le  plus  grossier  ma- 
térialisme et  les  raffinements  du  plus  insaisissable  spiri-  / 
tualisme. 

L'univers  étant  ainsi  posé  au-dessous  de  Dieu,  mais  en 
rapport  constant  avec  ce  même  Dieu,  dont  il  émane  et 
auquel  il  doit  retourner,  il  faut  voir  de  quelle  manière 
s'exerce  ce  rapport  et,  pour  cela,  comment  l'univers  est 
constitué  de  façon  à  le  rendre  possible. 

On  a  vu  que  le  monde  émanait  de  la  divinité  par  l'action 
de  sept  expressions,  de  sept  lettres,  et  que  ces  sept  ex- 
pressions sont  la  force,  la  puissance,  la  volonté,  l'action, 
la  condescendance,  la  gloire,  la  révélation .  Le  Bâb  ne  dit 
pas  expressément  que  ce  sont  là  autant  de  manifestations 
du  Verbe  ;  mais  par  l'expression  horouf,  «  les  lettres,  » 
ou  «  les  mots,  »  il  exprime  suffisamment  cette  idée,  et  par 
là  se  rattache,  dès  l'origine  de  son  système,  à  la  philoso- 
phie régnante,  celle  de  Moulla  Sadra  et  de  Hadjy  Moulla 
Hadjy  Sebzewary,  essentiellement  néoplatoniciens  à  cet 
égard.  Des  sept  lettres  Dieu  dit  lui-même  dans  le  Biyyan  : 

«  C'est  la  porte  de  Dieu,  relativement  à  ce  qui  est  dans 
«  le  domaine  des  cieux  et  de  la  terre  et  à  ce  qui  est  entre 
«  les  deux.  Tout  cela  obéit  aux  préceptes  de  Dieu  et  est 
«  conduit  par  son  action.  » 

Voilà  donc  le  monde  créé  au  moyen  de  sept  expressions, 
lettres  ou  paroles.  Comme  paroles,  elle  sont  la.  source  des 
choses  purementintellectuelles;  commelettres,  c'est-à-dire 
comme  apportant  toute  la  combinaison  des  UçjNfc&.>  ^\\&^ 


320  LES  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BABTS. 

sont  la  source  des  formes  visibles,  qui  ne  vont  pas  sans  la 
matière,  en  même  temps  que  la  matière  n'est  pas  sans 
elles  ;  donc  elles  ont  déterminé  la  matière.  Mais,  au-dessus 
de  ce  chiffre  7,  comme  des  expressions  créatrices,  il  faut 
placer  le  mot  hyy}  «  vivant,  »  car  la  vie  est  à  la  fois  la 
source  même  et  le  produit  des  sept  énergies.  En  effet, 
la  valeur  numérique  de  la  lettre  h  est  8  et  celle  de  y 
est  1 0,  ce  qui  fait  \ 8  ;  en  y  ajoutant  4  pour  la  forme  ahyy, 
«  celui  qui  donne  la  vie  »  on  a  49,  et  le  Bàb  en  conclut 
que  49  est  l'expression  numérique  de  Dieu  lui-même, 
d'autant  plus  qu'il  appelle  l'attention  d'une  manière  toute 
particulière  sur  le  mot  tvdhed,  usité  par  le  Roran  pour 
indiquer  «  l'unique  »  c'est-à-dire  Dieu.  C'est,  en  effet, 
une  des  dénominations  les  plus  élevées  dont  puissent  se 
servir  les  musulmans  pour  désigner  le  souverain  des 
mondes;  or,  icdhed,  dans  sa  valeur  numérique,  c'est 
6  -j-  4  -f-  8  +  *  —  49:  ainsi  le  chiffre  4  9  signifie  «  l'unique 
qui  donne  la  vie,  »  autrement  «  Dieu,  unique  et  créateur.  » 
11  reste  ainsi  établi  que  le  nombre  49  étant  le  chiffre,  et 
par  conséquentla  parole,  la  lettre  de  Dieu,  renferme  né- 
cessairement les  sept  lettres  qui  servent  de  moyen  pour 
la  production  du  monde.  11  en  résulte  nécessairement 
que,  le  monde  n'étant  autre  chose  qu'une  émanation  di- 
vine et  reposant  sur  les  mêmes  principes  de  vie,  le 
nombre  49  doit  se  trouver  à  la  base  de  toutes  les  orga- 
nisations partielles  qu'on  y  rencontre. 

Avant  d'aller  plus  loin,  il  faut  que  j'insiste  sur  la 
lettres  a  =  \ ,  qui,  introduite  tout  à  l'heure  dans  le  mot 
ahyy,  lui  a  donné  la  valeur  active  ou,  comme  disent  les 
grammairiens,  celle  d'un  nom  d'agent.  Cette  lettre,  ce 
nombre  4 ,  est  ce  que  les  bâbys,  qui  ne  font  en  cela  que 
suivre  des  méthodes  bien  antérieures  à  eux,  appellent  «  le 


LES  LIVRES  ET  LÀ  DOCTRINE  DES  BÀBYS.  321 

Point.  »  C'est  le  principe  d'existence,  de  réalité  introduit  ' 
dans  tout  ce  à  quoi  on  le  rapporte,  et  lorsqu'il  est  question 
de  Dieu,  on  peut,  on  doit  considérer  le  Point  comme  étant 
la  partie  mystérieuse,  inappréciable,  qui  fait  précisément 
que  Dieu  est  Dieu,  et  dont  nous  ne  pouvons  comprendre 
la  véritable  valeur  parce  que  nous  ne  pouvons  pas  la  dé- 
composer; or,  sans  analyse,  il  n'y  a  pas  pour  nous  de 
compréhension.  On  pouvait  être  tenté,  tout  à  l'heure,  de 
supposer  que  cet  4  complaisant,  qui  venait  compléter  le 
chiffre  49,  était  un  peu  de  fantaisie  ou  de  tolérance.  Il  n'en 
est  nullement  ainsi,  et  c'est  lui,  au  contraire,  qui  emporte 
la  plus  forte  part  de  signification  dans  les  mots  où  il  se 
trouve.  Nous  en  aurons  plus  loin  une  autre  preuve. 

Le  Bâb  ne  se  contente  pas  des  preuves  qui  précèdent 
pour  montrer  l'importance  du  chiffre  4  9  ;  il  observe  encore 
que  la  formule  consacrée,  «  Bism  lllah  elemna,  elegdous,  » 
«  Au  nom  de  Dieu,  le  très-grand,  le  très-saint,  »  formule 
bien  puissante,  qui  manifeste  la  foi  et  constitue  le  résu- 
mé le  plus  parfak  de  la  vérité,  produit  encore,  par  l'ad- 
dition de  la  somme  des  lettres  dont  elle  est  composée,  le 
chiffre  49. 

Du  moment  qu'il  est  bien  établi  que  le  chiffre  49  a  une 
valeur  et  une  portée  si  hautes,  l'unité  divine  étant  un  tout 
composé  de  49  énergies,  le  Bâb  en  tire  la  conséquence  que 
cette  disposition  par  49  doit  présider  à  tout  dans  le 
monde  :  il  déclare  donc  que  l'année  a  49  mois  et  chaque 
mois  49  jours,  chaque  jour  49  heures,  chaque  heure 
19  minutes.  Cette  détermination  une  fois  établie  pour 
le  temps,  il  l'applique  également  à  l'espace  et  fait  triom- 
pher le  nombre  sacré  en  toutes  choses.  Bouleversant  ou, 
suivant  lui,  régénérant  toutes  les  mesures  itinéraires, 
toutes  les  mesures  de  longueur,  de  poids,  etc .^ il  les  awisoftA. 


322  LES  LIVRES  ET  LÀ  DOCTRINE  DES  BÀBYS. 

à  la  division  par  19.  La  jurisprudence,  qu'il  renouvelle, 
applique  également  les  amendes  par  19,  et  les  marchands, 
dans  tous  leurs  calculs,  doivent  se  régler  sur  la  même 
supputation,  afin  de  ne  plus  troubler  dans  le  monde  les 
lois  de  l'harmonie  préétablie.  Dans  les  temples,  dans  les 
lieux  de  prière,  l'organisation  sacerdotale  doit  également 
se  régler  sur  le  même  nombre.  Chaque  collège  de  prêtres, 
qu'il  institue  d'avance  en  esprit  et  en  droit,  en  attendant 
que  le  triomphe  du  bâbysme  permette  de  l'introniser  en 
fait,  est  présenté  par  le  Bàb  comme  formant  une  unité 
composée  de  dix-huit  parties  auxquelles  préside,  à  l'instar 
du  Point,  un  chef,  qui  en  est  le  résumé,  le  directeur,  le 
sommet.  On  voit  ainsi  que  le  monde  est  établi  conformé- 
ment à  la  nature  divine. 

11  ne  faut  pas  prendre  tout  cela  pour  un  symbole.  Le 
Bàb  ne  pense  pas  faire  ici  une  institution  commémorative. 
11  vise  plus  haut  :  il  entend  donner  à  toutes  choses  leur 
détermination  normale  et  nécessaire.  Jusqu'ici,  l'igno- 
rance avait  violenté  l'esprit  et  la  matière,  en  leur  impo- 
sant des  modes  d'activité  et  des  lois  d'organisation  qui 
ne  répondaient  pas  à  leur  véritable  nature.  Le  Bàb  réta- 
blit la  cohérence  et  la  similitude  de  mouvements  entre 
Dieu  et  la  créature  momentanément  écartée  de  sa  source, 
et  c'est  pourquoi  il  dit  avec  autorité  :  «  Organisez  toutes 
choses  d'après  le  nombre  de  l'unité,  c'est-à-dire  avec  une 
division  par  dix-neuf  parties.  » 

L'univers  ayant  été  ainsi  primitivement  créé  confor- 
mément à  la  nature  divine,  dont  il  est  émané  et  où  il  doit 
retourner,  il  résulte  de  cette  corrélation  que  les  rapports 
ne  pouvaient  être  rompus  entre  le  Créateur  et  la  création 
souffrante.  Si  celle-ci  y  était  intéressée,  on  peut  dire  que 
le  Créateur  ne  l'était  pas  moins,  et  ce  devait  être  son  but 


LES  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BABYS.  323 

de  ramener  à  lui  les  parties  de  lui-même  qu'il  en  avait 
momentanément  écartées,  et  qui,  bien  que  déchues,  dans 
un  certain  sens,  n'en  ont  pas  moins  gardé  une  grande  part 
de  dignité,  puisqu'elles  ressemblent  encore  si  bien  à  leur 
auteur.  On  voit,  dans  cette  conception,  que  Dieu  ne  saurait 
être  qu'essentiellement  bon,  et  que  l'homme  (et  avec 
lui  toute  la  nature)  dégénéré,  mais  cependant  resté  bien 
sublime  encore,  ne  peut  manquer  d'être  bon.  L'homme 
manifeste  cet  attribut  par  cela  même  qu'il  a  le  sentiment 
de  son  origine,  et  aspire  incessamment  à  y  retourner. 

Dans  cet  état  de  choses,  dans  ce  courant  sympathique 
qui  va  de  l'être  infini  à  sa  portion  finie,  Dieu  prouve  sa 
vitalité  par  des  rapports  ininterrompus  avecia  créature, 
et  ces  rapports  ont  déjà  trouvé  leur  expression  dans  une  / 
des  parties  constitutives  du  chiffre  sept  :  la  révélation.  ' 
La  nature  ignorante,  oublieuse,  s'élance  vers  Dieu  pour 
connaître,  car  la  science  est  le  seul  moyen  qu'elle  ait  de  se 
régénérer,  et  Dieu,  qui  l'aime,  la  lui  dispense  avec  les  pré- 
cautions qu'exige  sa  faiblesse,  résultat  de  son  écart, 
11  ramène  l'homme,  il  le  tire  à  Jui,  en  quelque  façon,  au 
moyen  d'une  chaîne  et  par  une  série  de  secousses  ména- 
gées; la  chaîne,  c'est  la  série  des  prophètes;  les  se- 
cousses, ce  sont  les  révélations  que  ces  personnages 
apportent.     . 

Mais  les  hommes  n'ont  pas  plus  compris  le  caractère 
vrai,  l'essence  réelle  des  mandataires  de  Dieu,  qu'ils  n'ont 
compris  Dieu  lui-même.  Gomment  aurait-il  pu  se  faire 
qu'un  homme  purement  homme,  soumis,  rùême  dans  la 
moindre  mesure  que  l'on  voudra,  aux  humbles  conditions 
d'esprit  qu'entraîne  le  mode  d'existence  terrestre,  pût 
jamais  s'élever  assez  pour  que  la  bouche  de  Dieu 
touchât  son  oreille  et  la  pensée  de  Dieu  son  \uteVtt%*A\<^ 


324  LBS  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BABYS. 

Il  y  a  de  grands  rois,  il  y  a  de  grands  docteurs  ;  l'huma- 
nité a  fourni,  a  connu  des  sages  éclatants,  pourtant  si  Ton 
mesure  la  distance  qui  sépare  toutes  ces  natures  si  nobles, 
si  élevées,  sans  doute,  de  la  véritable  nature  prophétique 
telle  que  le  monde  l'a  révérée  dans  un  très-petit  nombre 
d'apparitions  inoubliables,  on  peut  bien  se  convaincre 
qu'un  mandataire  de  Dieu  ne  saurait  être,  à  proprement 
parler,  un  homme.  Que  sera-ce  donc? 

Ce  sera  comme  le  monde,  comme  l'univers  lui-même, 
une  émanation  de  la  nature  divine.  Seulement  cette  éma- 
nation restant  en  communication  constante  avec  son 
origine,  et  en  étant  un  prolongement  plus  court  dans  le 
temps,  en  reste  infiniment  plus  rapprochée  et  constitue 
réellement,  par  ses  qualités  et  ses  défectuosités  réunies, 
un  intermédiaire  entre  Dieu  et  l'univers.  Au  pointde 
vue  humain,  c'est  une  personnalité,  puisque  la  forme, 
l'apparence  en  est  rigoureusement  déterminée  et  finie,  et 
que  le  corps  de  Jésus,  celui  de  Mahomet,  sont  bien  réel- 
lement des  apparitions  positives  ;  mais  au  point  de  vue 
intellectuel,  prophétique,  ce  sont  des  souffles  de  la  bou- 
che de  Dieu,  qui  ne  sont  pas  actuellement  Dieu,  mais  qui 
viennent  de  lui  plus  réellemment,  et  retournent  à  lui 
plus  rapidement  que  les  autres  êtres.  Ce  sont  ses  paroles, 
ce  sont  ses  lettres.  Ainsi,  les  prophètes  sont  à  la  fois  des 
hommes  et  en  même  temps  Dieu  lui-même,  sans  être 
tout  à  fait  ni  l'un  ni  l'autre. 

Considérés  dans  leurs  rapports  entre  eux  et  comparés 
quant  à  leur  nature,  on  peut  dire  que  ces  envoyés  célestes 
ne  sont  nullement  différents  les  uns  des  autres.  11  y  a 
plus  :  on  serait  presque  en  droit  d'affirmer  qu'ils  sont 
toujours  les  mêmes,  puisqu'ils  émanent  identiquement  de 
)a  même  origine,  qu'ils  résultent  de  la  même  pensée, 


LES  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BÀBYS.  325 

qu'ils  viennent  pour  le  même  objet,  qu'ils  retournent 
sans  transition  à  la  nature  divine,  ce  que  ne  font  pas  les 
autres  hommes.  Cependant  il  y  a  entre  eux  une  grande 
différence  quant  au  rôle  qu'ils  ont  à  remplir. 

Les  prophètes  primitifs  venant  agir  sur  une  nature 
humaine  extrêmement  endormie,  alourdie,  paralysée  dans 
sa  chute,  n'ont  eu  pour  mission  que  de  la  réveiller  dans 
la  mesure  du  possible,  et  de  l'acheminer  vers  l'intelli- 
gence de  sa  situation.  Ils  lui  ont  annoncé  peu  de  vérités, 
et  des  plus  simples  ;  ils  lui  ont  prescrit  peu  de  règles,  et  les 
plus  nécessaires  ;  lui  laissant  le  temps  de  se  réconforter 
sans  trop  d'efforts,  ils  n'ont  pas  voulu  la  brusquer,  au 
risque  de  la  faire  choir  encore  en  la  menant  trop  vite. 
C'est  là  une  des  manifestations  de  cette  bonté  éternelle  qui 
fait  le  fond  de  tous  les  actes  divins  ;  et  combien  elle  s'est 
trouvée  être  en  cela  prévoyante  et  sage,  c'est  ce  que  la 
difficulté  avec  laquelle  les  hommes  ont  toujours  obéi  à 
toutes  les  prescriptions,  si  faciles  et  si  modestes  qu'elles 
fussent,  s'est  chargée  de  démontrer  dans  tous  les  siècles. 

Graduellement,  toutefois,  et  à  pas  bien  chancelants,  mais  /> 
cependant  ininterrompus ,  l'humanité  marchait.  La  loi  de 
Moïse  devint  bientôt  insuffisante,  et  la  nature  divine 
s'incarnant  dans  Jésus  apporta  le  christianisme.  C'était 
un  progrès  immense.  Le  monde  en  profita  assez  pour  que, 
après  un  laps  de  temps  beaucoup  moins  considérable  que 
celui  qui  s'est  écoulé  depuis  David,  le  dernier  prophète,  ou, 
si  Ton  veut,  Salomon,  jusqu'à  Jésus,  Mahomet  pût  appa- 
raître. Il  entraîna  encore  les  hommes  un  peu  plus  loin  que 
Jésus  ne  les  avait  portés.  Cependant,  non  plus  que  son 
prédécesseur,  il  ne  vint  pas  à  bout  de  leur  imprimer  un 
mouvement  uniforme,  et  beaucoup  d'entre  eux  restèrent 
obéissants  aux  révélations  périmées,  coma&ç&lt  4fa\V.«t~ 


326  LES  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DBS  BABYS. 

rivé  antérieurement.  Enfin  le  Bâb  parut  à  son  tour,  et  sa 
révélation,  plus  complète  sans  doute  et,  comme  diraient 
chez  nous  certains  politiques,  plus  progressive,  a  d'ail- 
leurs revêtu  des  caractères  assez  particuliers,  qui  sont 
la  démonstration  et  la  preuve  de  son  excellence. 

Elle  n'abroge  aucune  des  prescriptions  essentielles 
des  lois  précédentes,  mais  elle  vient  les  compléter.  Elle 
ne  donne  pas  les  autres  prophètes  comme  ayant  été  infé- 
rieurs au  Bâb,  quant  à  leur  essence  ;  ils  ont  seulement 
été  plus  réservés,  plus  discrets,  et  ils  ont  dû  l'être.  Du 
reste,  il  n'est  nullement  nécessaire  maintenant  de  s'oc- 
cuper d'eux,  de  leur  rendre  des  honneurs  rétrospectifs, 
de  s'en  référer  à  leurs  paroles,  de  consulter  leurs  livres. 
Tout  cela,  fort  bon  dans  son  temps,  mais  aujourd'hui 
dénué  de  toute  utilité,  aurait  l'inconvénient  grave  de 
retenir  les  hommes  dans  des  bas-fonds  où  ils  ne  doivent 
pas  rester.  On  aurait  tort  de  croire  qu'une  négligence  si 
absolue  put  tourmenter  ou  affliger  l'âme  des  anciens  pro- 
phètes ;  ce  serait  ne  pas  connaître  ce  qu'elle  est  en  réalité  ; 
mais  Dieu,  de  qui  émanent,  dans  le  temps,  et  les  révéla- 
tions et  les  révélateurs,  s'affligerait,  au  contraire,  de  voir 
ses  volontés  paralysées  par  une  aveugle  reconnaissance, 
une  indécente  et  maladroite  piété,  un  esprit  de  routine 
contrecarrant  ses  vues  de  progrès  indéfini.  Ainsi,  des 
religions  mortes  il  ne  faut  rien  garder,  pas  même  la  mé- 
moire des  donateurs. 

Maintenant  que  le  Bâb  est  le  prophète  du  siècle,  c'est  à 
lui  que  doivent  s'adresser  provisoirement  les  hommages. 
Mais  voici  qui  est  très-remarquable,  et  j'y  faisais  allusion 
tout  à  l'heure  en  disant  que  la  révélation  nouvelle  a  des 
caractères  qui  lui  sont  spéciaux  :  Dieu  n'a  pas  voulu  cette 
foin  laisser  croire  à  l'humanité  qu'elle  était  arrivée  à  son 


LES  LIVRES  ET  LÀ  DOCTRINE  DES  BABYS.  327 

terme,  et  surtout  que  la  révélation  qui  lui  était  faite  se 
renfermât  dans  un  homme.  Le  Bâb,  pour  grand  qu'il 
puisse  être,  n'est  pas  à  lui  seul  le  prophète,  ou  si  l'on 
aime  mieux,  la  prophétie  actuelle.  Elle  se  compose  d'une 
unité  toute  entière,  et  si  l'on  se  reporte  à  ce  qui  a  été 
dit  précédemment,  on  comprendra  de  suite  qu'une  unité 
toute  entière,  c'est  ici  dix-neuf  manifestations  person- 
nelles. Le  Bâb  en  est  le  Point,  il  n'est  pas  à  lui  seul 
toute  la  manifestation. 

C'est  là  un  des  caractères  les  plus  originaux  de  la  nou- 
velle foi.  J'ai  dit  ailleurs  que  plusieurs  des  plus  saints 
personnages  de  la  secte  n'avaient  jamais  vu  le  Bâb.  Ils 
ne  lui  en  étaient  pas  pour  cela  moins  attachés,  religieuse- 
ment parlant,  moins  dévoués  d'affection.  Ce  qu'il  faut 
ajouter  encore,  c'est  que  le  Bâb  n'assistait  pas  au  concile 
qui  fut  tenu  sur  la  frontière  du  Khorassan,  et  qui  déter- 
mina l'insurrection  duMazendérân.  Dans  ce  concile  même, 
Yahya,  avec  ses  quinze  ans,  occupa,  dit-on  aujourd'hui, 
la  première  place;  mais  l'influence  dogmatique  appartint 
à  la  Consolation-des-Yeux,  tandis  que  Moulla  Housseïn- 
Çoushrewièh  exerçait  sans  conteste  la  prépondérance 
politique.  Il  y  a  même  des  raisons  de  croire  que  le  Bâb  , 
s'efforça  d'arrêter  les  saints  sur  la  voie  de  l'insurrection, 
la  déclarant  au  moins  prématurée.  Dans  tous  les  cas,  il 
ne  s'y  joignit  jamais,  et  de  sa  vie,  très-courte  à  la  vérité, 
il  n'a  ni  préconisé  la  révolte,  ni  paru  éprouver  aucune 
velléité  belliqueuse.  Cependant  il  ne  se  sépara  pas  non 
plus  des  siens,  et  il  accepta  sans  murmurer  et  sans  pro- 
tester les  conséquences  mortelles  pour  lui  de  la  ligne  de 
conduite  qui  avait  été  suivie  sans  qu'il  l'agréât.  Pour  lui, 
il  se  consacra  entièrement  à  l'enseignement  réfléchi,  à 
l'exposition  de  la  foi.  C'était  évidemment  uue  &*&&&$&&&    " 


328  LES  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BÀBYS. 

et  un  peu  rêveuse.  Tandis  qu'enfermé  dans  le  fort  de 
Tjehrig,  il  attendait  le  dernier  supplice,  qu'il  savait  bien 
devoir  terminer  sa  vie  dans  un  délai  plus  ou  moins 
prompt,  il  s'occupait  avec  un  soin  minutieux  à  élaborer 
les  articles  de  la  nouvelle  foi  dans  les  différentes  composi- 
tions qu'il  a  produites.  On  ne  peut  lire  sans  émotion  ce 
qu'il  écrit  lui-même  sur  le  pays  où  il  souffrira  le  martyre, 
ainsi  que  sur  les  sanctuaires  qu'il  faudra  plus  tard  consa- 
crer à  sa  mémoire  et  à  celle  de  ses  compagnons,  de  ceux 
qui,  avec  lui,  auront  composé  l'Unité. 

Car  c'est  là  qu'il  en  faut  arriver  pour  comprendre  réel- 
lement l'essence  du  bâbysme.  Sans  doute  Mirza  Aly-Mo- 
hammed,  autrement  dit  l'Altesse  Sublime,  est  le  côté  le 
plus  éminent,  le  Point  de  l'Unité;  mais,  je  le  répète, 
ce  n'est  pas  l'Unité  toute  entière,  qui  se  compose  encore 
de  dix-huit  autres  individualités ,  parmi  lesquelles  doit 
de  toute  nécessité  se  trouver  une  femme.  C'était,  au  dé- 
but, la  Consolation-des-Yeux;  aujourd'hui,  c'est  Son 
Excellence  la  Purifiée.  Voilà  donc  que  l'organe  révélateur 
qui  se  produit  de  nos  jours  possède  un  avantage  bien 
saillant  sur  tout' ce  qu'on  avait  vu  jusqu'alors.  Il  n'est 
pas  seulement  émané  de  la  divinité,  il  est  constitué  comme 
elle,  par  ses  dix-neuf  façons  d'être.  Comme  la  divinité, 
il  forme  ce  geqre  d'unité  primitive  qui  est  l'unité  féconde 
des  différentes  personnalités  qui  y  sont  comprises.  Plu- 
sieurs d'entre  elles  ont  été  nommées  dans  ces  pages  : 
d'autres  ne  sauraient  l'être,  parce  qu'elles  existent  encore 
et  se  cachent.  Maintenant  il  faut  savoir  ce  qu'elles  sont 
ou  ont  été  au  point  de  vue  de  leur  essence. 

Comme  le  Bâb,  comme  le  Point,  elles  émanent  de  la 
substance  divine  ;  prises  chacune  en  leur  particulier,  elles 
ne  sont  pas  inférieures  au  Bâb,  parce  qu'il  n'y  a  pas  de 


LES  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BABYS.      329 

relations  de  supériorité  et  d'infériorité  dans  la  nature  de 
Dieu;  mais  elles  ont  autre  chose  et  moins  à  accomplir  : 
c'est  pour  cela  qu'il  est  le  Point.  Elles  sont  humaines,  en 
ce  sens  qu'elles  ont  un  corps,  des  besoins,  des  passions  ; 
elles  ne  le  sont  pas,  en  ce  sens  que  les  âmes  qui  les  ani- 
ment sont  directement  des  souffles  divins,  Et  si  l'on  de- 
mande l'effet  que  produit  la  mort,  la  cessation  de  la  vie 
chez  ces  membres  de  la  manifestation  prophétique,  le  voici  : 
Le  Bâb  est  martyrisé  ;  aussitôt  l'activité  qui  était  en  lui 
s'adjoint  à  celle  qui  est  dans  un  autre  de  ses  compagnons 
et  ainsi  l'Unité  continue  à  avoir  le  Point.  Il  semble  ,que 
certains  bâbys  tiennent  pour  assuré  que  cet  agrandissement 
spirituel  s*est  manifesté  tout  d'abord,  après  la  mort  du 
Bâb,  dans  la  personne  de  l'Altesse  Éternelle  ;  d'autres 
inclinent  à  croire  que  ce  fut  la  Consolation-des-Yeux  qui,  , 
après  le  Bâb  et  jusqu'au  jour  où  elle  fut  brûlée,  eut  la' 
puissance  du  Point  dans  l'unité  prophétique  des  dix-neuf. 
A  cause  de  cela,  ils  l'appellent  le  Point,  et,  suivant  eux, 
ce  serait  seulement  à  la  mort  de  Gourret-oul-Ayn  que 
l'Altesse  Éternelle  serait  devenue  ce  qu'elle  est  aujour- 
d'hui. Mais  cette  opinion  ne  me  paraît  pas  tout  à  fait  ortho- 
doxe, et  il  serait  possible  qu'elle  ne  fût,  chez  quel- 
ques-uns, que  le  produit  de  l'espèce  d'idolâtrie  que  la 
Gonsolation-des-Yeux  avait  fait  naître. 

Il  en  est  de  même  pour  tous  les  autres  membres  de 
l'Unité  :  leur  essence,  à  leur  mort,  ne  quitte  point  la  terre. 
Elle  reste,  elle  s'adjoint  à  une  âme  déjà  vivante  et  rem- 
plit ainsi  le  vide  qui  avait  semblé  se  faire.  C'est  pourquoi 
Moulla  Housseïn-Boushrewyèh  et  les  autres  saints  ont  gé- 
néralement annoncé  qu'ils  allaient  renaître  dans  quelques 
jours.  En  réalité  cependant,  et  à  proprement  parler,  ce 
n'est  pas  une  renaissance  comme  VenteuAwA,\^\»s!Nàs«»& 


330  LES  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BABYS. 

de  la  métempsycose  indienne.  L'âme  animale,  le  corps, 
et,  ce  qui  est  plus,  l'individualité  physique  et  morale  pé- 
rissent; mais  le  souffle  de  vérité,  le  caractère  divin 
ne  périt  en  aucune  manière,  et  allant  s'unir  à  une  exis- 
tence terrestre  qu'il  en  trouve  digne,  il  lui  donne  une  va- 
leur égale  à  celle  du  martyr  qui  n'est  plus.  Ce  n'est  pas, 
à  proprement  parler,  le  même  homme,  c'est  le  même  es- 
prit. 

11  n'y  a  pas  seulement  que  l'Unité  prophétique  qui  soit 
honorée  de  cette  communication  de  l'essence  divine. 
Cette  infusion  s'opère  dans  le  sein.de  chaque  fidèle  à  des 
degrés  inférieurs  comme  le  sont  les  fonctions  auxquelles 
il  sont  destinés.  Sans  sa  présence,  la  nature  humaine  ne 
pourrait  rien  ;  mais  là  où  l'on  croit  voir  un  des  fidèles  rem- 
plir une  certaine  mission  qui  a  du  rapport  avec  celle  de 
quelque  saint  personnage,  soitbâby,  soit  des  révélations 
antérieures,  on  l'assimile  à  ce  personnage  et  l'on  dit  ainsi  : 
c'est  l'Imam  Riza,  c'est  Aly,  c'est  tel  autre  grand  person- 
nage. En  effet,  celui  dont  on  parle  agit,  écrit,  conseille, 
pense  comme  ceux  auxquels  on  l'identifie  ont  agi,  écrit, 
conseillé  ou  pensé;  mais  c'est  la  direction  qui  lui  est  im- 
primée par  l'essence  divine  qui  est  identique  à  là  direc- 
tion précédemment  suivie;  en  réalité,  les  hommes  sont 
absolument  différents.  Cependant ,  comme  l'imagination 
des  fidèles  est  flattée  de  ces  rapprochements  et  de  ces  con- 
fusions de  personnes,  on  semble  les  autoriser  et  les  ac- 
cepter, au  moins  en  paroles,  et  l'on  admet  que  le  Bâb  est  la 
reproduction  de  Mahomet,  qui  l'était  du  Christ,  qui  l'était 
de  ses  prédécesseurs. 

Cette  conception  de  ce  que  nous  appelons  la  grâce,  est 
essentiellement  sémitique ,  et  remonte  aux  sources  les 
plus  lointaines  de  la  philosophie  araméenne.  Le  chris- 


LES  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BABYS.  331 

tianisme  ne  l'a  acceptée  que  tellement  réduite  et  transfi- 
gurée, qu'on  a  quelque  peine  à  la  rapporter  au  type  original . 
C'est  que  le  christianisme,  avec  grande  raison,  s'est  pré- 
occupé de  bonne  heure  de  la  nécessité  de  sauver  le  libre 
arbitre,  et  il  faut  avouer  qu'il  a  été  puissamment  aidé 
dans  cette  tâche  par  les  tendances  de  l'esprit  germanique. 
L'Islam,  sous  l'influence  chrétienne,  s'est-beaucoup  débattu 
pour  arriver  aux  mêmes  résultats.  Quoi  qu'on  en  dise 
d'ordinaire,  la  théologie  mahométane  se  préoccupe  très- 
fort  de  la  liberté  humaine ,  et  la  revendique  à  chaque 
instant,  d'autant  plus  que,  se  trouvant  dans  les  circons- 
tances les  plus  défavorables  pour  sauvegarder  ce  dogme, 
à  cause  des  habitudes  d'esprit  ^e  la  race  à  laquelle  elle 
s'adresse,  et  à  cause  du  besoin  impérieux  de  garantir  une 
unité  divine,  serrée  par  elle  jusqu'à  la  folie,  elle  est  con- 
trainte de  répéter  à  satiété  que  l'homme  est  libre  et  res- 
ponsable, pour  réussir  à  le  faire  admettre  un  peu.  Au- 
jourd'hui, les  bâbys,  donnant  satisfaction  aux  tendances 
générales,  ont  réhabilité  purement  et  simplement  l'an- 
cien fatalisme,  en  le  concevant  sous  la  forme  d'une  ino- 
culation divine,  laquelle  a  lieu  ou  n'a  pas  lieu  dans  les 
âmes. 

Maintenant  que  nous  savons  ce  qu'est  Dieu ,  ce  qu'est 
l'univers  et  ce  qu'est  la  prophétie  ;  d'où  elle  vient,  com- 
ment elle  opère,  et  sur  qui  en  dernier  lieu  elle  repose, 
nous  allons  être  frappés  d'une  autre  particularité  :  Le 
Bâb  et,  à  certains  égards ,  l'Unité  entière  dont  il  est  le 
Point,  n& constitue  pas  une  révélation  définitive,  le  Bâb 
n'est  qu'un  précurseur.  Il  attache  le  plus  extrême  intérêt, 
dans  le  Biyyan,  à  bien  pénétrer  le  lecteur  de  ce  fait.  Il 
n'est  venu  que  pour  révéler  un  certain  nombre  de  vérités 
nouvelles;  il  n'abroge  pas  les  prescriptions  at&foftns& 


332  LES  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BÀBYS. 

dans  ce  qu'elles  ont  d'essentiel,  il  ne  préjuge  rien  sur  ce 
qui  sera  ordonné  plus  tard.  Il  est  tellement  convaincu  de 
son  insuffisance  et  de  la  limitation  de  ses  pouvoirs  ,  qu'il 
Ta  marqué  profondément  dans  son  livre,  ainsi  qu'il  suit  : 
Le  Biyyan  étant  le  livre  divin  par  excellence,  doit  néces- 
sairement être  constitué  sur  le  nombre  divin,  c'est-à-dire  . 
sur  le  nombre  49.  Il  est  donc  composé,  en  principe,  de 
49  unités  ou  divisions  principales,  qui,  à  leur  tour,  se  sub- 
divisent chacune  en  49  paragraphes.  Mais  le  Bàb  n'a  écrit 
que  onze  de  ces  unités,  et  il  a  laissé  les  huit  autres  au  vé- 
ritable et  grand  Révélateur ,  à  celui  qui  complétera  la 
doctrine,  et  à  l'égard  duquel  le  Bâb  n'est  autre  chose  que 
ce  qu'était  saint  Jean-Baptiste  devant  Notre-Seigneur.  La 
doctrine  du  Bàb  est  donc  transitoire  ;  elle  sert  de  prépara- 
tion à  ce  qui  viendra  plus  tard  ;  elle  déblaie  le  terrain  ;  elle 
ouvre  les  voies.  Elle  ne  fait  pas  davantage,  et  se  garde  de 
conclure.  Ainsi,  par  exemple,  le  Bàb  abolit  la  kibla,  c'est- 
à-dire  l'usage  musulman  et  juif.de  se  tourner  vers  un 
point  donné  de  l'horizon  lorsqu'on  fait  la  prière.  On  con- 
çoit que  ni  la  Mecque,  ni  Jérusalem  n'inspirent  une  dé- 
votion particulière  aux  bàbys.  Mais  il  ne  substitue  pas  de 
nouvelle  kibla  aux  anciennes  abrogées,  et  déclare  que  sur 
ce  point  il  n'a  rien  à  ordonner,  et  que  ce  sera  le  grand 
Révélateur  qui  décidera. 

Une  grande  partie  du  Biyyan  est  consacrée  à  annoncer, 
à  expliquer,  à  faire  prévoir  l'avènement  de  cette  fraction 
si  importante  de  la  vérité.  Le  Bâb,  qui  ne  veut  pourtant 
pas  trop  en  dire,  n'y  étant  pas  autorisé,  appelle  le  Grand 
Inconnu  «  Celui  que  Dieu  manifestera.  »  Cependant,  il  se 
laisse  aller  à  exprimer  l'avis  que  la  valeur  numérique  de 
son  nom  sera  égale  à  celle  des  Lettres  de  la  Vie,  c'est-à- 
dire  à  49,  ce  qui  est,  en  effet,  très-plausible,  une  fois  le 


LES  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BABYS.      333 

système  admis.  Les  fidèles  se  sont  donc  mis  à  la  recherche 
du  nom  que  pouvait  cacher  ce  mystère,  et  ils  inclinent  à 
croire  que  ce  nom  est  Yahya,  celui  de  l'Altesse  Éternelle, 
du  chef  actuel  de  la  religion. 

La  solution  de  ce  problème  n'est  pas  seulement,  à 
leur  point  de  vue,  d'un  intérêt  pieux  ou  de  curiosité, 
elle  implique  les  plus  graves  résultats.  Ainsi,  le  Bâb  a 
prononcé  que  l'apparition  de  «  Celui  que  Dieu  manifes- 
tera »  coïnciderait  avec  les  apprêts  du  Dernier  Jugement, 
et  que  ce  serait  ce  prophète  qui,  en  réalité,  introduirait 
l'univers  purifié  dans  le  sein  de  la  divinité  qui  l'attend. 
Sous  ce  rapport,  «Celui  que  Dieu  manifestera  »  sera 
l'Imam  Mehdy,  sera  Jésus-Christ  arrivant  sur  les  nuées 
pour  juger  la  terre.  Si  nous  devons  considérer  l'Altesse 
Éternelle  comme  étant,  en  effet,  «  Celui  que  Dieu  mani- 
festera, »  nos  jours  sont  comptés,  et  la  fin  des  temps 
approche.  Mais  plusieurs  bàbys  inclinent  à  croire  qu'il 
ne  faut  pas  comprendre  ainsi  les  choses  ;  que  l'Altesse 
Éternelle  actuelle  n'a  pas  le  caractère  définitif  que  l'on 
croit,  et  que  ce  n'est  qu'une  continuation  du  Bâb.  Sui- 
vant cette  manière  de  voir,  qui,  ce  semble,  pour  peu  que 
le  monde  ne  prenne  pas  fin  avant  une  vingtaine  d'années, 
finira  par  s'établir  universellement  parmi  les  religion- 
naires,  l'Altesse  Éternelle,  ainsi  que  les  docteurs  dont 
elle  est  entourée,  continueront  toujours,  au  nombre  de  49, 
la  permanence  de  l'Unité,  qui  s'est  manifestée  d'abord 
dans  le  Bâb  et  ses  compagnons ,  de  sorte  que  désormais 
le  monde,  suffisamment  avancé  dans  la  voie  du  progrès, 
jouira  d'une  continuité  de  communication  intime  avec 
Dieu,  d'une  émanation  constante  de  grâce,  d'une  énergie 
régénératrice  telle  que  les  siècles  précédents  n'avaient 
pas  été  en  état  de  la  recevoir.  Quant  au  l\^fctc&ro\>>  A  ^ 


334  LES  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BABYS. 

a  pas  de  doute  que  l'Altesse  Éternelle,  soit  qu'on  doive  ou 
non  voir  en  elle  «  Celui  que  Dieu  manifestera ,  »  y  doive 
présider,  attendu  que  le  Bàb  a  annoncé  deux  espèces  de 
Jugement.  L'un  prend  place  à  la  fin  de  chaque  période 
prophétique  :  les  hommes  qui  ont  vécu  dans  cette  pé- 
riode sont  jugés  par  le  nouveau  prophète  au  point  de 
vue  de  la  doctrine  qu'il  a  apportée.  S'ils  ont  été  obéis- 
sants à  leur  loi,  s'ils  ont  accompli,  en  esprit  et  en  vérité, 
toutes  ses  prescriptions,  la  grâce  chez  eux  a  abondé 
dans  la* mesure  relative  où  elle  pouvait  le  faire,  et  ils 
jouissent  du  bien,  du  bonheur  que  leur  prophète  parti- 
culier aura  annoncé  et  promis.  Pour  les  méchants,  provi- 
soirement, ils  sont  châtiés  comme  ils  devaient  s'attendre 
à  l'être. 

Puis ,  au  jour  du  Jugement  Dernier,  auquel  présidera 
«  Celui  que  Dieu  manifestera,  »  tous  les  hommes  purs  des 
générations  précédentes  comparaîtront.  Le  prophète  les 
félicitera  de  leurs  efforts,  de  leur  piété,  de  leur  soumis- 
sion aux  ordres  qui  leur  avaient  été  transmis,  et  en  ré- 
compense de  leur  vertu,  il  leur  révélera  ce  qu'il  pourra 
donner  lui-même  de  vérité.  Alors,  préparés  suffisamment, 
ils  se  réuniront  à  Dieu ,  et  vivront  en  lui ,  participant  à 
toutes  ses  perfections,  à  toutes  ses  félicités,  en  un  mot, 
ils  seront  lui.  Quant  aux  méchants,  ils  seront  anéantis, 
le  néant  seul  étant  le  véritable  terme  du  mal.  Ainsi  les 
bâbys  se  proposent,  comme  suprême  récompense,  l'uni- 
fication avec  Dieu.  C'était  aussi  la  théorie  de  la  plupart 
des  gnostiques.  Il  n'est  pas  besoin  d'ajouter  que  la  nature 
entière  partage  le  sort  de  l'humanité  :  ce  qui  en  elle  est 
bon  et  pur  retourne  à  l'essence  divine,  et  ce  qui  est  mau- 
vais tombe  dans  le  néant. 

Tous  les  grands  linéaments  de  \&  toctewve  étant  ainsi 


LES  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BABYS.  335 

tracés,  nous  pouvons  descendre  aux  détails.  Le  Bâb  sem- 
ble établir  pour  la  société  bâbye  un  gouvernement  à  la  fois 
monarchique,  théocratique  et  démocratique.  Il  y  aura  des 
rois,  qui  compteront  avec  un  puissant  clergé  et  seront 
tenus  à  protéger  leurs  sujets.  Le  clergé,  formé,  ainsi  que 
je  l'ai  déjà  dit,  à  l'image  de  l'unité  divine  et  de  l'unité 
prophétique,  sera  constitué  en  collèges  de  prêtres  compo- 
sés chacun  de  dix-neuf  pontifes.  Les  sanctuaires  les 
plus  vénérables  seront  érigés  sur  les  tombeaux  des  mar- 
tyrs, et  singulièrement,  suivant  la  prescription  duBàblui-  •  / 
même ,  là  où  il  aura  été  mis  à  mort.  Puis ,  il  y  en  aura 
d'autres  nécessairement,  dans  les  villes,  surtout  dans  les 
capitales;  enfin,  chaque  maison  devra  contenir  son  ora- 
toire. 

Dans  les  temples  seront  employées  les  matières  les  plus 
précieuses,  les  plus  riches  étoffes.  Tout  ce  qu'il  y  aura  de 
plus  excellent  dans  le  pays  devra  y  être  consacré  et  y 
figurer,  de  même  que  les  oratoires  privés  devront  être 
embellis  de  ce  que  chaque  maître  de  maison  possédera 
de  plus  beau  et  de  plus  précieux.  Le  service  divin,  dans 
les  occasions  d'ailleurs  rares  où  il  est  prescrit,  se  célébrera 
au  son  des  instruments  de  musique  et  par  des  chants. 
Chaque  fidèle  sera  assis  pour  prendre  part  à  ces  solenni- 
tés ;  les  prêtres  auront  des  trônes  élevés,  d'où  ils  préside- 
ront à  tout.  Quant  aux  fidèles,  ils  mettront  dans  les  talis- 
mans une  confiance  entière  et  absolue,  et  d'abord,  en 
témoignage  de  cette  confiance,  chaque  homme  portera 
constamment  sur  soi  une  amulette  en  forme  d'étoile,  dont 
les  rayons  seront  formés  par  des  lignes  contenant  des 
noms  de  Dieu  ;  chaque  femme  doit  avoir,  de  même ,  une 
autre  amulette,  combinée  d'une  manière  analogue^  mais 
avec  d'autres  noms9  et  en  forme  de  cetcte.  Cçfe\.ç&  q^s» 


336  LES  LIVRES  ET  LÀ  DOCTRINE  DES  BABYS. 

le  Bâb  appelle  dan9  le  Biyyan  les  Formes  et  les  Cercles; 
il  y  fait  parler  Dieu  ainsi  : 

«  En  vérité,  je  t'ai  donné  les  Formes  et  les  Cercles, 
«  et  je  t'ai  témoigné  ainsi  ma  faveur.  Dis  :  «  Toute 
«  l'Exposition  est  contenue  dans  ceux-ci.  Certes,  tracez- 
t  en  autant  que  vous  pourrez,  afin  de  les  lire  (constam- 
«  ment)!  » 

La  raison  de  ce  respect,  de  cette  passion  pour  les  talis- 
mans est  facile  à  concevoir.  Puisque  nous  avons  vu  pré-" 
#  cédemment  l'identité  des  lettres,  des  sons,  avec  les  noms, 
avec  les  attributs  divins  desquels  résultent  les  mondes, 
puisque  toute  la  création  et  ses  énergies  sont  exprimées 
par  des  harmonies  de  chiffres  et  de  nombres  qui  s'em- 
boîtent les  uns  dans  les  autres,  il  est  clair  que  l'homme 
est  amené  naturellement  à  mettre  une  confiance  extrême 
dans  le  pouvoir  qu'il  possède  de  combiner  aussi  les  nom- 
bres, de  disposer  des  sons  et  des  signes.  De  là,  s'adres- 
sant  à  toute  la  nature,  comme  lui  émanée  du  sein  de 
Dieu,  il  interrogera  ses  forces,  qui  répondront  partout. 
C'est  ainsi  que  le  Bâb  recommande  avec  insistance  les 
cachets  de  cornaline;  il  veut  qu'on  en  porte;  il  veut 
qu'on  en  mette  aux  doigts  des  morts  ;  il  décide  ce  qu'on 
devra  inscrire  dessus  ;  enfin  il  adopte  pleinement,  il  con- 
sacre à  nouveau  la  science  talismanique  et  la  relève  sans 
hésiter  de  la  condamnation  prononcée  contre  elle  par  le 
Christianisme,  et,  avec  regret,  prononcée  aussi  par  l'Islam. 
Si  l'on  rapproche  ce  trait  bien  frappant  de  ce  qu'on  a 
vu  plus  haut  sur  la  renaissance  des  temples  et  des  col- 
lèges de  prêtres,  on  en  conclura  que  le  Bâb  veut  simple- 
ment ramener  les  populations  à  ce  paganisme  araméen 
qui  ne  fit  explosion  qu'assez  tard  dans  le  polythéisme 
grec  et  romain,  mais  qui  s'en  ercv\mfc  sv  bieu^  que Tern- 


LES  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BABYS.  337 

pereur  Julien,  prétendant  revenir  au  passé,  ne  put  pas 
s'élever  au-delà  du  chaldaïsme  ;  il  lui  fut  impossible  de 
remonter  aux  vrais  cultes  de  la  Grèce  et  de  Rome.  Au- 
jourd'hui, cet  ancien  araméisme,  que  Ton  devait  croire 
bien  mort,  bien  oublié,  bien  effacé  de  la  surface  de  la 
terre  jusqu'en  ses  dernières  traces,  on  le  revoit,  et  on 
peut  juger  s'il  est  faible,  s'il  est  mourant,  s'il  manque 
d'énergie.  On  dirait  que  son  sommeil  n'a  fait  que  le  re- 
tremper. 

Personne  ne  saurait  se  laisser  aveugler  par  le  dogme 
unitaire  au  point  de  croire  que  le  polythéisme  n'est  pas  là 
en  germe,  et  en  germe  patent.  Toutes  ces  manifestations, 
tous  ces  Éons  que  nous  avons  connus,  auxquels  nous 
avons  parlé,  que  nous  connaissons  encore,  qui  .ont  com- 
battu dans  le  Mazendérân,  qui  ont  souffert  à  Téhéran  ou  à 
Tebriz,  auront  des  symboles  dans  dix  ans,  des  statues 
dans  vingt;  dans  cent  ans  les  critiques  pourront  con- 
tester leur  existence  réelle,  tout  aussi  bien  que  celle  du 
Yaldabaoth  gnostique.  Voilà  donc  l'Asie  prise  sur  le  fait. 
Elle  n'oublie  rien,  rien  au  monde,  et  son  génie  a  une 
obstination  logique,  un  entêtement  qui  ne  se  laisse 
jamais  détourner  et  ne  sera  jamais  définitivement  vaincu. 
Je  ne  puis  m'empècher  d'admirer  dans  son  genre  cette 
obstination  grandiose  qui  prétend  de  nouveau  faire  pro- 
mener sous  nos  yeux  les  prêtres  de  Ninive,  les  sages  de 
Babylone  ;  nous  faire  assister  à  leurs  discours,  et  nous 
rouvrir  les  savantes  écoles  de  Poumbedita  et  de  Boushyr, 
afin  de  reprendre  les  leçons  là  où  le  Christianisme  et  l'Is- 
lam les  ont  interrompues.  Et  ce  n'est  pas  à  dire  qu'une 
renaissance  si  singulière  soit  l'œuvre  de  quelques  lettrés 
maniaques,  de  quelques  cerveaux  archéologiques  :  les 
populations  ne  la  comprennent  q\^  Vc^^wûX^n^kJSk^. 


338      LES  LIVRES  ET  LÀ  DOCTRINE  DES  BABYS. 

que  trop,  et  l'on  a  vu  si,  pour  la  défendre,  elles  savent  tuer 
et  mourir. 

Les  bàbys  ont,  d'ailleurs,  le  grand  et  prfticipal  carac- 
tère de  la  foi  religieuse,  celui  des  époques  croyantes  :  ils 
ne  demandent  pas  la  tolérance  et  ne  la  promettent  pas. 
Au  contraire  :  dans  ce  même  temps  où  le  Bâb,  enfermé 
au  fort  de  Tjehrig,  attendait  la  mort,  ce  jeune  homme  de 
vingt-sept  ans  adressait  à  ses  sectateurs  cet  ordre  émané 
de  Dieu  : 

«  Certainement,  vous  prendrez  à  celui  qui  n'a  jamais 
«  pénétré  dans  l'Exposition  (à  l'infidèle)  tout  ce  qu'il  pos- 
«  sède.  Et  s'il  embrasse  la  foi,  rendez-le  lui.  Cette  règle 
«  doit  être  observée  partout,  si  ce  n'est  dans  les  pays  où 
«  vous  n.'avez  pas  l'autorité.  » 

Ainsi  l'infidèle,  celui  qui  n'est  pas  bâby,  n'a  pas  le  droit 
de  rien  posséder  ;  ce  ne  saurait  être  une  personne  civile, 
un  membre  de  l'État.  «  L'Exposition  »  ne  dit  pas  qu'on 
doive  le  réduire  en  esclavage  ;  mais  sous  quelque  forme 
que  se  manifeste  la  nullité  sociale  et  légale  de  l'infidèle 
dans  la  société  bâbye,  elle  n'en  est  pas  moins  une  réalité. 
Cette  nullité,  on  a  tout  lieu  de  le  croire,  trouverait  dans 
la  pratique  de  telles  difficultés  à  s'établir,  qu'on  peut  bien 
admettre  qu'elle  n'aurait  pas  lieu  d'une  manière  bien 
stricte  ;  mais  elle  est  de  dogme  et  a  pour  double  cause, 
d'abord  le  sentiment  de  répulsion  qu'inspire  tout  partisan 
obstiné  de  l'erreur,  ensuite  le  désir  d'amener  l'univer- 
salité des  hommes  à  la  vraie  foi.  C'est  ce  qui  a  déterminé 
le  Bâb,  dans  un  autre  passage  de  l'Exposition,  à  prononcer 
que  l'infidélité  ne  devait  pas  être  permise  dans  les  cinq 
contrées  dont  les  noms  suivent  :  l'Aragh,  l'Azerbeydjan, 
le  Fars,  le  Khorassan  et  le  Mazendérân,  c'est-à-dire  dans 
le  noyau  de  l'empire  persau. 


LES  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BABYS.      339 

Pourtant,  le  bâbysme  n'est  nullement  sanguinaire  dans 
ses  préceptes.  Après  avoir  prononcé  que  Ton  devait  dé- 
pouiller les  infidèles,  le  Bâb  ajoute  : 

«  Si  une  terre  est  conquise  par  les  sectateurs  de  l'Ex- 
«  position,  qu'on  y  prenne  ce  qui  a  le  plus  de  valeur 
«  pour  le  donner  à  celui  qui  commandera  les  fidèles,  et 
«  ensuite  conservez  les  existences  (ne  mettez  personne  à 
«  mort).  » 

On  voit  qu'il  n'est  pas  commandé,  et  même  qu'il  n'est 
pas  permis  d'ôter  la  vie  à  qui  que  ce  soit  pour  cause  reli- 
gieuse. Il  y  a  plus,  il  est  licite,  d'après  un  autre  pas- 
sage, de  faire  le  commerce  et  d'entretenir  des  relations 
d'amitié  avec  les  infidèles.  Dans  les  circonstances  ac- 
tuelles, lesbâbys,  qui  éprouvent  une  haine  très-àpre  pour 
les  musulmans,  montrent  beaucoup  de  sympathie  aux 
juifs,  aux  guèbres,  aux  chrétiens  même.  Il  faudrait  voir 
ce  que  tout  cela  deviendrait  au  jour  du  triomphe.  J'ob- 
serve, cependant,  que  deux  grandes  causes  de  haine  sont 
écartées  :  les  bâbys  ne  font  pas  de  prières,  excepté  dans 
des  circonstances  solennelles  et  prévues  par  la  loi  ;  en- 
suite ils  n'admettent  pas  l'idée  de  l'impureté  légale.  Le 
Bàb  prend  même  grand  soin  de  faire  remarquer  que  l'on 
peut  se  laver  si  cela  convient,  et  pour  son  propre  agré- 
ment, mais  que  les  ablutions  n'ont  absolument  aucune 
valeur  religieuse  et  ne  causent  à  Dieu  ni  peine  ni  plaisir. 
La  différence  des  formes  d'oraison  est,  entre  les  gens  du 
commun,  une  des  sources  les  plus  ordinaires  de  mépris 
mutuel.  Les  bâbys,  en  les  supprimant  pour  leur  compte, 
à  très-peu  de  chose  près,  ont  simplifié  la  situation.  Quant 
à  l'impureté  légale,  l'opinion  publique  a  déjà  fléchi  sous 
ce  rapport  parmi  les  musulmans.  On  s'en  moque  volon- 
tiers; c'est  pourtant  encore  une  pTèteuVÀoxv  eta^iA^x»^ 


340  LES  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BÂBYS. 

une  hypocrisie  chez  les  autres,  mais  ce  n'est  plus  une 
conviction  chez  personne.  L'orgueil  intraitable  des  juifs 
continue  seul  à  en  faire  grand  usage;  mais,  en  somme 
et  fort  heureusement,  cette  doctrine  est  en  décadence 
manifeste,  et  si  les  bàbys  réussissent  à  l'abroger,  ils  ren- 
dront un  service  véritable  à  la  société  asiatique.  C'était 
une  des  plus  riches  sources  de  mauvais  sentiments  et  une 
cause  perpétuelle  d'antipathies. 

Les  bâbys,  comme  les  musulmans,  sont  très-aumô- 
niers. Voici,  du  reste,  comment  le  Bâb  ordonne  que  se 
fera  le  partage  du  butin  dans  toute  ville  ou  tout  pays 
conquis. 

On  commencera  par  nommer  un  préposé  chargé  non- 
seulement  de  recueillir,  mais  encore,  de  faire  valoir  la 
part  de  conquête  prélevée  la  première  et  qui  appartient  à 
«  Celui  que  Dieu  manifestera.  »  Cette  part  est  destinée  à 
s'ajouter  à  d'autres  et  à  être  perpétuellement  grossie,  de 
manière  à  former  un  fonds  de  réserve  pour  le  jour  où  le 
révélateur  suprême  pourra  en  avoir  besoin.  En  atten- 
dant, ce  trésor  sera  administré  par  un  préposé  dont  le 
Bâb  n'indique  pas  l'origine,  mais  qui,  de  toute  évidence, 
sera  nommé  par  les  représentants  de  l'unité  prophé- 
tique ou  par  le  Point,  et  relèvera  d'eux.  Voilà  le  trésor 
de  la  religion  constitué. 

Ensuite  on  prélèvera  un  cinquième,  qui  appartiendra 
aux  Lettres  Primitives,  c'est-à-dire  à  la  réunion  des  dix- 
neuf  inspirés. 

Après  cela,  le  sixième  sera  consacré  à  l'entretien  des 
tombeaux  des  martyrs  et  à  celui  de  leurs  femmes,  ainsi 
que  de  leurs  enfants.  Quant  à  ce  qui  restera,  on  rem- 
ploiera à  doter  et  à  marier  les  pauvres,  et  s'il  se  trouve 
encore  quelque,  chose  qui  n'ait  ^as  été  compris  dans 


LES  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BABYS.  344 

la  somme  du  butin,  on  pourra  l'appliquer  aux  dépenses 
des  temples.  Cependant  le  Bâb  ajoute  expressément 
ceci  : 

«  On  le  donnera  tout  entier  aux  fidèles,  ce  qui  vaut 
«  mieux,  suivant  la  prescription  du  livre  de  Dieu;  et  on  le 
«  donnera  de  manière  à  ce  que  tous  sur  la  terre  aient  du 
«  butin.  C'est  là  le  bienfait  de  Dieu.  En  vérité,  Lui,  il  est 
«  le  bienfaisant,  le  généreux  !  » 

Ainsi,  le  clergé  et  les  pauvres,  il  n'y  a  guère  que  ces 
deux  partageants.  Cependant  on  a  vu  ailleurs  que  celui 
qui  commandera  les  fidèles  a  droit  à  la  meilleure  part.  Il 
est  douteux  que  ce  chef  puisse  jamais  être  pris  hors  du 
sacerdoce  ;  nous  en  avons  eu  quelques  preuves  par  les 
premiers  guides  des  croyants,  qui  ont  tous  été  des 
hommes  prophétiques.  Cependant  il  est  question  des  rois 
quelque  part,  mais  très-peu.  Le  rôle  du  souverain  sera 
probablement  très-effacé,  s'il  ne  fait  pas  partie  lui-même 
des  dix-neuf;  mais  il  est  d'autant  plus  probable  qu'il  en 
fera  partie,  que  la  légitimité  royale  ne  pouvant  se  séparer 
de  l'Imamat,  ou  plutôt  de  l'héritage  de  l'Imamat,  le  Bâb, 
et  par  lui  le  Point  qui  lui  succède  et  ceux  qui  viendront 
après,  doivent  être  considérés  comme  les  seuls  préten- 
dants légitimes.  Quoi  qu'il  en  soit,  le  roi  a  son  devoir 
tracé  :  défendre  la  religion  et  çn  être  l'ardent  propaga- 
teur. Quant  à  ses  droits,  ils  sont  également  définis,  mais 
d'une  manière  très-brève.  De  chaque  miskal  d'or  on  doit' 
lui  donner  cinq  cents  dinars;  de  chaque  miskal  d'argent, 
cinquante.  C'est  la  loi.  Si  l'on  paye,  on  fait  son  devoir,  et 
Dieu  vous  en  saura  gré.  Mais,  si  l'on  ne  paye  pas,  on  ne 
saurait  être  contraint,  et  c'est  à  Dieu  seul  qu'il  appartient 
de  punir. 

«  Ne  demandez  pas  aux  hommes  la  soccviae  ^qwx  Vk- 


342  LES  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BABTS. 

quelle  ils  sont  inscrits  au  rôle  des  contributions,  afin  de 
n'affliger  personne  ;  car,  eux-mêmes  savent  ce  qu'ils  ont 
à  faire.  S'ils  ne  donnent  pas  ce  qu'ils  doivent  légalement 
au  fisc,  certes,  en  vérité,  ils  tomberont  dans  les  comptes 
de  Dieu.  » 

Les  populations  asiatiques  n'ont  jamais  aimé  l'impôt. 
Il  leur  semble  dur  de  donner  leur  argent,  sous  quelque 
prétexte  que  ce  soit.  Ce  qui  se  révolte  surtout  en  elles, 
en  pareil  cas,  c'est  l'idée  de  la  valeur  immense  accu- 
mulée par  leur  imagination  sur  la  moindre  pièce  de 
monnaie.  Tous  les  prophètes,  sans  exception,  ont  donné 
raison  à  cette  répugnance  nationale  et  l'ont  flattée.  LeBàb 
a  répété  là-dessus  ce  qu'on  avait  déjà  dit  avant  lui;  mais 
il  est  à  croire  que,  bien  qu'il  défende  même  aux  prêtres 
d'exiger  leur  dû,  et  même  de  le  demander,  il  n'a  pas 
beaucoup  plus  de  chances  d'être  obéi  au  pied  de  la  lettre 
que  ses  prédécesseurs.  Cependant,  on  ne  voit  pas  trop, 
non  plus,  comment  s'y  pourront  prendre  les  autorités 
politiques  ou  religieuses  pour  contraindre  les  résistances  ; 
car  si  le  Bàb  leur  laisse,  en  certains  cas,  .quelques  moyens 
d'action,  ces  moyens  sont  extrêmement  faibles.  Pas  une 
seule  fois,  dans  l'énumération  des  châtiments  qu'il  auto- 
rise, on  ne  voit  figurer  la  peine  de  mort.  Cela'  peut  pa- 
raître singulier  chez  une- secte  qui  a  trop  prouvé  à  quel 
point  elle  possédait  l'énergie  guerrière  et  qui  a  pratiqué 

"  sur  ses  ennemis  tous  les  excès  de  férocité  dont  elle  avait 
eu  elle-même  à  souffrir.  Mais  tout  cela  se  passait  entre 
croyants  et  infidèles;  c'était  dans  un  moment  d'exas-e 
pération  et  de  luttes.  On  ne  saurait  s'en  autoriser  comme 
d'un  exemple  de  la  conduite  à  tenir  envers  les  fidèles. 
Ici,  les  prescriptions  n'ont  rien  d'équivoque  :  non-seule- 

ment  elles  n'autorisent  pas  et  ne  nomment  pas  même  la 


LES  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BABYS.  343 

peine  de  mort,  mais  elles  interdisent  formellement  la  tor- 
ture et  les  coups. 

«  En  vérité,  Dieu  vous  a  défendu  dans  l'Exposition 
de  recourir  aux  coups,  quand  bien  même  on  vous  frappe- 
rait de  la  main  sur  l'épaule.  » 

Il  n'existe  que  deux  sortes  de  châtiments  légaux  : 
1°  les  amendes  multipliées,  suivant  la  gravité  des  faits, 
par  le  nombre  mystique  49.  Les  riches  doivent  les 
acquitter  en  or,  les  pauvres  en  argent;  ainsi  là  où  les 
premiers  auront  à  payer  49  miskals  d'or,  les  autres  né 
donneront  que  49  miskals  d'argent;  2°  l'interdiction 
d'approcher  des  femmes  pendant  un  nombre  de  jours  ou 
de  mois  proportionné  à  la  gravité  du  délit.  Hors  de  là, 
point  de  pénalité. 

Nous  avons  vu  tout  à  l'heure  que  le  butin  devait  une 
part  assez  considérable  aux  nécessiteux*.  Gomme  le  Bâb 
n'a  pas  trouvé  cela  suffisant,  il  fait  de  l'aumône  une  obli-^ 
gation  étroite.  Il  rappelle  aux  riches  qu'ils  ne  sont  que 
des  dépositaires,  que  personne  sur  la  terre  ne  possède 
rien  et  que  tout  est  à  Dieu;  en  conséquence,  les  riches 
doivent  donner  pour  la  religion  et  pour  ceux  qui  n'ont 
rien  ou  qui  n'ont  pas  assez.  Mais  il  défend  absolument 
la  mendicité,  il  la  flétrit,  ne  la  tolère  sous  aucun  pré- 
texte. Je  ne  regarde  pas  comme  impossible  que  le  Bâb  se 
soit  inspiré  ici  de  quelques  renseignements  qui  lui  se- 
ront parvenus  sur  les  idées  des  Anglais  à  cet  égard.  Du 
moins  je  dois  dire  que  des  natifs  eux-mêmes  ont  cette 
opinion  et  me  l'ont  communiqu.ee.  En  tout  cas,  une  telle 
prescription  tranche  avec  les  notions  les  plus  répandues 
parmi  les  Asiatiques,  qui,  d'ordinaire,  sont  portés  à  con- 
sidérer la  profession  de  mendiant  comme  plutôt  méri- 
toire que  honteuse.  Ils  y  voient  volontiers  \xu  \sv\w\R£r 


/ 


344  LES  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BABYS. 

ment  philosophique  à  la  vaine  gloire  du  monde,  et  ils 
estiment  sage  celui  qui  se  met  au-dessus  des  humiliations 
et  consent  à  abandonner  tous  les  soins  de  cette  vie. 

Je  ferai  toutefois  remarquer  que  le  mépris  systéma- 
tique de  la  mendicité  se  déduit  assez  logiquement  de  l'en- 
semble des  doctrines  du  Bâb.  Sans  doute  il  était  lui- 
même  un  mystique,  mais  il  recommande  fortement  la 
vie  pratique  et  fait  un  cas  particulier  du  commerce. 
On  a  vu  qu'à  propos  du  butin  il  veut  qu'on  le  confie  à 
un  préposé  chargé  de  faire  valoir  par  la  spéculation  la 
part  afférente  à  «  Celui  que  Dieu  manifestera.  »  Il  imagine 
évidemment  une  société  où  l'état  de  guerre  n'existera 
plus,  qui  vivra  pour  fonder  et  augmenter  le  bien-être. 
C'est  ainsi  que  le  repos,  la  tranquillité  d'esprit,  les  rela- 
tions affectueuses,  une  extrême  politesse  sont  recom- 
mandées par  l£  Bàb.  11  va  jusqu'à  stipuler  que  lors- 
qu'on reçoit  une  lettre,  il  faut  y  répondre  par  écrit, 
attendu  qu'il  ne  serait  pas  convenable  de  répondre  de 
vive  voix.  Il  veut  qu'on  évite  avec  le  plus  grand  soin  les 
discussions  de  tout  genre;  et  c'est  sans  doute  pour  fonder 
cette  harmonie  absolue  dans  sa  république  que,  tout  en 
ordonnant  à  l'homme  de  tendre  constamment  à  déve- 
lopper son  esprit  par  la  pratique  des  livres,  il  ordonne 
aussi  de  détruire,  de  brûler  avec  un  soin  jaloux  les  pro- 
ductions intellectuelles  étrangères  à  sa  doctrine.  On  ne 
doit  pas  s'en  occuper,  on  doit  les  craindre,  les  haïr;  ce 
sont  autant  d'instruments  de  désordre  et  de  perdition. 
Le  moindre  mal  qu'elles  puissent  produire,  c'est  d'empê- 
cher les  fidèles  de  marcher  d'un  pas  ferme  dans  la  route 
qu'il  leur  a  ouverte,  et  de  les  soumettre  à  l'influence  dé- 
létère de  doutes  constants. 

Les  bâbys,  plus  heureux  et  plus  libres  que  les  musul- 


LES  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BABYS.      345 

mans,  ne  doivent  pas  craindre  ce  qui  contribue  à  donner 
de  la  joie  et  du  plaisir.  Les  riches  vêtements,  les  étoffes  de 
soie  et  d'or,  les  broderies,  sont  recommandés  non  moins 
que  les  pierres  précieuses  et  les  joyaux.  Les  fidèles  peu- 
vent, ils  doivent,  dans  la  mesure  de  leurs  ressources, 
s'en  procurer  et  en  jouir  en  pleine  satisfaction  d'esprit. 
C'est  surtout  au  jour  de  leur  mariage  qu'il  leur  faut  s'en- 
tourer de  tout  l'éclat  et  de  toute  la  félicité  possibles. 

«  Habillez-vous  de  vêtements  de  soie  au  jour  de  vos 
«  noces,  et,  si  vos  moyens  vous  le  permettent,  ne  portez 
«  que  cela.  Et  quant  à  ces  vêtements  dont  vous  serez 
«  couverts  au  moment  du  mystère  de  votre  bonheur, 
«  faites  les  faire  d'or  et  d'argent;  mais  si  vous  n'en  pos- 
*  sédez  pas  de  tels,  ne  soyez  pas  affligés.  En  vérité,  moi 
«  qui  suis  votre  Seigneur,  je  vous  en  donnerai,  dans  votre 
«  dernier  jugement,  si  vous  êtes  croyants  à  moi  et  à  mes 
«  préceptes.  » 

Le  Bâb  attache  une  importance  extrême  au  mariage 
Il  est  en  cela  d'accord  avec  tous  les  sages  orientaux, 
quant  à  l'apparence  du  moins  ;  car  il  faut  avouer  qu'il 
diffère  d'eux  en  cette  matière  sur  des  points  essentiels  et 
que  sa  religion  a  une  bien  autre  portée.  Tandis  que 
l'Islam  ne  songe  qu'à  la  propagation  de  l'espèce,  les  pré- 
ceptes du  Bâb  tendent  à  constituer  ce  grand  desideratum 
des  civilisations  asiastiques,  la  famille,  qui  n'existe  là 
que  par  exception.  Il  débute  en  exposant  les  motifs  qui 
le  portent  à  ordonner  le  mariage. 

«  Il  est  nécessaire  pour  tous  les  êtres,  dit-il,  qu'il  reste 
«  de  leur  existence  une  existence,  et  certes  il  faut  qu'ils 
«  se  marient  entre  eux  lorsqu'ils  ont  passé  l'âge  de  onze 
«  ans,  et  celui  qui  le  peut  et  n'accomplit  pas  la  tâche  de 
«  la  propagation,  son  œuvre  ne  se  fait  pas.  » 


346  LES  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BABTS. 

Lorsque  les  époux  sont  mariés,  il  tolère  qu'on  prenne 
une  seconde  femme,  mais  il  ne  le  recommande  en  aucune 
façon  ;  il  interdit  sévèrement  les  concubines,  et  il  est  si  ma- 
nifestement opposé  d'intention  à  la  polygamie,  que  ses 
successeurs  considèrent  comme  mauvais  d'user  de  la  to- 
lérance qu'il  a  montrée  quant  à  la  dualité  des  femmes.  Je 
ne  crois  pas  qu'il  y  ait  dans  cette  sévérité  une  bien  grande 
difficulté  aux  yeux  des  Asiatiques;  en  réalité,  les  gens 
qui  ont  plusieurs  femmes  constituent  l'exception  même 
parmi  les  musulmans.  La  majorité  se  contente  d'un 
unique  mariage,  et  les  Orientaux,  parce  qu'ils  con- 
naissent de  visu  les  inconvénients  de  la  situation  con-^ 
traire,  apprécient  tous  nos  arguments  mieux  que  nous 
ne  pouvons  le  faire  nous-mêmes;  ils  nous  en  fourniraient 
de  nouveaux  au  besoin.  11  faut,  d'ailleurs,  tenir  compte 
de  ceci,  que  le  Koran  n'a  permis  la  pluralité  des  femmes 
qu'à  cause  de  «  la  dureté  de  nos  cœurs.  »  Les  Arabes,  pour 
des  raisons  faciles  à  apprécier,  ne  peuvent  trop  faire 
autrement  dans  le  désert  que  d'avoir  plusieurs  femmes. 
Ce  sont  des  servantes  qu'ils  se  donnent  à  bon  marché  et 
que  leurs  moyens  ne  leur  permettraient  pas  d'obtenir 
autrement;  c'est  aussi  une  protection  gratuite  et  légitime 
qu'ils  étendent  autour  d'eux  sur  des  êtres  faibles,  inca- 
pables de  s'en  passer.  On  prétend  que  des  raisons  ana- 
logues expliquent  jusqu'à  un  certain  point  des  faits  ana- 
logues chez  les  Mormons.  En  outre,  l'organisation  même 
de  la  tribu  et  son  genre  de  vie  neutralisent  dans  une 
grande  mesure  les  inconvénients  du  système,  et  en  don- 
nant à  la  famille  une  autre  forme,  lui  permettent  cepen- 
dant d'exister. 

Mahomet  avait  été  sensible  aux  inconvénients  mani- 
festes de  la  polygamie,  et  il  en  restreignait  beaucoup 


LES  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BABYS.  347 

l'usage,  contrariant  par  là  tous  les  droits  anciens.  Au- 
jourd'hui, le  Bâb  s' étant  trouvé  en  face  d'une  société 
où,  sur  vingt  hommes,  dix-neuf  au  moins  n'ont  qu'une 
femme ,  il  est  allé  plus  loin  que  son  devancier ,  et  il  a 
manifestement  tendu  à  interdire  ce  que  l'autre  accep- 
tait, bien  qu'avec  répugnance.  Ajoutons  aussi  que  les 
nossayrys  et  les  chrétiens  sont  là,  les  premiers  sur- 
tout, en  nombre  considérable,  pour  l'autoriser  de  leur 
exemple.  Mais  il  a  fait  deux  pas  de  plus,  bien  autrement 
décisifs  :  il  a  défendu  le  divorce  et  abrogé  l'usage  du 
voile.       * 

En  ce  qui  est  du  premier,  c'est  la  plaie  de  la  société 
persane.  La  facilité  de  changer  de  femme  à  tout  mo- 
ment et  pour  le  plus  futile  prétexte,  les  mariages  à 
terme  qui  en  sont  la  conséquence,  ont  plus  fait  que  la 
polygamie  pour  dépraver  la  société  en  rendant  impos- 
sible l'union  réelle  des  époux.  11  est  peu  de  femmes  de 
vingt-deux  à  vingt  quatre  ans  qui  n'aient  eu  deux  ou 
trois  maris.  Le  Bâb  s'est  exprimé  ainsi  à  ce  sujet  : 

«  Ne  rapproche  pas  le  tha  du  gaf  (ne  divorce  jamais)-, 
ou  si  tu  es  dans  l'obligation  de  le  faire,  attends  le  cycle 
d'une  année.  11  se  peut  que  tu  te  reprennes  d'affection 
pour  l'unité  (pour  l'union).  Et  sache  qu'il  y  a  une  per- 
mission donnée  à  ceux  qui  tiennent  à  leurs  femmes  de  se 
réconcilier  avec  elles  quatre-vingt-dix  fois,  même  après 
qu'ils  ont  attendu  un  mois.  Puissiez-vous  ne  pas  demeu- 
rer dans  l'ombre  des  portes  qui  mènent  en  dehors  de  la 
vérité  I  » 

Pour  comprendre  ce  que  signifie  l'attente  d'un  mois, 
il  faut  se  rappeler  que  la  loi  musulmane  n'a  pas  trouvé 
de  meilleur  moyen  [pour  empêcher  les  divorces  hâtifs, 
que  de  stipuler  qu'on  ne  pourrait  reprendre  la  mètxve 


348  LES  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BABYS. 

femme  que  trois  fois  ;  que  si  on  voulait  la  rappeler  une 
quatrième,  il  fallait  auparavant  qu'elle  eût  contracté  une 
autre  union  suivie  d'un  divorce  et  de  trois  mois  de  délai. 
Ainsi  le  bâbysme  met  fin  à  un  grand  désordre  moral,  en 
détruisant  ces  facilités  et  même  ces  obstacles. 

11  ne  tend  pas  moins  à  ce  but  en  retirant  aux  femmes 
l'usage  du  voile.  Cette  habitude  couvre  des  désordres 
infinis,  entraine  tous  les  inconvénients  de  l'isolement  de 
l'homme  et  rend  l'éducation  première  des  enfants  on  ne 
peut  plus  dangereuse  et  même  perverse,  car  des  mères 
qui  ont  toujours  vécu  dans  la  licence  complète  de  Tinté- 
rieur  ont,  à  tout  le  moins,  des  habitudes  de  langage 
d'une  grossièreté  sauvage  et  un  laisser-aller  du  plus  mau- 
vais exemple.  Cette  singulière  habitude  de  cacher  le  visage 
des  femmes  repose  du  reste  sur  le  motif  le  plus  futile.  Ce 
n'est  pas  une  prescription  religieuse  ;  ce  n'est  pas  non 
plus,  comme  on  le  suppose  en  Europe,  une  précaution  de 
la  jalousie.  C'est  tout  simplement  une  convenance.  Les 
anciens  rois  de  Perse,  avant  l'Islam,  et  les  grands  sei- 
gneurs qui  se  trouvaient  assez  considérables  pour  vivre 
sur  le  même  ton,  se  montraient  le  moins  possible  en 
public.  La  plupart  du  temps  les  gens  qui  avaient  à  les 
entretenir  leur  parlaient  derrière  un  rideau.  C'était  un 
signe  de  grandeur;  ce  fut  bientôt  la  marque  nécessaire 
d'un  certain  rang  dans  le  monde.  Sous  les  Arsacides, 
gens  brusques,  peu  raffinés  et  qui  vivaient  à  l'ancienne 
mode,  non-seulement  les  hommes,  pour  grands  qu'ils 
fussent,  n'avaient  pas  de  pareilles  idées,  mais  les  femmes 
ne  se  cachaient  pas  non  plus. 

Vasthi  est  qualifiée  d'altière  Vasthi  pour  cette  raison 
seule  qu'elle  refusa  de  venir  prendre  part  aux  joyeusetés 
publiques  d'Àssuérus;  les  conseillers  du  monarque  se  dé>- 


LES  LIVRES   ET  LA  DOCTRINE  DES  BABYS.  340 

clarèrent  indignés  d'une  pareille  conduite,  qui,  si  elle 
n'était  réprimée,  les  exposerait  au  mépris  de  leurs  femmes, 
tenues,  il  faut  le  croire,  à  figurer  régulièrement  dans  les 
banquets  où  les  hommes  s*enivraient  et  où  elles  s'eni- 
vraient elles-mêmes.  Quand  on  s'amuse  en  Orient ,  on 
s'affole;  il  n'y  a  pas  de  nuances. 

Il  fut  donc  convenu  un  jour  qu'une  femme  distinguée 
et  de  belles  manières  devait  se  tenir  à  l'écart  de  tout  et  ne 
pas  même  se  laisser  voir.  Les  femmes  des  tribus  arabes, 
qui  ne  suivaient  pas  les  modes ,  conservèrent  les  an- 
ciens usages  libres,   elles  ne  s'enfermèrent  pas  dans 
leurs  tentes,  non  plus  que  celles  qui  habitaient  les  villes, 
dans  leurs  chambres.  Mahomet  trouva  les  choses  dans 
cet  état,  et  pendant  longtemps  il  n'y  changea  rien.  Ses 
femmes  conversaient  avec  les  musulmans,  se  montraient 
sans  difficulté,  recevaient  des  visites,  en  rendaient  sans 
que  l'on  fît  sortir  les  hommes.  11  leur  arriva  même  de 
prendre  part  à  des  repas  où  des  compagnons  de  leur 
mari  assistaient,  et  personne  n'y  trouvait  à  redire.  Mais 
lorsque  le  Prophète  fut  devenu  un   grand  personnage 
suivant  le  monde,   qu'il  fut  un  prince,  qu'il  sentit  le 
besoin  de  prendre  des  manières  et  de  suivre  des  usages 
conformes  à  l'idée  qu'on  devait  se  faire  de  son  rang, 
il  copia  les  habitudes  domestiques  régnant  à  la  cour 
des  Sassanides,  ce  modèle  de  toutes  les  grandeurs  con- 
temporaines ,  et  les  femmes  se   voilèrent ,  s'enfermè- 
rent et  n'admirent  plus  aucun  homme  auprès  d'elles, 
absolument  comme  chez  nous  une  ouvrière  qui  devient 
une  dame  se  met  à  porter  un  chapeau.  La  preuve  que, 
dans  la  réclusion  et  la  voilure  des  femmes  du  prophète, 
il  n'y  eut  jamais  autre  chose  que  ce  que  j'indique  ici, 
c'est  que,  si  les  femmes  qui  pouvaient  prétendre  à  u& 


350  LES  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BABYS. 

• 

certain  rang  dans  le  monde  s'empressèrent  de  les  imiter, 
le  peuple  ne  s'en  piqua  pas;  surtout  dans  les  tribus  on 
ne  s'en,  soucia  jamais.  Il  vint  cependant  une  époque  où 
pour  les  gens  scrupuleux  ce  fut  un  grand  cas  de  voir  à 
découvert  le  visage  d'une  femme  ;  mais  ce  sont  des  sub- 
tilités et  des  raffinements  qui  n'ont  pas  de  raison  solide 
d'exister,  et  si  l'usage  du  voile  a  fini  par  se  généraliser, 
par  descendre  jusqu'aux  plus  basses  classes  de  la  popula- 
tion urbaine  et  même  des  villages,  c'est  par  la  même 
raison  qu'aujourd'hui,  dans  les  rues  de  Téhéran,  les  épi- 
ciers et  les  muletiers  se  traitent  d'Excellences.  Il  suffit  de 
voir  la  facilité  avec  laquelle  le  voile  disparait  dans  les 
mœurs  de  Constantinople,  —  et  certes,  s'il  existait  quel- 
que motif  vraiment  sérieux  pour  le  maintenir,  les  Turcs, 
d'ailleurs  fort  étroits  dans  leurs  idées,  s'y  cramponne- 
raient obstinément,  —  pour  concevoir  que  cette  coutume 
n'est  ni  aussi  solide  ni  aussi  liée  aux  mœurs  des  pays 
orientaux  qu'on  se  l'imagine  d'ordinaire.  C'est  pourquoi 
le  Bâb,  qui  montre  ailleurs  encore  que  ses  réflexions 
s'étaient  attachées  avec  force  à  la  constitution  de  la  fa- 
mille, n'a  plus  voulu  tolérer  un  usage  qui  contribue  à  la 
perversion  des  mœurs  et  a  pu  écrire  ceci  dans  son  Expo- 
sition : 

«  Celui  qui  est  instruit  dans  la  nation  (tout  bâby)  est 
autorisé  à  voir  toutes  les  femmes,  à  leur  parler  et  de 
même  à  être  vu  d'elles.  En  vérité,  ô  mes  serviteurs I  vé- 
nérez-moi, respectez-moi;  et  si  les  rapports  libres  entre 
les  deux  sexes  ont  lieu  en  dehors  de  ce  qui  est  néces- 
saire entre  deux  personnes,  dites  :  Au-dessus  de  dix-huit 
paroles,  craignez  de  continuer  l'entretien.  Sachez  que 
que  vous  ne  sauriez  en  tirer  aucun  profit.  » 

On  voit  que,  par  cette  réserve,  le  Bâb  cherche  à  pré- 


LES  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BABYS.  354 

venir  les  dangers  d'un  commerce  trop  familier  et  qu'il 
les  redoute,  comme  font  les  autres  législateurs.  Les  mu- 
sulmans, cependant,  accusent  les  bâbys  d'avoir  des  agapes 
secrètes  où  l'on  éteint  les  lumières  et  où  toutes  les  pro- 
miscuités sont  permises.  C'est  un  genre  d'accusation 
respectable  par  son  antiquité,  et  peut-être  doit-on  le 
considérer  comme  le  monument  de  la  haine  confession- 
nelle le  plus  ancien  qui  soit  au  monde.  Les  juifs  et  les 
païens  adressaient  ce  même  reproche  aux  chrétiens  pri- 
mitifs, et  il  est  plus  que  douteux  qu'ils  en  fussent  les 
inventeurs.  Depuis  ce  temps,  les  différentes  sectes  n'ont 
pas  cessé  de  se  le  prêter  comme  arme  de  guerre.  On 
en  a  fait  usage  contre  les  ophites,  contre  les  carpo-- 
cratiens,  contre  les  disciples  de  Manichée,  contre  bien 
d'autres;  les  musulmans  s'en  escriment  contre  les  nos- 
sayrys  et,  on  le  voit,  contre  les  bâbys.  Ainsi  généralisé, 
cet  argument  perd  un  peu  de  sa  valeur,  et  d'après  ce 
qu'on  vient  de  lire  des  prescriptions  de  l'Altesse  Su- 
blime, il  parait  qu'il  faut  ici  le  considérer  comme  une 
simple  injure. 

Malgré  ses  précautions  de  prudence  quant  aux  rapports 
entre  les  sexes,  le  Bâb  veut  que  la  sociabilité  existe  à  un 
degré  suprême  et  il  y  convie  les  femmes.  Chaque  jour, 
un  fidèle  doit  recevoir  des  hôtes  à  sa  table,  et  il  les  doit 
avoir  nombreux  dans  la  proportion  de  sa  fortune  et  dans 
un  rapport  mystique  avec  le  grand  nombre  dix-neuf.  Les 
femmes  sont  admises  à  ces  repas. 

Le  Bâb  témoigne  pour  elles  une  sollicitude,  une  attention 
constante.  Sachant  combien  elles  attachent  de  prix  aux 
pratiques  religieuses  et  sont  passionnées  pour  les  pèle- 
rinages, il  ne  veut  pas  les  leur  interdire  absolument,  mais 
il  marque,  autant  qu'il  peut,  que  c'est^ax  \s\»fc  ç»u&«ïf- 


352  LES  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BABTS. 

cendance;  encore  veut-il  qu'il  n'en  puisse  résulter  aucune 
fatigue,  aucun  danger  pour  leur  santé;  s'il  devait  en  être 
autrement,  il  s'y  oppose.  A  peine  leur  recommande-t-il 
la  prière,  et  il  la  leur  fait,  autant  que  possible,  douce  et 
aisée.  Voici,  par  exemple,  ce  qu'il  dit  sur  les  pratiques 
pieuses  : 

«  Si  vous  voulez  empêcher  que  les  femmes  ne  se  fassent 
du  chagrin,  ne  leur  refusez  pas  ce  qu'elles  désirent  quant 
au  fait  d'aller  en  pèlerinage,  pourvu  qu'elles  n'aient  pas 
à  essuyer  trop  de  fatigues  dans  le  chemin ,  et  lorsqu'elles 
sont  domiciliées  sur  le  territoire  du  sanctuaire...  Si  elles 
désirent  l'amour  de  leurs  maris,  de  leurs  enfants,  cela  vaut 
mieux  pour  elles,  et  qu'elles  ne  s'occupent  pas  de  ce  qui 
pourrait  leur  donner  du  souci.  En  vérité,  vous,  femmes, 
vous  avez  été  créées  pour  vous-mêmes  et  pour  vos  en- 
fants; donc,  vous  n'êtes  pas  maîtresses  de  faire  des  voya- 
ges, et  certes,  rendez  grâce  à  Dieu  pour  ce  dont  il  vous 
dispensées,  et  Dieu  est  le  savant,  le  sage!  » 

Ailleurs,  en  parlant  de  la  fiancée,  il  dit  aux  fidèles,  en 
leur  recommandant  de  lui  prodiguer  les  parures  et  tout 
ce  qui  peut  lui  causer  de  la  joie  et  augmenter  sa  beauté  : 

«  Ornez  votre  ornement!  glorifiez  votre  gloire!  » 

La  même  affection  qu'il  porte  aux  femmes,  il  la  répand 
sur  les  enfants.  Dans  sa  prison,  il  se  rappela  les  douleurs 
de  son  plus  jeune  âge  quand ,  obligé  d'aller  à  l'école,  il 
avait  souffert  des  mauvais  traitements  de  son  maître. 
C'est  pourquoi  il  a  mis  le  nom  de  ce  maître ,  avec  un 
reproche  détourné,  dans  ce  passage  de  l'Exposition,  où  il 
fait  parler  ainsi  un  petit  écolier  : 

*  En  vérité,  ô  Mohammed,  ômon  maître,  ne  me  frappe 
pas  jusqu'à  ce  que  je  sois  arrivé  à  l'âge  de  cinq  ans,  et  si 
même  il  ne  s'en  fallait  que  d'un  clin  d'œil  que  j'eusse 


LES  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BABYS.      353 

atteint  cette  limite.  Assurément,  mon  cœur  est  délicat 
et  faible.  Et  cet  âge  de  cinq  ans  une  fois  accompli, 
donne-moi  de  l'éducation,  et  ne  me  fais  pas  outrepasser  les 
bornes  de  ce  qui  est  convenable,  et  si  tu  veux  me  frapper, 
ne  me  donne  pas  plus  de  cinq  coups,  et  ne  me  bats  pas 
sur  la  chair  sans  qu'il  y  ait,  entre  elle  et  Je  bâton  ou  la 
main,  une  couverture.  —  En  vérité,  si  tu  enfreins  le  droit 
à  cet  égard,  ta  femme  t'est  interdite  pour  quatre-vingt-dix 
jours,  et  si  tu  n'as  pas  de  femme,  tu  donneras  à  celui  que 
tu  auras  frappé  90  miskals  d'or.  Si  tu  veux  être  au  nom- 
bre des  fidèles,  ne  frappe  jamais  que  très-doucement, 
et,  lorsque  tu  apprends  à  lire  aux  enfants,  toi  et  eux, 
soyez  également  assis  sur  un  siège,  banc  ou  fauteuil.  En 
vérité,  le  temps  qu'ils  passent  à  étudier  n'est  pas  compté 
dans  leur  vie  et,  certes,  permets-leur  tout  ce  qui  peut  les 
rendre  heureux  :  les  rires,  le  jeu.  » 

On  aperçoit  dans  ce  passage  et  dans  un  autre  encore 
un  ressouvenir  amplifié  sans  doute,  mais  cependant  re- 
connaissable  de  l'Évangile.  Le  fait  ne  me  paraît  pas  contes- 
table. Je  crois  voir  aussi  une  influence  pieuse,  une  idée 
d'imitation  dans  la  prescription  plusieurs  fois  renouvelée 
de  s'asseoir  sur  des  fauteuils,  sur  des  chaises,  contraire- 
ment à  l'usage  du  pays,  qui  est  de  s'asseoir  à  terre. 
Enfin,  je  remarque  encore  une  grande  nouveauté,  qui 
ne  peut  provenir  cette  fois  que  de  la  même  source  :  le 
Bâb  recommande  à  ses  sectateurs  de  se  raser  la  barbe  et 
de  porter  le  visage  tout  à  fait  imberbe.  C'est  la  première 
fois,  ce  me  semble,  qu'une  pareille  prescription  a  eu  lieu 
en  Orient. 

Il  paraîtrait,  toutefois,  que  si  le  Révélateur  a  ap- 
prouvé et  accepté  quelques-unes  de  nos  idées  et  de 
nos  coutumes,  son  intention  bien  arrêtée  a  été  de  s'en 

20. 


354  LES  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BABYS. 

tenir  là,  et  de  ne  pas  pousse*  plus  loin  les  emprunts  ni 
même  les  rapports.  On  a  vu  qu'il  défendait  strictement 
de  rien  lire  que  les  livres  de  la  religion,  et  de  s'occuper 
d'aucune  autre  branche  de  connaissances  que  celles  dont 
la  foi  est  l'origine;  de  môme,  il  interdit  les  voyages. 
Il  ne  veut  pas  qu'on  quitte  son  pays,  ni  surtout  sa 
famille. 

Je  viens  de  présenter  rapidement  les  prescriptions 
caractéristiquesdu  code  nouveau,  on  trouvera  le  reste  et 
les  détails  dans  le  livre  intitulé  «  Exposition.  »  C'est  un 
objet  d'étonnement  pour  tout  esprit  qui  n'est  pas  accou- 
tumé à  la  nature  particulière  des  intelligences  orientales, 
que  de  voir  à  quelles  minuties  le  législateur  religieux 
s'y  est  cru  obligé  de  descendre;  mais  rien  ne  saurait 
nous  surprendre  plus  que  le  dédain  manifeste  avec 
lequel  il  traite  ce  qui  est  gouvernement  proprement  dit. 
Il  n'entre  à  ce  sujet  dans  aucune  considération  sérieuse; 
évidemment,  une  telle  matière  ne  lui  parait  pas  valoir 
la  peine  de  s'y  arrêter.  Il  considère  toute  administra- 
tion humaine  comme  constituant  un  mal  plus  ou  moins 
nécessaire,  et,  désespérant  de  l'améliorer,  il  ne  s'en 
occupe  pas. 

Une  telle  façon  de  sentir,  d'apprécier  les  choses  de  la 
vie,  est  un  signe  auquel  on  peut  reconnaître  sûrement 
les  sociétés  vieillies.  On  le  rencontre  dans- toute  l'Asie,  à 
une  époque  déjà  bien  ancienne  ;  la  Rome  impériale  sug- 
gère une  semblable  disposition  de  pensée  à  ses  philoso- 
phes et  à  ses  poëtes ,  et  de  nos  jours,  nous  voyons  en 
Europe  ce  qui  s'appelle  «  les  partis  avancés,  les  gens  du 
progrès  »  penser  à  peu  près  la  même  chose,  et  le  dire. 
C'est  là  leur  motif  principal  d'admiration  pour  les  États- 
Unis  d'Amérique,  où  le  gouvernement,  systématiquement 


LES  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BABYS.  355 

méprisé  et  abandonné  par  l'indifférence  de  l'esprit  public 
aux  médiocrités  qui  le  veulent  prendre,  vaut  à  peu  près 
le  sentiment  qu'il  inspire. 

Au  rebours  des  sociétés  jeunes  t et  vivaces,  où  nul 
homme  ne  conçoit  un  plus  bel  emploi  de  sa  fortune  ou  de 
ses  talents ,  de  son  influence  ou  de  sa  bravoure ,  que  de 
l'employer  à  la  chose  publique,  où  l'opinion  commune 
ne  découvre  de  gloire  véritable  que  chez  les  guerriers  et 
les  hommes  d'État,  les  bàbys,  raisonnant  comme  les  éco- 
nomistes européens,  imaginent  une  organisation  politique 
disposée  de  manière  à  donner  à  l'homme  la  plus  grande 
somme  possible  de  tranquillité ,  de  sécurité  et  de  bien- 
être;  chez  eux,  l'habit  est  oriental,  mais  la  pensée  ne 
diffère  pas  essentiellement  au  fond  de  celle  des  hommes 
nouveaux  de  nos  pays.  Les  uns  et  les  autres  imaginent 
une  humanité  éclairée,  douce,  riche,  productrice,  so- 
ciable, heureuse,  ne  se  battant  pas,  et,  ce  qui  est  la  partie 
du  problème  que  la  pratique  seule  pourra  résoudre  ou  ne 
pas  résoudre,  n'étant  pas  un  jour,  à  la  fin,  bien  battue. 
Le  rôle  que  les  bâbys  font  jouer  dans  tout  cela  à  l'inter- 
vention du  Dieu  qui  vit  au  fond  de  la  conscience  de  cha- 
que fidèle,  c'est  le  même  que  celui  prêté  par  M.  Proudhon 
à  ce  qu'il  appejle  la  Justice,  et  en  analysant  de  près  les 
deux  conceptions,  peut-être  les  trouverait-on  plus  étroi- 
tement parentes  qu'il  ne  semble.  De  cela  je  conclurai 
qu'en  fait  d'idées  dissolvantes,  le  bâbysme  peut  servir  de 
preuve  que  les  Orientaux  ne  sont  pas  en  arrière  de  nous. 
Si  le  bâbysme  est  une  utopie,  des  utopies  semblables 
existent  également  chez  les  sectes  philanthropiques  d'An- 
gleterre, d'Allemagne  et  de  France  ;  s'il  est  susceptible  de 
recevoir  une  réalisation,  les  utopies  européennes  pourront 
également,  sous  une  forme  ou  sous  une  autre,  faire  subir 


356  LES  LIVRES  KT  LA  DOCTRINE  DES  BABYS. 

quelque  jour  à  une  portion  quelconque  de  nos  sociétés  les 
effets  de  leur  expérimentation. 

Je  ne  vois  pas  pourquoi  le  fait  n'aurait  pas  lieu; 
car  ce  n'est  pas  prouver  l'impossibilité  de  la  mise 
à  l'essai  d'un  système,  que  de  le  déclarer  déraisonnable 
ou  nuisible.  Peu  de  systèmes  auront  l'honneur  d'être  plus 
répugnants  à  l'intelligence  et  à  la  morale  que  celui  qui  a 
régné  de  1791  à  4795,  et  cela  fait  quatre  ans.  Je  serais  donc 
porté  à  croire  que  telle  ou  telle  partie  du  bâbysme  qui 
semble  peu  applicable  ne  saurait  cependant  empêcher  un 
jour  ou  l'autre  l'ensemble  de  cette  conception  de  triom- 
pher et  de  s'introniser  dans  l'Asie  centrale.  On  le  peut 
supposer  d'autant  plus  aisément  que,  d'une  part,  les  par- 
tisans de  cette  religion  font  constamment  des  prosélytes, 
et,  de  l'autre,  le  dogme  n'étant  pas  immuable  et  se  prê- 
tant singulièrement  bien  aux  modifications  que  peuvent 
réclamer  les  circonstances,  on  doit  admettre  qu'en  cas  de 
besoin,  l'Altesse  Éternelle  et  ses  assesseurs,  ou  leurs 
successeurs  auraient  le  droit  de  transformer  tel  principe 
jugé  nuisible  ou  dangereux.  J'avoue  même  que,  si  je 
voyais  en  Europe  une  secte  d'une  nature  analogue  au 
bâbysme  se  présenter  avec  des  avantages  tels  que  les 
siens,  foi  aveugle,  enthousiasme  extrême,  courage  et  dé- 
vouement éprouvés,  respect  inspiré  aux  indifférents, 
terreur  profonde  inspirée  aux  adversaires,  et  de  plus, 
comme  je  l'ai  dit,  un  prosélytisme  qui  ne  s'arrête  pas,  et 
dont  les  succès  sont  constants  dans  toutes  les  classes  de 
la  société  ;  si  je  voyais,  dis-je,  tout  cela  exister  en  Europe, 
je  n'hésiterais  pas  à  prédire  que,  dans  un  temps  donné, 
la  puissance  et  le  sceptre  appartiendront  de  toute  néces- 
sité aux  possesseurs  de  ces  grands  avantages. 

Mais  les  bâbys  ne  sont  pas  en  Europe,  et  ils  sont  ex- 


LES  LIVRES  ET  LA  DOCTRINE  DES  BABYS.  357 

posés  à  une  cause  de  paralysie  extrêmement  puissante 
dans  les  régions  asiatiques.  11  se  peut  faire  que  l'Altesse 
Éternelle  et  son  conseil,  que  tous  les  fidèles  ensemble, 
heureux  delà  seule  contemplation  religieuse,  oublient 
complètement  l'application  de  leur  idée,  et  ne  la  jugent 
pas  indispensable.  Déjà  ils  distinguent  deux  états,  deux 
situations  dans  leur  histoire  idéale  :  l'une,  c'est  la  période 
de  «  la  Manifestation;  »  ils  y  sont  aujourd'hui;  l'autre  sera 
le  règne  de  «  l'Explosion.  »  Viendra-t-elle  cette  explosion, 
ou  bien  sera-telle  toujours  prédite  par  des  hommes  heu- 
reux d'y  penser,  heureux  de  s'en  représenter  les  joies, 
les  possédant  dans  leurs  méditations,  et  par  cela  même 
moins  pressés  de  se  heurter  contre  les  difficultés  de  fait  à 
travers  lesquelles  il  leur  faudrait  cependant  passer?  Sans 
doute,  les  bâbys  ont  donné  de  grandes  preuves  d'énergie, 
d'audace  et  de  volonté  effectives,  mais  les  donneront-ils 
encore?  On  voit,  en  Orient,  les  juifs  pleurer  des  larmes 
sincères  en  parlant  de  Jérusalem  et  du  rétablissement  de 
Juda ,  mais ,  pas  un  seul  de  ces  personnages  attendris 
n'irait  jusqu'au  bout  de  la  rue  pour  voir  et  embrasser  la 
réalité  de  la  Porte-Sainte.  11  leur  suffit  de  se  la  figurer, 
et  je  n'ai  pas  toutes  les  raisons  du  monde  pour  être  con- 
vaincu que  les  bàbys  ne  finiront  pas  par  se  contenter  du 
même  bonheur  que  ces  juifs-là. 

Dans  cette  hypothèse,  d'ailleurs  incertaine  et  seule- 
ment plausible,  la  religion  pour  laquelle  viennent  de 
souffrir  tant  de  martys  se  rangerait  paisiblement  aux  cô- 
tés de  tant  d'autres  opinions  théologiques  ou  philosophi- 
ques qui ,  après  avoir  débuté  par  faire  un  grand  tapage, 
sont  devenues  les  plus  accommodantes  du  monde.  Nous 
avons  vu  chez  nous,  dans  ce  genre,  les  anabaptistes.  La 
flamme,  le  massacre  leur  étaient  des  moyens  trop  doux, 


£>*  LSS  UTMS&  ET  Là  WKTMXE  DES  BUTS. 

et  chacun  de  knrs  pas  faisait  vaciller  sur  leurs  bases  les 
églises  et  les  châteaux.  Aujourd'hui,,  les  anabaptistes  boi- 
vent du  laiu  ei.  pourvu  qu'ils  ne  portent  pas  de  boutons, 
leurs  voeux  sont  comblés.  D  est  possible  que  les  bàbys 
finissent  de  même.  Cependant  je  me  défie,  d'une  part,  de 
la  débilité  des  pouvoirs  persans,  et,  d'autre  part,  de  l'in- 
contestable activité  actuelle  des  novateurs. 


CHAPITRE  XIH 


LE    THÉÂTRE    EN    PERSE 

Ainsi,  l'esprit  persan  moderne,  dans  sa  plus  haute 
manifestation ,  vient  d'aboutir  de  nos  jours,  hier  même , 
à  l'invention,  à  la  fondation  d'une  religion  nouvelle.  Des 
principes  très-nouveaux ,  ou  du  moins  renouvelés  d'une 
antiquité  lointaine  et  bien  voilée  dans  ces  régions,  ont 
apparu.  Des  quantités  considérables  de  fidèles  accourent 
vers  eux.  Est-ce  un  signe  de  vigueur,  est-ce  un  signe 
de  faiblesse  dans  l'intelligence  d'une  race,  qu'une* pareille 
levée  de  boucliers  et  les  circonstances  accessoires  qui 
l'accompagnent?  Je  le  laisse  à  décider.  Si  c'est  un  signe 
de  faiblesse ,  il  en  faudra  dire  autant  de  toutes  les  épo- 
ques où  se  sont  décidés  les  grands  retours  de  l'humanité 
et  leur  attribuer  un  degré  tout  particulier  d'humiliation, 
proposition  qui  parait  un  peu  contestable.  Si  c'est  un  signe 
de  force,  que  faut-il  penser  de  nous,  en  qui  tous  les  élé- 
ments de  cette  force ,  et  particulièrement  ce  qui  en  est 
l'âme,  la  susception  du  surnaturel,  disparaissent  de  plus 
en  plus?  Je  ne  pense  pas  qu'on  puisse  alléguer  ici  que  le 
bâbysme  n'est  qu'une  superstition  vulgaire.  Ou  je  me 
trompe  fort,  ou  ce  nouveau  culte  n'encourt  pas  un  pareil 


360  LE  THEATRE  EN    PERSE. 

reproche;  il  n'a  rien  de  commun  avec  les  tentatives 
grossières  de  ces  illuminés  à  la  douzaine  qui  se  rencon- 
trent partout,  môme  en  Europe,  et  qui,  en  Asie,  ne 
manquent  presque  jamais  de  se  produire  comme  les  ré- 
dempteurs annoncés  par  le  Koran,  sous  le  nom  de  l'Imam 
Mehdy,  plus  ou  moins  convaincus,  plus  ou  moins  exaltés, 
plus  ou  moins  habiles,  mais  peu  inventifs  et  ne  sortant 
pas  du  texte  mahométan ,  qui ,  exploité  par  eux ,  leur 
donne  leur  raison  d'être.  Non,  bien  évidemment,  le  bâ- 
bysme  n'a  rien  à  faire  avec  ces  pauvretés.  Il  donne  ma- 
tière à  étude  et  n'indique  rien  moins  qu'une  intelligence 
vulgaire  chez  ses  fondateurs. 

Mais,  quelle  que  soit  la  valeur  intrinsèque  de  l'effort 
qui  donne  lieu  à  cette  inauguration  d'une  foi  nouvelle, 
l'esprit  persan  ne  s'y  épuise  pas.  Il  lui  est  resté  de  la 
vigueur  disponible  pour  d'autres  enfantements,  parmi 
lesquels  je  n'hésite  pas  à  citer  en  première  ligne  la  créa- 
tion d'un  théâtre  complet,  qui  s  opère  de  nos  jours.  Au  pre- 
mier abord,  il  peut  paraître  singulier,  et  jusqu'à  un  cer- 
tain point  malséant ,  de  comparer  deux  productions  aussi 
disparates  et  assurément  disproportionnées  entre  elles. 
Je  pourrais  m'excuser  en  faisant  remarquer  que  ce  théâ- 
tre, dans  son  état  actuel,  est  lui-même  une  œuvre  toute 
religieuse  et  qui  ne  laisse  pas  que  d'avoir  aussi  la  portée 
d'une  innovation  dogmatique,  agissant  tout  autant  sur  le 
dogme  que  le  peuvent  faire  les  théories  les  plus  directe- 
ment théologiques;  mais,  bien  que  ces  allégations  soient 
exactes,  je  préfère  puiser  la  raison  du  rapprochement  que 
j'établis  dans  la  nature  même  des  choses.  En  effet,  l'in- 
vention d'une  religion  qui  n'est  pas  la  mienne,  et  que  je 
ne   saurais  accepter,  tout  en  m'y  intéressant,  ne  peut 
être  à  mes  yeux  autre  chose  qu'une  production  intel- 


LE  THEATRE  EN  .PERSE.  361 

lectuelle,  et  la  création  d'un  théâtre  en  est  une  autre, 
d'une  importance  inférieure  sans  doute,  mais  qui  ne  laisse 
pas,  dans  des  circonstances  particulières ,  de  mériter  une 
place  considérable  parmi  les  éléments  moraux  d'une  so- 
ciété. Il  est  des  cas  où  il  n'en  est  pas  ainsi  sans  doute. 
Le  théâtre  à  Rome  n'a  joué  que  le  rôle  assez  mesquin  d'un 
dilettantisme;  il  n'a  jamais  possédé  l'influence  ni  acquis 
la  faveur  des  combats  de  gladiateurs.  Notre  théâtre  mo- 
.derne  n'est  qu'un  passe-temps  de  désœuvrés  ou  une  fan- 
taisie de  beaux-esprits.  Les  masses  ne  s'y  intéressent  pas 
fortement,  et  n'y  trouvent  la  satisfaction  d'aucun  instinct 
supérieur.  On  peut  croire  que  dans  l'Inde  il  en  a  été  à  peu 
près  de  même,  et  que  les  chefs-d'œuvre  de  Kalidâsa  et 
de  ses  émules  n'ont  jamais  servi  à  autre  chose  qu'à  dis- 
traire des  rois  et  à  amuser  des  poëtes.  Mais  en  Grèce, 
il  n'en  fut  pas  ainsi. 

Soit  que  la  foule  athénienne  se  précipitât  en  tumulte 
sur  les  traces  et  autour  des  roues  du  charriot  de  Thespis, 
soit  que,  plus  tard,  rassemblée  dans  un  religieux  silence 
sur  les  marches  du  théâtre  de  Bacchus,  elle  assistât  aux 
tragédies  d'Eschyle,  il  faut  convenir  que  les  représenta- 
tions dramatiques  furent  chez  elle  et  pour  elle  un  grand 
fait,  une  manifestation  des  plus  élevées  de  sa  vie.  Tant 
que  la  république  fut  libre  et  florissante ,  les  ouvrages 
dramatiques,  dans  tous  les  genres,  durent  préoccuper  les 
pontifes  et  les  hommes  d'État;  car  l'action  qu'ils  exer- 
çaient sur  le  peuple  était  puissante  et  profonde.  Les  effets 
produits  n'allaient  à  rien  moins  qu'à  des  révolutions.  La 
tragédie  peut  être  avec  raison  suspectée  d'avoir  modifié, 
changé  plus  d'un  dogme;  la  comédie  poursuivait  de  la  vin- 
dicte redoutée  de  son  rire  et  pouvait  accabler  tel  orateur 
qui  ne  paraissait  à  l'Agora  que  pour  y  triompher.  C'est  à 


3«2  LE  THÉÂTRE  EN   PERSE. 

cette  puissante  espèce  de  théâtre  qu'appartient  la  scène 
persane,  et  c'est  pourquoi  je  n'ai  pas  dû  me  faire  scru- 
pule d'annoncer  que  j'allais  en  parler  après  la  religion  et 
la  philosophie. 

La  scène  persane  n'a  pas  pins  de  soixante  ans  d'exis- 
tence. Non -seulement  on  ne  la  connaissait  nullement 
sous  les  Sefewyèhs.  aux  belles  époques  de  splendeur  de  la 
monarchie,  mais  c'était  encore  peu  de  chose  au  commen- 
cement de  ce  siècle.  De  même  que,  dans  la  première  anti- 
quité de  la  tragédie  grecque,  les  chœurs  étaient  tout  et 
les  personnages  du  drame  presque  rien,  et  que,  par  la 
suite,  les  chœurs  diminuant  d'importance,   en  arrivè- 
rent graduellement  à  se  subordonner  absolument  aux  ré- 
cilateurs  isolés,  puis  aux  acteurs,  de  môme  le  drame 
persan  s'est  greffé  d'une  manière  d'abord  presque  im- 
perceptible sur  les  cantiques  récités  dans  les  dix  pre- 
miers jours  du  Moharrem,  en  l'honneur  des  martyrs  de  la 
famille  d'Aly,  et  il  est  arrivé  de  nos  jours  à  ce  point  qu'il 
en  est  déjà  presque  détaché.  Dans  peu  d'années,  il  le  sera 
tout  à  fait.  Des  gens  qui  ne  sont  pas  encore  très-vieux 
se  rappellent  parfaitement  d'avoir  vu  le  temps  où  les  ta- 
zièhs  —  c'est  le  nom  donné  à  ces  représentations  —  se 
bornaient  à  l'apparition  de  l'un  ou  de  l'autre  de  ces  per- 
sonnages sacrés  qui  venaient  pleurer  leurs  malheurs  et 
leurs  souffrances;  peu  à  peu  le  nombre  des  acteurs  s'est 
augmenté;  mais  il  s'en  faut  encore  de  beaucoup  que 
l'idée  soit  arrivée  à  sa  forme  définitive.  Il  me  semble 
que  nous  sommes  très-heureux  de  la  trouver  dans  cette 
période,  et  de  pouvoir  observer  sur  le  vif  bien  des  points 
dont  l'étude  a  pour  nous  un  intérêt  tout  autrement  vaste 
qu'il  ne  semblerait  d'abord.  C'est  l'esprit  de  l'antiquité, 
c'est  l'éternel  esprit  de  l'humanité,  c'est  le  travail  de  dé- 


LE  THÉÂTRE  EN  PERSE.  3Ç3 

veloppement  d'une  des  plus  grandes  formes  de  la  pensée 
humaine  que  la  Perse  nous  offre  aujourd'hui  l'opportunité 
d'examiner  au  plus  fort  de  son  opération. 

Je  dirai  d'abord  en  peu  de  mots  quelle  est  l'étoffe  tra- 
vaillée. Quant  aux  lecteurs  insuffisamment  renseignés  et 
qui  seraient  plus  particulièrement  curieux  de  connaître 
dans  le  détail  un  des  événements  les  plus  pathétiques 
que  l'histoire  puisse  offrir,  il  faut  les  renvoyer  au  beau 
récit  de  Gibbon. 

Aly,  cousin  et  gendre  du  Prophète,  fut  unedes  natures  les 
plus  nobles,  les  plus  chevaleresques,  les  plus  dévouées, 
les  plus  pures  et  les  plus  malhabiles  qui  furent  jamais.  Ses 
partisans  (ce  n'était  qu'un  petit  groupe)  poussèrent  l'ad- 
miration jusqu'à  le  considérer  de  son  vivant  comme  un 
•Dieu,  et  lui,  en  musulman  fidèle,  lutta  avec  générosité 
contre  ces  aveuglements.  Mais  ses  ennemis,  plus  sages, 
furent  aussi  plus  nombreux  et  d'un  rare  acharnement.  Ils 
réussirent  longtemps  à  l'exclure  du  rang  suprême,  que 
tout  lui  donnait  le  droit  d'occuper.  Enfin,  après  Abou- 
bekr,  Omar  et  Osman,. il  y  parvint;  mais,  impuissant  à 
maîtriser  les  éléments,  trop  forts  pour  sa  main,  qui  s'a- 
gitaient sous  la  couverture  de  l'Islam,  il  périt  assassiné 
dans  la  mosquée  de  Koufa.  Yézyd  s'empara  du  pouvoir. 
L'un  des  deux  fils  que  laissait  Aly,  Housseïn,  avait  épousé 
la  dernière  fille  du  roi  Sassanide  Yezdedjerd,  et  vivait  à 
Médine  avec  son  frère  Hassan,  sa  sœur  Zeynèb,  les  en- 
fants de  ce  frère  et  de  cette  sœur,  tout  ce  qui  restait  en 
somme  du  sang  du  Prophète. 

A  la  mort  d' Aly,  Housseïn,  qui  avait  hérité  de  l'irréso- 
lution de  son  père  et  de  son  désintéressement  pieux,  ne 
laissa  pas,  cependant,  que  d'être  sensible  aux  encourage- 
ments de  ses  amis.  On  lui  représenta  comme  un  devoir 


364  LE  THÉÂTRE  EN   PERSE. 

de  prétendre  au  khalifat;  on  le  circonvint  de  respects,  d'é- 
loges, de  reproches,  et  il  se  laissa  persuader  d'entrer 
dans  une  sorte  de  conspiration  qui  n'attendait  pour  écla- 
ter qu'un  moment  favorable. 

On  crut  lavoir  trouvé  bientôt.  Les  habitants  de  Koufa, 
honteux  et  repentants  du  crime  sacrilège  qui  s'était  con- 
sommé dans  leur  mosquée  sur  la  personne  vénérée  d'Aly, 
firent  dire  à  son  ûls  que,  s'il  voulait  se  rendre  parmi  eux, 
ils  le  proclameraient  khalife  et  le  soutiendraient  jusqu'à  la 
mort  contre  les  troupes  syriennes  de  Yézyd.  Housseïn  était 
à  Médine.  11  eut  le  tort  de  croire  trop  légèrement  à  ces  pro- 
testations ,  et  malgré  son  goût  pour  le  repos,  il  prit  congé 
de  son  frère  Hassan  et  s'achemina  avec  toute  sa  famille, 
que  le  langage  religieux  appelle  les  Gens  de  la  Tente,  vers 
Koufa.  Yézyd  prit  des  mesures  rapides,  lança  une  nom- 
breuse cavalerie  à  la  poursuite  de  son  rival,  s'assura, 
sans  perdre  de  temps,  de  la  ville  de  Koufa,  qui,  dans 
l'angoisse  de  la  peur,  rompit  la  foi  jurée,  et  les  Gens  de 
la  Tente,  au  nombre  d'environ  quatre-vingts,  se  virent 
soudainement  entourés  par  des  forces  irrésistibles,  à  une 
petite  distance  du  Tigre,  au  sein  du  désert,  au  milieu  des 
sables.  Ils  eurent  à  peine  le  temps  de  s'entourer  d'une 
sorte  de  fossé  qui  ne  pouvait  guère  arrêter  leurs  ennemis. 
Ce  désert,  c'était  la  plaine  de  Kerbela,  demeurée  si  fa- 
meuse dans  les  souvenirs  des  Shyytes  et  que  leurs  pèle- 
rins vont  encore  arroser  de  leurs  larmes. 

Si  Housseïn,  comme  son  père,  était  peu  réfléchi  et  in- 
décis, comme  son  père  aussi  il  était  intrépide  dans  l'ac- 
tion, il  avait  cette  fierté  qui  mène  les  grandes  âmes  à  la 
mort.  De  leur  côté,  les  agresseurs,  les  généraux  de  Yézyd, 
étaient  embarrassés  sur  ce  qu'ils  devaient  faire.  Il  ne  leur 
semblait  pas  chose  toute  simple  d'égorger  la  famille  du 


LE  THEATRE  EN   PERSE.  365 

Prophète  ;  ils  craignaient  leurs  soldats ,  ils  craignaient 
l'avenir. .Le  crime  était  un  peu' trop  odieux.  Hésitant,  ils 
se  bornèrent  donc  pendant  quelques  jours  à  cerner  les 
proscrits,  et  ils  essayèrent  de  parlementer  avec  eux.  Mais 
Housseïn,  fier  de  son  rang  et  de  sa  naissance,  fort  de 
son  droit,  demeura  inflexible  dans  ses  prétentions.  D'au- 
tre part,  les  ordres  du  khalife  étaient  pressants  et  san- 
guinaires. Pour  tout  accorder,  les  chefs  resserrèrent  de 
plus  en  plus  l'investissement  des  tentes,  et  refusèrent  d'en 
laisser  sortir  personne.  Ils  témoignaient  un  respect  demi- 
senti,  demi-hypocrite  aux  Imams  et  retardaient  la  cata- 
strophe. 

Dans  ces  malheureuses  tentes ,  il  y  avait  plus  de 
femmes  et  d'enfants  que  d'hommes.  L'eau  vint  bientôt  à 
manquer  :  la  chaleur  était  dévorante,  le  desespoir  à  son 
comble.  L'Imam  Abbas,  beau  jeune  homme,  frère  du  père 
de  Housseïn,  vit  les  petites  filles  venir  à  lui  et  jeter  à  ses 
pieds  une  outre  vide;  elles  pleuraient  de  souffrance.  Il 
se  leva,  monta  à  cheval  et  voulut  avec  l'outre  aller  au 
fleuve.  On  le  repoussa;  il'tenta,  le  sabre  à  la  main,  de  se 
frayer  un  passage  ;  un  Arabe  lui  abattit  la  main  droite.  Il 
prit  l'outre  dans  ses  dents,  son  sabre  de  la  main  gauche, 
et  se  rejeta  dans  la  mêlée  :  on  lui  abattit  l'autre  main. 
Il  tomba  et  fut  massacré.  Ce  fut  le  commencement.  Aly- 
Ekbèr,  un  enfant,  s'échappa  des  bras  de  sa  mère  et  cou- 
rut vers  le  fleuve.  Haché  de  coups  de  sabres,  percé  de 
flèches,  il  expirait  quand  l'Imam  Housseïn  sortit  impé- 
tueusement du  camp;  la  foule  eut  peur  à  son  aspect;  il 
saisit  son  neveu  et  le  rapporta  pour  le  voir  expirer  au 
milieu  des  siens.  Tous,  l'un  après  l'autre,  périrent  ainsi, 
avec  les  circonstances  les  plus  tragiques  et  les  plus  émou- 
vantes :  Housseïn  et  les  femmes  furent  arrêtés,  on  les 


366  LE  THEATRE  EN   PERSE. 

insulta,  on  les  battit,  on  les  mena  à  Yézyd.  qui  fit  égorger 
l'Imam  et  réduisit  les  femmes  en  esclavage.  Ainsi  finit 
la  famille  du  Prophète,  sauf  un  seul  enfant,  l'Imam  Zéyd- 
Alabeddin,  martyrisé  plus  tard. 

C'est  là  tout  le  domaine  historique  du  théâtre  persan. 
Mais  la  nation  n'y  voit  pas  seulement  une  des  destinées  les  ' 
plus  dramatiques  qui  furent  jamais,  un  digne  pendant  de 
l'histoire  sanglante  des  Atrides;  elle  a  en  outre  agi  sur 
ce  fond  de  manière  à  y  résumer  ce  qui  lui  tient  le  plus  au 
cœur  et,  pour  ainsi  dire,  à  s'y  portraire  elle-même.  Hous- 
seïn  n'est  pas  seulement  le  fils  d'Aly,  il  est  l'époux  d'une 
princesse  du  sang  des  rois;  lui,  son  père,  tous  les  Imams 
pris  ensemble,  représentent  la  nation,  la  Perse  envahie, 
vexée,  dépouillée,  dépeuplée  par  les  Arabes.  Le  droit  que 
l'on  insulte  dans  sa  personne,  que  l'on  traite  comme  celui 
de  la  Perse,  est  confondu  avec  celui-ci  :  c'est  le  même 
droit.  Les  Arabes,  les  Turcs,  les  Afghans,  ces  ennemis 
implacables  et  héréditaires,  reconnaissant  la  légitimité  de 
Yézyd,  on  les  hait  doublement,  et  doublement  on  s'attache, 
on  s'identifie  aux  victimes  de  cet  usurpateur.  C'est  donc 
le  patriotisme  qui  a  pris  la  forme  du  drame  pour  s'expri- 
mer, et  le  drame  se  trouve  ainsi  concentrer  en  lui  la  foi 
religieuse,  l'amour  de  la  patrie,  la  haine  de  l'oppression, 
la  vindicte  contre  l'étranger,  puis  tous  les  sentiments  de 
la  nature  froissés  et  justifiant  la  plus  prodigieuse  émotion. 
On  comprend  donc  que,  lorsque  les  populations  persanes 
assistent  à  un  tazyèh,  il  n'est  nullement  question  d'un 
jeu,  ni  dune  distraction  de  l'esprit.  Dans  leur  pensée, 
aucun  acte  ne  saurait  être  plus  religieux,  plus  grave,  plus 
important,  plus  méritoire.  L'homme,  à  ce  moment,  se 
trouve  en  face  de  ce  qu'il  ne  saurait  trop  profondément 
méditer  et  se  rappeler.  L'émotion  dans  laquelle  il  entre 


LE  THÉÂTRE  EN   PERSE.  367 

est  sacrée;  s'il  restait  froid,  ce  ne  serait  pas  un  homme, 
car  il  se  montrerait  insensible  à  la  cruauté  et  à  l'injus- 
tice; ce  ne  serait  pas  un  musulman,  car  il  mépriserait  la 
famille  du  prophète  ;  ce  ne  serait  pas  un  Persan,  car  il  ne 
sentirait  pas  ce  qu'a  souffert  celui  qui  est  la  personnifica- 
tion de  son  pays,  ce  qu'a  souffert  son  pays  lui-même. 

Et  cependant  les  chefs  de  la  religion,  les  grands  Moudj- 
teheds,  n'approuvent  en  aucune  manière  la  nouveauté 
dont  je  fais  ici  l'analyse.  La  raison  en  est  transparente: 
c'est  que  pour  créer  l'ensemble  grandiose  qui  vient  d'être 
décrit,  l'imagination  populaire  s'est  beaucoup  écartée  de  la 
réalité  historique.  Il  est  clair  que  Housseïn,  non  plus  que 
son  père,  n'avait,  en  fait,  rien  à  démêler  avec  la  Perse,  et 
que  la  princesse  fille  de  Yezdedjerd ,  devenue  musul- 
mane, était  devenue  Arabe.  La  haine  pour  la' nation  à  la- 
quelle appartenait  Mohammed  a  d'ailleurs  une  forte  odeur 
d'hétérodoxie,  et  c'est,  en  effet,  à  le  bien  prendre,  une 
protestation  qui  atteint  l'islamisne  lui-même.  Enfin,  il  y 
a, dans  l'organisation  matérielle  des  représentations,  plus 
d'une  chose  qui  ne  choque  pas  moins  directement  l'esprit 
et  la  lettre  du  Koran. 

Mais  la  passion  publique  passe  hardiment  par-dessus 
ce  blâme,  et  quoi  qu'en  puissent  dire  les  moullas,  non- 
seulement  on  ne  vit,  dans  les  dix  premiers  jours  du  Mo- 
harrem,  que  pour  les  tazyèhs,  mais  encore  l'usage  s'é- 
blit  de  plus  en  plus  d'en  représenter  dans  le  cours  de 
l'année  comme  œuvre  pie.  Si  quelqu'un  est  malade,  on 
en  fait  jouer  un  ;  si  quelqu'un  désire  fortement  une  chose, 
il  fait  un  vœu  qui  aboutit  encore  à  un  tazyèh.  Souvent 
même,  par  simple  effusion  directe,  un  tazyèh,  payé  par 
un  particulier,  rassemble  toute  la  population  d'un  quar- 
tier, d'un  bourg  ou  d'un  village.  Les  savants  ont  beau 


368  LE  THÉÂTRE  EN   PERSE. 

protester  et  s'abstenir  d'assister  aux  représentations,  la 
passion  populaire  suit  imperturbablement  son  cours.  Les 
tazyèhs  composent  déjà  une  littérature  considérable.  11 
s'en  faut  de  beaucoup  que,  sur  le  même  sujet,  on  donne 
toujours  la  même  pièce.  La  façon  de  présenter  le  même 
fait  varie,  d'une  année  à  l'autre,  du  tout  au  tout.  Il  ar- 
rive aussi  que  lorsqu'une  pièce  renferme  deux,  trois  ou 
plusieurs  morceaux  qui  ont  produit  une  impression  plus 
vive  que  le  reste,  on  ne  garde  que  ces  morceaux,  et  on 
les  transporte  indéfiniment  au  milieu  d'un  autre  contexte. 
De  cette  façon,  il  arrive  que  tel  tazyèh  en  grande  répu- 
tation, loin  d'être  l'œuvre  d'un  seul  auteur,  est  le  résul- 
tat d'un  nombre  considérable  de  remaniements  qui,  per- 
dant peu  à  peu  les  parties  les  moins  estimées,  pour 
n'avoir  plus  guère  que  celles  qui  le  sont  davantage,  ar- 
rivent ainsi  à  une  sorte  de  perfection  indiquée  par  l'as- 
sentiment public. 

On  peut  déjà  apercevoir  deux  points  par  lesquels  ce 
développement  continu  arrivera  à  dépasser  le  cercle  hié- 
ratique où  il  a  pris  naissance  et  perdra,  probablement,  un 
j  our  son  élément  principal  de  grandeur,  en  acquérant  toute 
la  variété  et  la  souplesse  de  formes  d'un  théâtre  d'art. 
D'une  part,  on  commence  à  sortir  de  la  légende  de  Ker- 
bela  et  à  composer  des  pièces  sur  les  aventures  et  la  vie 
d'un  assez  grand  nombre  de  saints.  Jusqu'ici,  il  est  vrai, 
les  compositions  de  ce  genre  excitent  moins  d'intérêt  que 
celles  qui  ont  trait  aux  Alydes;  mais  voici  qui  est  plus 
sérieux,  parce  que  le  public  j  prend  manifestement  goût 
et  que  cela  répond  à  des  préoccupations  générales  : 
l'usage  s'introduit  de  faire  précéder  les  pièces  propre- 
ment dites  de  prologues  qui  tendent  à  les  égaler  en  lon- 
gueur et  en  importance.  Ces  prologues  sont  de  la  nature 


LE  THÉÂTRE  EN   PEUSE.  369 

la  plus  diverse  et  embrassent  l'universalité  des  sujets.  En 
voici  deux  qui  m'ont  paru  fort  goûtés. 

L'émyr  Teymour,  que  nous  appelions  Tamerlan,  pa- 
rait sur  la  scène  et  confie  à  son  vizir  son  intention  de 
conquérir  le  mande.  Le  vizir  admire  une  si  grande  pen- 
sée, fait  l'éloge  de  la  magnanimité  de  son  maître,  et, 
plein  d'espérance  dans  le  résultat,  l'engage  à  se  mettre* 
à  l'œuvre  le  plus  tôt  possible.  L'émyr  Teymour  et  le  vizir 
montent  donc  à  cheval  et  se  placent  à  la  tête  de  l'armée. 
Ici  a  lieu  un  déploiement  de  spectacle  aussi  pompeux  que 
le  permettent  les  ressources  de  la  localité  où  se  donne  le 
tazyèh.  Bientôt  l'émyr  Teymour,  vainqueur  des  nations, 
arrive  en  Syrie.  Le  gouverneur  s'empresse  de  venir  le 
saluer  et  lui  apporte  les  clefs  de  Damas.  Mais  ce  gouver- 
neur est  un  descendant  de  Shemr,  l'assassin  des  Imams. 
On  en  instruit  l'émyr  Teymour,  qui,  plein  d'horreur  pour 
les  crimes  qu'on  lui  rappelle,  apostrophe  vivement  le 
gouverneur,  lui  reproche  l'infamie  de  son  ancêtre  et  le 
profit  qu'il  en  tire,  puisqu'il  ne  doit  son  rang  qu'au  sang 
innocent,  cruellement  répandu  à  Kerbela,  et  à  l'oppres- 
sion de  la  Perse.  Après  l'avoir  traité  comme  il  le  mérite, 
il  se  fait  amener  la  fille  issue  du  sang  de  Shemr,  et  la 
voyant,  ainsi  que  son  père,  vêtue  d'habits  superbes,  il  lui 
détaille  toutes  les  souffrances,  toutes  les  humiliations, 
toute  la  misère  accumulées  par  Shemr  et  ses  associés  sur 
les  saintes  femmes  des  Gens  de  la  Tente,  et  il  conclut  en 
ordonnant  de  dépouiller,  de  battre  et  de  chasser  la  race 
coupable,  ce  qui  a  lieu  aussitôt.  Mais  tout  ce  que  Ta- 
merlan vient  de  dire  a  évoqué  chez  lui  des  souvenirs  et 
des  images  si  tristes,  qu'il  ne  peut  trouver  ni  repos,  ni 
consolation  :  il  pleure,  il  gémit,  il  interpelle  son  vizir  sui 
la  mémoire  des  Imams,  et  celui-ci  lui  déclare  que  le  seul 

21. 


370  LE  THÉÂTRE  EN   PERSE. 

moyen  d'apaiser  sa  douleur,  c'est  d'assister  à  un  tazyèh. 
Le  conquérant  y  consent  aussitôt  et  le  tazyèh  commence. 

Un  autre  prologue  est  fourni  par  l'histoire  de  Joseph  et 
de  ses  frères.  La  jalousie  de  ces  derniers,  la  candeur  du  pa- 
triarche, l'amour  que  Jacob  porte  à  l' enfuit  qui  n'a  plus 
de  mère,  la  scène  du  désert,  où  les  frères  envieux  battent 
et  dépouillent  leur  frère  et  le  foulent  aux  pieds ,  la  pro- 
tection que  Ruben  lui  accorde,  enfin,  sa  descente  dans  le 
puits  et  la  présentation  de  sa  robe  mensongère  au  vieux 
Jacob,  tout  ce  récit  est  rapporté  d'une  façon  qui  ne  laisse 
pas  que  d'être  fort  touchante.  Le  vieillard  reste  seul  à 
pleurer  et  à  se  plaindre.  Alors,  l'ange  Gabriel  lui  appa- 
raît de  la  part  de  Dieu,  et  lui  reprochant  son  peu  de  cou- 
rage, il  lui  remontre  que  d'autres  pères  et  d'autres  en- 
fants auront  des  malheurs  plus  affreux  encore,  et  que,  tout 
saint  qu'il  soit,*il  ne  doit  pas  s'étonner  de  souffrir  ce  que 
Aly,  Housseïn  et  sa  fille  souffriront,  et  au  centuple.  Jacob 
montre  quelque  incrédulité,  il  doute  qu'un  cœur  puisse 
être  plus  martyrisé  que  le  sien.  Alors  Gabriel,  pour  le 
convaincre,  lui  dit  que,  devançant  le  cours  du  temps,  les 
anges  vont  jouer  pour  lui  un  tazyèh,  ce  qui  a  lieu  en 
effet. 

On  voit  combien  est  faible  le  lien  qui  unit  ces  prologues 
à  la  pièce  véritable.  Cependant,  je  le  répète,  ils  excitent 
un  très-vif  intérêt,  et  il  n'est  pas  mal  aisé  de  démêler 
que  cet  intérêt  s'attache  surtout  à  ceci,  <iue  leur  véri- 
table sujet  est  tout  à  fait  étranger  à  la  légende  d'Aly, 
L'esprit  persan  cherche  ici  la  nouveauté  et  l'universalité 
des  tableaux  et  des  sensations.  11  parait  donc  vraisem- 
blable que  ces  prologues  se  sépareront  un  jour  du  tazyèh 
et  constitueront  une  branche  particulière  de  représenta- 
tions ôcéniques  qui,  empruntant  de  toute  main,  finis- 


LE  THÉÂTRE  EN   PERSE.  371 

ront  par  toucher  aussi  à  tout  et  embrasseront  dans  leur 
domaine  tous  les  pays,  tous  les  temps  et  toutes  les  na<- 
tures  d'idées.  La  curiosité  y  gagnera,  peut-être  aussi  l'art 
proprement  dit,  mais  assurément  la  grandeur,  la  pro- 
fondeur et  l'éJUotion  y  perdront  beaucoup,  même  tout. 
Heureusement  cette  décadence  est  peut-être  loin  encore, 
et  il  est  permis  de  croire,  sans  s'exagérer  trop  les  choses, 
que  le  tazyèh  proprement  dit  n'a  pas,  de  son  côté,  atteint 
son  apogée. 

Tel  qu'il  est  aujourd'hui,  il  ne  porte  jamais  aucun 
nom  d'auteur,  et,  comme  on  l'a  vu  plus  hautj  rien  de 
plus  naturel,  puisqu'il  est  le  produit  d'un  travail  collectif. 
Personne  ne  s'en  inquiète.  Les  auteurs  sont  ou  bien 
quelque  petit  moulla  qui  n'a  pas  la  tentation  de  se  van- 
tef  d'une  œuvre  dont  le  genre  est  peu  estimé,  ou  plutôt 
l'un  de  ces  Séyds  Rouzéh-khâns  dont  j'aurai  à  parler 
'tout  à  l'heure.  Le  plus  souvent  aussi  les  acteurs  arran- 
gent arbitrairement  la  pièce  qu'ils  vont  jouer.  S'ils  ont 
peu  de  temps  pour  la  représentation,  que  leurs  moments 
soient  comptés ,  qu'il  faille  se  hâter  ,  ils  sacrifient  sans 
scrupule  des  rôles  entiers,  ou  des  scènes,  ou  des  tirades. 
Quand  il  leur  manque  du  personnel,  ils  en  font  de  même. 
Ont-ils,  au  contraire,  leurs  coudées  franches,  et  les  cir- 
constances les  portent-elles  à- allonger  la  récitation,  ils 
font  entrer*  dans  un  tazyèh  certaines  parties  d'un  autre 
et  les  y  accommodent  de  leur  mieux.  C'est  ainsi  que, 
dans  les  opéras  italiens,  on  intercale  à  l'occasion  tel 
morceau  d'une  pièce  et  d'un  maitre  différents.  Il  est  cer- 
tains tazyèhs  que  les  acteurs  affectionnent  et  cherchent 
à  faire  affectionner  au  public;  par  exemple,  celui  qui 
est  intitulé  :  «  les  Noces  de  Kassem.  »  C'est,  en  effet,  un 
des  plus  dramatiques  et  des  plus  émouvants.  Il  con- 


372  LE  THÉÂTRE  EN  PERSE. 

tient  des  parties  d'une  beauté  réelle,  et  je  ne  serais  pas 
étonné  qu'il  restât  un  jour  comme  un  des  monuments 
du  genre.  Les  acteurs  prennent  soin  de  l'embellir  con- 
stamment, pour  le  faire  redemander  par  le  public,  et  ce 
soin  est  dû  à  cette  circonstance  que  les  présents  de 
noces  qui  figurent  dans  la  pièce  sont  donnés  par  des  per- 
sonnes pieuses  et  leur  restent.  Il  y  a  en  littérature  cer- 
taines sources  du  beau  dont  la  critique  ne  s'aperçoit  pas 
toujours. 

Les  acteurs  sont  constitués  en  troupes,  sous  la  con- 
duite d'un  directeur.  En  général,  ils  sont  Ispahanys,  car 
le  peuple  d'Ispahan  est  naturellement  beau  diseur,  et  son 
dialecte,  qui  a  passé  longtemps  pour  un  des  plus  agréa- 
bles de  la  Perse,  se  prête  bien  à  l'emphase  de  la  déclama- 
tion et  du  chant.  Le  directeur  exerce  une  autorité  assez 
grande.  Il  ne  quitte  pas  un  instant  la  scène;  il  veille  à 
tout,  surveille  tout,  prend  part  à  tout,  soutient  ses  élèves.* 
Hors  du  théâtre,  il  leur  apprend  à  chanter,  à  déclamer,  à 
se  tenir  en  scène,  à  réciter  leurs  rôles.  On  ne  regarde 
pas  comme  essentiel  que  les  acteurs  n'aient  pas  leur  rôle 
à  la  main;  cependant,  c'est  un  mérite  apprécié  que 
âe  savoir  réciter  de  mémoire;  un  assez  petit  nombre 
le  peuvent  faire  et  sont  estimés  au-dessus  des  autres. 
Les  troupes  se  composent  d'hommes  et  d'enfants.  Les 
premiers  font  les  rôles  de  personnages  adultes  et  de 
vieilles  femmes,  de  prophètes  et  d'anges  :  dans  ces 
trois  derniers  ras ,  l'usage ,  les  convenances ,  la  loi 
religieuse  facilitent  l'illusion  et  ne  leur  imposent  pas  le 
sacrifice  de  leurs  barbes,  puisqu'il  faut  qu'ils  soient  voi- 
dés.  Les  enfants  ont  en  partage  les  rôles  si  importants 
l'Aly-Ekbèr,  de  Kassem,  de  Zeyd-Alabeddin,  et  aussi  ceux 
de  Sekynèh  et  de  Zobeydèh.  Une  des  grandes  sources  de 


LE  THÉÂTRE  EN   PERSE.  373 

l'émotion  dramatique  dans  les  tazyèhs,  c'est  que  ce  sont 
surtout  des  enfants  qui  sont  victimes.  Aussi  les  composi- 
teurs leur  ont-ils  généralement  confié  les  rôles  les  plus 
1  ongs .  Un  bon  chanteur  gagne  plus  que  tous  les  autres  mem- 
bres de  la  troupe,  car  les  profits  sont  partagés  au  prorata 
du  talent.  Il  y  a  tel  garçon  de  quatorze  à  quinze  ans  dont  la 
voix  est  particulièrement  chère  au  public  et  qui  jouit  d'une 
réputation  considérable,  dont  les  gains  s'élèvent  pendant 
les  dix  jours  du  moharrem  à  250  ou  300  tomans,  c'est-à- 
dire  de  2,900  à  3,480  francs,  ce  qui  est  considéré  comme 
un  très -beau  résultat.  Quand  un  jeune  acteur  est  dans 
cette  brillante  position,  on  s'en  aperçoit  assez  hors  de  la 
scène.  Il  se  tient  fièrement  comme  un  homme,  il  s'habille 
d'une  manière  confortable  et  grave ,  son  djubbèh  est  de 
drap  d'Europe,  son  koulah  de  peau  d'agneau  fine.  Il  a  un 
domestique  qui  lui  amène  son  âne ,  et  il  tient  à  ce  que 
cette  monture  soit  convenablement  harnachée,  avec  grand 
renfort  de  pompons  de  laine  ou  de  soie  aux  couleurs  va- 
riées, rélevés  par  des  plaques  de  cuivre  brillantes  comme 
de  l'or  fin. -Le  jeune  artiste  s'avance  dans  les  rues  d'un 
pas  aussi  majestueux  que  sa  petite  taille  et  sa  figure 
enfantine  peuvent  le  lui  permettre,  et  traverse  noblement 
la  foule  des  enfants  de  son  âge,  pétrifiés  d'admiration  à 
son  aspect.  Avec  son  directeur  et  ses  camarades,  il  a  des 
caprices j  il  pleure,  refuse  de  jouer,  veut  être  toujours 
adulé,  bat  les  plus  petits,  auxquels  on  donne  toujours 
tort.  Si  un  accident  lui  fait  perdre  sa  voix,  il  expie  de 
reste  toutes  ses  prépotences.  En  attendant,  c'est,  comme 
le  dit  l'argot  de  nos  journaux,  une  étoile,  et  on  lui  rend 
hommage. 

Le  beau  bénéfice  qu'un  acteur  en  vogue  et  sa  troupe 
peuvent  faire  dans  les  dix  premiers  jours  du  moharrem 


374  LE  THÉÂTRE  EN  PERSE.     ' 

n'est  pas  du  reste  obtenu  sans  labeur.  Les  représentations 
dans  les  différents  tekyèhs  ou  théâtres  d'une  grande 
ville  commencent  vers  cinq  heures  du  matin.  Il  est  rare 
qu'une  même  troupe  n'ait  pas  au  moins  sept  ou  huit  re- 
présentations à  donner  par  jour.  A  la  fin  de  la  décade  sa- 
crée, les  acteurs  sont  littéralement  à  bout  de  forces. 
La  nuit  même ,  ils  ne  la  passent  guère  à  dormir  :  ou 
ils  courent  la  ville  pour  faire  comme  tout  le  monde,  et 
s'égosillent  encore  avec  les  dévots,  ou  bien  ils  s'enivrent, 
et  souvent  réunissent  les  deux  genres  de  fatigues.  Aussi 
le  moharrem,  plus  encore  que  le  ramazan,  est-il  une  épo- 
que où  les  rues  des  villes  persanes  regorgent  de  physio- 
nomies dévastées.  Hors  de  ce  mois,  les  acteurs  ne  peuvent 
plus  compter  que  sur  des  gains  accidentels;  cependant, 
ceux  ci;  encore  assez  fréquents  bien  qu'irréguliers,  suffi- 
sent à  les  entietenirdans  une  position  considérée  comme 
très-enviable. 

Les  acteurs  vivent  dans  des  relations  constantes  et 
étroites  avec  les  Séyds  Rouzèh-khâns,  dont  il  a  été  ques- 
tion tout  à  l'heure.  Ces  Séyds  sont  des  descendants  du 
Prophète  dont  la  généalogie  demande  à  ne  pas  être  regar- 
dée de  bien  près.  Us  n'occupent  pas  une  place  éminente 
dans  la  cléricature;  c'est  plutôt  une  sorte  d'église  libre  ou 
interlope.  Les  grands  moullasles  dédaignent;  les  savants 
les  traitent  légèrement;  mais  le  peuple  en  fait  cas;  ils 
vivent  avec  lui,  et  il  leur  témoigne  de  la  déférence.  Ils  , 
vont  toujours  par  groupes  de  plusieurs.  Leur  tâche  est  de 
faire  des  sermons  dans  les  tekyèhs,  où  ils  exaltent  fes  mé- 
rites et  les  souffrances  des  martyrs.  Ce  que  les  acteurs 
jouent,  ils  le  récitent  avec  des  inflexions  de  voix,  une 
pantomime,  des  pleurs  qui  soulèvent  l'émotion  de  l'au- 
ditoire. Ce  sont  eux,  en  réalité,  qui  ont  donné  naissance 


LE  THÉÂTRE  EN   PERSE.  375 

aux  tazyèhs,  qui  en  ont  fourni  l'idée  première.  Comme 
on  le  voit,  ils  sont  restés  attachés  à  l'enfance  de  leur 
œuvre.  Ils  prêchent  constamment  au  peuple  les  mérites 
de  l'assistance  aux  tragédies  sacrées;  ils  en  détaillent  avec 
complaisance  les  innombrables  effets  pour  le  bonheur 
dans  ce  monde  et  dans  l'autre.  Pendant  les  nuits  du 
moharrem,  ils  se  succèdent  dans  les  chaires  des  tekyèhs, 
parlant  de  leur  illustre  aïeul,  l,e  Prophète,  ou  en  son  nom, 
tantôt  chantant,  tantôt  déclamant.  Aux  autres  époques  de 
l'année,  les  personnes  pieuses  font  venir  chez  elles  des 
Séyds  Rouzèh-khàns  pour  dire  la  prière  d'une  manière 
plus  solennelle,  et  invitent  alors  parents  et  amis.  On 
peut  avoir  ces  Séyds  sans  les  acteurs,  sans  le  tazyèh, 
mais  on  ne  saurait  pas  avoir  celui-ci  sans  eux. 

Leurs  fonctions  exigent  une  belle  voix  et  autant  que 
possible  de  la  dignité  dans  la  tenue,  de  la  prestance,  un 
costume  digne,  et  surtout  de  l'éloquence.  Quand  ils  réu- 
nissent toutes  ces  qualités  à  un  degré  un  peu  apparent, 
ils  exercent  une  action  certaine  sur  le  peuple;  ils  l'émeu- 
vent, savent  le  manier,  et  pourraient  dans  certains  cas 
être  utiles  ou  dangereux.  Je  ne  saurais  perdre  le  souve- 
nir de  certaines  prières  auxquelles  j'ai  assisté  le  soir  sur 
la  place  d'un  village.  Des  mashhals  enflammés  —  espèce 
de  torches  formées  de  résine  qui  brûle  dans  des  réci- 
pients de  fer  —  jetaient  leur  éclat  sombre  sur  une  foule 
de  paysans  et  de  derviches  accroupis,  tandis  qu'un  Séyd 
aux  grandes  manières  appelait  sur  le  roi,  les  grands,  le 
peuple  et  moi-même  la  protection  de  Dieu,  du  Prophète 
et  des  Imams.  Ses  paroles  étaient  si  solennelles,  ses 
gestes  si  majestueux,  sa  voix  si  convaincue,  l'auditoire 
si  pénétré,  que  je  ne  me  serais  pas  pardonné  de  ne  pas- 
l'être  moi-même. 


37«  LE  THEATRE  EN   PERSE. 

Avec  les  Séyds  figurent  encore,  dans  les  tazyèhs,  les 
confréries.  Ce  sont  des  hommes  et  des  enfants  qui,  pré- 
cédés d'un  grand  drapeau  ou  tout  noir  ou  formé  de 
châles  et  entouré  de  crêpes,  avec  des  mashhals,  quand  il 
est  nuit,  entrent  processionnellement  dans  les  tekyèhs  et 
en  font  le  tour  en  chantant  des  cantiques.  11  faut  voir 
ces  bandes,  la  nuit,  traversant  les  rues  à  pas  pressés  et 
se  rendant  d'un  tekyèh  à  un  autre.  Quelques  enfants  les 
précèdent  en  courant  et  en  poussant  d'une  voix  aiguë  les 
cris  :  Ay  Housseïn!  Ay  Abbas!  Ils  se  placent  devant  les 
chaires  où  sont  les  Rouzèhs-khâns  et  chantent  en  s'ac- 
compagnant  d'une  manière  sans  doute  sauvage  et  bizarre, 
niais  pleine  d'effet  :  elle  consiste  à  se  frapper  la  poitrine 
d'une  façon  toute  particulière  et  qu'il  faut  expliquer. 

Pendant  les  dix  jours  du  moharrem,  la  nation  entière  est 
en  deuil.  Le  roi,  les  ministres,  les  employés  sont  vêtus 
de  noir  ou  de  gris.  Presque  tout  le  monde  en  fait  de 
même.  Mais  le  peuple  ne  se  contente  pas  de. cette  dou- 
leur régulière.  11  faut  encore  que  la  chemise,  qui,  chez  les 
Persans,  ne  s'attache  pas  au  milieu  de  la  poitrine  à  la 
mode  européenne  et  arabe,  mais  sur  le  côté  droit,  soit 
ouverte,  et  tombe  de  façon  à  laisser  la  peau  à  découvert. 
C'est  une  grande  marque  de  chagrin,  et  l'on  voit  les 
muletiers,  les  soldats,  les  ferrashs.  poignard  au  côté, 
bonnet  sur  l'oreille,  circuler  ainsi  le  chemise  tombante  et 
la  poitrine  nue.  De  leur  main  droite  ils  font  une  sorte  de 
coquille  et  se  frappent  violemment  et  en  mesure  au-des- 
sous de  l'épaule  gauche.  11  en  résulte  un  bruit  sourd  qui, 
lorsqu'il  est  produit  par  beaucoup  de  mains,  s'entend  à 
une  très-grande  distance  et  produit  un  grand  effet.  Voilà 
comment  les  confréries  accompagnent  leurs  chants,  in- 
termèdes obligés  des  tazyèhs.  Tantôt  les  coups  sont  pe- 


LE  THÉÂTRE  EN   PERSE.  377 

sants  et  espacés  et  semblent  alourdir  le  rhythme  ;  tantôt 
ils  sont  pressés  et  rapides  et  excitent  les  assistants. 
Aussi  les  confréries  ayant  une  fois  commencé,  il  est  rare 
que  la  presque  totalité  de  l'auditoire,  les  femmes  surtout, 
ne  les  imitent  pas.  Sur  le  signe  du  chef  de  la  confrérie, 
tous  les  membres  chantent  et  se  frappent,  et  se  mettent 
à  sauter  sur  place  en  répétant  :  Hassan!  Housseïn! 
Hassan  1  Housseïn!  pendant  plus  ou  moins  longtemps  et 
d'une  voix  brève  et  saccadée. 

Outre  cette  classe  de  confréries,  il  en  est  une  autre, 
celle  des  berbérys.  Une  tradition  rapporte  qu'un  homme 
de  cette  race  se  moqua  un  jour  des  Imams.  C'est  en 
expiation  de  ce  crime  que  ses  descendants  figurent  dans 
les  tekyèhs.  Ils  ont  avec  eux  une  musique  composée 
de  tambourins  de  diverses  grandeurs.  Le  haut  de  leur 
corps  est  absolument  nu ,  la  tête  sans  coiffure ,  les 
pieds  sans  souliers.  Ce  sont  des  hommes,  quelquefois 
des  vieillards  et  des  enfants  de  douze  à  seize  ans.  Leur 
teint  est  extrêmement  basané.  Ils  ressemblent  aux  Bé- 
loutjes  et  aux  sujets  des  Afghans.  Ils  tiennent  à  la  main 
des  chaînes  de  fer  et  des  aiguilles  pointues.  Quelques-uns 
d'entre  eux  ont  des  disques  de  bois,  dont  ils  tiennent 
un  de  chaque  main.  Ils  entrent  processionnellement  dans 
le  tekyèh  et  entonnent,  d'abord  d'une  voix  assez  lente, 
une  litanie  qui  ne  consiste  que  dans  ces  deux  noms  : 
Hassan!  Housseïn!  Hassan!  Housseïn!  Les  tambourins 
les  accompagnent  de  coups  de  plus  en  plus  rapides. 
Ceux  d'entre  eux  qui  tiennent  les  disques  les  entre- 
choquent en  mesure,  et  tous  se  mettent  à  danser.  L'as- 
sistance accompagne  en  se  frappant  la  poitrine  de  la 
manière  qui  a  été  décrite  plus  haut.  Au  bout  de  peu  de 
temps,  les  berbérys  commencent  à  se  flageller  de  leurs 


LE  THÉÂTRE  EN   PERSE.  379 

attitudes  qui  se  trouvent  fréquemment  sur  les  vases  grecs 
Du  reste,  il  ne  faut  pas  s'y  tromper,  tous  ces  chœurs  que 
je  viens  de  décrire  :  confréries  dansant  sur  place,  berbérys, 
corps  de  ballet,  tout  cela  est  l'héritage  de  la  plus  haute 
antiquité.  Rien  n'y  est  changé,  ni  la  musique  des  tam- 
bourins, ni  les  battements  de  poitrine,  ni  les  cantiques, 
ni  les  litanies.  Les  noms  des  divinités  sont  autres,  voilà 
tout,  et  la  Perse  moderne  entoure  ses  tazyèhs  des  mêmes 
cérémonies,  des  mêmes  expiations,  de  la  même  pompe 
qui  se  voyaient  jadis  aux  fêtes  d'Adonis.  Ce  n'est  pas  un 
médiocre  sujet  de  réflexion  que  de  voir  partout  et  tou- 
jours cette  Asie  si  tenace  dans  ses  résolutions,  dans  ses 
admirations,  braver  et  traverser  deux  cultes  aussi  puis- 
sants que  le  Christianisme  et  l'Islam,  pour  conserver  ou 
reprendre  ses  plus  anciennes  habitudes. 

On  comprend  quelles  émotions  viennent  ainsi  se  join- 
dre à  la  puissance  déjà  si  grande  des  représentations  scé- 
niques,  les  complétant  et  les  passionnant  encore  davantage* 
On  va  voir  tout  à  l'heure  que  toute  la  pompe  extérieure 
possible,  tout  le  faste  théâtral  imaginable,  ajoutent  en- 
core la  curiosité  et  le  plaisir  des  yeux  à  ces  causes  déjà 
si  puissantes  d'émotion  qui  viennent  d'être  énumérées. 
Monté  sur  un  tel  pied,  pourvu  de  tant  de  moyens  d'action, 
le  théâtre  en  Perse  est  traité  comme  une  affaire  natio- 
nale, une  chose  qui  doit  intéresser  tout  le  monde,  les 
grands  comme  les  petits,  et  l'on  peut  dire  avec  vérité 
qu'il  se  proportionne  autant  que  possible  à  la  grandeur  de 
sa  tâche,  laquelle  consiste  à  rendre  sensibles,  à  corpori- 
fier,  s'il  m'est  permis  d'user  de  ce  mot,  et  à  magnifier  la 
religion,  la  patrie,  et  les  malheurs  de  l'une  et  de  l'autre 
étroitement  associés  et  présentés  comme  inséparables. 


CHAPITRE  XIV 


LES     TEKTÈHS     OU     THÉÂTRES 


Le  gouvernement,  comme  tel,  n'intervient  en  aucune 
manière  dans  les  représentations  dramatiques;  mais  le 
roi  et  les  grands  se  font  un  devoir  d'avoir  des  tekyèhs 
où  ils  font  représenter  les  saints  mystères.  C'est  comme 
particuliers  qu'ils  agissent;  pas  un  sou  de  l'argent  de 
l'État  n'est  employé  à  cette  destination.  Et  non-seule- 
ment le  roi  et  les  grands  fonctionnaires  ont  des  tekyèhs, 
mais  il  en  est  de  même  de  tout  personnage  riche,  qu'il 
soit  employé  ou  marchand.  C'est  en  soi-même  une  action 
si  sacrée  et  si  méritoire  que  chacun,  par  ce  motif  et 
sans  doute  aussi  un  peu  par  gloire  mondaine,  cherche 
à  s'en  procurer  les  avantages  pour  ce  monde  et  pour 
l'autre.  Du  reste,  tous  les  moyens  existent  pour  que  non- 
seulement  les  riches,  mais  encore  les  plus  pauvres  des 
sujets,  soient  en  état  de  participer  aux  mérites  de  la 
bonne  œuvre.        t 

Ainsi  il  y  a  les  tekyèhs  du  roi  et  des  grands,  mais  \\  y 
a  aussi  ceux  des  villes.  A  Téhéran  chaque  quartier  en 
compte  plusieurs  et  on  a  soin  de  disposer  toute  place, 
grande  ou  petite,  tous  les  carrefours,  de  manière  à  pou- 
voir servir  aux  représentations  théâtrales.  Ce  n'est  pas 


)*2  LES  TfXITSS  <MT  T1EATMS- 

as**-z.  Les  quartiers  se  cotisent  pour  acheter  un  terrain, 
ils  \   fcot  construire,  à  leurs  frais,  on  lekyèh  plus  ou 
moins  \  aste  et  bien  approprié.  U  se  trouve  toujours  quel- 
que àme  pieuse  qui.  par  testament,  lègue  quelque  chose 
au  tekjêh  et  lui  constitue  une  rente.  Le  beau  tekyèh  de 
Wély-Khan.  argentier  du  roi.  un  des  plus  vastes  de  la 
ville,  a  été  doté  par  son  fondateur  de  trente  boutiques 
dans  un  des  bazars  les  plus  fréquentés,  et  le  revenu  des  lo- 
cations est  employé  à  son  entretien  et  aux  frais  des  repré- 
sentations. Quelquefois  on  donne  ou  on  lègue  des  étoffes, 
des  châles,  des  ustensiles  de  toute  espèce  aux  tekyèhs. 
On  leur  constitue  ainsi  une  sorte  de  trésor  qui,  placé 
sous  la  sauvegarde  de  la  religion,  est  aussi  sacré  que  les 
bien»  des  mosquées  et  des  collèges.  Détourner  d'une  fa- 
çon quelconque  le  plus  petit  objet  appartenant  à  un 
tekyèh  est  un  sacrilège  honni.  En  outre,  au  moment 
du  moharrem,  chaque  propriétaire  de  tekyèh,  fût-ce  le 
roi  lui-môme,  chaque  partie  de  quartier  représentée  par 
un  rishséfyd  ou  doyen,  fait  un  appel  aux  serviteurs,  aux 
ami*,  aux  voisins,  pour  qu'ils  aient  à  prêter  tout  ce  qu'ils 
poKHèdent  de  beau,  de  rare  ou  de  curieux,  afin  d'augmen- 
ter l'éclat  des  représentations.  Chacun  aussi  contribue 
de  son  argent;  on  accepte  tout,  si  peu  que  ce  soit,  afin 
que  les  pauvres  aient  le  même  mérite  que  les  riches,  et 
il  fuut  être  bien  pauvre  pour  ne  rien  donner.  La  diver- 
gence d'opinions  religieuses  n'a  rien  absolument  à  voir 
Ici.  J'ai  vu  des  nossayrys  qui  ne  croient  pas  même  au 
Dieu  personnel,  à  plus  forte  raison  à  son  prophète  et  à  la 
famille  du  prophète,  aussi  passionnés  pour  les  tazyèhs 
quu  n'importe  quel  dévot  musulman.  Si  Ton  n'aime  pas 
clan*  le»  Imams  le  personnage  sacré,  on  adore  ea  eux  la 
Perw,  on  déplore  en  eux  les  anciens  malheurs  du  pays. 


LES  TEKYÊHS  OU  THÉÂTRES.  383 

On  ne  s'est  jamais  fait  scrupule  de  me  demander  des 
chevaux,  des  tapis,  des  châles,  des  habits,  des  flambeaux, 
des  lampes.  Il  ne  venait  à  personne  l'idée  que  je  pusse 
avoir  un  motif  de  refuser,  puisé  dans  la  différence  de 
religion.  Pour  les  grands  tekyèhs,  comme  celui  du  roi 
ou  celui  de  l'argentier  Wély-Rhan  dont  je  parlais  tout  à 
l'heure,  des  personnages  importants  se  chargent  de  déco- 
rer à  eux  seuls  une  loge.  Il  en  résulte  de  grandes  riva- 
lités à  qui  fera. la  plus  belle,  et  comme  le  génie  courtisan 
met  tout  à  profit,  on  cite  un  grand  marchand,  Hadjy  Aly, 
homme  puissamment  riche,  qui,  tous  les  ans,  orne  à  ses 
frais  une  loge  au  tekyèh  royal  pour  une  somme  de  plu- 
sieurs milliers  de  tomans,  et  après  les  fêtes,  au  lieu  de 
reprendre  ses  richesses,  les  offre  respectueusement  à 
Sa  Majesté. 

Les  petits  tekyèhs  ne  contiennent  guère  que  de  deux  à 
trois  cents  spectateurs.  Mais  il  en  est  d'autres,  comme 
celui  du  Sipèhsalar  et  de  Wély-Rhan,  et  celui  du  quar- 
tier de  Sertjeshmèh,  qui  ont  des  places  disponibles  pour 
deux  ou  trois  mille  personnes  au  moins.  Tous  sont  ab- 
solument publics;  y  entre  qui  veut  :  le  mendiant  le  plus 
déguenillé,  comme  le  plus  grand  seigneur,  s'y  présente 
librement  et  s'y  asseoit  sans  qu'on  le  reprenne.  Le  mé- 
rite des  organisateurs  du  tekyèh  est  d'autant  plus  grand 
aux  yeux  de  Dieu,  qu'ils  se  sont  plus  préoccupés  de  pro- 
curer à  l'homme  du  plus  bas  étage,  à  la  mendiante  la  plus 
sordide,  au  petit  enfant  vagabond,  la  plus  grande  somme 
de  jouissances  possibles.  Sans  doute  les  personnages 
riches  et  puissants  occupent  les  premières  places,  non 
pas  celles  d'où  l'on  voit  le  mieux,  parce  qu'on  voit  égale- 
ment bien  de  partout,  mais  celles  qui  sont  les  plus  or- 
nées. Cependant  quand  ces  places  distinguées  sont  vides, 


384  LES  TEKYÊHS  OU  THÉÂTRES. 

on  ne  met  pas  le  moindre  obstacle  à  ce  que  la  canaille 
s'y  établisse,  et  on  la  voit,  sans  scandale,  installer  ses 
haillons  sur  les  tapis  de  Faroun,  sur  la  soie  et  le  velours. 
11  faut,  d'après  l'idée  même  de  l'institution,  qu'il  en  soit 
ainsi .  On  en  est  quitte  après  pour  brosser  et  épousseter ;  ce 
qui  est  perdu  pour  la  bourse  est  gagné  pour  la  conscience. 
Avant  que  la  représentation  commence,  il  se  passe 
quelquefois  deux  heures  en  préparatifs.  Ces  heures  sont 
employées  par  les  processions  qui  se  succèdent,  les 
danses,  les  prières,  les  cantiques,  e£  de  longues  inter- 
ruptions pendant  lesquelles  on  fait  circuler  dans  la  foule 
des  rafraîchissements.  Les  domestiques  principaux  des 
grandes  maisons,  qui  sont  en  Perse  les  plus  fiers  des 
hommes,  se  prêtent  avec  empressement  à  servir  les  der- 
nières gens  du  peuple.  Ils  circulent  entre  les  rangs  por- 
tant du  café;  des  jeunes  gens  de  famille,  souvent  des 
hommes  faits,  vêtus  avec  élégance  ou  richesse,  mais  en 
grand  deuil,  portent  de  leur  côté  des  sorbets  à  la  glace  et 
en  donnent  à  qui  en  demande.  Des  vieillards  sévères,  de 
riches  marchands,  des  mirzas  importants,  se  promènent 
parmi  les  coureurs  du  bazar,  tenant  à  la  main  des  fioles 
pleines  d'eau  de  rose,  et  ils  en  versent  sur  des  mains, 
sur  des  barbes,  sur  des  têtes  qui  auraient  encore  plus 
besoin  de  faire  connaissance  avec  l'eau.  Des  kalians  d'or 
et  d'argent  passent  d'un  soldat  à  un  portefaix,  et  ce  qui 
est  plus  étonnant  peut-être,  c'est  l'ordre  parfait,  la  tran- 
quillité polie  qui  régnent  au  milieu  de  ce  peuple.  Non  pas 
qu'il  n'y  ait  de  temps  en  temps  quelques  querelles,  mais 
elles  sont  immédiatement  étouffées  par  la  désapprobation 
évidente  de  la  galerie.  Quand,  par  hasard,  on  juge  que  les 
choses  vont  un  peu  trop  loin,  on  fait  sortir  le  perturba- 
teur et  1  ordre  se  rétablit  aussitôt.  La  police  n'a  rien  à 


LES  TEKYÈHS  OU  THÉÂTRES.  385 

faire  ici.  C'est  le  propriétaire  ou  le  doyen  du  lieu  qui 
la  remplace  et  qui,  assumant  aux  yeux  de  l'autorité  ad- 
ministrative la  responsabilité  de  ce  qui  se  passe  chez  lui, 
juge  lui-même  et  sans  appel.  Je  n'ai  jamais  vu  ce  qui 
s'appelle  un  tumulte.  Laissons  maintenant  les  jolis  jeunes 
gens,  les  pages  du  roi,  les  majors  de  l'armée,  le  dos 
chargé  d'un  ravyah  de  cuir,  distribuer  eux-mêmes  de 
l'eau  à  la  ronde,  en  souvenir  de  la  soif  dont  les  martyrs 
de  Rerbela  ont  tant  souffert;  laissons  les  Rhans  se  pro-  • 
mener  nu-pieds  en  mémoire  de  ce  que  les  imams  ont 
manqué  de  tout,  et  tâchons  de  donner  une  idée  aussi 
vive  que  possible  de  ce  qu'est  la  salle  de  spectacle  dans 
laquelle  nous  nous  trouvons.  Sans  doute  il  en  est  de 
mesquines  et  de  pauvres  ;  je  prendrai,  pour  la  décrire, 
une  des  plus  belles. 

C'est  un  parallélogramme  pouvant  contenir,  comme  je 
l'ai  dit  plus  haut,  de  trois  à  quatre  mille  personnes.  Ce 
n'est  pas  encore  là  le  dernier  terme  de  la  magnificence. 
On  célèbre  à  Ispahan  des  tazyèhs  auxquels  assistent  de 
vingt  à  trente  mille  spectateurs;  mais  la  mesure  à  laquelle 
je  m'arrête  ne  laisse  pas  que  de  se  prêter  déjà  à  beaucoup 
de  pompe.  Au  centre  de  l'espace  s'élève,  aune  hauteur  de 
quatre  à  cinq  pieds,  une  plate- forme,  appelée  sakou, 
construite  en  briques  cuites,  et  accessible  à  ses  deux 
extrémités  par  deux  rampes  un  peu  raides,  larges  de  cinq 
pieds  environ.  Autour  du  sakou,  des  poteaux  teints  en 
noir  soutiennent  de  longues  gaules  horizontales,  éga- 
lement noires,  qui  portent  des  verres  de  couleur  et  des 
lanternes  destinées  aux  illuminations  de  la  nuit.  Car  les 
représentations  ont  lieu  de  jour,  et  l'on  réserve  pour  la 
soirée  la  plus  grande  partie  des  sermons,  des  chants  et 
des  danses.  Des  mâts  gigantesques,  plantés  au  milieu 

8Î 


386  LES  TERYÈHS  OU  THÉÂTRES. 

du  parallélogramme,  et  dont  quelques-uns  posent  sur  le  sa- 
kou, soutiennent  une  tente  ou  velarium  dont  tout  l'édifice 
est  enveloppé,  et  qui  défend  rassemblée  du  soleil  en  été  et, 
en  hiver,  de  la  neige  et  de  la  pluie,  car  les  mois  lunaires 
sont,  comme  on  sait,  ambulatoires  et  promènent  leurs 
fêtes  sous  toutes  les  saisons.  Ces  mâts  sont,  jusqu'à  une 
certaine  hauteur,  enveloppés  de  peaux  de  tigres  et  de  pan- 
thères, pour  rappeler  le  caractère  violent  des  scènes 
qui  vont  se  passer.  Des  boucliers  d'acier  ou  de  peau 
d'hippopotame  sont  attachés  aux  mâts,  et,  derrière  chacun 
deux,  se  croisent  un  sabre  nu  et  un  drapeau.  Voilà  le 
théâtre  proprement  dit,  et  de  tous  les  côtés,  de  tous  les 
coins  de  l'immense  espace,  on  le  découvre  entièrement.  11 
n'y  est  guère  question  de  décors  dans  le  sens  où  nous  l'en- 
tendons. Le  récit  avertit  les  spectateurs  qu'ils  sont  dans 
un  camp,  dans  un  champ,  dans  une  chambre,  à  Médine, 
à  Damas  ou  à  Kerbela;  c'est  à  eux  à  se  servir  de  leur 
imagination  de  façon  à  se  contenter.  11  arrive  môme  que 
sur  le  sakou  plusieurs  lieux  fort  distants  se  trouvent  ré- 
unis. Cela  ne  choque  personne  ;  la  convention  théâtrale  est 
poussée  à  ses  plus  extrêmes  limites.  S'agit-il  de  représen- 
ter le  Tigre,  on  place  au  milieu  du  sakou  un  grand  bassin 
de  cuivre,  et  qui  que  ce  soit  ne  songe  à  réclamer  contre 
cette  indication  si  sommaire.  Le  public  montre  absolu- 
ment la  même  souplesse  d'esprit  et  la  même  richesse 
d'imagination  que  nos  enfants,  lorsque,  jouant  à  la  ma- 
dame, ils  font  des  maisons  avec  des  chaises.  Mais  si  les 
décorations  manquent,  tous  les  autres  accessoires,  tout  ce 
tout  ce  qui  a  un  rapport  direct  et  immédiat  avec  l'action, 
est  rigoureusement  donné.  On  s'en  apercevra  quand  il 
sera  question  des  pièces. 
En  face  du  sakou,  dans  le  sens  de  la  longueur,  est 


LES  TEKYÈHS  OU  THÉÂTRES.  387 

une  loge  soutenue  par  un  échafaudage  appliqué  contre  le 
mur  et  s' élevant  à  une  quinzaine  de  pieds.  On  y  parvient 
par  quatre  ou  cinq  degrés  très-exhaussés,  afin  de  ne  pas 
trop  empiéter  sur  la  largeur.  Le  mur,  l'échafaudage  et  les 
degrés  sont  couverts  de  riches  tapis,  de  tentures  en  soie, 
d'étoffes  de  Benarès  brodées  d'or  et  d'argent,  de  châles  de 
Cachemire  et  de  Rerman  ;  de  tout  côté  pendent  des  lustres 
en  cristaux  de  couleur,  venus  de  Bohême,  et  s'étalent 
des  vases  de  porcelaines  de  Chine  et  d'Europe,  des  gra- 
vures et  des  lithographies,  des  glaces  à  profusion,  parmi 
lesquelles  beaucoup  ont  été  apportées  autrefois  de  Venise. 
Dans  la  loge  et  sur  les  différents  degrés  sont  placés  de 
somptueux  coussins  et  des  fauteuils.  Cette  loge,  ou,  comme 
on  dit,  ce  lâgnumâ,  est  une  annexe  du  sakou.  Dans  beau- 
coup de  pièces  où  certains  personnages  doivent  être  mis 
plus  particulièrement  en  évidence,  on  se  sert  de  ce  tâ- 
gnumà.  Alors  les  acteurs  vont  et  viennent  du  sakou  jus- 
que là  en  se  jettant  en  bas  de  la  plate-forme  malgré  son 
élévation.  Les  spectateurs  s'empressent  de  les  aider  à  y 
remonter  quand  il  y  a  lieu.  Us  sont  en  effet  à  portée, 
car  à  l'exception  du  sakou  et  de  la  loge,  plus  un  espace 
de  trois  ou  quatre  pieds  que  l'on  s'efforce  de  conserver 
libre  autour  de  la  plate-forme,  tout  le  reste  appartient  au 
public.  Il  s'asseoit  où  il  veut,  où  il  peut. 

Aux  deux  côtés  de  la  loge  réservée,  sur  toute  l'étendue 
de  la  paroi,  et  de  même  à  l' opposite,  ce  ne  sont  que  loges 
plus  ou  moins  richement  meublées  et  ornées,  suivant  le 
goût  et  les  moyens  des  propriétaires  ou  les  ressources  du 
tekyèh,  mais  partout  les  briques  et  la  chaux  disparaissent 
sous  de  splendides  étoffes,  sous  les  châles  les  plus  pré- 
cieux. Des  pyramides  de  porcelaines,  depuis  les  plus 
énormes  potiches  de  Canton  jusqu'aux  petites  tasses  à  café, 


3K*  LES  TEIYEHS  OU  THÉÂTRES. 

s'accumulent  sur  des  tréteaux  couverts  de  cachemires  ;  un 
monde  de  lampes  et  de  lanternes  en  cristal,  de  lustres 
apportés  à  grands  frais  par  le  commerce,  de  tableaux 
européens  et  de  lithographies  coloriées  représentant  les 
sujets  les  plus  divers,  sétagent.  se  mêlent,  se  choquent, 
pendent  de  tous  les  côtés.  Les  piliers  en  bois,  recouverts 
de  châles  rouges  de  Kerman,sont  entourés  de  rubans  d'or 
et  d'argent  ouvragés.  Le  sol  disparait  sous  les  tapis  du 
Kurdistan  et  les  feutres  d  Ispahan  et  de  Yezd.  A  Tune  des 
extrémités  du  parallélogramme,  plusieurs  rangs  superpo- 
sés de  balakhanèhs  ou  loges  véritables,  non  plus  tempo- 
raires, mais  faisant  partie  de  la  construction, étalent  leurs 
devantures  en  bois  travaillé  et  comme  ciselé,  et  tout  cela 
est  rempli  de  monde;  à  l'autre  extrémité  s'ouvre  ce  que 
nous  appellerions,  nous,  un  théâtre  :  c'est  absolument  la 
disposition  d'une  scène  européenne,  sauf  qu'il  n'y  a  pas  de 
coulisses.  Ici  le  peuple  s'entasse  assis  sur  les  talons.  Tout 
cela  est-il  beau,  classiquement  beau,  froidement  et  réguliè- 
rement beau?  Assurément  non;  mais  plutôt  que  de  cher- 
cher ici  le  classique,  mieux  vaut  s'en  aller  de  suite.  Ce  n'est 
pas  beau,  mais  c'est  magnifique,  somptueux,  imposant, 
plein  de  contrastes,  frappant  par  les  oppositions,  en  har- 
monie complète  avec  le  public,  avec  l'ordre  d'idées  auquel 
cela  doit  sa  naissance,  avec  le  but  proposé.  Il  est  impos- 
sible de  ne  pas  être  saisi  d'un  tel  aspect,  très-remué,  très- 
ému,  et  de  ne  pas  se  dire  instinctivement  que  tout  ici  est 
pris  au  sérieux. 

J'ai  dit  que  les  acteurs  formaient  une  classe  estimée. 
Les  moullas  savants  et  rigides  les  condamnent  sans  doute 
ot  auraient  peu  de  peine  à  démontrer  à  des  auditeurs  im- 
partiaux que  l'œuvre  de  ces  acteurs  constitue  une  vé- 
ritablo  et  dangereuse  hérésie.  Mais  le  peuple  n'écoute 


LES  TEKïEfiS  «C  TfiLlTïia.  Wt 

représentées  par  de  jeunes  enfant  as✠ à  *i**K  -iw!'»^ 
vert ,  drapées  de  voiles  en  mouattlû*  de  Ikcarè  britte 
de  grandes  et  lourdes  fleurs  <f*r  et  <  arzwat  «r  «tes 
fonds  rouges,  bleus,  verts.  oran?**  :  ^ut  resplendir. 
scintille,  papillote  aui  yeai.  Mais  ces  femmes  sont 
odieuses  à  la  foule,  parce  que,  an  moment  ou  le  isnerai 
de  Yézyd ,  Ibn-Sayd .  lui  amène,  enchaînées .  les  saintes  . 

captives  de  Kerbela,  elles  se  lèvent  et  leur  jettent  de*  ; 

pierres.  Voilà  pour  le  costume.  j 

La  tenue  en  scène  n'est  l  objet  d'aucun  calcul  ai  d'au-  { 

cune  règle.  Comme  l'acteur  est  vu  de  tous  les  côtés  â  la  ! 

fois,  il  lui  est  inutile  d'étudier  une  façon  particulière-  ! 

ment  favorable  de  se  poser  devant  le  public.  Il  se  pré- 
sente comme  il  peut ,  simplement .  avec  la  dignité  ou  la  j 
grâce,  le  geste  commun  ou  la  maladresse  qu'il  a  plu  au  1 
ciel  de  lui  départir.  Mais  comme  l'acteur  est,  aussi  bien  \ 
que  le  public,  pénétré  de  l'importance  de  l'acte  qu'il  ! 
accomplit,  qu'il  se  respecte  dans  son  personnage  et  qu  il 
joue  de  tout  son  cœur,  il  résulte  aussi  de  cela  des  effets  par- 
ticuliers. Il  est  sous  le  charme  ;  il  y  est  si  fort  et  si  abso- 
lument que  Ion  voit  presque  toujours  Yézyd  lui-même, 
et  V indigne  Ibn-Sayd,  et  l'infâme  Shemr,  au  moment  ou 
ils  profèrent  les  plus  sanglantes  injures  contre  les  Imams 
qu  ils  vont  égorger  ou  contre  leurs  femmes  qu'ils  mal- 
traitent, fondre  en  larmes  et  articuler  leurs  rôles  au  mi- 
lieu des  sanglots.  Cela  n'étonne  ni  ne  choque  le  public. 
(tui,  au  contraire,  à  cette  vue,  se  frappe  la  poitrine .  lève 
les  bras  au  ciel  en  invoquant  Dieu  et  redouble  ses  gémis- 
sements. Mais  il  arrive  souvent  aussi  que,  sons  la  con- 
viction immédiate  du  caractère  qu'ils  ont  revêtu,  les  ac- 
teurs s'identifient  à  vue  dœil  avec  leurs  personnages   et 
quand  la  situation  les  emporte,  on  ne  peut  pas  dire  qu  ib 


390  LES  TEKYÈHS  OU  THÉÂTRES. 

s'habillait  la  famille  du  Prophète,  dans  laquelle  l'austé- 
rité et  la  pauvreté  étaient  pourtant  des  vertus  notoire- 
ment affichées;  mais,  sur  ce  point,  il  s'agit  ici  de  satis- 
faire à  l'idéal  d'une  nation  qui  n'a  rien  en  elle  de  la  so- 
briété arabe. 

Il  est  un  tazyèh  où  l'on  représente  la  cour  de  Yézyd. 
Alors ,  et  avec  plus  de  vraisemblance ,  les  organisateurs 
de  la  représentation  s'en  donnent  à  cœur-joie  pour  éta- 
ler toute  la  splendeur  et  la  magnificence  possible.  Les 
familles  riches  du  quartier  se  mettent  elles-mêmes  à  con- 
tribution et  prêtent  ce  qu'elles  ont  de  plus  beau.  Le  sakou 
est  tout  entier  recouvert  de  riches  tapis  ;  une  vaste  table  est 
placée  au  milieu,  comme  c'est  d'usage  dans  les  grandes 
réceptions  des  plus  puissants  seigneurs,  et  disparait  sous  . 
les  porcelaines,  les  plateaux  d'argent,  les  vases  émaill$s, 
les  cristaux  remplis  de  bonbons  et  de  confitures.  Sur  le 
tàgnumà  réservé  au  théâtre,  assise  sur  les  splendides 
étoffes  de  la  Syrie ,  de  la  Perse ,  du  Turkestan ,  de  l'Eu- 
rope et  de  l'Inde,  telles  que  nous  les  avons  décrites  tout 
à  l'heure,  s'élève,  comme  une  pyramide  étincelante,  la 
cour  entière  de  Yézyd.  Le  khalife  est  au  sommet,  assis 
dans  sa  gloire,  vêtu  d'une  robe  d'or  ;  à  ses  côtés  sont  des 
pages  que  l'on  choisit  parmi  les  plus  jolis  enfants  de 
quinze  à  dix-huit  ans,  et  que  l'on  couvre  de  pier- 
reries :  leurs  bonnets  en  sont  brodés;  leurs  jolis  visages 
sont  entourés  de  ces  cordons  de  perles  et  d'émeraudes 
ou  de  rubis  qui  forment  une  des  parures  les  plus  pi- 
quantes des  femmes  persanes;  leurs  doigts  sont  chargés  de 
bagues.  Au  tekjèh  du  roi,  toutes  les  richesses  de  la  cou- 
ronne sont  employées  de  la  même  manière,  et  les  servi- 
teurs de  Yézyd  portent  sur  eux  la  valeur  de  plusieurs 
xriiJJions  de  tomans.  Puis  on  voit  ses  femmes,  également 


LES  TEKYÈHS  OU  THÉÂTRES.  391 

représentées  par  de  jeunes  enfants,  assises  à  visage  décou- 
vert ,  drapées  de  voiles  en  mousseline  de  Benarès  brodés 
de  grandes  et  lourdes  fleurs  d'or  et  d'argent  sur  des 
fonds  rouges,  bleus,  verts,  orangés  :  tout  resplendit, 
scintille,  papillote  aux  yeux.  Mais  ces  femmes  sont 
odieuses  à  la  foule ,  parce  que ,  au  moment  où  le  général 
de  Yézyd ,  Ibn-Sayd ,  lui  amène,  enchaînées ,  les  saintes 
captives  de  Kerbela ,  elles  se  lèvent  et  leur  jettent  des 
pierres.  Voilà  pour  le  costume. 

La  tenue  en  scène  n'est  l'objet  d'aucun  calcul  ni  d'au- 
cune règle.  Comme  l'acteur  est  vu  de  tous  les  côtés  à  la 
fois,  il  lui  est  inutile  d'étudier  une  façon  particulière- 
ment favorable  de  se  poser  devant  le  public.  Il  se  pré- 
sente comme  il  peut ,  simplement ,  avec  la  dignité  ou  la 
grâce,  le  geste  commun  ou  la  maladresse  qu'il  a  plu  au 
ciel  de  lui  départir.  Mais  comme  l'acteur  est,  aussi  bien 
que  le  public,  pénétré  de  l'importance  de  l'acte  qu'il 
accomplit,  qu'il  se  respecte  dans  son  personnage  et  qu'il 
joue  de  tout  son  cœur,  il  résulte  aussi  de  cela  des  effets  par- 
ticuliers. Il  est  sous  le  charme  ;  il  y  est  si  fort  et  si  abso- 
lument que  l'on  voit  presque  toujours  Yézyd  lui-même, 
et  l'indigne  Ibn-Sayd,  et  l'infâme  Shemr,  au  moment  où 
ils  profèrent  les  plus  sanglantes  injures  contre  les  Imams 
qu'ils  vont  égorger  ou  contre  leurs  femmes  qu'ils  mal- 
traitent, fondre  en  larmes  et  articuler  leurs  rôles  au  mi- 
lieu des  sanglots.  Gela  n'étonne  ni  ne  choque  le  public, 
qui,  au  contraire,  à  cette  vue,  se  frappe  la  poitrine ,  lève 
les  bras  au  ciel  en  invoquant  Dieu  et  redouble  ses  gémis- 
sements. Mais  il  arrive  souvent  aussi  que,  sous  la  con- 
viction immédiate  du  caractère  qu'ils  ont  revêtu,  les  ac- 
teurs s'identifient  à  vue  d'œil  avec  leurs  personnages ,  et 
quand  la  situation  les  emporte,  on  ne  peut  pas  dire  op,'U& 


VM  LES  TEKYÈHS  OU  THÉÂTRES. 

jouent,  ils  sont  ce  qu'ils  figurent  avec  une  telle  vérité,  un 
emportement  si  complet,  un  çubli  si  entier  d'eux-mêmes, 
qu'ils  arrivent  à  une  réalité  tantôt  sublime,  tantôt  ef- 
frayante, et  développent  dans  l'âme  des  auditeurs,  déjà 
si  impressionnée,  ces  passions  qu'il  m'a  toujours  paru 
souverainement  ridicule  de  chercher  dans  les  pièces 
en  papier  de  nos  auteurs  tragiques  :  la  terreur,  l'ad- 
miration et  la  pitié.  Alors  rien  n'est  guindé,  rien  n'est 
faux,  rien  n'est  conventionnel;  c'est' la  nature  même, 
c'est  le  fait  qui  parle.  Je  ne  dirai  pas  que  rien  n'est 
vulgaire;  car,  en  aucune  chose,  je  n'ai  jamais  aperçu 
la  vulgarité  en  Asie;  mais  je  dirai  que  rien  ne  peut 
retirer  l'esprit  de  la  hauteur  où  ces  acteurs  le  transpor- 
tent, rien,  pas  même  le  peu  de  soin  qu'ils  appor- 
tent à  supprimer  des  gestes  ou  des  intonations  de 
voix  dont  ils  usent  dans  les  habitudes  de  la  vie  ordi- 
naire. Je  pense  que  les  personnes  qui  se  sont  rendu 
compte  de  ce  qui  distingue  le  sublime  réel  du  su- 
blime théâtral,  et  la  majesté  d'un  Mérovingien  de  celle 
de  Louis  XIV,  comprendront  aisément  ce  que  je  veux 
dire. 

Les  personnages  de  la  famille  de  Housseïn  ne  quittent 
jamais  la  scène  que  pour  aller  combattre  et  mourir.  Il  y 
a  une  raison  à  cela  :  c'est  qu'ils  sont  enfermés  par  l'ar- 
mée ennemie  dans  l'enceinte  de  quelques  tentes,  et  que 
le  public  doit  toujours  avoir  sous  les  yeux  un  signe  vi- 
sible de  cette  terrible  situation.  Aussi,  lorsqu'ils  ne  sont 
pas  mêlés  à  l'action,  ils  s'assoient  à  l'écart,  et  alors  on 
parle  d'eux  comme  s'ils  ne  pouvaient  pas  entendre,  sans 
recourir  aux  à  parte.  Il  y  a  toujours  un  fauteuil  sur  la 
scène  où  s'assoient  et  l'Imam  Housseïn,  et  le- héros  par- 
ticulier du  tazyèh;  personne  autre  n'y  prend  place.  C'est 


LES  TEKYÈHS  OU  THÉÂTRES.  393 

une  façon  de  recommander  un  personnage  au  respect 
particulier  du  public. 

Un  autre  accessoire  indispensable  de  tout  tazyèh ,  c'est 
un  tas  de  paille  hachée  où  les  acteurs  puisent  à  pleines 
mains  pour  en  porter,  au  besoin ,  une  quantité  suffisante 
à  l'endroit  du  sakou  où  ils  vont  réciter  leur  rôle.  Cette 
paille  représente  le  sable  du  désert  de  Kerbela,  et,  à  cha- 
que instantr  dans  les  moments  plus  particulièrement  tra- 
giques, les  femmes,  les  jeunes  gens  et  tes  enfants  de  la 
Tente  se  répandent  cette  paille  ou  plutôt  ce  sable  sur  la 
tête,  suivant  l'usage  antique  encore  en  usage  partout,  en 
même  temps  qu'ils  se  frappent  violemment  de  la  main 
sur  la  cuisse  droite.  On  sait  donc,  quand  on  voit  r  acteur 
qui  va  parler  préparer  devant  lui  un  tas  de  paille,  qu'il 
a  un  malheur  nouveau  à  annoncer  ou  un  discours  déses- 
péré à  tenir.  S'il  oubliait,  par  hasard,  de  se  fournir  de 
cet  accessoire  indispensable,  le  directeur  de  la  troupe  ne 
1  oublierait  pas.  Pendant  tout  le  cours  de  la  représenta- 
tion ,  ce  directeur  se  tient  sur  le  sakou ,  toujours  présent 
et  toujours  agissant.  Le  manuscrit  de  la  pièce  à  la  main, 
il  indique  à  chacun  ce  qu'il  doit  dire;  il  examine  de 
temps  en  temps  les  rôles  des  plus  jeunes  enfants  pour  se 
bien  assurer  qu'ils  ne  vont  pas  commettre  de  fautes. 
Quand  un  héros,  au  moment  d'aller  livrer  un  combat  sans 
espoir,  doit,  suivant  l'usage  oriental,  s'envelopper  dans 
son  linceuii,  le  directeur  est  à  côté  de  lui,  le  linceuil  à 
la  main ,  et  le  lui  attache.  Si  le  héros  doit  mettre  le  sabre 
à  la  main ,  le  directeur  lui  tire  son  sabre  du  fourreau, 
tandis  qu'il  récite,  et  le  lui  remet.  Il  lui  tient  l'étrier  pour 
le  faire  monter  à  cheval.  Il  va  prendre  par  la  main  les 
plus  jeunes  acteurs  et  les  place  là  où  ils  doivent  être  ' 
pour  réciter;    il   se  mêle  de  tout  ouvettôvxvfttA,^  *X.  'A 


304  LES  TEKYÊHS  OC  THÉÂTRES. 

a  son    rôle  indispensable  dans   le    développement  du 

drame. 

J'imagine  que,  chez  les  Athéniens,  le  chorège  primitif 
remplissait  à  peu  près  tous  ces  emplois,  sans  choquer 
davantage  le  goût .  ni  rien  ôter  à  l'illusion.  Le  direc- 
teur persan,  d'ailleurs,  comme  le  chorège  grec,  est  un 
personnage  sacré  par  les  fonctions  qu'il  remplit.  On  le 
considère  avec  respect;  il  n'est  pas  un  intrus;  presque 
toujours  il  est,  non-seulement  l'organisateur  matériel  de 
la  fête,  mais  encore  l'arrangeur  et  quelquefois  Fauteur  du 
poPme.  11  lui  arrive,  au  milieu  de  l'action,  de  parler  au 
public  :  il  fait  une  sorte  de  commentaire  rapide  de 
ce  qui  est  offert  à  la  vue  et  à  la  piété  des  fidèles,  il  solli- 
cite la  commisération  et  provoque  les  larmes,  qui  lui  ré- 
pondent toujours.  Souvent  aussi,  à  défaut  du  Séyd  Rou- 
zèh-khân,  c'est  lui  qui  dit  les  prières  et  qui  raconte 
quelque  anecdote  inconnue  touchant  le  martyre  des 
Imams  ou  sur  les  prodiges  qui  ont  eu  lieu ,  qui  ont  lieu 
tous  les  jours  à  Rerbela,  sur  le  théâtre  de  ce  martyre.  Ainsi 
le  directeur  n'est  pas  seulement  un  administrateur,  c'est  un  • 
poëte  sacré;  il  en  a  l'autorité,  il  en  obtient  le  respect.  On 
le  qualifie,  du  reste,  simplement  d'Oustad,  ou  «  Maître,  » 
absolument  comme  un  artisan.  Son  titre  n'est  pas  plus 
relevé,  et  il  n'en  demande  pas  un  autre,  imitant  en 
cela,  dans  une  société  si  vieille,  si  corrompue,  si  rompue 
à  toutes  les  prétentions,  si  fastueuse  dans  ses  titres,  la 
simplicité  des  époques  jeunes  où  un  grand  peintre ,  un 
grand  sculpteur  ne  sont  que  des  maitres  ymaigiers  et  des 
maîtres  tailleurs  d'images.  Quand  la  représentation  pro- 
duit un  effet  plus  qu'ordinaire,  il  arrive  souvent  que  le  per- 
sonnage le  plus  émincnt  de  l'assistance  honore,  séance 
tenante  et  sans  interrompre  les  acteurs ,  Toûstad  ou  di- 


LES  TEKYÈHS  OU  THÉÂTRES,  395 

recteur  de  la  troupe  d'une  récompense  éclatante  ;  car  on 
n'applaudit  pas,  oi>  ne  témoigne  jamais  une  admiration 
venant  de  l'esprit  :  on  pleure,  on  gémit ,  on  se  frappe  la 
tête ,  et  j'ai  vu  porter,  au  milieu  des  larmes,  un  châle  à 
l'oustad,  qui  immédiatement  l'a  placé  en  écharpe  sur  son 
cou. 

Cependant,  les  acteurs  ont  aussi  un  genre  de  mérite  qui 
les  recommande  d'une  manière  toute  particulière  à  l'en- 
thousiasme direct  du  public  :  c'est  la  voix.  Les  drames, 
en  effet,  qui  font  les  frais  des  tazyèhs,  sont  écrits  en  dialecte 
populaire.  On  n'y  voit  guère  figurer  de  ces  mots  arabes  si 
recherchés  pourlesautres  compositions,  mais  que  l'homme 
du  bazar,  le  soldat,  les  femmes  ne  comprendraient  pas,  et, 
au  contraire,  on  y  peut  relever  en  foule  les  façons  de  par- 
ler les  plus  familières,  les  abréviations  de  mots  les  plus 
courantes,  tout  ce  qui  constitue,  en  un  mot,  la  façon  de 
parler  commune  et  journalière.  C'est  ainsi  que  le  théâtre 
grec  a  usé  librement  de  ces  atticismes,  qui,  préférés  par 
les  auteurs  parce  qu'ils  appartenaient  à  la  langue  vi- 
vante, saisissable  pour  la  foule,  sont  devenus  depuis 
si  doctes  et  de  physionomie  si  abstruse,  sous  la  plume 
des  commentateurs. 

Ce  langage  est  employé  ici  à  construire  des  vers  lyri- 
ques, courts  et  souples,  chantés  sur  une  sorte  de  mélopée 
assez  savamment  travaillée.  Les  cadences  et  les  ports  de 
voix  y  abondent.  Ce  qu'on  a  recherché,  dans  ce  chant  sans 
accompagnement, c'est  l'imitation  du  rossignolde  laPerse, 
dont  les  modulations  sont  plus  simples  que  celles  du  nôtre, 
et  d'un  caractère  très-mélancolique,  et  on  les  a  mariées 
aux  tons  divers  de  la  voix  humaine  qui  se  plaint  et  qui 
gémit.  L'effet  de  ces  chants  est  extrêmement  pénétrant,  et 
cause  une  impression  si  vive  de  tristesse,  même  lorsqu'on 


3!H>  LES  TERYÈHS  OU  THÉÂTRES. 

n'entend  pas  les  paroles,  que  l'on  est  ému  malgré  soi.  Il 
y  a  aussi  des  duos,  et  quelquefois  des  chœurs,  mais,  sui- 
vant l'usage  oriental,  toujours  à  l'unisson.  En  général,  les 
rôles  les  plus  brodés  de  cadences  sont  ceux  des  person- 
nages principaux ,  et  pour  cette  raison,  comme  pour  bien 
d'autres,  ils  sont  tenus  par  les  meilleurs  chanteurs  de  la 
troupe.  Le  public  connaît  bientôt  les  noms  de  ces  virtuo- 
ses, et  on  les  demande  beaucoup.  Chaque  troupe  cherche 
à  les  attirer,  et  les  paye  de  son  mieux.  Mais  ce  sont  seule- 
ment les  personnages  importants  du  drame,  les  Imams 
et  les  saints,  et  les  prophètes  et  les  anges,  qui  chantent. 
Les  personnalités  odieuses  comme  celles  d'Ibn-Sayd,  Yé- 
zyd,  Shemr,  ne  chantent  pas.  Elles  déclament  seulement; 
c'est  un  élément  de  variété  introduit  dans  le  poëme,  et  qui 
produit  un  effet  analogue  à  la  prose  dans  les  pièces  de 
Shakespeare. 

Maintenant,  il  faut  mentionner  une  certaine  catégo- 
rie d'acteurs  qui  ne  le  sont  pas,  et  qui  produisent  sur 
le  public  un  effet  extraordinaire.  Ce  sont  de  petits  en- 
fants de  trois  à  six  ans,  souvent  des  petites  filles  apparte- 
nant à  des  familles  importantes,  qui  montent  sur  le  sakou, 
accompagnés  de  leurs  lélèhs  ou  gouverneurs,  et  viennent 
figurer  dans  la  famille  des  Imams.  Rien  ne  semble  plus 
méritoire  aux  yeux  du  peuple,  et  ne  saurait  attirer  plus  de 
bénédictions  sur  les  enfants  et  sur  les  parents  eux-mêmes 
que  cette  sorte  de  consécration,  qui,  en  les  mêlant  d'une 
manière  à  la  fois  fictive  et  réelle  à  la  famille  des  saints, 
leur  en  donne,  en  quelque  façon,  au  moins  par  reflet,  le 
caractère.  Danstous  les  cas,  rien  n'est  plus  touchant  que  de 
voir  ces  bébés,  vêtus  de  robes  de  gaze  noire  à  larges  man- 
ches, la  tête  couverte  de  petits  bonnets  noirs  ronds,  bro- 
dés d'argent  ou  d'or,  s'agenouiller  sur  le  corps  de  l'acteur 


LES  TEKYÈHS  OU  THÉÂTRES.  397 

qui  remplit  le  rôle  du  martyr  du  jour,  l'embrasser,  et  de 
leurs  petites  mains,  se  couvrir  de  paille  hachée  en  guise  de 
sable,  en  signfe  de  douleur.  Ces  enfants  peuvent  se  por- 
ter là  avec  l'intérêt  qu'un  jeu  inspire  à  leur  âge  ;  mais  ils 
ne  croient  pas  jouer,  et  sont  évidemment  remplisdu  senti- 
ment  qu'ils  accomplissent  un  acte  grave  et  important.  Il  est 
douteux  qu'ils  comprennent  bien  nettement  ce  qu'ils  font, 
où  ils  sont,  ce  qu'ils  représentent;  ils  sont  trop  jeunes; 
mais  ils  comprennent  en  gros  que  ce  qu'on  leur  fait  faire 
est  triste  et  solennel.  Ils  se  tiennent,  se  donnant  la  main 
ou  bien  seuls,  à  la  place  qu'ils  doivent  occuper  ;  ils  reçoi- 
vent, les  bras  croisés,  dans  l'attitude  du  respect,  les  bé- 
nédictions de  l'Imam  Housseïn  ;  ils  sont  graves  et  sérieux 
dans  leurs  petites  physionomies  ;  rien  ne  les  distrait  ni 
ne  les  trouble ,  et  ce  grand  public  qui  les  entoure ,  qui 
gémit,  qui  pleure,  qui  se  tourmente,  ne  semble  pas  exis- 
ter pour  eux. 

J'ai  vu  une  petite  fille  de  quatre  ans,  très-jolie,  appar- 
tenant à  des  parents  considérables,  fort  dévots  aux  Imams, 
faire  plus  que  de  figurer  sur  le  sakou  :  elle  avait  appris 
des  vers,  remplissait  un  rôle  actif  dans  la  pièce,  insulta 
Yézyd,  fut  martyre  et  couchée  sur  une  planche  comme 
morte,  et,  se  tenant  bien  immobile,  les  yeux  fermés, 
fut  portée  autour  du  tekyèh  en  grande  pompe,  sans 
être  aucunement  interdite.  Elle  mettait  dans  son  jeu 
une  ardeur  singulière,  et  quand  on  me  l'amena  ensuite, 
dans  les  bras  de  son  lélèh,  elle  s'intimida  pour  la  pre- 
mière fois. 

Mais  c'est  assez  expliquer;  il  faut  montrer.  Le  tekyèh 
est  plein  jusqu'au  comble.  C'est  au  mois  de  juin ,  à  la 
fin.  On  étouffe  sous  la  tente  immense.  La  foule  prend  des 
sorbets,  du  café,  fume  deskalians.  Un  derviche  monte  sur 

23 


3i)8  LES  TEKYÈHS  OU  THÉÂTRES. 

le  tekyèh  et  chante  un  cantique.  Les  battements  de  poitrine 
l'accompagnent.  La  voix  est  peu  entraînante,  l'homme 
a  l'air  fatigué,  il  ne  produit  pas  d'impression,  et  les 
chants  languissent.  Il  parait  le  sentir,  il  s'arrête,  descend 
du  sakou  et  disparait.  Le  silence  allait  renaître,  quand 
un  grand  et  gros  soldat  du  régiment  de  Maragha,  un  Turk, 
saisit  brusquement  l'air  d'une  voix  de  tonnerre,  en  frap- 
pant à  coups  redoublés  sur  sa  poitrine  résonnante.  Un 
autre  soldat,  un  autre  Turk,  mais  du  régiment  de  Kara- 
bâgh,  aussi  déguenillé  que  lui,  ramasse  le  second  verset; 
les  battements  de  poitrine  reprennent  avec  précision.  Pen- 
dant ving-cinq  minutes,  la  foule  haletante  est  entraînée 
par  ces  deux  hommes,  et  se  meurtrit  à  tour  de  bras.  L'air  . 
monotone,  mais  fortement  rhythmé  la  grise.  Elle  se 
frappe  de  son  mieux  ;  c'est  un  bruit  sourd,  profond,  ré- 
gulier, résolu,  mais  qui  ne  suffit  pas  à  tout  le  monde. 
Un  jeune  nègre,  dont  les  apparences  dénotent  un 
hammal,  ou  portefaix,  se  lève  debout,  au  milieu  de  la 
multitude  assise  sur  les  talons;  il  jette  son  bonnet 
et  chante  à  pleine  voix,  faisant  tomber  ses  deux  poings 
en  cadence  sur  sa  tête  rasée.  Il  était  à  une  dizaine 
de  pas  de  moi,  et  je  suivais  tous  les  mouvements 
de  sa  figure;  il  devint  bientôt  de  couleur  cendrée,  et 
ses  lèvres  parurent  d'un  violet  pâle;  plus  il  se  décolo- 
rait, plus  il  s'animait,  criant  et  frappant  comme  sur  une 
enclume.  Il  continua  ainsi  pendant  dix  minutes  environ  ; 
mais  les  deux  soldats  n'en  pouvant  plus  et  ruisselant  de 
sueur,  le  chœur,  qui  n'était  plus  guidé  ni  enlevé  par  ces 
voix  précises  et  puissantes,  le  chœur  commença  à  hésiter, 
à  se  troubler;  une  partie  des  voix  se  turent,  et  le  nègre, 
comme  si  tout  appui  matériel  lui  eût  manqué,  ferma  les 
yeux  et  s'affaissa  sur  son  voisin.  Chacun  parut  éprouver 


LES  TEKYÊHS  OU  THÉÂTRES.  399 

pour  lui  beaucoup  de  compassion  et  de  respect.  On  lui 
mit  de  la  glace  sur  la  tête  et  on  lui  apporta  de  l'eau.  I£ais 
il  était  évanoui,  et  il  fallut  du  temps  pour  le  faire  reve- 
nir. Quand  on  y  eut  réussi ,  il  remercia  avec  douceur  et 
politesse  tous  ceux  qui  lui  avaient  donné  des  soins. 

Cependant,  aussitôt  que  le  silence  se  fut  un  peu  rétabli, 
un  bomme  vêtu  d'une  robe  de  coton  vert  monta  sur  le 
sakou.  Il  n'avait  absolument  rien  de  remarquable  dans  sa 
personne,  et  semblait  n'être  autre  chose  qu'un  bakkal,  ou 
épicier  du  bazar.  Non-seulement  il  était  fort  négligé  et 
fripé  dans  son  accoutrement,  mais  sa  figure,  très-ordinaire, 
ne  montrait  rien  autre  chose  qu'une  barbe  médiocrement 
fournie,  assez  longue  et  mal  peignée,  et  cette  expression 
d'intelligence  narquoise  et  d'imagination  sophistique  qui, 
chez  le  commun  des  Persans,  tient  la  même  place  que 
chez  nous  le  gros  bon  sens.  La  main  gauche  passée  dans 
sa  ceinture,  d'un  air  pédant,  il  étendit  la  droite  sur  le 
bord  du  sakou,  d'un  air  de  professeur,  en  ayant  soin  de 
n'allonger  que  trois  doigts,  et  adressa  ces  paroles  à  la 
foule  : 

«  Vous  voilà  donc  bien  satisfaits,  musulmans,  d'être 
assis  à  votre  aise,  à  l'ombre,  et  vous  vous  figurez  déjà  le 
Paradis  tout  grand  ouvert.  Savez-vous  ce  que  c'est  que  le 
Paradis  ?  C'est  un  jardin,  sans  doute  ;  mais  vous  n'avez  pas 
l'idée  d'un  pareil  jardin. — Vous  me  direz  :  «  Père,  dis  com- 
ment il  est.  »  —  Croyez-vous  que  je  l'ignore?  Je  n'y  suis 
point  allé  sans  doute  ;  mais  assez  de  prophètes  en  ont  parlé, 
et  des  anges  en  ont  apporté  des  nouvelles.  Je  me  bornerai 
pourtant  à  vous  dire  que  tous  les  gens  de  bien  y  tiendront  à 
l'aise,  car  il  a  trois  cent  trente  mille  zers  de  longueur.  Si 
vous  ne  m'en  croyez  pas,  informez-vous  1  Quant  à  être 
parmi  les  gens  de  bien,  je  vous  déclare  <\u'\\  \&  3tâS&.\*& 


400  LES  TEKYÊHS  OU  THÉÂTRES. 

pour  cela  de  lire  le  Koran  du  Prophète  (que  le  salut  de 
Dieu  soit  sur  lui  et  la  bénédiction)  I  II  ne  suffit  pas  de  faire 
tout  ce  qu'ordonne  ce  livre  divin  ;  il  ne  suffit  pas  de  venir 
pleurer  aux  tazyèhs,  comme  vous  faites  chaque  jour,  vous 
autres  fils  de  chien,  qui  ne  savez  rien  d'utile  ;  il  faut  encore 
que  vos  bonnes  œuvres  (puissiez-vousen  accomplir  1  mais 
j'en  doute  beaucoup),  vous  les  exécutiez  au  nom  et  pour 
l'amour  de  Housseïn.  C'est  Housseïn, musulmans,  qui  est 
la  porte  du  Paradis  ;  c'est  Housseïn,  musulmans,  qui  sou- 
tient le  monde  ;  c'est  Housseïn,  musulmans,  par  qui  a  lieu 
le  salut!  Criez  Hassan,  Housseïn  1  » 
Toute  la  foule  crie  :  ô  Hassan  I  ô  Housseïn  I 

—  «  C'est  bien.  Et  maintenant  encore  une  fois  :  » 

—  0  Hassan!  6  Housseïn I 

«  —  Priez  Dieu  toujours  qu'il  vous  maintienne  dans 
l'amour  de  Housseïn.  Allons,  criez  à  Dieu  I  » 

Toute  la  foule  lève  les  bras  en  l'air  d'un  seul  mouve- 
ment, et  crie  d'une  voix  sourde  et  prolongée  : 

—  Ya  Allah!  ÔDieu! 

Le  père  Maillard  ou  le  Petit  Père  André  ne  prêchaient 
pas  autrement.  Cet  homme,  vulgaire  dans  ses  façons, 
pouvait  passer  pour  éloquent  à  sa  manière.  Il  avait  du 
mordant  dans  la  voix,  dans  l'œil,  dans  le  geste,  et  le  pu* 
blic,  d'ailleurs,  était  si  aisé  à  saisir! 

Le  discours  continuait  quand  un  roulement  de  tam- 
bours, un  sifflement  de  fifres,  des  éclats  de  trompettes 
et  de  clairons  vinrent  l'interrompre,  et,  la  voix  pom- 
peuse des  kernas  résonna,  dominant  tout.  Le  prédicateur 
descendit  du  sakou  et  disparut.  Il  faut  savoir  que  les 
kernas  sont  de  longues  trompettes  de  cuivre  de  cinq  à 
six  pieds  de  long,  dont  on  tire  un  son  qui  s'entend  à  des 
distances  considérables,  el  cçai  ne  saurait  se  comparer 


LES  TEKYÈHS  OU  THÉÂTRES.  401 

qu'au  bruit  d'une  cloche.  Ordinairement,  deux  ou  trois 
kernas  mugissent  ensemble  :  c'est  un  carillon.  Djemshyd 
a,  dit-on,  inventé  le  kerna;  1q  faire  sonner  est  le  pri- 
vilège du  roi  et  des  princes,  et  partout  où  se  trouve  un 
personnage  d'un  tel  rang,  on  entend  retentir  ce  bruit  so- 
lennel, le  matin  et  le  soir.  Les  tazyèhs  étant  consacrés  aux 
Imams  ont  le  même  privilège  souverain.  Le  bruit  du 
kerna  et  celui  des  instruments  guerriers  de  la  musique 
d'un  régiment  annonçaient  donc  l'arrivée  des  acteurs  et  le 
commencement  de  la  pièce.  Je  vais  la  faire  jouer  ici  pour 
que  le  lecteur  soit  juge  de  l'importance  que  j'attribue  aux 
tazyèhs.  Il  s'agit  de  la  pièce  intitulée  :  les  Noces  de  Kassem.. 
Il  y  a  plusieurs  jours  déjà  que  la  famille  de  l'Imam 
Housseïn,  que  l'Imam  lui-même  est  investi  dans  son 
camp,  au  milieu  du  désert  de  Kerbela,  par  les  troupes 
syriennes  et  les  traîtres  habitants  de  Roufa.  Aucun  moyen 
n'existe  d'échapper  à  la  mort  ;  plusieurs  des  Imams  ont 
péri  :  Abbas,  Aly-Ekbèr,  fils  de  l'Imam  Housseïn,  et  ses 
deux  petits  frères.  Le  désespoir  est  dans  les  tentes. 
L'Imam  Housseïn,  se  précipitant  dans  la  mêlée,  a  rap- 
porté le  corps  de  son  fils  et  l'a  rendu  à  Omm-Ley}a,  sa 
femme  ;  mais  il  n'a  pas  rapporté  d'eau  et  les  enfants  et 
les  femmes  meurent  de  soif.  Cette  situation  va  finir  dans 
le  sang,  car  Ibn-Sayd,  le  général  de  Yézyd,  Shemr,  le 
plus  féroce  de  ses  lieutenants,  et  l'odieux  Azrek,  resser- 
rent de  plus  en  plus  le  cercle  de  lances  qui  entoure  le 
campement,  et  ils  viennent,  à  chaque  heure,  l'un  ou 
l'autre,  insulter  à  l'impuissance  et  à  la  misère  des  Imams. 
Kassem,  fils  de  Hassan,  lequel  a  été  empoisonné  à  Mé- 
dine  par  Yézyd,  et  neveu  de  Housseïn,  exaspéré  par 
la  mort  de  son  cousin  Aly-Ekbèr  qu'il  aimait  tendrement, 
brûle  d'aller  se  battre  à  son  tour,  et,  à  son  tour  %  <la  mv 


4(02  LES  TEKYÈHS  OU  THÉÂTRES. 

rir  comme  ses  intrépides  parents.  Ainsi,  trois  faits  com- 
posent la  situation  :  le  carnage  inévitable,  les  souffrances 
de  la  soif,  la  mort  d'Aly-Ekbèr,  tué  la  veille  et  dont  le 
cadavre  est  étalé  là  sous  les  yeux  des  spectateurs.  11  ne 
faut  pas  perdre  de  vue  qu'Aly-Ekbèr  est  de  tous  les  jeunes 
gens  de  la  tente  le  plus  aimé  des  Persans,  le  plus  exalté, 
le  plus  regretté  ;  car  c'est  le  propre  fils  de  l'Imam  Hous- 
seïn  :  c'est  le  sang  de  la  patrie.  Les  autres  héros,  comme 
Abbas,  comme  Abdoullah,  comme  Kassem,  ne  viennent 
qu'après  lui.  Au  moment  donc  où  débute  la  pièce  des 
«  Noces  de  Kassem,  »  l'impression  la  plus  lugubre  règne 
sur  la  scène  :  car,  je  le  répète,  le  cadavre  sanglant  d'Aly- 
Ekbèr  est  là  couché,  à  l'angle  du  sakou  ;  sa  mère  est  as- 
sise à  côté,  vêtue  et  voilée  de  noir,  et  ce  spectacle  ter- 
rible n'est  pas  écarté  un  seul  instant  pendant  toute  la 
durée  de  l'action.         ' 

Voici  maintenant  quels  sont  les  personnages  : 

L'Imam  Housseïn,  fils  aine  d'Aly  et  de  Fathemèh,  fille 
du  Prophète.  11  est  le  khalife  légitime,  le  prince  et  le  chef 
des  musulmans,  traqué  par  l'usurpateur  YézydJ  qui  a  or- 
donné sa  mort. 

Zeynèb,  sa  sœur,  de  père  et  de  mère,  l'Hécube  des 
tazyèhs. 

Omm-Leyla,  sa  femme,  la  mère  d'Aly-Ekbèr,  la  fille 
du  dernier  roi  sassanide.  On  l'appelle  ordinairement,  aux 
environs  de  Rey,  où  elle  est  enterrée,  Bibi  Sheherbanou^ 
«  Notre-Dame  la  Patronne  de  la  ville,  »  parce  que  l'an- 
cienne capitale  du  nord  de  la  Perse  était  sous  son  invo- 
cation. 

La  mère  de  Kassem,  veuve  de  l'Imam  Hassan,  empoi- 
sonné à  Médine  ;  elle  est  venue  vivre  auprès  de  son  beau* 
frère  flpusseïn  avec  ses  enfants. 


LES  TEKYÈHS  OU  THÉÂTRES.  403 

Zobeydèh,  fille  de  Housseïn,  à  peine  adulte,  d'une 
beauté  éblouissante.  On  l'appelle  aussi  Fathemèh,  comme 
sa  grand'mère  et  comme  sa  sœur,  Fathemèh-Soghra  ou 
«  la  Petite,  »  qui  est  restée  à  Médine. 

Abdoullah,  le  plus,  jeune  fils  de  Hassan,  presque  un 
enfant. 

Kassem,  l'aîné  des  fils  de  Hassan,  le  neveu  de  Housseïn. 
Il  a  seize  ans.  Il  n'est  pas  vêtu  de  cachemire  et  ne  porte 
pas  le  turban  comme  les  autres  Imams  ;  mais  il  a  sur  la 
tête  un  casque  doré,  sur  le  dos  une  cotte  de  maille,  et  le 
sabre  au  côté. 

Ibn-Sayd,  général  des  troupes  de  Yézyd. 

Shemr,  officier  sous  ses  ordres,  le  meurtrier  des  Imams, 
le  plus  détesté  des  hommes.  Il  est  armé  de  toutes  pièces, 
comme  Kassem,  et  tient  un  bouclier. 

Enfin,  des  musiciens  arabes,  tels  que  ceux  qui  figurent 
ordinairement  dans  les  noces,  et  des  conducteurs  de  fu- 
nérailles, puis  des  palefreniers  menant  des  chevaux  ri- 
chement harnachés,  et  des  porteurs  soutenant  une  li- 
tière funèbre. 

A  une  des  extrémités  du  sakou  est  le  trône  sur  lequel 
s'asseoit  l'Imam  Housseïn.  Vers  le  milieu,  tous  les  mem- 
bres de  sa  famille  sont  assis  par  terre  ;  Omm-Leyla  seule 
se  tient  à  part  dans  le  coin  opposé,  accroupie  près  du  ca- 
davre d'Aly-Ekbèr. 

Les  kernas,  les  tambours,  les  clairons,  les  trompettes 
et  les  fifres  se  taisent  à  un  signe  du  directeur  du  théâtre, 
debout  au  milieu  de  la  plate-forme.  Le  plus  profond  si- 
lence règne  dans  l'assemblée,  et  lejtazyèh  commence. 


CHAPITRE  XV 


LES     NOCES     DE     KASSEH 


l'imam  HOUSSEÏN. 

0  Dieul  contemple  le  désastre  dont  le  ciel  et  la  terre 
sont  frappés. 

0  Kerbela!  vois  comme  mon  âme  en  est  oppressée. 

Qui  donc ,  en  écoutant  le  récit  de  pareils  malheurs  , 
pourrait  ne  pas  pleurer  sur  cette  lamentable  histoire  1 

Contemplez  le  chagrin,  les  larmes;  elles  vont  couler 
aussi  .bien  sur  une  noce  que  sur  un  deuil. 

0  Prophète  bienheureux!  Tune  après  l'autre,  des  dépê- 
ches de  sang  viennent  de  t'étre  adressées  ;  lis-les  toutes, 
et  chacune  séparément1. 

Et  toi,  Aly,  dont  Dieu  est  toujours  satisfait,  l'arbre  de 
ta  famille,  cet  arbre  si  superbe,  le  voilà,  dans  ton  verger, 
courbé  en  deux,  pliant  sous  le  poids  de  la  mort  de  tes  fils. 
A  peine  étaient-ils  devenus  des  jeunes  gensl 

0  Housseïn;  marche  à  la  noce  de  ton  cher  Rassem,  et 
regarde  comme  le  sang  remplace  bien  le  henné  aux  mains 
etaux  pieds  de  tes  jeunes  gens  ! 

1.  Ces  dépêches  de  sang  sont  les  âmes  des  Imams  successivement 
martyrisés. 


406  LES  NOCES  DE  KASSEM. 

ZEYNÈB   (se  levant). 

0  Fathemèh!  du  haut  du  Ciel,,  contemple  les  combat- 
tants rassemblés  à  Kerbela. 

Contemple-nous,  vois-nous  ici,  étrangers,  sans  sou- 
tiens, sans  amisl 

0  Fathemèh,  vois  comme  le  manteau  de  la  patience  de 
notre  cher  Joseph,  de  notre  Housseïn,  est  déchiré  par  la 
main  de  cette  terrible  Zelykha,  le  malheur! 

0  fille  de  l'apôtre  de  Dieu,  viens  à  ta  fille,  dans  ce  triste 
désert  de  Kerbela  ;  considère  comme  le  malheur  s'appe- 
santit sur  nous  ! 

0  Fathemèh,  regarde  Housseïn,  ton  fils,  réduit  à  l'im- 
puissance, se  débattant  entre  les  mains  de  ceux  qui  se  di- 
sent les  disciples  de  l'apôtre  de  Dieu. 

(Zeynèb  se  rasseoit.) 
KASSEM  (se  levant  et  se  parlant  à  lui-même). 

Sépare-toi  des  femmes  du  harem,  ô  RassemI  Recueille- 
toi  un  instant  en  toi-même,  ô  RassemI  te  voilà  assis, 
et,  dans  un  prompt  avenir,  tu  vois  le  corps  de  Housseïn, 
ce  corps  si  semblable  à  une  fleur,  tu  le  vois  déchiré  par 
les  épines  des  flèches  et  des  lances,  ô  RassemI 

Tu  vivais,  et  il  t'a  fallu  voir  la  tète  et  le  corps  d'Aly- 
Ekbèr  tomber,  séparés  sur  le  champ  de  bataille,  hélas! 

Lève-toi  donc!  obéis  au  testament  de  ton  père  :  être 
égorgé,  voilà  ce  qui  t'attend,  ô  Kassem! 

Va,  prends  la  permission  du  fils  de  Fathemèh,  la  meil- 
leure des  femmes,  et  soumets-toi  à  ton  sort,  ô  Kassem  ! 

L'IMAM   HOUSSEÏN   (se  parlant  à  lai-même). 

Hélas!  l'orphelin  de  Hassan,  les  yeux  pleins  de  larmes 
sanglantes,  s'approche  de  moi. 

Le  rossignol  sans  ailes  du  verger  de  Hassan  gémit  du 
fond  du  cœur. 


LES  NOCES  DE  RASSEM.  407 

0  Zéphyr,  en  passant  sur  les  cheveux  de  Rassem,  tu 
deviens  du  musc;  verse  le  parfum  exhalé  de  la  douleur 
du  fils  sur  le  tombeau  du  père. 

KASSEM   (se  parlant  à  lui-même). 

0  Dieul  que  ferai-je  pour  supporter  cette  douleur  si 
pesante? 

0  Dieul  que  ferai-je,  la  lèvre  ainsi  desséchée  par  la 
soif,  les  cils  humides? 

S'il  faut  penser  à  rendre  mon  âme,  la  vie  est  pire  que 
la  mort. 

Que  ferai-je,  après  ce  qui  vient  d'arriver  à  Aly-Ekbèr? 

Si  Housseïn  ne  m'accorde  pas  la  permission  d'aller 
combattre,  oh  malheur! 

Que  ferai-je  alors,  ô  Dieu,  en  face  de  mon  père  Hassan, 
au  jour  de  la  résurrection?' 

Ma  mère,  lorsque  je  la  verrai,  au  jour  de  la  résurrec- 
tion, assise  à  côté  de  Fathemèh,  que  ferai-je,  ô  Dieu,  de- 
vant elle,  dans  mon  chagrin  et  dans  ma  honte? 

Tous  mes  parents  sont  partis  pour  aller  comparaître 
devant  le  Prophète. 

Et  moi,  je  n'irai  pas  aussi  devant  le  Prophète!  Eh!  que 
ferai-je  donc  alors,  ô  Dieu? 

L'IMAM   HOUSSEÏN   (se  parlant  à  lui-même). 

Sans  compagnon,  sans  appui,  que  ferai-je,  ô  mon  Dieu? 

Je  suis  seul  et  en  face,  voilà  toute  cette  armée!  Que  fe- 
rai-je, ô  mon  Dieu? 

Me  voilà  sans  frère,  sans  fils;  mais,  maintenant,  que 
faire  du  fils  de  mon  frère,  ô  mon  Dieu? 

KASSEM  (à  l'Imam  Housseïn).  * 

Salut,  ô  seuil  de  l'honneur  et  de  la  grandeur  célestes! 
Tu  es  le  seuil  du  ciel  et  le  ciel  du  seuil  (de  Dieu). 
Parmi  les  feuillets  du  martyrologe,  tu  es  le  plus  su- 


408  LES  NOCES  DE  KASSEM. 

blime.  Du  livre  de  la  Création,  ton  histoire  survivra  éter- 
nellement. 

Un  orphelin,  un  enfant  sans  père,  le  front  baissé,  pleu- 
rant, 

S'approche  de  toi  avec  une  prière,  6  roi  dont  les  anges 
sont  les  gardes. 

l'imam  housseïn. 

0  Ame  des  deux  du  martyre  !  lune  brillante  du  second 
des  septcieux! 

Soleil  armé  du  lasso ,  lune  armée  de  flèches  et  de 
lances  ! 

0  perle  unique  et  vierge  du  chaste  abri  de  la  mer  de 
l'honneur!  que  viens-tu  me  dire?  Parle  à  ton  oncle  gé- 
missant. 

KASSEM. 

0  lumière  des  yeux  de  Mohammed  le  tout-puissant,  6 
mon  oncle  I 

0  lieutenant  d'Aly,  le  lion  intrépide,  6  mon  oncle  1 

Abbasa  péri;  Aly-Ekbèr  a  subi  le  martyre;  te  voilà 
sans  guerriers  et  sans  porte-étendard,  ô  mon  oncle! 

Les  roses  sont  passées,  leurs  boutons  sont  passés ,  le 
jasmin  est  passé,  les  pavots  sont  passés. 

Moi  seul,  je  suis  resté  dans  le  jardin  de  la  Foi,  je  suis 
l'épine,  je  suis  le  plus  misérable,  6  mon  oncle. 

Si  tu  es  bon  pour  l'orphelin,  voici  le  moment  dé  le 
montrer.  Laisse-moi  partir  et  aller  combattre,  6  mon 
oncle. 

l'imam  holsseïn. 

0  tendre,  noble,  fidèle,  6  mon  enfant!  ce  que  tu  viens 
de  dire  a  bouleversé  mon  cœur,  6  mon  enfant!  6  toi  qui 
qui  as  été  la  lumière  des  yeux  de  Son  Altesse  l'iraan  Has- 
san, souvenir  de  la  douleur  de  sa  perte,  6  mon  enfant! 


LES  NOCES  DE  KASSEM.  409 

Ne  me  demande  rien,  n'insiste  pas,  ne  me  presse  pas. 
C'est  assez  de  douleur  d'avoir  perdu  Aly-Ekbèr. 

KASSEM. 

0  toi,  dont  la  poussière  est  ma  couronne,  prête  l'oreille 
à  ma  prière. 

Éteins  par  l'eau  du  martyre  le  feu  qui  brûle  mon  être. 
Accorde-moi  mon  désir  de  boire  à  la  coupe  du  sacrifice; 
car  on  a  dit  :  «  Quand  la  cruche  est  pleine,  buvez  et  faites 
boire  les  autres.  » 

l'imam  housseïn. 

0  lumière  de  mes  yeux,  cesse  tes  supplicatious  et  ton 
insistance.  Abandonne  un  instant  tes  plaintes.  Par  amour 
pour  moi,  prends  pitié  de  l'état  où  je  suis.  Hélas  1  ô  jeune 
homme  (puisses-tu  devenir  un  vieillard I)  prête  l'oreille 
aux  conseils. 

KASSEM. 

0  souverain,  ne  cherche  pas  ma  honte.  La  justice  ne 
veut  pas  que  ma  vie  et  mon  honneur  restent  ensemble. 
Que  Kassem  existe  et  qu' Aly-Ekbèr  soit  martyr,  ohl  plu- 
tôt  que  la  terre  recouvre  ma  tête  et  mon  existence  I  Quoi  I 
me  voici,  et  lui,  on  l'a  coupé  en  morceaux  1  Hélas I  hélas  I 
puis-je  accepter  un  tel  sort?  Je  suis  l'esclave  de  sa  maison, 
et  ce  que  je  veux  est  mon  devoir. 

0  Roi,  sois  généreux  pour  le  mendiant  qui  supplie  à  ta 
porte.  Comme  Rhezr,  laisse-moi  prendre  pour  ma  part 
l'eau  de  l'existence  éternelle.  Vois  comme,  avec  mes  yeux 
en  pleurs,  j'ai  la  bouche  desséchée  par  la  soif  I 

Jette  un  regard  du  côté  des  eaux  de  l'Euphrate  céleste. 
Je  meurs  de  soif  :  eh  bien  I  accorde-moi,  ô  preuve  de  Dieu, 
un  vase  entier  de  l'eau  de  Selsebyl  ;  elle  coule  dans  le 
paradis  qui  m'attend! 


410  LES  NOCES  DE  KASSEM. 

L'IMAM   HOU8SBÏ1I. 

Prends  pitié  de  ma  détresse,  lumière  de  mes  yeux;  est- 
il  bien  que,  moi  qui  suis  roi,  je  t'obéisse?  que  moi,  vieil- 
lard, dont  les  années  sont  diminuées,  je  demeure  dans  la 
vie?  quelle  justice!  J'associerais  à  ta  mère,  à  toi,  à  peine 
jeune  homme,  ma  durée  décrépite  ! 

KASSBM. 

0  Dieu!  tout  cela  ce  sont  des  paroles.  Mes  plaintes  me 
sont  arrachées  par  mon  désespoir.  Être  orphelin,  c'est  un 
malheur  sans  remède  pour  l'orphelin  1  Être  orphelin,  c'est 
un  malheur  éternel  pour  l'orphelin!  Qu'ils  étaient  beaux, 
les  jours  que  j'ai  passés  à  Médinel  mon  pauvre  père  te- 
nait ma  tête  sur  sa  poitrine.  Parla  main  de  son  affection, 
il  me  rendait  heureux,  il  me  faisait  des  caresses  bien  plus 
que  trop.  Et  maintenant,  hélas!  hélas!  je  suis  tombé 
dans  la  disgrâce  de  mon  oncle!  (S'adressant  à  l'assistance)  O  Mu- 
sulmans, Hassan,  mon  père,  où  est-il  ?  0  vous  qui  avez 
vos  pères,  être  orphelin  est  un  affreux  désastre  !  0  orphe- 
lin, mon  malheur  à  moi  est  bien  au-delà  du  malheur  ordi- 
naire. 

LA  MÈRE  DE  KASSEM  (se  letant  et  l'adressant  à  l'auditoire). 

0  nobles  spectateurs!  toute  raison,  tout  sang-froid 
m'ont  abandonnée  !  Les  cris  de  mon  Kassem  sont  arrivés  à 
mon  oreille,  (a  Kassem)  0  l'amour  de  l'âme  de  ta  mère!  ô 
mon  fils!  toi  dont  le  père  est  mort,  toi,  l'enfant  lié  à  mon 
cœur,  pourquoi  t'es-tu  jeté  sur  le  sein  de  la  terre?  Pour- 
quoi, dans  une  douleur  extrême,  as-tu  déchiré  ta  chemise? 

KASSEM. 

Hélas!  hélas!  ma  mère, mon  chagrin  est  sans  mesure. 
Un  orphelin  n'a  que  des  peines.  Quand  un  orphelin  se 
trouve  jeté  dans  le  monde ,  ô  ma  mère,  il  faut  que  Dieu 
lui  vienne  en  aide.  Je  suis  allé,  la  tête  basse,  devant  mon 


LES  NOCES  DE  KÀSSEM.  4M 

oncle,  pour  demander  à  Son  Altesse  la  permission  d'aller 
combattre.  Il  m'a  couvert  de  confusion  aux  yeux  de  mes 
amis.  Puissé-je  mourir!  Il  m'a  chassé  de  sa  porte. 

LÀ   MÈRE   DE    KASSEM. 

Ne  te  plains  pas  de  Son  Altesse,  lumière  de  mes  yeux, 
puisque  tu  veux  trouver  la  mort  à  sa  suite.  Le  brevet  du 
martyre,  celui  que  Dieu  accorde,  ne  saurait  être  décerné 
que  sur  l'ordre  du  sublime  Imam.  Il  faut  que  ce  document 
auguste  soit  marqué  du  sceau  de  soixante -douze  témoins, 
tous  des  justes;  parmi  ces  soixante  douze,  tu  seras  compté 
aussi.  Toi,  dans  le  monde  alors  incréé  des  Idées,  tu  as 
consenti  jadis  à  tout  ce  qui  t'arrive!  0  sage,  apprends 
maintenant,  toi  dont  le  cœur  est  brisé ,  que  le  destin  de 
ton  sang  est  fixé  dans  l'écrit  que  tu  portes  attaché  à  ton 
bras. 

(La  mère  de  Kassem  s'asseoit.) 
KASSEM. 

Gloire  à  Dieul  ma  lettre  de  délivrance,  je  la  reçois  I 
Gloire  à  Dieu  1  le  certificat  démon  meurtre  s'y  trouve. 
(A  rimam  Honstein)  0  cher  oncle,  voici  Y  orphelin  revenu: 
aide-le.  C'est  ici  le  testament  de  mon  père;  crois  ce  qu'il 
ordonne,  et  contente-moi  en  l'exécutant.  Mon  père  m'a 
accordé  un  titre  de  royauté,  il  me  promet  le  martyre! 
Regarde  cet  écrit  que  je  te  présente,  et  délivre-moi  de  la 
servitude  où  tu  me  retiens. 

(Il  lai  remet  le  papier  qui  était  attaché  à  son  bras.) 
L'IMAM   HOUSSEÏN  (après  avoir  lu). 

Hélas!  hélas!  cet  écrit  ne  me  donne  pas  la  vie.  Mal- 
heur! malheur!  voici  le  papier  qui  va  verser  le  sang  de 
mes  jeunes  gens!  0  Dieu!  ô  mon  frère,  que  mon  existence 
serve  de  rançon  à  l'ordre  sacré  que  tu  m'imposes,  mon 
Hassan  I  c'est  un  ordre  sans  réplique  qui  vient  terminer 


442  LES  NOCES  DE  KASSEM. 

ton  chagrin,  6  Kassem  !  maintenant,  pour  obéir  tout  à  fait, 
nous  allons  tenir  une  assemblée  de  joie,  et  je  te  montrerai 
mon  affection  en  faisant  de  toi  mon  gendre. 

KASSEM. 

Cher  oncle,  l'eau  et  la  terre  qui  ont  servi  à  former  ton 
être  n'étaient  que  bonté  et  affection.  Réfléchis  pourtant  à 
ce  que  tu  veux.  Aly-Ekbèr  git  sur  le  sol,  déchiré  par  l'en- 
nemi. L'image  de  la  joie  sous  ce  ciel  qui  est  pour  nous 
noir  comme  l'ébène!...  mais  il  n'y  en  a  rien,  rien!  Dans 
cette  atmosphère  de  douleur,  le  temps  d'une  noce!  mais 
il  n'y  en  a  rien,  rien  1  Cependant,  si  tu  l'ordonnes,  com- 
ment pourrais-je  désobéir?  ton  commandement  est  celui 
du  Prophète,  et  sa  voix  est  celle  de  Dieu. 
l'imam  housseïn. 

0  mon  enfant!  c'est  d'après  l'ordre  de  mon  frère  que  je 
te  donne  ma  fille;  je  donne  ma  propre  fille  au  fils  de  mon 
frère!  Où  sont  maintenant  Mohammed  et  Fathemèh  et 
Hassan  l'Élu?  0  vous  tous,  du  haut  du  ciel,  regardez-nous; 
j'unis  une  lune  resplendissante  à  un  soleil  rayonnant.  Et 
maintenant,  la  parole  dumoment  estcelle-ci  :  «  Quel  douaire 
peut-on  donner  à  cette  heure?  »  Je  remplacerai  la  splen- 
deur des  parures  par  une  autre  splendeur. 

KASSEM. 

Je  n'ai  pas  la  force  de  rien  ajouter  à  tes  paroles.  A  une 
fille  sans  égale,  comment  proposerais-je  d'offrir  quoi  que 
ce  soit  qui  ait  son  égal  ?  Puisque  tu  me  confies  un  corps 
animé  d'une  âme  si  pure,  je  lui  livrerai  tout  à  la  fois  ma 
vie  et  son  essence  même,  l'essence  de  mon  cœur,  l'es- 
sence de  mon  âme ,  l'essence  de  mon  esprit  et  de  mon 
souffle,  sans  en  rien  diminuer,  sans  en  rien  garder:  tel  je 
suis,  tel  je  me  donne  à  Zobeydèh,  bien  entier;  et  cela,  je 
sais  prêt  à  le  donner  comptant.  Ce  que  plus  tard  il  faudra 


LES  NOCES  DE  RASSEM.  413 

ajouter  encore  de  ce  que  je  puis  avoir  en  moi,  tout  ce  qui 
est  réuni  dans  le  coffre  de  mon  corps,  je  l'apporterai  de 
même  sans  réserve.  Le  collier,  il  lui  en  faut  un;  je  lui  . 
fournirai  du  sang  de  mon  cou  si  jeune;  un  chapelet  pour 
tenir  à  la  main,  elle  l'aura  en  rubis  rouges.  Les  jonchées 
que  doivent  fouler  ses  nobles  pieds,  je  les  ferai  des  lam- 
beaux de  mon  cadavre;  et  quant  à  des -dentelles,  elle  en» 
aura  couleur  de  tulipe  rouge,  et  des  étoffes  assez  tache- 
tées, assez  bigarrées!  Si  elle  accepte  mes  dons,  je  suis 
content  ;  sinon,  qu'elle  prenne  en  gage  ma  tête  et  mon 
corps  pour  lui  assurer  l'avenir.  Faut-il  ici  un  garant  qui 
réponde  de  moi?  Je  te  donnerai  l'Imam  Hassan  l'Élu,  et 
Aly,  dont  Dieu  est  toujours  satisfait,  et  avec  eux  le  Pro- 
phète lui-même  1 

l'imam  housseïn. 
Voilà  des  paroles  qui  viennent  de  l'âme.  (A  l'anditoire)  Soyez 
témoins,  vous  tous,  de  cet  excès  d'infortune,  soyez  té- 
moins de  cette  noce  de  douleur.  Deux  planètes,  Vénus  et 
Mercure  vont  opérer  leur  conjonction.  Soyez  témoins  de 
cette  réunion  d'une  lune  et  d'un  soleil. 

KASSEM  (à  l'auditoire). 

0  nouveaux  mariés!  soyez  témoins  de  notre  désespoir. 
Soyez  témoins  du  chagrin  des  fiancés  et  de  leur  malheur. 
L'ornement  de  tête  que  je  donnerai  à  la  jeune  fille  sera 
composé  des  gouttes  de  ma  gorge  ouverte.  Soyez  témoins 
pour  la  perle  que  me  livre  l'écrin  de  la  générosité 
deHousseïn. 

(Kassem  ra  s'asseoir  sur  un  trône  placé  h  l'autre  extrémité  du  sakou.) 
L'iMAM  HOUSSEÏN  (à  Zeynèb). 

0  triste  Zeynèb,  accablée  de  douleurs,  6  toi  qui,  hélas  I 
est  restée  entre  l'eau  et  le  feu,  voilà  les  moments  de  la 
noce,  ma  sœur.  Apporte  ici  ta  noble  personne. 


4M  LES  NOCES  DE  KASSEM. 

ZEYNfeB  (à  Hoosseln). 

0  toi,  levain  de  ma  joie,  cause  de  ma  vie,  tu  parles  de 
mariage  et  de  joie!  tu  m'imprimes  cent  marques  de  feu 
sur  le  cœur.  Mon  frère  Abbas  vient  de  subir  le  martyre  ; 
Aly-Ekbèr  palpite  encore  dans  les  flots  de  son  sang;  nous 
pleurons  toutes ,  nous  sommes  couvertes  de  vêtements 
•noirs;  comment  nous  occuper  de  plaisir  et  de  bien-être? 
Quand  on  a  sous  les  yeux  le  cadavre  de  quelqu'un  de  ces 
jeunes  gens,  on  ne  saurait  se  teindre  les  doigts  de  henné. 

l'imam  housseïn. 

0  affligée!  tu  parles  avec  raison.  L'édifice  de  notre  joie 

est  bien  fragile.  Fais  pourtant  un  effort,  ô  mon  éprouvée! 

va  auprès  deZobeydèh,  ma  fille.  Qu'elle  te  laisse  arranger 

et  parer  ses  cheveux  de  fée,  afin  qu'on  l'unisse  à  Rassem. 

(L'Imam  Housseïn  se  rasseoit  sur  son  trône.) 
ZEYNfeB  (se  parlant  à  el  e-même). 

O  mon  Dieu  I  jette  sur  moi  un  regard  de  miséricorde.  Il 
n'y  a  qu'une  seule  Zeynèb  et  cent  mille  chagrins,  (a  zobey- 
dèh)  O  bouche  pareille  £  un  bouton  de  fleurs  !  toi  qui  as  la 
couleur  de  la  rose  autour  de  l'oreille,  ô  lys  silencieux, 
malgré  tes  blanches  pétales  semblables  à  dix  langues, 
ouvre  tes  yeux  sur  mon  visage,  afin  que  je  te  dise  le  mes- 
sage de  ton  père. 

ZOBEYDÈH. 

O  ma  tante,  que  ma  tête  soit  la  rançon  de  tes  pieds!  que 
cent  filles  comme  Zobeydèh  soient  sacrifiées  pour  toi  ! 
Pourquoi  la  pléiade  reçoit-elle  la  visite  de  la  lune?  Pro- 
nonce sur  moi  l'ordre  de  mon  père. 

ZEYNÈB. 

O  lumière  du  cœur,  splendeur  des  yeux,  ton  père  te 
marie.  Il  prétend  unir  ta  puissance  d'aimer  à  un  autre 


LES  NOCES  DE  KÀSSEM.  415 

amour,  en  te  liant  à  Kassem  au  visage  de  lune.  L'ordre  de 
ton  père  n'est  pas  autre.  Dis-moi  ce  que  tu  décides. 

ZOBEYDÈH. 

0  ma  tante  I  par  ce  message,  par  cette  volonté,  tu  as 
mis  le  feu  dans  mon  âme.  0  ma  tante!  considère,  vois  :  le 
corps  d'Aly-Ekbèr  est  tombé,  lacéré  en  cent  lambeaux, 
sans  tête!  Il  ne  nous  convient  pas  de  penser  ni  à  la  joie 
ni  à  la  chambre  nuptiale.  Oh!  puissé-je  aller  dans  la 
chambre  nuptiale  du  tombeau! 

ZETNÈB. 

Par  Dieu  lui-même!  le  droit  est  du  côté  de  ton  père. 
Nous  ne  devons  ni  gémir,  ni  frapper  nos  mains  d'impa- 
tience. Hélas!  ton  père  a  prononcé  un  ordre  absolu. 
Qu'est-ce  qu'un  ordre?  Qu'est-ce  qu'absolu? Ton  père  est 
la  preuve  du  Livre  du  Créateur;  il  est  notre  roi,  il  est 
notre  maître. 

ZOBEYDÈH. 

0  ma  tante!,  bien  que  mes  cheveux  soient  emmêlés, 
quelle  violette  leur  comparerait  sa  tête?  Mon  père  est  roi. 
C'est  à  lui  de  savoir  ce  qui  est  bien  ;  s'il  veut  me  brûler, 
il  est  le  maître. 

(Elle  se  r asseoit.) 
ZEYNÈB  (à  l'imam  Housseïu). 

0  roi  assis  sur  le  trône  de  l'empire  de  l'univers,  que 
cent  existences  comme  celles  de  ta  Zeynèb  soient  ta  ran- 
çon! Se  pliant  à  tes  ordres,  mettant  de  côté  sa  douleur,  la 
triste  Zobeydèh  est  prête  à  obéir. 

(Zeynèb  se  rasseoit.) 
L'iMAM   HOUSSEÏN    (à  la  mère  de  Kassem,  sa  belle  sœur). 

0  bru  de  Fathemèh,  ô  mère  de  Kassem,  approche, 
voicHe  jour  du  mariage  de  ton  fils  :  viens  auprès  de  Kas- 
sem. J'entends  qu'à  cette  heure  la  joie  pénètre  dans  son 


41f>  LES  NOCES  DE  KASSEM. 

cœur  affligé.  Tu  n'en  savais  rien.  Viens  lui  porter  des 
souhaits  de  bonheur. 

LÀ   MÈRE  DE  KASSEM. 

0  héritier  du  vicaire  du  Dieu  juste,  du  Créateur,  or- 
donne-moi de  périr;  ne  me  parle  pas  de  noces  1  S'il  faut 
que  Zobeydèh  soit  une  épousée  et  Kassem  un  marié,  il 
n'y  a  pas  ici  de  henné,  il  n'y  a  pas  de  chambre  nuptiale  ; 
ce  ne  sera  pas  une  noce ,  mais  une  fête  de  douleur.  Parmi 
les  peines  et  les  douleurs  sans  remède,  quelle  est  celle-là  ? 
Mon  Kassem  se  marie.  Mais  où  sont  donc  ses  compagnons 
de  joie? 

l'imam  housseïn. 

Mère  de  Kassem,  tout  à  l'heure,  dans  la  plaine  d'an- 
goisse, la  tombe  servira  de  lit  nuptial,  et  le  linceul  sera 
la  robe  de  noces.  Ne  t'afflige  pas!  Kassem,  cette  lune 
brillante  va  dans  un  instant,  à  la  face  du  soleil,  teindre  ses 
mains  du  henné  de  son  propre  sang;  il  les  aura  rouges 
comme  la  planète  de  Mars.  Bieu  que  ton  fils,  ainsi  que  Jé- 
sus, semble,  depuis  la  mort  de  Hassan,  être  né  sans  père, 
console-toi  :  il  va  trouver  une  compagne,  de  même  que  le 
soleil  éclatant  est  associé  à  la  lune. 

la  mère  de  kassem. 

S'il  eh  est  ainsi,  ordonne,  Housseïn;  que  ta  sœur  invite 
à  la  noce  la  mère  désespérée  qui  pleure  la  mort  de  son 
Aly-Ekbèr.  Mon  pauvre  orphelin,  qui  n'a  pas  un  père 
pour  veiller  sur  lui,  va,  lui,  perdre  sa  mère,  il  l'a  déjà 
perdue!  Et  pourtant,  non,  me  voilà  encore I  je  suis 
encore  sa  mère!  0  Seigneur  !  qu'elle  meure,  cette  mère 
désespérée! 

l'imam,  housseïn. 

Mère  de  Kassem,  tu  tires  des  étincelles  de  mes  o£  Par 
la  vie  de  Kassem  I  tu  fais  jaillir  le  feu  de  mon  âme  en 


LES  NOCES  DE  KASSEM.  417 

m'adressant  de  telles  paroles.  Zeynèb,  ô  ma  sœur,  viens,  ô 
ma  Zeynèb  1  Les  cicatrices  de  mon  âme  sont  rouvertes. 
Viens,  viens,  ô  mon  Dieu  I  ô  mon  Dieu  I 

ZEYNÈB  (se  Jeyant). 

Mon  frère,  pourquoi  le  flambeau  de  ton  âme  pétille— t-il 
ainsi?  Te  voilà  pleurant  encore  I  tes  sœurè  Koulsoum  et 
Zeynèb  sont-elles  mortes?  Mon  cœur  tombe  dans  la  stupeur 
en  entendant  tes  gémissements  et  tes  cris.  Puisse-t-elle 
mourir,  ta  sœur  Zeynèb I  que  veux-tu  dire  avec  tes  appels 
à  Dieu? 

L'iMAM  HOUSSEÏN  (montrant  sa  belle-sœur,  mère  de  Rassem.) 

Voilà  cette  femme  qui  veut  nous  réjouir  le  cœur  et 
l'âme  I  Elle  a  l'idée  de  réunir  autour  de  Rassem  des  com- 
pagnons de  joie,  et  maintenant,  suivant  les  rites  ordi- 
naires, elle  entend  t'inviter,  toi  et  Omm-Leyla,  la  vieille 
mère  du  déplorable  Aly-Ekbèr,  à  la  fête  que  nous  prépa- 
rons. 

ZEYNÈB. 

O  mon  Housseïn,  épargne-moi  les  cérémonies  et  les 
rites  ;  la  couleur  du  sang  d' Aly-Ekbèr  est  autour  de  mes 
doigts,  (a  ia  mère  de  Rassem.)  O  mère  de  Kassem,  le  cœur  de 
Zeynèb  s'est  brisé  sous  tes  paroles  1  Omm-Leyla  est  assez 
dispensée  de  paraître  à  la  noce.  Pourtant,  va  toi-même,  si 
tu  veux;  invite-la  avec  ses  yeux  noyés  de  larmes.  Cela 
ne  regarde  que  toi,  Kassem,  Omm-Leyla  elle-même  et  le 
cadavre  d'Aly  Ekbèr  ! 

(Elle  se  rasseoit.) 
LA   MÈRE   DE   RASSEM  (à  l'auditoire). 

Que  dirai-je,  ô  Musulmans,  moi  qui  suis  sans  amis  et 
sans  soutien,  que  dirai-je  en  présence  de  la  mère  désolée 
du  déplorable  Aly-Ekbèr? 


448  LBS  NOCES  DE  RASS&lt. 

OMM-LEYLA  (mère  d' Aly-Ekbèr,  attise  près  du  cadarre,  et  lai  parlant). 

Ressemblance  parfaite  du  visage  du  Prophète,  déplo- 
rable Aly-Ekbèr ,  toi  que  les  poignards  ont  déchiré  en 
cent  lambeaux,  déplorable  Aly-Ekbèr  I  A  Medine,  au  mi- 
lieu des  cris  de  joie,  j'avais  taillé  déjà  tes  vêtements  de 
noce  ;  et  voilà  que  tu  as  butté  en  chemin,  déplorable  Aly- 
Ekbèr! 

LA   HÈRE  DE   KASSEM   (à  l'auditoire). 

J'ai  honte,  6  mes  amis,  de  proposer  à  cette  affligée  de 
venir  à  des  noces,  quand  elle  est  là,  occupée  à  verser  des 
larmes  sur  son  fils  mort! 

OMM-LEYLA  (à  l'auditoire). 

Musulmans!  dans  ce  monde  périssable,  quelle  femme  a 
reçu  comme  moi  le  coup  de  la  mort  d'un  tel  fils?  Mon 
Aly-Ekbèr  !  rameau  sans  feuilles  dans  le  jardin  de  mon 
cœur,  déplorable,  déplorable  enfant!  Relève-toi,  cyprès 
de  mon  âme!  ne  reste  pas  ainsi  étendu!  Il  avait  dix-huit 
ans,  dix  huit  ans!  Il  était  si  jeune  ! ...  Je  t'ai  taillé  des  ha- 
bits de  noce,  tu  ne  les  a  pas  mis,  et  moi,  j'ai  déchiré  les 
miens;  je  croyais  pourtant  bien  te  voir  marié,  et  je  ne 
savais  pas  que  je  serais  assise  ici,  pleurant  ta  mort.  Mais 
mon  espoir  est  long  et  ma  vie  sera  courte  ;  il  n'y  a  rien  à 
faire  si  ce  n'est  de  chanter  les  louanges  de  Dieu  et  de  dire: 
gloire  à  lui  ! 

LA   MÈRE   DE   KASSEM   (à  Omm-Leyla). 

Il  faut  que  je  t'adresse  une  requête  que  m'imposent  les 
circonstances. 

OMM-LEYLA. 

0  rossignol,  gazouille  ce  que  tu  veux. 

LA   MÈRE  DE  KASSEM. 

Pourquoi  restes-tu  ainsi  affaissée  et  désolée? 


*  LES  NOCES  DE  KASSEM.  419 

OMMHLEYLÀ. 

Mon  fils  est  devenu  celui  de  la  mort,  ma  sœur. 

LÀ   MÈRE   DE    KASSEM. 

Puissé-je  mourir  de  ta  douleur  I  mais  jusques  à  quand 
ton  cœur  restera-t-il  ainsi  à  pétiller  sans  donner  de 
lumière?  % 

OMM-LEYLA. 

Que  peut  faire  une  mère  dont  le  fils  est  mort? 

LÀ   MÈRE   DE   KASSEM. 

Viens  t'asseoir  un  instant  dans  un  coin  de  ma  tente. 

OMM-LEYLA. 

Quel  désir,  dis-moi,  as-tu  dans  le  cœur? 

LA   MÈRE   DE   KASSEM. 

J'ai  honte  de  t'en  parler. 

OMM-LEYLA. 

N'aie  pas  honte,  sœur,  ne  te  trouble  pas. 

LÀ   MÈRE   DE  KASSEM. 

Housseïn  veut  faire  une  noce  de  douleur. 

OMM-LEYLA. 

Que  la  noce  que  veut  flaire  Housseïn  soit  heureuse  I 

LÀ   MÈRE   DE   KASSEM. 

Fixe  tes  yeux  sur  le  pauvre  Kassem,  privé  de  son  père. 

OMM-LEYLA. 

Fixe  tes  yeux  sur  mon  pauvre  Aly-Ekbèr  haché  en  mor- 
ceaux! 

là  mère,  de  kàssem. 
Mon  fils  n'a  pas  de  père  pour  veiller  sur  sa  tête. 

OMM-LEYLA  (à  l'auditoire). 

0  jeunes  gens!  mon  Aly-Ekbèr  n'a  plus  de  tête  ! 


420  LES  NOCES  DE  KASSEM. .  * 

LA  MÈRB   DE   KASSEM. 

Viens,  sœur,  viens  près  de  Kassem,  viens  lui  teindre  les 
mains  de  henné. 

OMM-LEYLA. 

Les  cheveux  d'Aly-Ekbèr  sont  encore  humides  de  sang! 

LA   MÈRE   DB   KASSEM. 

Tu  ne  veux  donc  pas,  sœur,  venir  à  cette  noce? 

OMM-LEYLA. 

Se  peut-il,  6  mon  Dieu,  que  tu  sois  à  ce  point  sans 
tendresse  pour  moi  et  sans  émotion  devant  ma  douleur  I 

LA   MÈRE   DB   KASSEM. 

Viens,  mets  sur  ta  tête  cette  étoffe  à  fleurs  d'or. 

OMM-LEYLA. 

Retire  ta  main  de  ma  tête!...  6  Dieu  grand! 

LA  MÈRB   DE   KASSEM. 

Prends  ce  vêtement  doré ,  vois  mon  trouble  et  mon 
angoisse. 

OMM-LEYLA. 

^  Je  suis  vêtue  du  sang  d'Aly-Ekbèr. 

LA   MÈRB   DE   KASSEM. 

Sois  généreuse;  viens,  mon  fils  est  si  jeune. 

OMM-LEYLA   («'écriant). 

Viens  à  mon  secours,  6  Zeynèb  !  protége-moi  ! 

ZEYNÈB  (se  levane); 

Me  voilà,  6  Omm-Leyla  la  désolée,  me  voilà,  moi  qui 
suis  la  sœur  du  souverain  de  la  Foi!  Si  tu  es  mère,  moi 
je  suis  mère  aussi,  et  j'ai  aussi  de  mes  ongles  déchiré  ma 
poitrine  pour  la  mort  de  notre  Aly-Ekbèr. 

L'IMAM   HOUSSEÏN   (sur  son  trône). 

Jusqu'à  quand  gémirez-vous ,  mes  rossignols?  cessez 
de  vous  lamenter;  teignez  vos  pieds  et  vos  mains  de 


LES  NOCES  DE  KASSEM.  421 

henné  en  l'honneur  de  la  noce  de  Kassem!  Occupe-toi  un 
instant,  A  Zeynèb,  de  la  joie  de  Rassem;  revêts  le  pau- 
vre fils  de  Hassan  des  vêtements  de  noce. 

(Les  femmes  et  les  enfants  entourent  Kassem,  assis  sur  son  trône,  loi 
jettent  de  l'eau  de  rose,  lui  attachent  des  bracelets  et  des  colliers,  et 
répandent  des  dragées  autour  de  lui.) 

ZEYNÈB  (parant  Zobeydèh). 

0  Zobeydèh-Fathemèh!  revêts  une  robe  d'or,  revéts-là. 
Hélas I  ô  nouvelle  mariée  au  cœur  blessé;  orne-toi,  orne- 
toi,  hélas  I  Remercions  Dieu  de  cette  nouvelle  mariée  qui 
vient  baiser  les  yeux  de  Kassem? 

LA   MÈRE   DE   KASSEM  (à  l'auditoire). 

O  mes  amis,  versez  de  l'eau  de  rose  :  voilà  une  noce, 
voilà  une  noce,  hélas  1  Écriez-vous  :  «  Qu'ils  soient  heu- 
reux I  des  baisers,  des  baisers,  hélas!  » 

ZEYNÈB. 

Assieds-toi  sur  le  trône,  Zobeydèh-Fathemèh,  ma  bien- 
aimée,  ma  bien-aimée,  hélas I  je  verserai  sur  ta  tête  les 
bonbons  de  noces,  les  bonbons,  hélas  I 

(Zobeydèh  s'asseoit  à  côté  de  Kassem,  avec  un  voile  doré  sur  la  tête.) 
LA   MÈRE  DE   KASSEM. 

Kassem,  sur  tes  mains  je  mettrai  le  henné,  le  henné, 
hélas!  Je  ferai  jaillir  de  mon  cœur  la  lumière  de  la  joie  ; 
de  la  joie,  hélas!  Où  sont  tes  amis?  où  sont  ceux  qui 
doivent  te  teindre  de  henné?  Mon  enfant,  que  ta  noce, 
que  ta  joie  soient  heureuses!  que  la  fleur  du  bonheur  soit 
toujours  sur  ta  tête! 

ZEYNÈB. 

Et  toi,  Fathemèh-Soghra,  où  es-tu,  mon  enfant,  que 
je  ne  te  vois  pas  avec  nous  dans  ce  désert?  Où  es-tu,  pour 
teindre  aussi  de  henné  le  bout  de  ta  chevelure  ;  de  ta  che- 
velure, hélas!  O  Seigneur  Dieu!  que  la  main  de  la  douleur 
se  retire  de  Kassem ,  l'honneur  du  monde  ! 

<1V 


422  LRS  NOCES  DE  KA8SEM. 

OMM-LEYLA. 

Que  je  sois  la  rançon  de  ta  vie,  ô  souverain  des  servi- 
teurs de  Dieul  j'ai  une  prière  à  t' adresser,  6  Imam  de  la 
foi!  Maintenant  qu'Aly-Ekbèr,  parti  subitement,  emporté 
par  la  mort,  laisse  mon  cœur  désespéré  de  l'avoir  vu 
tomber  au  premier  souffle  d'automne,  permets,  6  roi  de 
Médine  et  de  Betba,  que  pour  Aly-Ekbèr  lui-même  je  dis- 
pose une  chambre  nuptiale. 

l'imam  housseïn. 

Va,  mère  d' Aly-Ekbèr,  prépare  les  cérémonies  de  la 
noce  pour  le  cadavre  de  ton  fils! 

OMM-LEYLA  (à  l'auditoire). 

Femmes,  qui  pleurez,  au  nom  du  Prophète,  apportez 
ici  la  litière  nuptiale  d' Aly-Ekbèr!  L'automne  est  venu, 
la  douleur  m'a  détruite;  j'ai  le  cœur  en  cendres,  les  yeux 
noyés.  Toutes  les  fleurs  lèvent  leurs  têtes  au-dessus  du 
sol,  hormis  ma  fleur...  elle  courbe  sa  tête. 

L  IMAM   HOUSSEÏN  (se  le  Tant  et  s'avançant  vers  le  cadavre:  les  femmes  et 
les  enfants  couvrent  leurs  têtes  de  sable.) 

Les  puissances  du  chagrin  ont  de  nouveau  envahi  mon 
âme.  Les  espérances  trompées  d' Aly-Ekbèr  me  sont  reve- 
nues à  la  mémoire!  Prends  mon  bras,  ô  Zeynèb  l'Excelr 
lente,  mène-moi  là  où  la  place  de  l'âme  d' Aly-Ekbèr  est 
vide,  (il  se  place  devant  le  cadavre)  A  ton  corps  humide  de  sang, 
ô  Aly-Ekbèr,  salut!  O  jeune  homme  renversé  de  ton  siège, 
ô  Aly-Ekbèr,  salut!  Cher  fils,  pourquoi  ne  me  consoles-tu 
pas?  pourquoi  ne  réponds-tu  pas  à  mon  salut?  Ouvre  tes 
yeux  sur  mon  visage,  ô  Aly-Ekbèr!  moi  aussi,  moi  Hous- 
seïn, je  suis  ton  père,  regarde-moi,  ô  Aly-Ekbèr!  Est-ce 
que  ton  âme  désolée  serait  mécontente  de  moi  parce  que, 
lumière  de  mes  yeux,  je  n'ai  pas  pris  soin  de  te  donner 
une  épouse?  moi,  ton  père,  moi  qui  meurs  de  soif,  je  n'ai 


LES  NOCES  DE  KASSEM.  423 

jamais  rien  vu  jusqu'ici  qu'on  pût  te  reprocher,  et  cepen- 
dant, me-voilà  devant  toi,  moi,  Housseïn,  et  toi,  tu  restes 
couché!  Pourquoi  me  manquer  de  respect?  ne  m'offense 
pas  ainsi  en  vue  de  l'ennemi.  Je  te  conduirai  au  lit  nup- 
tial. Baise  ma  mainl  Les  flèches  et  les  lances  ont  traversé 
ton  corps  délicat.  A  quoi  cela  conduit-il  qu'à  faire  mourir 
Housseïn  de  chagrin?  Cette  douleur  que  tu  me  donnes  a 
fait  de  moi,  en  un  instant,  un  vieillard  accablé  :  vois, 
comme,  à  tes  côtés,  je  tombe  sur  la  terre! 

(Les  femmes  et  les  enfants  se  couvrent  de  sable.) 
OMM-LEYLÀ. 

Tu  n'avais  pas  coutume  d'être  ainsi  sans  égards,  mon 
Aly-Ekbèrl  Voilà  Housseïn  debout,  et  tu  restes  couché  en 
présence  de  ton  père?  Ne  pleure  pas  ainsi,  mon  Housseïn, 
que  je  te  serve  de  rançon,  et  que  des  milliers  d' Aly-Ek- 
bèr comme  le  mien  t'en  servent  également  I 

l'imam  housseïn. 
0  femmes,  modérez  vos  transports  par  amour  pour  Zo- 
beydèh-Fathemèh.  Amenez  ma  fille,  ô  filles  de  Fathemèh. 
Avance  dans  la  chambre  nuptiale,  6  Kassem,  afin  que  je 
remette  en  ta  main  la  main  d'épousée  de  cette  pauvre 
Zobeydèh-Fathemèh.  Fathemèh-Soghra,  où  est-elle,  pour 
habiller  la  mariée?  Oh,  si  cette  noce  avait  eu  lieu  au  temps 
où  vivait  Fathemèh l  ! 

ZEYNÈB. 

Il  convient  maintenant  que  les  femmes  prononcent  les 
bénédictions  d'usage.  Apportez  les  bouquets  de  fleurs  pour 
le  fiancé.  Et  toi,  Kassem,  bouton  de  rose  du  jardin  du 

1.  Ici,  je  cherche  à  bien  distinguer  entre  les  trois  Fathemèh  celle 
dont  il  est  question.  Le  texte,  au  contraire,  fait  consister  sa  beauté  à 
es  confondre  dans  l'esprit  de  l'auditeur. 


424  LES  NOCES  DE  KASSEM. 

cœur  de  l'Imam  Hassan,  attache  tes  regards  brillants  de 
joie  sur  le  visage  de  la  fille  de  ta  tante  I 

OMM-LBYLA   (parlant  tu  cadavre  d'Aly-Ekbèr). 

Les  voilà  toutes ,  6  mon  fils,  les  voilà  qui  offrent  des 
fleurs  à  Kassem;  mais  moi,  je  lui  donnerai  en  place  une 
partie  de  ta  tresse,  (a  Kaasem)  Puissé-je  être  ta  rançon,  à  toi, 
6  Kassem,  qui  vas  contempler J' objet  encore  inconnu  de  ton 
désir  I  Mon  Aly-Ekbèr  t'adresse  ses  vœux  de  bonheur. 

KASSEM   ET  SA  FIANCÉE  (ensemble). 

Aly-Ekbèr,  où  es-tu?  ta  place  est  vide  1  dans  ce  monde 
mauvais  ta  place  est  videl 

(On  Toit  entrer  dans  le  tekyèh  des  musiciens  jouant  de  la  flûte  et  dn 
tambourin  ;  des  palefreniers  mènent  des  cheyaux  richement  harnachés 
et  couterts  de  honsses  brodées.  Kassem  monte  sur  un  d'eui  et  est 
conduit  en  cérémonie  par  les  enfants  et  les  femmes,  à  l'exception 
d'Omm-Leyla.  On  lui  jette  des  fleurs.  Derrière  lui  marchent  des  musi- 
ciens, jouant  des  airs  funèbres  et  conduisant  une  litière  drapée  de 
noir,  qui  est  destinée  à  Aly-Ekbèr. 

Ici  la  scène  est  supposée  changer.  On  est  dans  le  désert,  à  l'extérieur 
des  tentes  des  Imams,  entre  elles  et  les  troupes  syriennes.  Fanfares 
de  tambours ,  de  trompettes  et  de  kernas.  Paraissent  le  général 
Yéiyd,  lbn-Sayd,  et  Shemr.) 

IBN-SAYD  (à  Shems). 

Que  signifient  ces  gémissements  et  ces  lamentations  sur 
le  champ  de  bataille,  A  Shemr? 

SHEMR. 

Il  se  peut  que  ces  pleurs  de  gazelle  soient  des  plaintes 
poussées  par  ceux  qui  meurent  de  soif. 

IBN-SAYD. 

Il  semblerait  que  c'est  une  noce  I  on  entend  le  bruit  des 
mains  frappées  Tune  contre  l'autre  I 

SHEMR. 

Ce  doit  être  une  scène  de  douleur.  Les  femmes  se  meur- 
trissent la  poitrine  et  la  tête. 


LES  NOCES  DE  KASSEM.  425 

IBN-SAYD. 

Les  cris  d'une  femme  arrivent  à  mon  oreille.  Elle  pleure 
un  mort. 

SHEMR. 

C'est  Omm-Leyla,  la  vieille  mère  d'Aly-Ekbèr,  qui  vient 
d'être  tuè. 

IBN-SAYD. 

Le  roi  de  la  Foi  célèbre  cependant,  ce  semble,  une  noce 
dans  ce  désert. 

SHEMR. 

Pour  qui  irait-il  faire  une  noce  et  donner  des  baisers 
sur  les  yeux? 

IBN-SAYD. 

Il  marie  Kassem  afin  de  le  rendre  content. 

SHEMR. 

Autorise-moi  à  leur  porter  mes  vœux  de  bonheur. 

IBN-SAYD. 

11  t'est  permis,  va!  prononce  des  vœux  de  bonheur  sur 
le  roi,  abandonné  de  l'univers  entier,  et  fais  de  même  pour 
moi,  pour  Ibn-Ziyyad  et  pour  Yézidl 

SHEMR  (d'une  yoix  insultante  à  l'Imam  Housseïn). 

0  fleur  du  Jardin  des  créatures,  reçois  mes  vœux  !  Pour 
la  joie  de  Kassem,  ton  gendre,  reçois  mes  vœuxl  Le 
monde  ne  se  souvient  de  rien  de  pareil  à  cette  fête  de 
noce  que  tu  donnes  aujourd'hui.  Reçois  mes  vœuxl  il 
se  peut  que  cette  assemblée  de  fête  soit  bientôt  changée 
violemment  en  une  assemblée  de  deuil,  Reçois  mes  vœuxl 
et  après  t' avoir  offert  mes  vœux,  j'annonce  à  Kassem 
qu'il  lui  faut  se  préparer  au  martyre. 

(Shemr  sort.  —  On  se  retrouve  dans  l'enceinte  des  tentes,) 

24. 


426  LES  NOCES  DE  KASSEM. 

L'IMAM   HOUSSBÏN  (sor  son  trône). 

Que  de  pleurs  pour  ta  dureté,  6  ciel  d'azur  I  quelles  flè- 
ches tu  fais  pénétrer  dans  le  fond  de  mon  âme!  le  destin, 
pour  me  tuer,  tient  déjà  la  corde  prête;  le  sort  brandit 
dans  sa  main  le  poignard  de  la  violence.  Où  irai-je, 
que  faire,  quelle  ressource  trouver?  irai-je  en  Chine,  au 
Khatay  ou  dans  l'Inde,  l'Anatolie  ou  l'Europe? 

KASSEM  (à  l'Iman). 

Pour  Dieul  jusqu'à  quand  resteras-tu  ainsi  la  tête 
baissée  et  le  cœur  serré,  ô  mon  oncle?  Il  ne  convient  pas 
qu'un  homme  d'honneur  demeure  accablé  sous  le  poids. 
Cette  noce,  ô  mon  Dieu  !  je  n'en  ai  rien  vu  encore  que  de 
la  douleur,  (a  zobeydèh)  Que  Dieu  te  garde!  car  pour  moi,  je 
te  quitte,  ô  ma  fiancée  I 

(Il  l'embrasse.) 
ZOBEYDÈH  (lai  rendant  ses  caresses). 

Toi,  dont  la  taille  élancée  est  celle  du  cyprès,  marche 
doucement,  doucement;  interroge  ce  triste  moment,  dou- 
cement, doucement  ! 

KASSEM. 

Rameau  fleuri,  pleure  comme  le  rossignol,  doucement, 
doucement!  Tire  de  ton  cœur  ses  soupirs  enflammés,  dou  ■ 
cernent,  doucement  ! 

ZOBEYDÈH. 

Fils  de  mon  oncle,  la  fumée  de  la  douleur  tourbillonne 
dans  mon  âme.  Viens,  assieds-toi,  calme  l'embrasement 
de  ton  cœur,  doucement,  doucement! 

KASSEM. 

.  Toi,  dont  les  cheveux  de  jacinthe  s'enroulent  en  boucles 
rondes  comme  le  fruit  du  noisetier,  remplis  de  pleurs  tes 
yeux  qui  semblent  des  amandes;  laisse  tomber  le  jus  de 


LES  NOCES  DE  KÂSSEM.  427 

la  grenade  sur  les  feuilles  de  la  rose,  doucement,  douce- 
ment ! 

ZOBEYDÈH. 

0  viens!  reste  un  moment  assis;  l'éclat  de  ton  visage 
est  le  flambeau  qui,  tous,  nous  éclaire;  laisse-moi  tourner 
autour  de  toi,  comme  le  papillon,  doucement,  douce- 
ment I 

(Zobeydèh  accomplit  autour  de  ILassem  l'ancien  rile  de  respect  et  d'affec- 
tion en  tournant  autour  de  lui.) 

KASSEM. 

Tu  me  troubles,  6  ma  nouvelle,  ma  triste  épousée!  tu 
enlèves  à  mes  mains  les  rênes  de  ma  volonté,  doucement, 

doucement!  (Kassem  se  lèye  n,our  s'éloigner,  Zobeydèh  le  retient  par  le 

bord  de  son  habit).  Laisse  aller  mon  vêtement;  nous  ne  dépen- 
dons pas  de  nous-mêmes  ! 

ZOBEYDÈH. 

Ne  retire  pas  de  ma  main  le  pan  de  ton  habit!  je  n'ai 
plus  de  force,  je  n'ai  plus  de  résignation! 

KASSEM. 

Que  dis-tu?  et  depuis  quand  donc  les  nouvelles  mariées 
éprouvent-elles  un  autre  sentiment  que  la  joie? 

ZOBEYDÈH. 

Les  gens  disent  quelquefois  :  Telle  fiancée  a  porté  mal- 
heur! 

KASSEM. 

Hélas!  ce  voile  doré  qui  pare  en  ce  moment  ta  tête  n'y 
restera  pas. 

ZOBEYDEH. 

Non.  Sur  ma  tête  je  mettrai  un  voile  noir  s'il  faut  que 
je  sois  loin  de  toi. 

KASSEM. 

Ne  t'afflige  pas,  tu  t'en  iras  captive  avec  ma  tante. 


42*  LES  NOCES  DE  KA8SEM. 

ZOBEYDÈH. 

A  qui  me  confieras-tu,  toi  qui  t'en  vas  si  ardent? 

(Kassem  l'embrasse  encore  et  la  quitte.  Elle  se  rasseoit.) 
KASSEM  (à  l'Imam  Honsseln.) 

0  roi  sans  ressources  et  sans  armée,  souverain  dont 
les  paroles  sont  douces,  arrange  toi-même  le  linceul 
autour  du  corps  de  ton  Kassem,  aux  lèvres  de  sucre. 

l'imam  housseïn. 
0  rossignol  du  verger  divin  du  martyre!  je  te  déchire 
ta  chemise  comme  on  déchire  la  pétale  d'une  fleur.  Voilà 
ton  linceuil,  je  te  rattache!  J'embrasse  ton  visage,  cette 
lune  !  Il  n'y  a  pas  de  terreur,  pas  d'espoir,  sinon  par 
Dieu! 

(Kassem  parait,  soi  Tant  l'usage  des  Arabes ,  an  moment  de  livrer  un 
combat  mortel ,  enveloppé  dans  son  linceul ,  qui  entoure  ses  épaules  et 
sa  taille.) 

KASSEM. 

Cent  remercîments  de  ce  que,  par  la  bonté  de  mon  gé- 
néreux oncle,  le  moment  arrive  où  je  vais  porter  ma  vie 
à  la  somme  des  vies  !  Il  est  temps  qu'elle  sorte  de  l'inté- 
rieur de  sa  coquille,  la  perle  isolée,  et  qu'elle  aille  se 
placer  au  coin  de  la  couronne  de  l'Être  Souverain. 

ABDOULLAH  (tout  jeune  enfant,  frère  de  Kassem.) 

Vois,  frère,  dans  le  chagrin  qui  me  presse  je  ne  suis 
plus  maître  de  moi  I 

KASSEM. 

Je  vais  rejoindre  notre  père  Hassan,  mon  frère.  Je  vais 
lui  porter  des  nouvelles  de  Housseïn. 

ABDOULLAH. 

Si  tu  vas  combattre  l'infidèle,  je  ne  veux  pas;  je  ne 
veux  pas! 


LES  NOCES  DE  RÂSSEM.  429. 

KASSEM. 

Laisse-moi  partir,  toi  dont  je  suis  la  rançon  1  Laisse- 
moi  donner  ma  vie  pour  notre  oncle. 

ABDOULLAH. 

Je  pensais  qu'au  jour  de  tes  noces  j'allais  porter  de- 
vant toi  deux  flambeaux  allumés. 

KASSEM. 

En  place  de  deux  flambeaux  de  joie,  tu  allumeras  les 
lumières  sur  ma  tombe. 

ABDOULLAH. 

A  qui  recommanderas-tu  ta  mariée?  Mon  cœur  est  plein 
de  douleur  pour  elle. 

KASSEM. 

Viens I  je  remets  en  tes  mains  la  mariée  que  j'aban- 
donne sans  soutien  dans  ce  désert. 

ABDOULLAH. 

Et  moi,  dans  les  mains  de  qui  me  confieras-tu,  moi, 
dont  la  tête  est  la  rançon  de  tes  pieds  I 

KASSEM. 

Je  te  confierai,  6  mon  frère,  aux  mains  de  notre  .oncle 
auguste.  (A  Housseïn.)  0  mon  oncle,  mon  oncle,  mon  cher 
oncle,  je  te  recommande  Abdoullah  ;  A  Housseïn  I  0  lu- 
mière de  mes  yeux  I  je  remets  sa  main  dans  la  tienne.  Il 
est  sans  soutien  et  sans  amis;  ô  mon  oncle,  protége-le. 
Après  moi,  à  chaque  instant,  il  faudra  tâcher  de  distraire 
sa  douleur. 

l'imam  housseïn. 

Mon  corps  succombe  au  chagrin  de  ces  deux  enfants 
sans  père.  Vois  l'état  où  je  suis,  6  éternel  I  O  juste I  Ab- 
doullah est  l'âme  de  son  oncle;  il  est  le  chéri  de  mon 
cœur  ;  il  est  le  souvenir  de  Hassan,  le  seigneur  des 
hommes. 


430  LES  NOCES  DE  KASSEM. 

KASSEM  (à  Zobeydèh.) 

Viens,  ma  fiancée,  que  je  te  regarde  encore  une  fois, 
que  je  cueille  une  fleur  de  joie  du  jardin  de  ton  visage! 

(Ils  s'embrassent) 
EASSEM   ET   ZOBBYDÈH  (ensemble  à  l'auditoire.) 

Amis!  privés  de  ceux  que  vous  aimez,  pleurez  sur 
la  séparation.  Mes  amis,  malheur,  malheur  sur  la  sépa- 
ration! La  séparation  nous  tue;  que  Dieu  retire  notre 
malheur  ! 

KASSEM. 

Notre  prochaine  entrevue  sera  à  la  résurrection.  0  fa- 
mille sacrée,  adieu  ! 

OMM-LEYLA. 

Rançon  de  mon  âme,  6  mon  KassemI  mon  chéri!  Pour- 
quoi n'as-tu  pas  dit  adieu  au  cadavre  de  mon  Aly-Ekbèr? 

KASSEM  (debout  ànprès  du  mort.) 

Aly-Ekbèr,  fils  de  mon  oncle,  mon  vaillant!  si  jeune, 
livré  à  la  mort!  moi  aussi  jeune,  me  voilà  sans  espérance  ! 
Le  sabre  et  le  poignard  t'ont  mis  en  cent  lambeaux.  Hélas! 
je  n'ai  pas  vu  tes  noces.  Bien  qu'en  ce  moment  nous 
soyons  séparés,  ne  t'afflige  pas,  j'arrive  derrière  toi. 

OMM-LEYLA  (à  Kassem.) 

Quand  tu  vas  entrer,  les  yeux  humides,  dans  le  jardin 
du  paradis,  baise  pour  moi  la  tête  d'Aly-Ekbèr. 

(Faofare.  Un  palefrenier  amène  un  cheval  de  bataille;  Kassem  le  monte 
et  prend  nn  bonclier  :  entrent  Ibn-Sayd,  Shemr  et  des  soldats  vêtus 
de  cottes  de  mailles.) 

KASSEM  (le  sabre  à  la  main,  à  l'ennemi  ) 

0  renards  astucieux  et  féroces,  lequel  de  vous  viendra 
se  mesurer  avec  moi?  Moi  aussi,  je  suis  un  fruit  royal  de 
l'arbre  ;  moi  aussi  je  suis  un  ornement  et  un  bijou  de  la 
couronne  et  du  trône;  moi  aussi,  je  suis  un  des  rayons 


LES  NOCES  DE  KASSEM.  431 

des  deux  astres  souverains  :  je  suis  le  fils  de  Hassan  et  le 
neveu  de  Housseïn  ! 

SHEMR. 

Soldats I  prenez  sa  vie  comptant!  Rendez  ses  amis  té- 
moins de  sa  mortl 

KASSEM. 

0  main  de  Dieu,  lumière  demesyeux,  Imam  Housseïn, 
regarde-moi  I  0  souverain,  lune  favorable,  regarde-moi  I 

(Fanfare,  bataille,  Kassem  et  les  Syriens  sortent  du  tekjèh  en  se  battant; 
on  les  perd  de  yue.) 

L'IMAM  HOUSSEÏN  (assis  snr  son  trône.) 

0  orphelins,  tirez  de  votre  corps  des  soupirs  de  cha- 
grin. Placez  tous  le  Koran  sur  votre  tête.  Des  prières 
pour  Kassem  sont  ici  un  devoir  impérieux;  car  il  est  seul 
dans  la  bataille,  et,  il  n'y  a  qu'un  instant,  il  est  devenu  le 

gendre  de  HoUSSeïn .  (Toutes  les  femmes  et  les  enfants,  avec  le  Koran 
sur  lear  tôte,  se   couvrent  de  sable).  0    Seigneur   Dieu  1    pour  l'a- 

mourdu  Prophète  I 

ZOBEYDÈH  (cachée  derrière  la  tente.). 

0  Pieu,  6  mon  maître,  amen,  amenl 
l'imam  housseïn. 

Aly,  époux  de  Fathemèh,  la  dame  de  la  Résurrection, 
accorde  la  victoire  à  Rassem  qui  combat  sans  aide  I  garde- 
le  de  la  méchanceté  de  Azrek  le  maudit. 

ZOBETDÈH. 

0  Dieu,  ô  mon  maître,  amen,  amen  I 

L'iMAM  HOUSSEÏN  (à  Zeynèb.) 

Ces  gémissements  plaintifs,  ma  sœur,  de  quel  être  mal- 
heureux viennent-ils?  Qui  est  là,  derrière  la  tente?  qui 
répond  amen  ? 

ZEYNÈB. 

Ces  cris  viennent  de  l'épouse  désespérée  de  Kassem, 


432  LES  50CBS  DE  KASSEM. 

dont  les  yeux  roulent  des  parles  par  le  chagrin  qu'elle 
souffre  pour  son  mari. 

L'IMAM   HOtSSIÏH    àZonerdèh.) 

O  épousée  !  6  cœur  soucieux  de  mon  gendre  Kassem  ! 
ne  tire  pas  de  pareils  sanglots  de  ta  poitrine  endolorie. 

(Fanfare.  Rentre  lassent,  il  descend  de  cheval  et  s'approche  de  Hosstein; 

les  femmes  et  les  enfants  l'entourent.) 

KASSEM. 

Mon  oncle,  tu  es  roi!  Kassem  est  ton  chef  de  guerre! 
écoute  ce  que  je  vais  dire  :  Que  ma  vie  soit  la  rançon  de 
ton  chagrin  !  Quand  un  général  remporte  la  victoire,  il 
reçoit  un  présent  d'honneur;  Kassem  a  triomphé,  6  mo- 
narque puissant!  Le  général  des  troupes  de  Syrie,  Azrek, 
a  été  renversé  par  mon  sabre  baigné  dans  son  sang.  J'ai 
fait  reculer  les  rangs  de  l'armée  impie.  Honore  Kassem 
d'un  présent,  puisqu'il  est  ton  soldat.  Vois,  ton  gendre 
est  le  chef  et  le  général  de  tes  fidèles. 
l'imam  housseïn. 

Que  je  sois  la  rançon  de  ton  visage  !  parle  :  quel  pré- 
sent veux-tu  ?  Que  je  sois  la  rançon  de  la  force  de  ton 
bras,  parlo  :  quel  présent  veux-tu?  Que  je  sois  la  rançon 
de  ta  main  et  de  ton  glaive,  parle  :  quel  présent  veux- 
tu  ?  Jo  ne  te  refuse  pas  mon  âme,  parle  :  quel  présent 
voux-tu  ? 

KASSEM. 

Ma  langue  s'est  desséchée  dans  ma  bouche,  6  mon 
oncle.  Le  présent  que  je  veux,  c'est  dp  l'eau. 
l'imam  housseïn. 

Tu  me  couvres  de  honte,  Kassem!  que  faire?  Tu  veux 
de  l'oau;  il  n'y- a  pas  d'eau. 

KASSEM. 

Si  je  pouvais  humecter  ma  bouche,  j'en  finirais  avec  les 
gen»  de  Koufa. 


LES  NOCES  DE' KASSEM.  .433 

L'iMAM   HOUSSEÏN. 

Par  ma  vie,  je  n'ai  pas  une  goutte  d'eau! 

KASSEM. 

Si  cela  était  permis,  j'humecterais  ma  bouche  de  mon 
propre  sang. 

L'iJHAM   HOUSSEÏN. 

Cher  enfant,  que  puis-je  faire  contre  les  défenses  du 
Prophète*? 

KASSEM. 

Je  t'en  supplie,  fais  en  sorte  que  mes  lèvres  soient  seu- 
lement mouillées,  et,  je  te  l'assure,  je  serai  vainqueur 
des  ennemis. 

L'iMAM   HOUSSEÏN  (posant  sa  bouche  sur  celle  de  Kassem). 

Va  maintenant,  et  qu'Aly,  fils  d'Aboutaleb,  te  conduise 
dans  le  droit  chemin  ! 

LA  MÈRE  DE  KASSEM. 

Arrête,  ô  mon  cher  enfant!  A  peine  jeune  homme,  tu 
brises  le  cœur  de  ta  mère,  et  si  vite,  si  vite  !    < 

ZOBEYDÈH. 

Ta  chambre  nuptiale  est  devenue  une  chambre  de 
mort,  ô  fils  de  mon  oncle,  et  si  vite,  si  vite  ! 

LA  MÈRE  DE  KASSEM. 

Tu  t'échappes  de  ma  main,  ô  bâton  de  ma  vieillesse, 
hélas  !  hélas  ! 

ZOBEYDÈH. 

11  s'écarte  de  moi,  le  nouveau  jeune  homme,  hélas! 
hélas  ! 

LA  MÈRE  DE  KASSEM. 

Ame  de  ta  mère,  fiancé  sans  bonheur,  que  ferai-je? 

1.  Le  sang  étant  essentiellement  impur,  Kassem  ne  pourrait  s'en 
désaltérer  sans  crime. 

25 


43 1  LES  NOCES  DE  KASSEM. 

ZOBETDÈH. 

Je  nourris  ma  vie  du  sang  de  mon  cœur  l 

KASSEM. 

Malheur!  de  tous  les  côtés,  du  sel  tombe  sur  mes  bles- 
sures î  Infortuné  que  je  suis  !  où  est  le  remède  à  des  mal- 
heurs si  divers? D'une  part,  les  gémissements  de  ma  mère 
mettent  mon  cœur  en  feu;  de  l'autre,  les  pleurs  de  mon 
épousée  me  jettent  dans  un  désordre  terrible.  Où  arrêter 
mes  yeux? sur  la  douleur,  sur  le  regret,  sur  le  visage  de 
ma  mère  désespérée,  ou  sur  celui  de  mon  épousée  nou- 
velle ? 

ZOREYDÈH  ET  KASSEM  (ensemble  à  l'auditoire). 

0  Musulmans!  pour  deux  infortunés  sans  amis,  versez 
de  vos  yeux  des  larmes  de  sang;  gémissez;  dites  dans 
votre  chagrin  :  la  séparation  est  horrible!  la  séparation, 
c'est  le  malheur  ! 

KASSEM  (à  Zjbeydèh  . 

En  souvenir  de  moi,  ne  revêts  jamais  de  vêtements 
verts  ou  rouges  ;  sois  toujours  habillée  de  noir  afin  que  les 
gens  disent  :  son  mari  est  mort.  Du  reste,  au  jour  de  la 
résurrection  nous  nous  reverrons.  Je  te  quitte,  adieu  ! 

(Shomr  et  ses  soldats  paraissent  dans  le  tekyèh.  Kassem  remonte  à  cheval 
ot  tire  son  sabre.  Fanfare,  combat.  Kassem  sort  du  tekyèh  avu-c  les 
Syriens.^ 

ZOBETDÈH  (seul.). 

Tu  es  parti,  et  avec  toi,  fils  de  mon  oncle,  est  parti 
mon  bonheur.  Après  tout,  ma  tendresse,  ce  me  semble, 
n'avait  pas  beaucoup  touché  ton  cœur  ;  ah!  s'il  en  est  ainsi, 
ne  songe  pas  à  moi,  la  dédaignée,  qui  suis  ton  épouse  : 
mais  vois  en  moi  ce  que  je  suis  aussi,  la  descendante  du 
Prophète,  et  aime-moi  pour  cela. 


LES  NOCES  DE  KASSEM.  435 

KASSEM. 

cheval  est  couvert  d'une  housse  sanglante,  à  laquelle  est  attachée  en  quin- 
'  nce  UDe  quantité  de  fuseaux  de  bois  teints  en  rouge,  figurant  des  flèches. 
Kassem,  lui-même,  a  revêtu  une  sorte  de  chemise  pareillement  garnie.  Son 
easque  est  tombé;  une  entaille  sanglante  est  figurée  sur  sa  têle  jusqu'à  la 
moitié  du  front.  Son  visage  est  sillonné  de  ruisseaux  de  sang,  ses  mains  en 
sont  rouges.  Il  a  perdu  son  bouclier  et  son  sabre.  Fanfares  et  tambours.) 

0  Aly,  le  maître  de  l'épée  tranchante  I  au  secours,  ô 
mon  aïeul  auguste,  au  secours  I 

(Il  tombe  et  meurt.) 
SHEMR  (entrant  et  brandissant  son  sabre.) 

Belle  épousée,  plongée  dans  le  désespoir,  sors,  viens 
ici  I  Kassem  est  revenu  te  voir.  Sors,  viens  ici  ! 
l'imam  housseïn. 

Accours,  Zeynèb!  Kassem  est  vraiment  marié  I  Sa  noce 
est  devenue  l'affliction  éternelle  de  Rerbelal  Va,  qu'on 
tende  de  noir  sa  chambre  nuptiale;  dis  à  sa  femme  qu'elle 
s'habille  de  deuil  ! 

ZETNÈB. 

Si  la  femme  se  revêt  d'un  voile  noir,  certes,  la  mère  de 
Kassem  va  expirer  de  douleur.  Gomment  pourrais-je, 
moi,  tendre  de  noir  la  chambre  nuptiale?  Que  plutôt  le 
ciel  livre  au  vent  la  poussière  de  ma  vie  I  Relève-toi,  ô 
cher  neveu,  aux  gémissements  de  ma  voix.  Eh  bien,  oui  I 
je  vais  couvrir  ta  chambre  nuptiale  de  noir. 

LÀ  MÈRE  DE  KASSEM  (à  Zeynèb). 

Toi,  chère  à  Fathemèh,  ô  Zeynèb,  que  veux-tu  faire  1 
Aurais-tu  appris  qu'ils  ont  tué  mon  fils! 

ZEYNÈB. 

Couvre  ta  tête  de  noir,  ô  ma  sœur  à  l'âme  déchirée  I 
Que  ta  vie  soit  conservée  I  Ton  Kassem  est  mort. 

LA  MÈRE  DE  KASSEM. 

Hélas  1  mon  destin  est  renversé;  mon  fils,  enlevé  par 
la  mort,  est  abattu.  Viens,  nouvelle  mariée,  je  suis  au  dés- 


«,.  LES  SOCEt   H 

t-*i.  ■•  \  ien-  iirttix  t-liv  marte-  or  z..mz.  zar^rr*  ?:rant 
■>■  t»r.»\t  «m -  -  ■  •  -  !••  nirtt*-  m  viiîjt  i.  ^  r-r-y^  -.x  t-h*- 
\ .  .i .  «  »  ii'isimhi:  .  •  nifiii  bieu.  ol  I.  i.  7  «  -  jaz^is  une 
.1  :!••■■  iniTf  i-iininic  ni«»!  Lf-  son  c  pia  >  il*  —z:z  ia:.f  ïa 
II..I-.!-  1I1:  charnu 

zo*rn>tB. 
«  »  iiuilhfaiinkii\  kassem  '  quf  if*fti?  ta  ran.y«n  de  la  foi! 
h»  \  !••!!-  m:  muiI  instant  dan?-  celle  cnamDrr  nupiiale  où 
:.  pi.ii''-  r*\  rester  \idi*.  Ta  main  roture  de  san£.  frotte-la 
-i:-  lut--.  \i»u\.  Ki  reperde!  qui  est  plus  rouge,  elie  ou  leur 
.-.iini'ir  .1  eu\" 

l  %    «ÈR1   lil    kASSEM  Uinmnrà  Ai*-Ekber  . 

*Miu;   mère  il  un  jeune  homme  emporté  par  la  mort! 

LA  MÊME  H  ALT-KMÈM. 

\  1     Niiui.  ma  sœur,  toi  la  délaissée,  toi  la  désolée! 

LA  MÈRE  DE  fcASSEM. 

Km-iv  que  ton  affection  sait  ce  qui  m'arrive? 

OMM-LEYLA . 

oiu  m  meure  pour  toi  !  D'où  vient  que  tu  pleures? 

LA  MÈRE  1>E  KASSE     . 

He^anle  ;i  nos  cotes  cette  nouvelle  épouse  vêtue  de 
non.  ni;)  surur! 

OMM-LEYLA. 

Qu'est-ce  donc?  le  malheur  a  troublé  mon  esprit. 

LA  MÈRE  DE  KASSEM. 

Mu  (leur  uouxclle  a  roulé  dans  le  sang. 

OMM-LEYLA. 

Maintenant,  tu  comprends  l'état  de  mon  cœur. 

LA  MÈRE  DE  KASSEM. 

Kassem,  si  jeune,  a  été  la  rançon  de  ton  aimable  Aly- 
Klbfcr. 


LES  NOCES  DE  KASSEM.  437 

OMM-LEYLÀ. 

Aly-Ekbèr  a  été  la  rançon  des  Shyytes. 

LA  MÈRE  DE  KASSEM. 

Si  tu  veux  pleurer,  viens I  associons-nous  et  ne  pen- 
sons désormais  à  rien  d'autre. 

(Tous  les  acteurs  se  lèvent  et ,  rangés  en  ligne ,  déclament  ensemble 
la  prière  suivante.) 

0  Dieu,  ne  sépare  jamais  la  main  de  la  Victoire,  cette 
belle  fiancée,  de  la  main  de  Nasreddin-Shah,  le  souve- 
rain, le  sceau  de  la  gloire  de  Djemshyd. 

Que  celui  qui  a  organisé  cette  plaintive  réunion,  el 
celui  qui  vient  y  pleurer,  soient  accueillis  par  toi  en 
mémoire  de  Mohammed,  le  sceau  de  la  prophétie  I 

Que  les  femmes  soient  pardonnées  pour  Fathemèh,  les 
hommes  pour  Aly,  échanson  de  la  source  d'immortalité; 
les  jeunes  et  les  vieux  pour  Aly-Ekbèr  et  pour  Kassem! 

A  tous  les  acteurs,  donne,  ô  Dieu  bienfaisant,  une  lon- 
gue existence,  et  enfin,  viens  en  aide  à  Féday  I 


CHAPITRE  XVI 


AUTRES     COMPOSITIONS     THÉÂTRALES 


La  Fathemèh-Zobeydèh  de  la  pièce  que  l'on  vient  de 
lire  ne  fut  pas,  après  la  mort  de  Kassem,  la  moins  mal- 
heureuse de  sa  triste  famille,  au  gré  de  la  légende.  Quand 
l'Imam  Housseïn  eut  été  martyrisé  par  Ibn-Sayd  et  par 
Shemr,  ce  qui  arriva  le  lendemain,  les  Syriens  et  les 
gens_de  Koufa  se  précipitèrent  sur  les  tentes;  tout  fut 
pillé,  le  feu  dévora  de  tristes  restes.  Les  femmes,  insul-# 
tées  et  battues,  furent  chassées  à  coups  de  lances  devant 
les  chevaux;  la  jeune  épousée  eut  les  oreilles  arrachées 
par  un  soldat,  qui  convoitait  ses  bijoux. 

On  se  tromperait  si  l'on  jugeait  que  le  ton  des  tazyèhs, 
de  ces  lamentations,  est  toujours  le  même.  Sans  doute, 
le  chagrin  le  plus  profond  y  domine,  et  il  en  est  néces- 
sairement ainsi  dans  la  tragédie  de  tous  les  temps  et 
de  tous  les  pays.  Mais  le  chagrin,  comme  la  joie,  a  bien 
des  nuances;  or  les  tazyèhs  s'efforcent  de  n'en  négliger 
aucune  et  de  les  reproduire  toutes  dans  leur  cadre.  On 
se  tromperait  également  si  l'on  croyait  pouvoir  limiter 
aux  dix  jours  qu'a  duré  la  catastrophe  de  Kerbela  l'espace 
de  temps  où  se  meut  la  fantaisie  des  poëtes.  Il  en  était 


440  AUTRES  COMPOSITIONS  THÉÂTRALES. 

ainsi  il  y  a  peu  d'années  encore.  Le  premier  jour  du 
moharrem  voyait,  en  quelque  sorte,  naître  l'action; 
maintenant  la  muse  émancipée  recherche  librement,  non- 
seulement  tous  les  faits  qui  se  rapportent  à  l'existence 
des  Imams  antérieurement  à  la  période  funèbre,  mais 
encore  elle  dépasse  cette  période  et  suit  la  destinée  des 
âmes  saintes  au  delà  de  leur  vie  terrestre.  Pourvu  qu'il 
soit  question  du  martyre,  dans  l'avenir  ou  dans  le  passé, 
la  donnée  est  satisfaite,  et  le  goût  public  encourage  les 
auteurs  à  prendre  toute  liberté.  Ainsi,  désormais,  dans  les 
représentations  des  dix  journées  saintes,  les  acteurs  ne 
s'astreignent  plus  à  suivre  un  ordre  chronologique;  et 
comme  chaque  tekyèh  ne  donne  qu'une  pièce  par  jour,  il 
s'en  faut  que  toutes  les  pièces  soient  données  dans  l'es- 
pace de  temps  consacré;  on  les  joue  dans  les  deux  mois 
qui  suivent  et  dans  le  reste  de  l'année.  Seulement  l'usage 
s'est  maintenu  de  consacrer  le  dixième  jour  du  moharrem 
à  représenter  la  mort  de  l'Imam  Housseïn.  Toutes  les  trou- 
pes se  réunissent  pour  cette  solennité  dans  une  place 
immense.  Il  n'y  a  pas  de  tekyèh,  ni  de  tâgnumà.  Les 
spectateurs  riches  font  dresser  des  tentes  autour  de  la 
vaste  étendue  réservée  à  l'action.  On  figure,  au  centre, 
le  camp  de  l'Imam,  et  au  dénoûihent  il  est  incendié. 

Mais  il  faut  maintenant  donner  une  idée  rapide  du 
cycle  qu'embrasse,  en  ce  moment,  la  littérature  des  ta- 
zyèhs. 

Une  première  pièce  est  intitulée  :  le  Jeu  avec  de  la 
terre.  Aly  et  Fathemèh  vivent  à  Médine  avec  leurs  deux 
fils  Hassan  et  Hussein.  L'affection  mutuelle  la  plus  tendre 
unit  les  membres  de  cette  sainte  famille.  On  voit  leur  in- 
térieur; on  admire  leur  bonté,  leur  douceur,  leur  simpli- 


AUTRES  COMPOSITIONS  THÉÂTRALES.  441 

cité.  C'est  le  matin.  Fathemèh ,  la  fille  du  Prophète,  celle 
que  celui-ci  a  proclamée,  avec  Eve  et  la  sainte  Vierge, 
la  plus  excellente  des  femmes,  s'occupe  des  soins  du  mé- 
nage, et  elle  habille  le  petit  Housseïn.  Elle  le  fait  asseoir  ; 
elle  peigne  ses  cheveux  en  lui  parlant  avec  une  tendresse 
exquise.  Tout  à  coup,  un  cheveu  tombe  sous  le  peigne. 
Elle  s'arrête  à  le  contempler.  Elle  pleure  de  cette  ombre 
de  tort  qu'elle  vient  de  faire  à  son  fils,  et,  ^fir  cette  idée, 
s'abandonne  à  une  profonde  mélancolie  en  songeant  à 
l'avenir  réservé  à  un  enfant  si  cher. 

Gomme  elle  est  plongée  dans  ces  tristes  pensées,  l'ar- 
change Gabriel,  envoyé  de  Dieu,  apparaît  et  lui  repro- 
che sa  faiblesse  :  «  Que  feras-tu  donc,  lui  dit-il,  quand  tu 
sauras  le  destin  qui  l'attend?  Un  cheveu  tombe  et  tu 
pleures?  Mais  qui  pourra  compter  les  blessures  qui  cou- 
vriront un  jour  ce  corps  que  tu  chéris?  Qui  pourra  ap- 
précier les  innombrables  douleurs  qui  tortureront  son 
âme?» 

Fathemèh,  plus  désolée  que  jamais,  est  consolée  par 
Aly,  et  celui-ci  sort  dans  la  ville  pour  aller  saluer  et 
écouter  le  Prophète  de  Dieu. 

Alors  les  enfants  de  la  maison  se  réunissent  autour  de 
Housseïn  et  le  saluent  avec  amour  et  respect,  car  il  est  le 
plus  brave,  le  plus  aimable,  le  plus  noble  d'entre  eux. 
11  est  le  favori  de  l'Apôtre. 

Ensuite  les  enfants  se  mettent  à  jouer,  et  Housseïn 
avec  eux  s'amuse  à  faire  des  trous  et  des  monticules  de 
terre.  Aly,  de  retour,  l'interroge  sur  ce  jeu,  et  Housseïn, 
par  des  réponses  enfantines  mais  prophétiques,  lui  laisse 
entrevoir  dans  l'avenir  des  sépultures  et  des  tombes. 

Quand  le  «  Lion  de  Dieu  »  s'est  retiré,  arrivent  d'autres 
enfants,  conduits  par  un  de  leurs  compagnons  que  le 

25. 


442  AUTRES  COMPOSITIONS  THÉÂTRALES. 

pottte  montre  armé  de  toutes  pièces,  et,  malgré  son 
jeune  âge,  la  chemise  de  maille  sur  le  dos  et  le  casque  en 
tète.  Il  apostrophe  les  jeunes  Imams,  il  les  insulte,  il  les 
poursuit.  Avec  ses  amis,  il  leur  jette  des  pierres. 

Habib,  le  compagnon  bien-aimé  de  Housseïn,  veut 
défendre  celui-ci;  mais  leurs  jeunes  persécuteurs  les 
frappent  l'un  et  l'autre ,  les  dépouillent  et  tes  laissent 
étendus  survie  sol,  Habib  couvrant  de  son  corps  le 
corps  évanoui  du  petit  Imam.  Ces  enfants  si  cruels  T  qui 
sont-ils?  C'est  le  petit  Azrèk ,  le  petit  lbn-Sayd,  le  petit 
Shemr,  les  futurs  assassins  de  Kerbela ,  et  toute  la  bande 
de  leurs  complices  désignés.  Fiers  de  leur  victoire,  ils  se 
retirent.  La  scène  reste  un  moment  inoccupée,  si  ce  n'est 
par  les  corps  des  deux  innocents  évanouis.  Mais  l'ar- 
change Gabriel  paraît,  va  prévenir  Aly,  le  ramène,  les 
enfants  sont  relevés  et  on  les  reconduit  à  Fathemèh. 

J'ai  indiqué  le  sujet  de  la  mort  d'Abbas,  celui  de  la 
mort  d'Aly-Ekbèr,  celui  de  la  mort  de  ses  deux  frères.  11 
y  a  aussi  la  mort  d'Abdoullah.  Puis,  enfin,  le  point  cul- 
minant de  la  tragédie,  le  massacre  d'Housseïn  lui-même. 

Dans  une  pièce  dont  le  sujet  est  «postérieur  à  ces  évé- 
nements, un  ambassadeur  français,  indigné  des  cruautés 
de  Yézyd,  prodigue,  en  sa  présence,  les  marques  de  res- 
pect et  de  vénération  aux  femmes  de  la  tente  :  —  «  Pieux 
chrétien!  lui  dit  Zeynèb,  puisses-tu  être  récompensé!  » 
11  se  fait  musulman  et  devient  martyr.  Il  y  a  dans  cette 
pièce  un  mot  qui  eût  fait  tressaillir  Alfieri.  Le  khalife 
Yézyd  est  sur  son  trône,  quand  Shemr  parait  et  lui  an- 
nonce les  événements  de  Kerbela.  Le  khalife,  ivre  do 
joie,  se  les  fait  raconter  dans  les  derniers  détails,  qu'il 
savoure  avec  toute  la  satisfaction  de  la  haine  en  tf?io  de 


•       AUTRES  COMPOSITIONS  THEATRALES.-  443 

se  repaître.  Et  quand  Shemr  lui  a  énuméré  avec  com- 
plaisance4es  blessures,  les  souffrances  des  Imams,  Yézyd 
lui  demande  :  —  «  Les  femmes  ont-elles  pleuré?  » 

Puis  on  voit  ces  tristes  victimes,  le  sang  le  plus  noble 
de  l'Islam,  enfermées  par  ordre  du  khalife  dans  une  mau- 
vaise masure,  sous  les  murs  du  palais.  Elleô,  sont  en 
haillons,  sans  pain,  sans  eau.  Elles  pleurent;  leurs  gé- 
missements parviennent  la  nuit  aux  oreilles  de  la  femme 
du  khalife,  qui,  ne  sachant  quelles  sont  les  malheureuses 
qu'elle  entend  ainsi  se  lamenter,  se  lève  et  va  voir.  11 
faut  savoir  que  cette  femme,  devenue  alors  si  puis- 
sante, avait  été  autrefois  l'esclave  de  Fathemèh.  Elle  re- 
connaît Zeynèb.  D'abord  assez  fière,  bientôt  touchée, 
puis  honteuse  et  suppliante,  l'épouse  du  khalife,  cou- 
verte d'or,  tombe  aux  pieds  de  la  captive  en  haillons, 
puis ,  se  relevant ,  court  à  Yézyd  et  lui  reproche  son  in- 
justice et  sa  cruauté.  Mais  celui-ci,  qui  ne  se  dément  pas, 
ordonne  la  mort  de  sa  femme ,  et ,  pour  faire  taire  les 
plaintes  des  femmes  et  des  enfants  qui  redemandent 
Housseïn,  il  leur  envoie  la  tête  du  martyr. 

Sekynèh,la  plus  j,eune  des  filles,  une  enfant  de  quatre 
ans,  se  couche  à  cette  vue,  en  tenant  la  tête  chérie 
de  son  père  sur  sa  poitrine.  L'Imam  lui  apparaît  :  — 
«  0  mon  pèrel  te  voilà,  lui  dit-elle,  où  étais-tu  donc?  J'ai 
«  eu  faim,  j'ai  eu  froid,  on  m'a  battue I  où  étais-tu!  » 
Elle  a  déjà  retrouvé  son  père,  l'éternité  a  commencé  pour 
elle;  elle  ne  rouvre  plus  les  yeux;  elle  est  morte,  et  sa 
mère  et  ses  tantes  ensevelissent  la  petite  Sekynèh. 

Voici,  maintenant,  pour  finir,  la  conception  la  plus  sin- 
gulière de  cette  poétique  où,  comme  on  l'a  vu,  l'idéalité 
n'a  pas  de  limite  dans  ses  élans,  non  plus  que  la  réalisa- 
tion la  plus  brutale  et  la  plus  matérielle  dans  ses  exprès- 


444  AUTRES  COMPOSITIONS  THÉÂTRALES. 

sions.  Car,  je  le  répète,  et  on  l'a  vu,  ni  pour  le  temps, 
ni  pour  l'espace,  ni  pour  les  changements  de  lieu,  le 
drame  n'est  gêné  par  aucune  règle  restrictive;  le  champ 
de  la  convention  théâtrale  est  sans  bornes;  on  exige  tout 
de  l'imagination  du  spectateur  qui,  de  son  côté,  se  déclare 
prêt  à  tout,  et  d'autre  part,  on  lui  donne  les  accessoires 
au  naturel  ;  on  lui  amène  les  martyrs  sous  les  yeux,  on 
les  lui  montre  ruisselants  de  sang  et  d'un  sang  véritable, 
défigurés  par  des  blessures  hideuses.  Il  n'y  a  en  Europe 
que  les  Espagnols  qui  aient  compris  l'art  de  la  même 
manière;  aussi  leur  théâtre,  tout  aussi  bien  que  le  théâtre 
grec,  pourrait-il  donner  lieu  ici  a  beaucoup  de  compa- 
raisons très-frappantes. 

La  pièce  dont  je  veux  parler  et  qui  est  intitulée  :  la 
Fille  chrétienne,  a  été  composée  il  y  a  deux  ans  tout  au 
plus,  peut-être  moins.  On  l'a  jouée  l'année  dernière 
au  tekyèh  du  roi ,  dans  son  camp  d'été ,  et  c'est  pour  la 
première  fois,  cette  année,  qu'elle  a  été  vue  à  Téhéran. 

Par  une  innovation  digne  de  remarque,  le  sakou  est, 
avant  que  la  réprésention  commence,  caché  aux  yeux  des 
spectateurs.  Un  rideau  formé  de  toiles  de  tentes  l'envi- 
ronne. On  veut  qu'il  y  ait  surprise;  le  poëte  cherche  et 
prépare  une  première  impression.  Rien  n'est  plus  simple 
pour  nous,  et,  pour  les  Persans,  plus  nouveau.  Quand 
les  fanfares,  qui  annoncent  d'ordinaire  l'entrée  des  ac- 
teurs, se  font  entendre,  des  ferrashs  enlèvent  rapidement 
l'enceinte  de  toile  qui  dérobait  la  vue  de  la  plate-forme, 
et  voici  ce  que  l'on  voit  : 

Le  sakou  représente  la  plaine  de  Kerbela  après  le  dé- 
sastre. Les  Arabes  sont  partis;  il  ne  reste  rien,  rien  que 
les  tombes.  Une  épaisse  jonchée  d'herbes  vertes  étend  ses 
rameaux  çà  et  là  sur  les  sépultures,  en  forme  de  tumulus, 


AUTRES  COMPOSITIONS  THÉÂTRALES.  445 

et  comme  cette  jonchée  est  disposée  de  manière  à  ne  rien 
couvrir  qu'à  demi,  on  voit,  dans  les  tombes,  les  corps  des 
martyrs.  Aux  uns  il  manque  la  tête  ;  aux  autres  les  deux 
bras  ;  celui-ci  a  un  bras  de  moins  et  la  tête  fendue  ;  celui- 
là,  un  enfant,  a  le  corps  traversé  d'une  flèche.  Ces  cada- 
vres remuent,  car  ce  ne  sont  pas  des  mannequins,  mais 
les  acteurs  eux-mêmes  qui  sont  là  couchés.  Un  tombeau, 
plus  vaste,  élevé  comme  un  autel,  est  au  bout  du  sakou  : 
c'est  celui  de  l'Imam  Housseïn  lui-même.  On  voit  le 
saint,  couvert  de  plaies,  étendu  sur  sa  tombe. 

Ainsi  le  spectateur  perçoit,  en  même  temps,  et  ce  qui 
est  sur  la  terre  et  ce  qui  est. dessous.  Il  voit  le  champ 
des  martyrs  et  les  martyrs  aussi;  mais  ce  n'est  pas  tout. 
Des  sabres,  des  lances  sont  plantés  près  de 'chaque  fosse 
et  rappellent  le  combat.  Puis,  à  l'entour,  des  cercles  de 
bougies  allumées  figurent  la  gloire  céleste  qui  environne 
désormais  les  Imams,  et  les  nimbes  qui  se  sont  allumés 
pour  eux;  de  sorte  que  l'imagination  est  saisie  à  la  fois 
parle  silence  et  la  solitude  du  désert,  de  l'horrible  désert 
où  s'est  accompli  un  tel  carnage,  et  par  l'idée  que  tout 
est  fini  et  que  tout  commence,  puisque  les  saints ,  cou- 
chés et  visibles  dans  leur  sanglant  repos ,  sont  resplen- 
dissants de  la  splendeur  éternelle. 

Soudain  entre  dans  le  tekyèh  une  caravane.  Ce  sont 
d'abord  des  joueurs  d'instruments  divers;  puis  viennent 
des  soldats,  ensuite  des  chameaux  lourdement  chargés  de 
caisses  et  de  bagages  que  recouvrent  des  tapis  de  drap 
rouge  brodés  en  couleurs  variées;  enfin,  une  suite  de 
domestiques  à  pied,  et  sur  un  cheval,  caparaçonné  d'or 
et  portant  une  aigrette  sur  la  tête,  une  jeune  dame  euro- 
péenne :  sa  servante  et  des  soldats  terminent  le  convoi. 

J'ai  été  frappé  du  costume  de  la  dame  européenne.  Le 


446  AUTRES  COMPOSITIONS  THÉÂTRALES. 

directeur  du  théâtre  y  avait  donné  des  soins  infinis.  11 
avait  consulté  des  lithographies,  des  gravures,  et  ana- 
lysé la  toilette  dune  ou  deux  personnes  qui  sont  à  Téhé- 
ran. 11  y  avait  mis  beaucoup  de  conscience  et,  à  quelques 
égards,  n'avait  pas  mal  réussi.  Le  jeune  garçon  chargé  du 
rùlc  de  la  Fille  chrétienne  était  d'ailleurs  très-joli.  Il  portail 
une  robe  de  satin  vert ,  à  grandes  fleurs  brodées  ;  c'était 
une  étoffe  de  Lyon  ;  deux  ou  trois  volants  chargeaient  le 
bas  de  la  jupe;  les  manches  étaient  froncées;  un  petit 
châle  de  l'Inde  se  croisait  sur  la  poitrine  à  la  façon  de  nos 
paysannes.  Un  chapeau  de  paille,  à  larges  bords,  était 
entouré  d'un  ruban  de  velours  noir,  avec  un  nœud  sur 
le  côté  Mais  tout  cela  paraissant  un  peu  pauvre,  la  jeune 
dame  avait  mis  un  agdrou;  c'est  le  cordon  de  perles 
avec  des  pendants  d'émeraudes  ou  de  rubis,  qui,  atta- 
ché aux  tempes,  entoure  le  bas  du  visage.  Enfin,  et  je 
voudrais  me  dissimuler  cette  circonstance,  non-seule- 
ment la  jeune  dame  européenne  était  à  cheval,  jambe  de- 
ci,  jambe  de-là,  comme  les  hommes,  sur  une  selle  per- 
sane; enfin  elle  était  chaussée  de  jolies  bottes  noires,  qui 
ne  devaient  pas  monter  beaucoup  moins  haut  que  le 
genou.  C'est  à  peu  près  ainsi  qu'avec  beaucoup  de  re- 
cherches et  de  science,  nos  costumiers  réussissent  à 
produire  des  chefs-d'œuvre  qui  feraient  sourire  les  gens 
des  époques  auxquelles  on  les  assigne,  s'il  leur  était  per- 
mis de  revenir  faire  leurs  critiques. 

La  jeune  dame  chrétienne  descend  de  cheval  avec  sa 
servante  et  ordonne  au  chef  de  ses  ferrashs  de  faire  dres- 
ser ses  tentes  sur  le  champ  des  martyrs ,  car  elle  ignore 
absolument  quel  est  ce  lieu  où  elle  se  trouve.  Le  domes- 
tique se  met  en  devoir  d'obéir.  On  apporte  un  piquet, 
on  commence  à  l'enfoncer,  mais  un  long  jet  de  sang 


AUTRES  COMPOSITIONS  THÉÂTRALES.  447 

jaillit  de  la  terre,  du  sang  véritable,  rouge,  et  qui  tache 
a  Tentour  les  herbes  dont  le  sol  est  couvert.  L'assis- 
tance fait  un  mouvement  d'horreur.  Le  chef  des  ferrashs 
quitte  cette  place  néfaste.  Il  cherche  à  enfoncer  son  pi- 
quet dans  d'autres  endroits  :  partout  le  sang  jaillit,  et  à 
chaque  nouvelle  épreuve  des  cris  d'angoisses  sortent  de 
l'assemblée.  Enfin,  l'Européenne,  épouvantée,  renonce  à 
s'établir  dans  ce  lieu  funeste,  et  monte,  avec  sa  ser- 
vante, sur  le  tâgnumâ.  Là,  elle  se  couche  et  s'endort. 

Alors  le  Christ  entre  dans  le  tekyèh,  monte  sur  le  sa- 
kou ,  et  raconte  à  l'étrangère  endormie  dans  quelle  con- 
trée elle  se  trouve,  ce  que  c'est  que  Kerbela,  le  drame 
terrible  qui  s'y  est  accompli.  Peu  à  peu  la  vision  se  ter- 
mine et  le  Christ  se  retire 

Cependant,  un  Arabe  du  désert,  un  Bédouin,  que  na- 
guère Housseïn  avait  comblé  de  ses  dons,  a  appris  ce  qui 
vient  de  se  passer  dans  le  désert,  au  bord  de  l'Eu- 
phrate.  11  n'a  qu'une  seule  pensée,  c'est  le  pillage  ,  et  il 
s'imagine  pouvoir  trouver  encore  quelque  chose  à  enle- 
ver, quelque  butin  à  faire  du  bien  de  son  bienfaiteur ,  un 
lambeau  quelconque  échappé  à  la  rapacité  et  à  la  furie 
des  soldats.  Il  se  glisse  dans  le  tekyèh  avec  les  allure* 
d'un  voleur  qu'il  est.  Il  monte  sur  la  plate-forme.  L'acteur 
que  j'ai  vu  remplir  ce  rôle  en  avait  non-seulement  le 
costume,  mais  la  physionomie,  mais  les  gestes.  Il  ne 
tenait  pas  son  cahier  à  la  main;  il  jouait  au  naturel;  il 
était  horrible  dans  son  déportement  louche  et  néfaste  ;  il 
épouvantait.  Eschyle  n'a  pas  représenté  la  Force  et  la 
Violence  d'une  manière  plus  brutale;  Shakespeare  n'a 
pas  pétri  son  Caliban  d'une  pâte  plus  grossière.  11  se 
glissa  cauteleusemcnt  sur  le  sakou,  se  mit  à  chercher  les 
débris  qu'il  convoitait.  11  ne  voyait  pas  les  nimbes  allu- 


4W  AUTRES  COMPOSITIONS  THÉÂTRALES. 

mes  autour  des  tombes.  Ils  étaient  naturellement  cachés 
à  une  nature  si  obtuse.  Ce  qu'il  ne  voyait  pas  non  plus, 
c'était  un  groupe  de  colombes  blanches,  toutes  vivantes  et 
apprivoisées,  qui  se  promenaient  sur  le  corps  de  l'Imam 
Housseïn;  car  la  tradition  veut  que,  pour  défendre  ces 
restes  sacrés  de  l'ardeur  du  soleil,  une  troupe  de  ces 
oiseaux  ait  plané  au-dessus.  Il  était  absorbé  dans  son 
odieuse  recherche,  et  bientôt  il  s'irrita,  car  il  ne  trouvait 
rien.  La  rage  le  prit;  la  rage  contre  l'Imam  qui  lui  semblait 
le  frustrer  de  ce  qu'il  espérait.  C'était  pis  que  la  fureur  du 
chasseur  contre  le  gibier  qui,  en  se  dérobant  par  la  fuite, 
lui  dérobe  sa  proie.  11  fouilla  avec  rage  la  tombe  sacrée 
de  Housseïn.  Troubler  le  repos  delà  mort,  l'action  la  plus 
odieuse  que  l'on  puisse  commettre  aux  yeux  d'un  asiati- 
que, et  quelle  mort  et  quel  cadavre!  que  l'on  juge  du  fris- 
sonnement de  l'assemblée.  Mais  l'horreur  avait  encore  du 
chemin  avant  d'être  à  son  comble.  Le  misérable,  hors  de 
lui,  frappe  les  restes  du  martyr.  Gela  ne  lui  suffit  pas  ;  il  se 
met  à  tourner  violemment  dans  tout  le  champ  funèbre;  il 
cherche  une  arme.  Il  trouve  des  poignards;  ils  ne  lui 
conviennent  pas;  il  les  jette.  Il  saisit  des  sabres,  les  ai- 
guise lun  contre  l'autre;  mais  le  combat  les  a  trop  ébré- 
chés;  ils  ont  trop  travaillé  déjà  contre  les  casques  et  les 
cuirasses,  il  les  méprise.  Il  trouve  un  couperet  de  bou- 
cher, c'est  son  affaire,  c'est  ce  qu'il  veut.  Il  le  brandit 
et  se  précipite  à  nouveau  sur  le  corps  saint.  Alors  il 
frappe,  il  redouble,  il  s'efforce,  il  gémit,  il  injurie,  et,  en- 
core une  fois,  le  sang  jaillit  à  gros  bouillons  sous  les  coups 
qu'il  porte.  D'abord  une  voix  lugubre  l'a  épouvanté.  La 
voix  de  Housseïn  est  sortie  du  tombeau,  proférant  ces  pa- 
roles révérées  :  «  Il  n'y  a  de  Dieu  que  Dieu!  »  Il  a  eu 
peur;  mais  sa  folie  l'aveugle  et  le  rend  sourd;  les  gémis- 


AUTRES  COMPOSITIONS  THÉATBALES.  449 

sements  mystérieux  qu'il  excite  redoublent  son  épouvan- 
table manie.  Le  sang  qui  coule  à  flots  rougit  ses  mains, 
tache  sa  tunique,  l'enivre,  l'exalte  et  emporte  la  brute 
jusqu'au  démon.  Les  colombes  effarées  voltigent  autour 
de  sa  tète;  il  ne  les  voit  pas.  Soudain  un  cri  terrible  le 
rappelle  à  lui  ;  il  reprend  une  sorte  de  connaissance ,  et , 
lançant  en  l'air  une  main  rouge  qu'il  vient  de  détacher 
du  cadavre,  il  fuit  pour  ne  plus  reparaître. 

Alors  entrent  dans  le  tekyèh  les  anges,  les  prophètes, 
Mohammed,  Jésus-Christ,  Moïse,  les  Imams,  les  saintes 
femmes.  Toute  cette  foule  voilée ,  au  désespoir,  élevant 
les  bras,  se  précipite  sur  le  champ  des  martyrs,  court  à 
Housseïn.  Maisje  n'ai  voulu  raconter  que  l'action  de  ce 
drame  bizarre  qui ,  dans  l'union  des  sensations  les  plus 
idéales  et  les  plus  matériellement  sauvages,  dépasse  tout 
ce  que  j'ai  vu  ou  lu  jusqu'ici.  Il  va  sans  dire  que  la  fille 
européenne,  éclairée  déjà  par  le  Christ,  son  propre  pro- 
phète, se  fait  shyyte. 

Je  n'ai  pas  la  prétention  d'analyser  ainsi  tous  les 
tazyèhs;  je  crois  que  ce  que  j'en  ai  dit  peut  suffire.  Il 
arrive,  dans  le  monde  intellectuel  comme  dans  le  monde 
organique,  que  des  productions  qui  semblent  nées  viables 
et  sont  même  d'apparence  robuste,  contiennent  cepen- 
dant un  germe  d'atrophie  qui  se  manifeste  à  un  certain 
moment  de  leur  existence,  les  arrête  dans  leur  dévelop- 
pement et  les  tue.  Il  n'est  pas  impossible  qu'une  telle 
force  négative  soit  cachée  quelque  part  dans  la  drama- 
turgie persane.  Seulement,  j'ai  beau  la  chercher,  je  ne 
la  vois  pas.  Il  me  semble  que  toutes  les  conditions  de  la 
prospérité  s'y  trouvent  réunies.  Sans  doute,  le  point  de 
départ  est  hiératique,  mais  il  n'est  circonscrit  par  aucune 
loi  acceptée  ;  aucun  dogme  ne  lui  impose;  il  fait  tout  plier 


450  AUTRES  C0MI0S1TI0NS  THÉÂTRALES. 

à  ses  convenances.  Il  a  trouvé  moyen  de  s'établir  au 
cœur  d'une  histoire  vraie  en  elle-même,  mais  qu'il  mo- 
difie, au  gré  de  ses  vues  et  de  ses  besoins,  avec  une 
telle  liberté  qu'il  y  fait  entrer  tout  ce  qu'il  veut.  Les 
légendes  même,  développées  sur' ce  fond  primitif  et  adop- 
tées par  le  clergé,  ne  lui  suffisent  pas.  Ces  légendes,  il 
les  traite  comme  il  a  fait  de  1  histoire,  les  amplifie  et  les 
modifie,  puis  à  ce  fond  ainsi  modifié,  il  ajuste  de  nou- 
velles combinaisons.  Le  public  l'encourage,  accepte  tout, 
ne  discute  rien,  est  prêt  à  tout  et  excite  les  poëtes  à  ne 
pas  regarder  derrière  eux,  à  ne  pas  s'arrêter.  On  peut  se 
demander  ce  que  serait  devenu  le  théâtre  grec  s'il  n'avait 
pas  possédé  la  féconde  légende  des  Atrides  ;  et  qu'est-ce 
que  cette  légende  en  comparaison  de  celle  que  se  sont 
élaborée  les  Persans?  L'une  contient  peut-être  l'humanité 
héroïque  .dans  son  orgueil  sauvage,  dans  sa  majesté  sou- 
veraine, dans  son  intrépidité  sans  bornes,  dans  ses  pas- 
sions sans  frein;  elle  y  ajoute  la  candeur  d'iphigénie; 
mais,  à  tout  ce  trésor,  sans  lui  rien  dérober,  la  légende  des 
Alydes  joint  encore  le  trésor  des  affections  intérieures  de 
l'âme;  et  depuis  le  dévouement  enfantin  de  Habyb,  jus- 
qu'à la  loyauté  réfléchie  de  l'ambassadeur  français,  de- 
puis le  personnage  si  gracieux  et  si  tendre  de  Zobeydèh, 
jusqu'à  la  tendresse  instinctive  de  la  petite  Sekynèh,  je 
ne  vois  pas  ce  qui  manque. 

Nos  mystères  du  moyen  âge  ne  peuvent  ici  entrer  en 
comparaison,  non  pas,  assurément,  que  je  veuille  les  dé- 
nigrer ;  mais  si  la  force  du  sentiment  religieux  y  apparaît 
quelquefois  d'une  manière  remarquable,  il  faut  avouer 
que  le  plus  souvent  la  poésie  leur  manque  et  que  la  vul- 
garité les  étouffe.  Ici,  rien  de  semblable;  la  poésie  dé- 
borde; la  vulgarité  ne  se  montre  même  pas.  Ce  qui  sur- 


AUTRES  COMPOSITIONS  THÉÂTRALES.  4ol 

prend  d'abord,  c'est  qu'on  y  trouve  relativement  très- 
peu  de  l'afféterie  à  laquelle  la  littérature  persane  s'est 
accoutumée  depuis  le  quatorzième  siècle.  Ce  n'est  pas 
un  style  européen,  sans  doute;  mais  ce  n'est  pas  non 
plus  ce  style  surabondamment  chargé  et  fleuronnant  des 
poëmes  et  des  collections  d'élégies,  qui  est  en  usage 
partout.  Les  auteurs  des  tazyèhs  cherchent  infiniment 
moins  les  phrases  que  les  autres  poëtes  ;  ils  courent  à 
l'expression  du  sentiment,  à  l'expression  la  plus  rapide 
et  la  plus  vive,  avec  une  ardeur  qu'on  n'était  pas  fondé  à 
attendre  d'eux.  Ils  veulent  réaliser  des  caractères,  et  ces 
caractères,  ils  les  copient  sur  la  nature  même,  telle  qu'ils 
l'ont  sous  les  yeux.  Kassem  est  un  jeune  homme  idéal, 
mais  non  pas  un  jeune  homme  impossible.  J'ai  vu  un  de 
mes  amis,  Mirza  Rézy-Rhan,  Kurde,  épris  à  ce  point  de 
la  gloire  guerrière  qu'il  pleurait  la  nuit,  comme  Alexan- 
dre, de  n'avoir  encore  rien  fait.  A  la  honteuse  défaite  de 
Merw,  qui  a  eu  lieu  il  y  a  deux  ans,  des  officiers  se  sont 
fait  tuer,  sans  hésiter,  pour  sauver  leurs  soldats.  De 
même,  Zobeydèh  est  une  fiancée  parfaite.  On  ne  saurait 
guère  l'imaginer  ni  l'inventer  dans  un  pays  où  il  n'en 
existerait  pas  des  types  plus  ou  moins  approchants.  Ou  je 
me  trompe  fort,  ou  l'on  sera  d'avis  que  rien  du  langage 
prêté  par  le  poëte  à  cette  charmante  fille  ne  sent  la  rhéto- 
rique, et  si  j'y  mettais  un  peu  de  hardiesse,  j'avouerais 
qu'à  mes  yeux  elle  semble  une  sœur  et  une  sœur  bien 
pure  de  Juliette. 

J'ai  dit  que  la  langue  employée  dans  les  vers  du  tazyèh 
était  la  langue  vulgaire,  et  que  tous  les  auditeurs,  même 
les  enfants,  pouvaient  la  comprendre.  On  a  pu  se  con- 
vaincre qu'elle  avait  peu  d'emphase,  beaucoup  de  sincé- 
rité. Dans  le  texte,  l'élégance  et  les  grâces,  naturelles 


452  AUTRES  COMPOSITIONS  THÉÂTRALES. 

abondent,  et  quand  il  le  faut,  la  concision  et  l'expression 
la  plus  énergique  se  présentent  sans  devenir  triviales. 
Mais  l'auteur  se  permet  toutes  les  élisions,  tous  les  res- 
serrements de  syllabes,  tous  les  renversements  d'ortho- 
graphe, toutes  les  suppressions  de  particules  du  langage 
parlé.  La  façon  d'écrire  est  incorrecte  au  point  de  vue  des 
livres,  mais  incorrecte  à  la  façon  de  Plaute  et  de  Térence. 
Ce  sont  de  ces  incorrections  que  les  grammairiens  contem- 
porains flétrissent  ;  mais  que  les  grammairiens  postérieurs 
adorent  et  recommandent  tout  particulièrement  aux  ad- 
mirations de  la  postérité.  Enfin,  ce  qui  me  parait  digne 
de  considération  au  suprême  degré,  ce  que  j'ai  déjà  si- 
gnalé plusieurs  fois  et  veux  signaler  encore,  c'est  l'union 
si  étroite,  si  intime,  si  passionnée  de  ce  théâtre,  de  ces 
inventions,  de  ces  peintures  de  caractères  et  de  mœurs, 
de  ces  personnages  si  faiblement  historiques  et  admis 
comme  si  réels,  de  toute  cette  poésie,  enfin,  avec  l'esprit 
du  public. 

Le  public,  on  l'a  vu',  ne  se  considère  pas  comme  un 
public,  il  est  acteur.  A  tout  moment  on  l'entraîne  dans 
l'action  et  il  se  laisse  prendre;  il  fait  plus  :  par  ses  pleurs, 
par  ses  acclamations  et  ses  gémissements,  il  se  donne,  il 
se  livre,  il  veut  être  pris.  Quand  l'acteur  s'écrie  :  O  mu- 
sulmans! tous  les  auditeurs  sont  prêts.  Quand  il  dit  : 
O  femmes!  Le  femmes  répondent  par  leurs  sanglots.  On 
n'applaudit  pas.  Il  n'est  pas  question  ici  d'une  admiration 
littéraire  ou  d'une  pâmoison  sur  un  bien-dire.  On  souffre, 
on  pleure,  on  donne  son  âme,  et  quand  on  entend  dire  : 
«  A  Sengheledj ,  il  y  a  un  tazyèh  !»  on  y  court.  De  sorte  que 
le  public  persan  est  placé  à  l'égard  de  ses  drames  comme 
l'était  le  public  grec  à  l'égard  des  siens,  avec  un  inter- 
médiaire en  moins. 


AUPRÈS  COMPOSITIONS  THËATftALÉS.  453 

À  Athènes,  en  effet,  il  se  dressait,  entre  le  public  et  la 
scène,  l'autel  dont  la  réalité  religieuse  imposait;  aux 
côtés  de  l'autel  évoluaient  les  chœurs,  plus  réels  que  les 
personnages  de  la  tragédie  et  tenant  à  la  fois  et  à  eux  et 
aux  spectateurs  à  qui  ils  parlaient.  Là,  h  n'en  est  pas  de 
même.  Il  n'y  a  pas  d'autel ,  il  n'y  a  pas  de  chœurs.  C'est 
rimam  lui-même  qui  parle  aux  musulmans  quand  il  le 
juge  nécessaire,  et  les  musulmans  l'entendent  et  s'émeu- 
vent. Le  directeur,  l'oustad,  pourrait  bien  passer  en  cer- 
tains cas  comme  un  intermédaire,  puisqu'on  le  voit  faire 
la  prière,  s'agiter   constamment  sur  la  scène ,    prépa- 
rer publiquement  les  accessoires  ou  les  moyens  de  l'ac- 
tion sans  gêner  personne.  Mais  si  bien  venue  que  soit  sa 
parole  lorsqu'il  la  fait  entendre ,  elle  n'est  point  jugée 
seule  possible,  et  l'on  préfère  évidemment  les  apostro- 
phes des  personnages  du  drame  eux-mêmes.  De  là  cette 
puissance  d'émotion,  cet  intérêt  actif  qui  n'a  pas  d'égal 
dans  les  temps  modernes.  Je  veux  que  le  théâtre  de  Sha- 
kespeare ait  exercé  sur  les  contemporains  un  grand  inté- 
rêt d'admiration,  de  curiosité;  je  veux  que  les  seigneurs 
et  les  dames  de  la  cour  de  Louis  XIV  aient  applaudi  avec 
émotion  les  pièces  de  Racine;  je  veux  encore  que  l'Eg- 
mont  de  Goethe  et  le  Guillaume  Tell  de  Schiller  aient 
singulièrement  troublé    les   jeunes   imaginations   alle- 
mandes; mais  tout  cela  me  parait  néant  quand  je  me  re- 
porte à  cette  terrible  première  représentation  des  Eumé- 
aides,  où  les  Furies  d'Eschyle,  en  se  précipitant  sur  la 
scène,  firent  reculer  l'assistance,  et  je  ne  retrouve  cette 
possession  de  l'être  entier  du  spectateur  par  le  drame  que 
dans  les  tekyèhs  persans;  mais  là  je  la  retrouve  tout 
entière;  et  comme  j'ai  subi  moi-même  ces  ensorcelle- 
ments, ces  entraînements  communs,  ce  magnétisme  d'une 


454  AUTftES  COMPOSITIONS  THÉÂTRALES, 

foule  dans  laquelle  l'électricité  circule  et  qui  la  commu- 
nique à  tout  ce  qui  l'approche,  je  suis  amené  à  cette 
conclusion  nécessaire  que  le  théâtre  européen  n'est 
qu'une  élégance  de  l'esprit,  une  distraction ,  un  jeu,  tan- 
dis qu'à  l'exemple  du  théâtre  grec,  le  théâtre  persan, 
seul,  est  une  grande  affaire. 

Je  crois  que  personne  ne  révoquera  en  doute  cette  vé- 
rité que,  si  la  nation  qui  vit  entre  l'Inde  et  la  Turquie 
avait  adopté  pour  système  de  philosophie  la  méthode 
expérimentale,  son  théâtre  n'existerait  pas.  Elle  se.con- 
tenterait  des  fantoccinis  de  Kara-Gueuz  et  des  farces  gros- 
sières que  ses.  bateleurs  exécutent,  et  qu'on  appelle  les 
bakkalbazys,  ou  «  pièces  de  gueux.  »  Elle  n'en  aurait  pas 
moins  d'esprit  cependant.  Elle  aurait  déjà  peut-être 
transformé  ces  grossièretés  en  saynètes:  de  la  saynète  elle 
aurait  passé  au  vaudeville,  peut  être  eût-elle  abordé  la 
comédie  de  caractère.  Je  crois  qu'elle  aurait  pu  combiner 
des  infiniment  petits  d'une  manière  aussi  ingénieuse  pour 
le  moins  que  Goldoni  ou  Gollin  d'Harleville,  mais  elle 
n'aurait  pas  eu  son  théâtre.  C'est  l'habitude  générale  de 
planer  sur  tout  et  partout,  de  ne  payer  guère  moins  de 
respect  à  la  fiction  qu'à  la  réalité,  de  ressentir  pour 
l'erreur  une  tendresse  non  moins  grande  que  pour  la  vé- 
rité, d'adorer  surtout,  d*adorer  partout,  d'adorer  toujours 
les  idées,  en  tant  qu'idées,  n'importe  lesquelles,  pourvu 
qu'elles  soient  idées  ,  voilà  ce  qui  a  produit  ce  système 
dramatique  et  sa  puissance.  Entre  lepoëte  et  le  public, 
c'est  ici  le  public  qui  est  le  plus  poëte  des  deux,  le  plus 
imaginatif,  et  qui  pousse  l'autre  si  bien  qu'il  ne  s'arrête  ni 
ne  peut  s'arrêter.  Le  goût  de  tout  concevoir,  tout  savoir, 
tout  voir,  amène  seul  ces  étonnants  conflits  de  l'esprit  et 
de  la  matière  où  vous  avez  à  la  fois  sur  la  scène,  là,  90us  les 


AUTRES  COMPOSITIONS  THEATRALES.  455 

yeux,  des  cadavres  mutilés,  montrant  leurs  plaies  béantes, 
le  sang  coulant  à  flots,  du  vrai  sang,  et  les  anges,